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Jean-Louis Rinaldini / SERGUEI PANKEJEFF, BRICOLEUR DU SIGNIFIANT

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Texte publié dans les actes du séminaire de notre association en 1995 et à retrouver ici. Illustration Sergueï Pankejeff.

La cure de l’homme aux loups pose des questions multiples à la clinique et à la théorie psychanalytiques, Roland Chémama en a déjà parlé ici. C’est que ce cas relaté par Freud, outre qu’il s’inscrit dans l’élaboration de la théorie que Freud tente d’imposer à cette époque, s’inscrit aussi directement dans ce qu’on pourrait appeler un carrefour structural. Car les découpages nosographiques : Névrose (hystérie et obsession), Psychose, Perversion n’ont de pertinence que si on maintient les variables structurales qui unissent tous ces éléments entre eux. Freud indiquait déjà que « l’obsession est un dialecte de la langue plus générale que constitue l’hystérie ».

Donc à ce carrefour où se situe l’homme aux loups, je suis parti de l’idée suivante :

Il aurait pu être psychotique, c’est une discussion qui a déjà été débattue, sur laquelle Lacan a écrit, je laisserai pour ma part cette grande question de côté, elle sera reprise je crois par d’autres intervenants.

En revanche, il aurait pu être pervers ou carrément phobique. Qu’est-ce qui fait qu’il ne l’a pas été ou qu’il n’est pas reconnu franchement comme tel ? Quel bricolage opère-t-il avec le signifiant pour cela ? Voilà au fond ce que sera l’objet de mon propos, ce que je voudrais mettre en discussion et pour cela je m’appuierai à la fois sur les épisodes amoureux de l’homme aux loups pour lesquels vous le savez Freud parle de compulsion amoureuse, et sur les rêves, inaugural et terminal de la cure. Je n’évoquerai pas la réalité possible de ce matériel onirique sur laquelle se sont affrontés maints psychanalystes.[1]

L’homme aux loups entre la passion amoureuse qu’on pourrait appeler normale et l’amour fétichiste ou une dimension perverse de l’amour.

Je rappellerai d’abord un certain nombre d’éléments mis à jour par la cure qui sont nécessaires à mon propos.

Freud parle du caractère irrésistible des coups de foudre qui le frappaient quand il découvrait une femme de dos à genoux. Rappel de la scène primitive observée à l’âge d’un an et demi et au cours de laquelle il avait observé sa mère dans cette position au cours d’un coït à tergo. Depuis lors, pour susciter son désir, « la femme devait avoir pris la posture attribuée à la mère dans la scène primitive. Depuis la puberté, des fesses larges, proéminentes, étaient [ pour lui ] le charme le plus puissant chez une femme »[2]. La vision de fesses de femme couronnant comme un arc renversé, l’angle formé par ses jambes écartées, agissait sur lui comme un signal qui déchaînait instantanément toutes ses forces libidinales : « Les manifestations les plus frappantes de sa vie amoureuse, après qu’il eut atteint la maturité, furent des accès de désir sensuel et compulsionnel pour telle ou telle personne, désirs qui surgissaient et disparaissaient dans la succession la plus énigmatique. Ces accès libéraient chez lui, même au temps où il était par ailleurs inhibé, une énergie gigantesque et échappaient entièrement à son contrôle »[3]. On se rappelle que la première version de ces coups de foudre c’est un épisode conservé dans un souvenir d’enfance, postérieur de un an à la scène primitive et qui met en scène la bonne Grouscha qui porte le même nom que sa mère : « Quand il [ la ] vit par terre en train de frotter le plancher, à genoux, les fesses en avant et le dos horizontal, il retrouva en elle l’attitude de sa mère ; en vertu de la réactivation de cette image, l’excitation sexuelle s’empara de lui et il se comporta alors envers elle en mâle, comme son père, dont il n’avait pu autrefois comprendre l’action qu’en y voyant une miction. Uriner sur le plancher était au fond, de sa part, une tentative de séduction ».

