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Gérard Pommier / Comment transformer un crocodile en sac à main ?

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Extraits du texte publié et à retrouver dans Figures de la psychanalyse 2011/2 n° 22 , pages 21 à 27 Éditions érès et à retrouver ici. Illustration de la rédaction.

Le titre de cet article est polémique. La polémique est utile dans notre discipline, car nous sommes plus perméables que d’autres aux préjugés. Après tout, si la psychanalyse est une science de la subjectivité, cela veut dire que des régularités se répètent dans cette subjectivité, dans la construction du sujet, et ces répétitions permettent de poser des axiomes, comme l’interdit de l’inceste, la castration, l’Œdipe, les types cliniques.

Ce sont ces généralités qui, si l’on en croit Aristote, relèvent de la science. On oublie qu’il existe aussi une science du particulier, si l’on en croit Saint Thomas d’Aquin : c’est la science des anges et c’est aussi la nôtre – bien que nous ne soyons pas des anges. Nous sommes donc les artisans d’une science du sujet, et il est inévitable que nous soyons, plus que d’autres, en proie à l’idéologie, aux préjugés d’une époque. Comme nous sommes immergés dans ces préjugés, nous considérons facilement nos façons d’être et de faire comme des vérités éternelles. De sorte que nous avons des difficultés à percevoir quels sont les points de fracture qui pourraient faire polémique. C’est difficile, car cela nous oblige à remettre en cause nos prises de parti, et leurs conséquences théoriques qui nous paraissaient évidentes.

Une des fractures principales qui traversent notre époque, c’est la chute du patriarcat, dont la légitimation religieuse est pulvérisée par les avancées de la science, qui montre que rien dans la causalité ne relève d’une providence divine. Lacan a parfois fait remarquer que la question « Qu’est-ce qu’un père ? » était celle de Freud. Mais encore ? Quel est le mystère du désir du père, maître du bâton ? C’est qu’il n’y a sur cette terre que des fils qui veulent devenir père pour cesser d’être des fils. C’est ce qui les rend facilement méchants, au sens de la Potestas romaine. Leur pouvoir, ils ne le tiennent qu’au nom du père mort – selon leur vœu –, c’est-à-dire au nom de la religion. Mais aujourd’hui, le père mort qui était aux cieux ne peut plus légitimer les exactions des pères vivants qui sont sur terre et, de ce fait, le complexe paternel s’en trouve profondément remanié sous nos yeux et dans nos façons de vivre. Les pères ne sont plus ce qu’ils étaient, d’une manière positive, me semble-t-il.

Cette situation évolutive crée une ligne de partage polémique, qui caractérise les bouleversements historiques en profondeur. La difficulté est qu’on ne distingue pas vraiment qui sont les deux protagonistes : on ne voit que ceux qui sont contre les évolutions actuelles. D’une part, il y a ceux qui vivent différemment sans trop se poser de questions, toujours plus nombreux, ceux qui mettent en scène le changement, qui ne se marient plus, qui forment d’autres sortes de famille. Et, d’autre part, il y a ceux qui regrettent le bon vieux temps du patriarcat et d’un symbolisme désormais obsolète : ces regrets sont à la source de réactions violentes, et d’un retour tout à fait nouveau vers le religieux, presque incroyable, dont la source principale est l’angoisse de la féminité, une haine des femmes, de la castration, qui a comme conséquence une extension actuelle de l’intégrisme à peu près partout présent, avec les mêmes caractéristiques, y compris dans le champ de la psychanalyse. On pourrait montrer, par exemple, que ceux qui remettent la science en cause sont souvent aussi les tenants du patriarcat, dans l’intégrisme protestant, musulman ou psychanalytique…

