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Paul Bercherie / La question de l’autisme et l’économie intime de la psychose

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Texte publié et à retrouver sur le blog d’Olivier Douville le 12 juin 2026. Illustration Web LIV HOSPITAL.

Résumé

Il semble actuellement de bon ton de faire de l’autisme une structure autonome, avec une causalité spécifique, idéalement organiciste, ranimant ainsi les apories qui marquèrent l’échec puis le déclin de la psychiatrie clinique. L’appartenance du syndrome autistique au champ psychotique semble pourtant une évidence, comme l’illustre l’omniprésence de certains de ses traits dans l’ensemble du champ, voire l’origine historique du terme d’autisme. Il se pourrait même que la solution autistique représente en quelque sorte l’érection en une défense spécifique de l’essence même de la psychose, comme tente de l’argumenter ce texte sur des situations cliniques démonstratives. Paul Bercherie[1]


Comme on pouvait sans doute s’y attendre, le débat actuel autour de l’autisme semble ranimer toutes les questions fondamentales, épistémologiques et méthodologiques, qui se posèrent au siècle dernier vis-à-vis de la clinique psychiatrique et qui amenèrent son irrésistible déclin depuis les années 1920-1930 : le concept « d’entité clinique », la méthodologie du « cas pur » et des cas mixtes, et bien sûr l’organicisme et la polémique directement connexe avec la psychanalyse. Une chose est de décrire un syndrome spécifique et d’en délimiter les symptômes essentiels avec précision – ce qui constitue l’essence même de la Clinique – autre chose de vouloir l’autonomiser comme une entité indépendante du reste de la psychopathologie, avec idéalement une causalité spécifique. Ce qui représente bien sûr l’objectif essentiel de l’organicisme et aussi la cause dernière de l’échec final de la psychiatrie clinique, je l’ai amplement documenté ailleurs[2]. Mais l’on voit ces derniers temps la clinique psychanalytique en venir aux mêmes impasses, proposer de faire de l’autisme une « quatrième structure » autonome[3], indépendante du tripode freudien névrose/psychose/perversion, et prêter ainsi le flanc aux mêmes apories fondamentales – bien sûr le souci de ménager un puissant et menaçant lobby n’est sans doute pas étranger à cette curieuse initiative.

Repartons donc de la clinique concrète : il y a certes un spectre de l’autisme au sens restreint, qui mesure en fait le degré de handicap qu’il a pu engendrer, entre les formes déficitaires décrites par Kanner et celles, parfois exceptionnellement productives, qui correspondent à la description d’Asperger. Mais à ce spectre en quelque sorte « vertical », il faut évidemment associer un spectre « horizontal », celui qui relie les formes étroitement spécifiques du syndrome autistique – cas « purs » – aux diverses situations cliniques où ses symptômes constituants, en particulier l’inhibition relationnelle, s’associent à d’autres syndromes psychopathologiques, du champ psychotique avant tout évidemment, mais pas uniquement, loin de là. Il ne faudrait tout de même pas oublier que le terme d’autisme a été forgé par Bleuler – à la fois en référence à l’auto-érotisme freudien, et donc à la théorie freudienne de la psychose, et pour en éviter la connotation directement libidinale – pour rendre compte de ce qui lui apparaissait comme le trouble central du « groupe des schizophrénies », et il faut rappeler qu’il incluait dans ce groupe la majorité des psychoses fonctionnelles, en particulier les délires chroniques et une bonne partie des paranoïas. Le spectre psychotique se caractérise en effet, comme Freud y insistait, par un retrait de la réalité commune, partagée, aussi bien affective et relationnelle que cognitive, et le repli dans un monde intérieur, autarciquement construit. Certes ce mouvement n’est pas inné comme dans l’autisme, il se manifeste après un certain temps de vie sociale plus ou moins banale, mais les cliniciens ont pu classiquement repérer dans les antécédents du sujet des éléments de personnalité qui préparent et antidatent les troubles et qui ont bien des points communs avec le trouble autistique : perturbations et inhibitions relationnelles, particularités de caractère, rigidité psychologique, originalités diverses, etc. Il n’est d’ailleurs pas si évident de différencier l’autisme type Asperger de la classique personnalité schizoïde, terrain de prédilection du développement du processus schizophrénique, de même que l’extension indéfinie du diagnostic d’autisme infantile, s’il répond manifestement à des intérêts assez prosaïques[4], témoigne d’une certaine manière de l’absence de frontière nette entre le syndrome de Kanner et l’ensemble du champ des psychoses infantiles – de toute façon la clinique est un continuum. Bref il ne faut pas confondre la spécificité d’une forme, d’une solution subjective au sein d’une structure, et l’autonomie structurale, ni le plan de la phénoménologie clinique avec celui des concepts organisateurs.