Ainsi, ajoute Freud, « la compulsion émanée de la scène primitive avait été transférée avec cette scène avec Grouscha et continuait à se faire sentir grâce à elle ». On voit que dans cette deuxième scène il y a un fait nouveau, un nouveau détail, l’activité de lavage, sur laquelle se trouve déplacée la libido, et qui va constituer pour les situations à venir la « condition » définitive du sujet (au sens où parle de la condition d’amour) comme vont le confirmer un certain nombre d’épisodes de sa vie : la servante en train de laver le parquet, une jeune paysanne aperçue dans la même position près d’une mare. Pour l’homme aux loups donc, « le choix définitif de l’objet [ … ] se manifesta [ … ] comme dépendant de la même condition amoureuse, comme dérivé de la compulsion qui, à partir de la scène primitive en passant par la scène avec Grouscha, dominait ses choix amoureux »[4]. Plus que d’une mutation de la « condition d’amour » dont parle Freud (c’est-à-dire l’isolement d’un trait de l’objet) bien sûr dans ce cas-là, la « condition d’amour » est déplacée de la posture de la femme à son activité, plus que cela donc, il semble qu’il y ait un tissu de relations signifiantes, qui fonctionne comme un voile sur quelque chose de plus secret. C’est là qu’on rejoint les épisodes du papillon et de la guêpe.

« Il était à la poursuite d’un beau et grand papillon rayé de jaune [ … ]. Soudain, comme le papillon s’était posé sur une fleur, il fut saisi d’une peur terrible du petit animal et s’enfuit en poussant des cris. » En commentant ce souvenir, le patient dit que « … le fait d’ouvrir et de fermer les ailes, ainsi qu’avait fait le papillon une fois posé sur la fleur, était ce qui avait fait sur lui cette impression inquiétante. On aurait dit d’une femme qui ouvre les jambes, et les jambes faisaient alors un V romain, ce qui était [ … ] l’heure, où, au temps de son enfance et aujourd’hui encore, un assombrissement de son humeur avait coutume de se produire ». L’analyse va d’abord établir que les raies jaunes du papillon sont celles d’une poire « d’un goût délicieux » nommée Grouscha, jusqu’à ce qu’un rêve de transfert montre un homme arrachant ses ailes à une Espe, c’est-à-dire une Wespe amputée de son initiale, et qui révèle celles du sujet S.P. (Serguei Pankejeff)[5]. Cet épisode du rêve fait pendant la cure permet d’approcher la question de la lettre, lettre qui détermine véritablement pour Serguei le déclenchement de la libido, lettre voilée par les divers éléments mis au jour par l’analyse (la posture de la femme, les fesses, le lavage).

Le V figure l’angle renversé formé par les jambes écartées d’une femme, c’est une sorte de sigle autonome, un peu comme une lettre d’un rébus, c’est le V figuré par les ailes du papillon et qui produit pour l’enfant le « chiffre » de la castration qui déclenche sa terreur. Ce chiffre c’est aussi la Vème heure, qui marque chaque jour l’assombrissement de son humeur, ce qui commémore ainsi l’angoisse éprouvée lors de la scène primitive qui s’était déroulée à ce moment de l’après-midi. La lettre V a donc un rôle à jouer sur le versant de l’angoisse. Mais elle joue également un rôle sur le versant de la jouissance puisqu’elle est le chiffre qui produit le signal des énamorations du sujet (il urine devant Grousha en train de laver le plancher pour la séduire).

On sent donc la proximité voire le paradoxe entre l’amour dit normal pour lequel Freud élabore le concept de condition d’amour, et l’amour fétichiste si on se rappelle que dès 1909 Freud avait défini le fétiche comme objet idéal même si l’on peut penser que cela constitue une drôle d’idéalisation. On trouve dans le livre d’Henri Rey-Flaud[6] auquel je me réfèrerai au cours de mon intervention et auquel je vous renvoie, des pistes très intéressantes sur cette question et notamment sur le statut de la lettre V pour Serguei.

Freud s’en sortait en différenciant les pratiques perverses caractérisées par un rapport à l’objet brut, et le fétichisme défini lui par une élaboration particulière de l’objet au terme de laquelle celui-ci advient idéalisé. L’idéalisation de la personne aimée par exemple est accomplie à partir de l’élection d’un trait signifiant[7] qui se trouve exalté par l’amant sans égard à la réalité de l’objet, ce qui vaut d’ailleurs à l’amour d’être tenu souvent pour une folie passagère.