J’en viens au symbole du crocodile qui a été pêché dans ce vivier. Les mères sont présentées comme des crocodiles prêts à croquer leurs marmots, et le père viendrait comme un sauveur mettre son bâton en travers de leurs gueules béantes. Il est vrai que cette image forte est empruntée à Lacan, mais il ne faut pas oublier qu’elle concerne seulement une certaine figure psychopathologique, et que l’on ne peut en faire la généralité du désir maternel. Dans cette figure particulière de la mère carnassière, cela ne veut d’ailleurs pas dire qu’elle y arrive, car ce sont alors le négativisme et la haine qui font obstacle à la dévoration. La mère d’un jeune homme très paranoïaque, toujours au bord du délire, me faisait remarquer récemment qu’elle n’en pouvait plus d’être poursuivie par la haine de son fils, et qu’elle ne souhaitait qu’une chose : l’assurer de son amour. Elle était tellement angoissée que j’ai fini par lui faire remarquer que, justement, c’était la haine de son fils qui le sauvait d’agresser les autres et surtout lui-même. Au fond, cela prouve que les crocodiles sont des êtres humains comme les autres : je veux dire qu’ils ignorent tout à fait qu’ils ont une tête de crocodile.

Je viens d’évoquer une généralité du désir maternel, dont le crocodile serait un symbole. Mais existe-t-il un « désir maternel » ? Il y a certes un amour maternel, un amour puissant qui cherche à réparer les dégâts qu’il provoque lui-même, une sorte de pitié spécifique, qui caractérise souvent le ton des mères (« Oh, le pauvre petit mignon, etc., et hop, je vais te manger… »), mais peut-on parler de « désir maternel » ? On peut, certes, le dire en raccourci. Mais en réalité, le désir n’a pas d’objet spécifique, sinon des masques d’emprunt successifs. Le « désir maternel », c’est d’abord le désir d’un certain sujet et ensuite le désir d’une femme, qui, de manière contingente, au hasard de la vie, peut jouer la carte du désir d’avoir un enfant, puis enfin seulement de celui d’être mère. C’est en quelque sorte une carte qui en cache beaucoup d’autres : la maternité, c’est la carte de la dernière chance, mais en dessous, il y a le désir d’une femme qui, comme on le sait, est plus ou moins équivoque, duplice, et encore en dessous, il y a un désir infantile, toujours prêt à se répéter, à reprendre du service, en particulier dans le transitivisme puissant qui identifie une mère à son enfant. En réalité, une mère, ce n’est pas une mère : c’est un complexe et même un complexe contradictoire, puisqu’il y a un monde entre une femme et la mère qu’elle peut devenir. Certaines femmes qui deviennent mères ne sont plus du tout les femmes qu’elles étaient avant […]

Les pulsions marquent le corps de proche en proche, elles le colonisent en allant de la pulsion orale à la pulsion anale. Tout ce corps semble en effet devenir lui-même inconscient, dévoré́ par l’objectivation pulsionnelle, et notre corps semble nous échapper complétement, en effet : nous devenons à nous-mêmes des étrangers Autrifiés, que nous reconnaissons ensuite en riant lorsque nous nous voyons dans un miroir… il existe une porte de sortie qui permet d’échapper à l’appétit des mères : plutôt que d’être leur phallus, s’offre la solution de l’avoir la masturbation, c’est la liberté́ ! La masturbation est un mouvement de résistance et de protestation. Le corps dit non en jouant la partie contre le tout, en entamant, en quelque sorte, une lutte du pénis contre le phallus. Plutôt que d’être instrumenté, l’enfant se fait jouir lui-même : il se sauve en se prenant lui-même comme un objet, comme l’Autre le faisait […]

Les choix auxquels nous sommes confrontés à notre époque faut-il défendre le patriarcat sous couvert d’un pseudo symbolique (qui est toujours une affaire purement circonstancielle, comme l’avait bien vu Durkheim), fût-ce en se servant d’un jargon psychanalytique ? Ou bien faut-il reconnaître que, comme depuis le festin de la horde primitive, le père n’arrête pas de se casser la figure sous nos yeux, et que c’est même le moteur du progrès ? »