Ainsi dans l’amour, comme dans l’identification, le sujet prélève, sur un mode imaginaire, un attribut (la chevelure blonde par exemple) qui se voit conférer la fonction de représenter l’ensemble des attributs de la femme. Si bien que cet attribut perd sa fonction d’attribut (à savoir de pouvoir être compté comme un parmi d’autres et à ce titre de pouvoir se laisser prendre dans le jeu des déplacements signifiants) pour devenir un signe imaginaire pétrifié de la femme, chargé à lui tout seul de détenir « toute la femme ». La possession de ce signe assure à celui qui s’en est rendu maître la possession du modèle idéal lui-même.

La manière de procéder du fétichiste est très proche puisque l’opération à laquelle se livre le fétichiste consiste en une partialisation de l’objet qui aboutit à sa déconstruction. C’est comme l’envers du jugement d’attribution qui consiste, on le sait à accorder ou à refuser une qualité à une chose dans la mesure où elle tend à retrancher de l’objet les qualités qui lui avaient été reconnues et qui le constituaient en tant qu’objet afin d’obtenir en fin de cette opération de soustraction « en pelure d’oignon », un objet décanté de ses enveloppes attributives et élevé au rang de pure substance. Le fétichiste entreprend donc par ce travail de soustraction (il retranche), d’élaborer un objet « pur » et de faire d’une chose (eine Sache) la Chose (das Ding).

On voit que l’amour fétichiste se déploie dans un monde où aucun signifiant n’est susceptible d’advenir pour évoquer une perte « absolue », le sujet fétichiste s’installe dans un pur rapport à la jouissance. Alors que le névrosé cède sur l’objet et conserve l’attribut de l’objet, quitte à le déplacer ou à le renverser en son contraire, le fétichiste lui, retranche l’attribut et conserve l’objet idéalisé. Le fétichiste est ainsi détenteur de l’objet, il maîtrise le manque et le désir. Dans la passion amoureuse névrotique classique, l’amant tombe sous le coup de son objet, tandis que le fétichiste lui se fait maître du sien. À ce titre, ce qui semble intéressant dans L’Homme aux loups c’est que son analyse permet d’éclairer cette opposition.

En fait l’homme aux loups oscille de part et d’autre des branches du V.

On est là en face d’un chiffre essentiel pour le sujet, d’un chiffre essentiel du sujet. Est-ce que cette lettre supporte le fantasme du sujet ou est-ce un chiffre insensé, qui détermine non plus le désir, mais la jouissance du sujet ? Est-on du côté de la névrose ou de la perversion ? Si cette lettre est vraiment pour le sujet le chiffre de la jouissance, cela veut dire qu’il y a au fond un échec de l’opération de la métaphorisation de la jouissance par les jeux du signifiant, que cet échec confère au chiffre la détention de la jouissance absolue du Père primitif. C’est ce que Freud semble indiquer lui-même puisqu’il voit dans le fait d’uriner devant la bonne, une scène qui « représente l’enfant en train de copier son père et nous fait voir une tendance à évoluer dans une direction qui pourrait mériter le nom de virile ».[8] C’est-à-dire que le sujet se trouve à un carrefour où son destin peut encore évoluer vers la névrose ou la perversion. Mais un an et demi plus tard, lors du grand rêve des loups, le « rejet » de la castration maternelle opère en feed-back sur les matériaux de la scène avec Grousha, ce rejet intervient pour démentir tout défaut dans l’Autre, annule le manque et confère au V, qui figure la posture de la mère, le statut de chiffre de la jouissance du père. Ce qui provoque la série compulsionnelle des coups de foudre, ce qui traduit la reproduction, sans effet de métaphore, de la jouissance paternelle primitive. C’est-à-dire que l’on est face à une jouissance qui serait pétrifiée, avec un trait fétichiste qui la déclenche, le V. Le V, qui est alors un signe, car il est transmissible, reproductible, toujours prêt à émerger, identique à lui-même, donc pas un signifiant si le signifiant est justement ce qui ouvre à la métaphore, c’est-à-dire que puisse se substituer au corps une signification subjective. Si le signifiant de la jouissance est impossible à écrire, ce signifiant devenu signe, devenu chiffre n’est plus sous le coup de cette impossibilité, donc il a aussi le pouvoir de déclencher l’angoisse du sujet. Cette lettre V a un double statut : commandement de la jouissance et signe de l’angoisse. Mais en même temps et c’est ce qui nous questionne, Serguei est comme tout névrosé, assujetti à la loi du signifiant, c’est-à-dire soumis à la rencontre fortuite de son chiffre, comme le démontre l’histoire de ses coups de foudre.

En fait il semble qu’il y ait un clivage dans la constitution psychique de Serguei, partagé originairement entre un rejet de la castration (Verwerfung) qui le situe sur le versant de la jouissance, et une reconnaissance de la castration (Annerknnung) qui l’inscrit au registre de la névrose et du désir. Le double statut de la lettre V traduit cette dichotomie fondamentale, qui surgit sur le versant de la jouissance, pour commander le déchaînement libidinal de Serguei, et qui surgit à d’autres moments, du côté du désir, comme signal d’angoisse face à la menace de castration. Il semble qu’il y ait donc un mouvement de bascule qui va marquer toute la vie de l’Homme aux loups avec cette contrainte de la lettre attachée au V qui va intervenir comme un trait fétichiste.

Et pourquoi pas carrément phobique ?

On pourrait se questionner pour se demander finalement ce qui est analogique entre le phobique et le fétichiste, puisque la névrose et la perversion sont deux façons possibles de répondre à la condition assignée à l’homme comme sujet du langage. On se rappelle le jour où le petit Hans est confronté de façon insoutenable, parce que la vision en est insoutenable, aux organes génitaux féminins. Cette vision est structurante pour le sujet, en tant qu’elle opère comme révélation, c’est-à-dire comme levée du voile du manque en tant que tel. À ce moment d’apocalypse, l’homme « se divise à l’endroit de la réalité » dit Lacan.[9] C’est-à-dire qu’il n’a pas le choix. Que ce soit par la voie de la névrose (le refoulement) ou par celle de la perversion (le déni) il va refuser cette révélation insupportable qui s’impose à lui tout en feignant de la reconnaître. De ce point de vue la production du fétiche dont on vient de parler représente un coup de force. La phobie, elle, démontre une stratégie défensive. L’angoisse de castration traduit en dernier terme, au-delà de la crainte de perdre son faire-pipi comme dit le petit Hans, le refus ontologique d’être introduit au manque et de s’engager dans la voie du désir. Cette frayeur dont il s’agit traduit sur la scène du monde le recul horrifié du sujet devant le dévoilement du manque qui vient remettre en cause brutalement sa croyance à la vérité, sa croyance à la jouissance et au bonheur en lui révélant au travers de la vision qui s’impose à lui, la mort à laquelle il est destiné. Et s’il y a une éthique du désir, elle confirme bien qu’elle est cette fidélité au manque, selon la formulation de Lévinas, à laquelle le phobique va précisément manquer.

Dans un premier temps, pour échapper au manque, le phobique met à sa place un objet imaginaire interdit, pour Hans le cheval qui va le mordre. Donc le manque jusque là impossible à représenter et à signifier, ce manque donc a désormais un nom et une figure ce qui a pour but de rabattre l’horreur indicible qu’il suscitait sur un danger réel contre lequel il est possible de prendre un certain nombre de mesures défensives d’évitement. C’est-à-dire que le phobique découvre l’échappatoire : soumettre le manque à un certain nombre de conditions. Il s’agit donc à proprement parler d’une parade qui est mise en place, faite d’approches et d’esquives, mais avec un retournement de la situation qui se prépare en secret et que Freud pointe dans la peur exprimée par Hans que le cheval tombe. Dans une première approche on peut voir là la peur que cet écran qu’il a dressé (même si cet écran est redoutable) la peur que cet écran qui a une fonction de protection, ne s’effondre. Mais il faut ajouter que la peur vient de ce qu’il adviendrait si l’objet phobique venait à manquer. C’est-à-dire que l’objet phobique protège sur deux fronts :

  • à l’origine contre la menace de castration inhérente au désir,
  • mais il protège également le sujet contre la menace de la disparition du désir.

Ce qui permet de mettre en relation la position perverse et phobique au regard du manque. Tous les deux sont terrifiés devant la révélation du manque. Le fétichiste produit son objet, et règle une fois pour toutes à son profit la question de la jouissance. Le phobique montre que pour lui la situation est beaucoup plus fragile parce qu’il est prisonnier du système défensif qu’il a constitué. L’interdit qu’il a constitué (en lui donnant les traits d’un animal terrible) représente « la case vide » qu’il est nécessaire de préserver sur l’échiquier du désir. C’est-à-dire que le refus du manque se renverse dans la terreur que le manque vienne à manquer. Une sorte d’oscillation entre la castration de l’Autre qui s’ouvre devant lui, et sa complétude vécue comme une jouissance déferlante qui emporterait le sujet.

On pourrait dire que l’objet phobique soumet à sa loi celui qui l’a créé, alors que l’objet fétiche est au service de son détenteur. Ainsi par un décalage subtil, minime de la position du sujet, l’objet fétiche peut être appelé à la place de l’objet phobique pour tenir son rôle. C’est ce que montre au fond cette fameuse lettre V dans l’Homme aux loups.

Le premier statut de la lettre V dont nous l’avons vu était celui de chiffre de la jouissance. Mais elle a aussi une autre fonction, celle de signal d’angoisse dans la phobie.

Au départ pour l’homme aux loups, le schéma est le même que pour le petit Hans. Serguei aurait compris au cours du rêve d’angoisse fait à l’âge de cinq ans, le sens de la scène du coït de ses parents dont il avait été le témoin à l’âge d’un an et demi. À ce moment il aurait reconnu la réalité de la castration de la femme et pris conscience de la menace qui, par contrecoup, pesait sur son propre pénis. C’est cette menace qui rend compte de sa peur le jour où il est confronté à un papillon battant des ailes, formant un V comme le ferait une femme ouvrant et fermant ses jambes. Ainsi le V est-il devenu le « signe » de la menace de castration, comme le confirme le retour ponctuel de l’angoisse, chaque jour, à la Vème heure. Voilà donc le principe qui détermine versant névrose l’histoire du sujet. On se rappelle que le papillon a des ailes rayées de jaune et qu’il renvoie d’abord, par le relais de la poire nommée Grousha, à la jeune bonne qui avait proféré la menace de castration le jour où il avait uriné devant elle. Dès l’origine, la lettre V a bien la fonction de signal d’angoisse, repris quelques années plus tard quand la menace de castration sera déplacée sur la figure paternelle. Ce déplacement dans la cure apparaît à travers la terreur de l’enfant lorsque sa sœur par malice, brandissait devant lui l’illustration d’un livre de conte de fées montrant un loup qui s’avance vers lui une patte érigée (menace d’être livré à la jouissance du père) et qui va se perpétuer à l’âge adulte sous les traits de ces divers tailleurs (schneider en allemand qui évoque directement la castration) qu’il accablait on s’en souvient de préventions ridicules. Donc nous sommes en face d’une phobie comme chez le petit Hans, là, le V agissant comme signal d’angoisse pour déclencher la fuite du sujet. Puis Freud désigne une autre fonction, celle de rempart devant la jouissance de l’Autre. Freud dit qu’au cours du rêve, l’enfant avait reconnu l’existence du vagin. Mais nous dit-il, c’est à ce moment « qu’un processus que l’on ne peut rapprocher que d’un refoulement amène une répudiation de cet élément nouveau [ le vagin ] et son remplacement par une phobie ».[10]

On voit que dans cette affaire l’opération se mène en deux temps alors que d’habitude elle s’accomplit en une seule fois. L’observation à un an et demi est conservée dans son inconscient comme une lettre cachetée jusqu’à l’âge de cinq ans où la lettre est enfin ouverte. Donc deux temps et durant ce deuxième temps l’enfant comprendrait le sens du vagin et cela l’introduirait à la reconnaissance de la castration.. Cette reconnaissance ne se traduit pas par une acceptation et c’est ce que le phobique nous dit, puisque l’animal chez Serguei est appelé pour circonscrire l’angoisse de castration en lui donnant une figure : le loup, qui s’avance vers l’enfant une patte dressée pour dévorer l’homme aux loups et dans lequel Freud reconnaît le père castrateur. Il faut revenir sur la pertinence de cette identification.

Freud dit qu’au moment où l’enfant découvre la menace de castration, il se hérisse (sträuben). D’une façon plus radicale, il rejette (verwaf) cet élément nouveau c’est-à-dire qu’« il n’en voulut rien savoir au sens d’un refoulement » si bien que pour lui les choses se passaient comme si elles n’existaient pas.[11]

Le texte freudien pose ainsi une équivalence entre « répudiation » (Ablehnung) et « rejet » (Ververfung). Or si on s’en tient à la lettre de ces formulations, il faut bien reconnaître que lorsqu’on répudie quelque chose l’ombre du premier choix, avant la répudiation, est conservée. De même pour le rejet, on rejette quelque chose que d’abord on reconnaît. C’est-à-dire que par l’usage de ces deux termes, on voit que d’une façon ou d’une autre est maintenue la destitution que l’on veut annuler. On n’est pas dans la forclusion à proprement parlé. Cela veut dire que sur un versant, le sujet a bien reconnu la réalité de la castration, mais que sur un autre versant, ce même sujet « n’en voulut rien savoir au sens d’un refoulement ». Il n’existe aucune ligne de crête pour passer d’un versant à l’autre (ce que Freud va appeler plus tard le clivage). Sur le second versant, rien n’est venu s’inscrire pour conserver la trace de la « reconnaissance » de la castration maternelle. C’est ce qui confère à l’Autre, sur ce versant-là, le privilège d’une jouissance absolue. La lettre V est le signe de la castration démentie (terme aussi ambiguë que répudiation puisque le démenti demande qu’on prenne en compte et donc que l’on conserve l’affirmation qu’on prétend annuler). Son statut est alors celui du fétiche, lorsqu’il est revêtu de la signification et de la valeur du phallus. Donc sur le versant répudiation-rejet, la situation se joue avec un chiffre V chiffre de la jouissance qui déclenche les forces libidinales du sujet, chiffre identifié à la figure du père primordial sous les traits du loup. Sur le versant de la reconnaissance de la castration, coupé du premier versant, ne produit pas moins des effets en faisant que l’enfant ne s’installe pas confortablement dans une position de refus ou d’ignorance de la castration, d’où le remplacement de la répudiation par une phobie. La phobie montre que si sur un versant le sujet récupère pour son propre compte la jouissance du Père primitif, sur un autre versant, il tombe sous le coup de cette jouissance, lorsque le loup devient cet animal phobique devant lequel Serguei s’enfuit terrorisé chaque fois que sa sœur place sous ses yeux son image d’angoisse.

Donc nous avons deux faces présentées par la jouissance paternelle (identification au père, effroi éprouvé devant lui) et c’est une distribution des places que la clinique du petit Hans avait laissées dans l’ombre. Mais sous cette figure du Père jouisseur et castrateur avec laquelle l’homme aux loups entretiendra toujours une relation ambiguë, sous cette figure se cache une figure de secrète de l’Autre, tenue par la mère. La figure du loup est aussi une figure de la mère, revoir pour cela « Le petit chaperon rouge » : la Mère-Grand, l’inventaire morceau par morceau du corps énigmatique de la bête qui évite soigneusement la partie du corps qui risque de susciter l’apparition du phallus innommable de la Mère, figure prête à émerger pour engloutir le sujet. Au moment ultime, il y a le surgissement fatal de cette jouissance sous la forme « … et la mangea ». Pour Serguei on connaît l’importance des fictions populaires, que ce soit le grand loup gris mutilé par le vaillant petit tailleur et sur le dos duquel est monté un autre loup, ou le loup menaçant qui s’avance une patte en érection, la patte blanche de la bonne mère ou la patte noire satanique de la figure maternelle dans le Loup et les sept chevreaux, on voit donc l’importance de ces fictions nourrissant le fantasme de l’enfant, et le renvoyant à l’insupportable du manque de l’Autre à l’horreur de sa jouissance. La phobie sert à protéger d’un côté contre le danger narcissique suscité par la menace de castration de l’Autre, et le met à l’abri de l’autre côté contre le déchaînement d’une jouissance incontrôlée consécutive au démenti de la castration.

On retrouve bien là l’affirmation de Freud selon laquelle la phobie est appelée à un moment pour remplacer la répudiation de la castration. Cette formulation pose problème si on entend que le remplacement se ferait de façon chronologique, une position supplantant l’autre. Cette vision des choses est certainement dûe au fait que Freud parle de « l’histoire d’une névrose infantile » et qu’il retrace pour le lecteur cette histoire dans une perspective historique avec une dimension de la temporalité. Cela privilégie une dimension diachronique alors que pour le sujet ces éléments ont une valeur synchronique. C’est là toute l’importance d’aborder les choses au plan de la structure, puisque la répudiation de la castration et la peur de la castration qui implique sa reconnaissance coexistent l’une à côté de l’autre et coupées l’une de l’autre.

Rappelons-le encore une fois, l’objet phobique est convoqué pour produire un semblant de manque destiné à ménager à minima un espace au désir du sujet, alors que l’objet fétiche est chargé de faire du manque un objet réel chargé d’accomplir sa jouissance. Le fétichiste fabrique le chiffre de sa jouissance. Le phobique confère à son objet le statut d’un signifiant déchaîné, c’est-à-dire qui échappe aux maillons du discours pour advenir comme signal d’angoisse. On trouve donc chez Serguei, le fétichisme et la phobie, accomplies sur un même élément, la lettre V. Pour terminer, je voudrais creuser cette distinction entre chiffre de la jouissance et signifiant de l’angoisse.

On se souvient du rêve où Serguei arrache les ailes à une Espe, ce qui révèle les initiales du patient S.P.[12] Ce rêve de transfert est habituellement interprété comme un rêve de guérison puisqu’il y aurait reconnaissance de la castration et introduction à la nomination. Mais cette solution est bien fragile puisqu’elle revient pour le sujet à accepter sur le mode masochiste (courant dominant chez ce patient comme le souligne Freud), la castration reçue de la part d’un autre imaginaire pour se soustraire à la jouissance de l’Autre symbolique. Serguei accède à la nomination par une mutilation à laquelle il consent. Le sujet y gagne seulement de changer de maître, pour devenir la proie du signifiant. On entrevoit la précarité de cette position subjective si l’on se réfère à l’histoire de Serguei Pankejeff et à l’inconsistance de son nom propre chez cet homme dont l’existence va se réduire à incarner le CAS de Freud en s’inscrivant pour la postérité sous le nom de l’homme aux loups (signatures au bas de ses toiles).

Certes le rêve terminal est bien une tentative de guérison puisque Serguei remanie à son profit les données contenues dans le souvenir d’enfance du machaon. Mais pourquoi redoubler le V en W ? Le W redouble le V comme pour reproduire la lettre et tendre ainsi à la destituer de son statut de chiffre. On trouve cette idée intéressante toujours dans le livre de Henri Rey-Flaud.[13] Cette lettre V que l’on soit directement sur le versant pervers, fétichiste, ou indirectement sur le versant de la phobie, cette lettre V a toujours en fin de compte le statut de la jouissance puisqu’elle désigne la castration démentie de l’Autre. En redoublant le V, le W est comme une sorte de doublure de la lettre initiale, en produisant comme une fiction, une re-présentation de la présence de la jouissance. C’est comme si le sujet avait la volonté de susciter par le W un tenant-lieu de ce signe le V. C’est-à-dire de produire une représentance, un espace où la fonction de la représentance produirait de la temporalité et introduirait le V à la signifiance. Autrement dit si le V c’est un signe, un signifiant primordial pétrifié (S2), le redoublement du V c’est la tentative d’accomplir fictivement la première métaphore (fictivement puisque le redoublement est effectué sur lui-même) pour dégager le V pétrifié et produire un premier signifiant W. Ce rêve terminal serait une imaginarisation de l’opération du refoulement originaire. Car la mutilation de la guêpe au-delà de la castration imaginaire subie/acceptée du pénis de Serguei, c’est une mutilation de la lettre, elle doit être référée au défaut de l’Autre du langage.

En effet l’interprétation de Freud est que la mutilation de la guêpe est une mesure de rétorsion exercée par Serguei sur Grousha (identifiée à la guêpe via la poire, par le détail des raies jaunes) en réponse à la menace de castration proférée par la bonne à la suite de sa tentative de séduction « Le rêve dit clairement qu’il se vengeait sur Grousha de sa menace de castration ».[14] En réalité, si on remonte la chaîne associative, les raies jaunes renvoient au machaon effrayant aux ailes palpitantes. Au-delà de la rétorsion sur Grousha c’est bien l’excision d’une lettre que le rêve vient figurer, marquant la bascule de la castration de l’imaginaire au symbolique, ce que confirme la séquence finale quand le V arraché fait retour, métaphorisé comme double V (W), pour être aussitôt élidé, ce qui montre que c’est bien du sort de la lettre que dépend l’avenir du sujet. La tentative de guérison amenée par le rêve peut s’éclairer si on comprend que le sujet entreprend de réaliser en deux temps l’effectuation du refoulement originaire :

  • d’abord en assurant la métaphorisation du v en w
  • puis en assurant le refoulement de ce signifiant figuré dans l’élision du w.

On voit comment le névrosé essaie maladroitement de se rendre maître de l’opération qui assure la structure du langage.

Le phobique là n’est qu’un bricoleur, puisqu’on le voit tenter de fabriquer avec les appareils du système signifiant, le signifiant qui se trouve au principe du système des signifiants. Lacan désigne ce signifiant comme étant le joker du système.[15]

Au champ de la perversion qu’en est-il de cette opération ? Sur ce versant, la lettre V intervient aussi comme dans la phobie, au point où a été reconnue la castration. Seulement cette fois le V est élu comme fétiche afin de démentir cette reconnaissance, ce qui montre qu’il n’a plus cette fois une fonction de lieu-tenance à l’endroit du signifiant binaire, mais qu’il est ce signifiant désormais incarné dans un signe pétrifié, chiffre de la jouissance.

L’homme aux loups présente ainsi les deux versions de la lettre V.

Cela permet d’approcher ce que Lacan évoque quand il parle de la fonction de rempart tenue par la phobie, c’est-à-dire que le sujet est occupé en permanence à entretenir ses fortifications, toujours menacée de quelque brèche.[16] C’est une suppléance au défaut de l’Autre par le signifiant.

Cela permet de comprendre également comment pour le fétichiste, l’objet n’est plus convoqué pour assurer la représentation, mais bien la présence réelle du manque. Dans ce cas c’est une suppléance au défaut de l’Autre par le signe pétrifié.

Cela permet enfin peut être de saisir un peu mieux l’impasse pathétique de la cure de l’homme aux loups.

[1] Extrait de l’histoire d’une névrose infantile, l’Homme aux loups, dans Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1975, p.353.

[2] Ibidem.

[3] Ibidem, p.396.

[4] Ibidem, p. 396-397.

[5] Ibidem p.397.

[6] Henri Rey-Flaud, Comment Freud inventa le fétichisme… et réinventa la psychanalyse, Paris, Bibliothèque scientifique Payot, Payot, 1994.

[7] Cf. Chapitre VIII « Etat amoureux et Hypnose » de Psychologie des foules et analyse du moi, dans Essais de psychanalyse, Paris, Payot.

[8] Freud, Extrait de l’histoire d’une névrose infantile, l’Homme aux loups, op. cit., p.397.

[9] Lacan, « La science et la vérité », dans Ecrits, p.877.

[10] Extrait de l’histoire d’une névrose infantile, l’Homme aux loups, op. cit. p.410.

[11] Ibid. p.389.

[12] Extrait de l’histoire d’une névrose infantile, l’Homme aux loups, op. cit., p.397.

[13] Henri Rey-Flaud, op. cit.

[14] Henri Rey-Flaud, op. cit.

[15] Lacan, Séminaire VIII. Le Transfert, Paris, Le Seuil, 1991, p.305.

[16] Lacan, « La science et la vérité », dans Ecrits, p.977.