Revenons donc à l’évidence, même si elle n’est pas « politiquement correcte » : le trouble autistique représente une des modalités du champ psychotique, spécifique certes, mais nullement isolée ni sans lien avec les autres pôles de ce champ. Comme Freud le suggère en effet, dans son polymorphisme le champ psychotique ne regroupe pas des structures, mais une gamme de positions étalées le long du gradient retrait/restitution ou correspondant à des modes spécifiques de défense (de suppléance) face à la menace de l’effondrement subjectif – telles la défense maniaque, la position paranoïaque ou justement la solution autistique qui, dans ses formes les plus favorables, offre une des issues les plus positives de l’impasse psychotique, avec un des potentiels de « restitution » – au sens freudien du retour libidinal à la vie affective et sociale – les plus prometteurs de ce champ. On doit même aller plus loin : ce n’est pas pour rien que le trouble autistique emprunte son intitulé à l’élément central de la description princeps de l’entité la plus étendue et la plus caractéristique du champ psychotique ; il se pourrait bien en effet que l’autisme concentre dans ses formes les plus spécifiques le facteur fondamental de la dynamique psychotique, autour précisément de la rupture – ou plutôt ici du refus, au moins initial – de contact avec la réalité affective et sociale.

Mais sur quelle formule subjective repose donc la position autistique ? Penchons-nous sur une problématique correspondant assez bien aux descriptions d’Asperger :

Pierre, la trentaine, vient consulter sans doute poussé par son entourage, et suivra assez assidument sa thérapie, bien qu’il soit persuadé d’avoir « une partie du cerveau paralysée ». De fait il dit ne jamais rien ressentir, aucune émotion, tant au niveau de la pensée que des relations ou du langage – qui le fascine sans qu’il ait l’impression de parvenir réellement à l’habiter. Il a suivi mécaniquement sa scolarité jusqu’à sa rencontre fortuite à l’adolescence avec le sport de table qui, à la grande consternation de son entourage, captera vite toute son attention et dont il deviendra un temps champion de France. Décrit comme « le jeune le plus doué de sa génération », il grimpe d’abord dans la hiérarchie en s’entraînant seul jusqu’au championnat ; la fédération l’envoie alors s’entraîner auprès du maître incontesté, l’ancien champion du monde. Il est d’abord assez docile, mais un jour à une recommandation du Maître, il répond « non », et développe son propre jeu ; répétant obsessionnellement « non » dans sa tête, répondant non à toute sollicitation (il a prévenu ses proches), il joue ensuite mieux que jamais et parvient jusqu’au championnat de la catégorie supérieure ; cela fonctionne encore pendant la première moitié de la demi-finale, puis cela s’arrête, ce qui ne l’empêche pas de gagner ; pour la finale, il ne dispose donc que de son jeu habituel et arrive second. Il sombre ensuite dans ce qu’il désigne d’abord comme une insupportable céphalée – il précisera beaucoup plus tard qu’il s’agit en fait plutôt d’une « douleur affective, psychique » – avec des nausées incoercibles qui lui font passer des nuits la tête dans la lunette des WC à tenter de vomir ; il sera hospitalisé à trois reprises, avec des perfusions d’antidépresseurs, puis des électrochocs. C’est ensuite que, terrorisé par cette effroyable expérience, il renonce à la compétition et se consacre à l’enseignement de sa discipline.

Pierre se décrit comme un garçon « mou » qui passe beaucoup de temps couché – ses camarades le surnommaient « la marmotte » ; ses proches lui reprochent régulièrement ses moments de « vide » où il est ailleurs, n’écoutant pas ce qu’on lui dit : ils sont en réalité occupés par des répétitions obsessionnelles ; il aime les activités répétitives : répéter cent fois le même mot (le prénom de son amie, le non, papa, etc.), rejouer cent fois le même coup (c’est comme cela qu’il s’entraînait), mettre le saphir sur le bord du disque et entendre des heures le bruit rythmé, écouter l’aspirateur tourner, se coucher en chien de fusil dans sa salle de bain, porte fermée, lumière éteinte et ouvrir son transistor en baissant le son pour écouter « un bruit de fond », descendre au parking et rester dans le noir le doigt sur le bouton d’éclairage au cas où quelqu’un surviendrait ; sur le divan, il parle peu, s’endort régulièrement, se sent « dans un cocon », aimerait être en chien de fusil les genoux en l’air entièrement porté par le « milieu ». Toutes ces manifestations régressives, d’allure fœtale, semblent consonner avec sa fermeture psychique : il se plaint que les sensations, les paroles n’entrent pas dans sa tête, de ne rien éprouver. Son amie se plaint constamment de ses absences, de son apathie, de son indifférence apparente : régulièrement, excédée, elle fait sa valise, lui paralysé ne peut réagir, elle part, les larmes coulent silencieusement sur son visage, mais il n’éprouve rien, ni douleur ni émotion, mais elle revient vite, elle l’aime. Il a énormément de mal à prendre des initiatives : en fait il agit, parle, surtout sur commande, tiré de son inertie par le désir de l’autre qui l’extrait de son vide intérieur, mais sans vraie participation : il fait « comme si » (sic) ; sur ma question il réfère ce mode de relation au coaching très directif exercé sur lui par son père dans sa jeunesse, suppléance très insuffisante à l’extrême discrétion, une quasi-absence, de la figure maternelle. Une fois par exemple son chien déchiquette un de ses livres professionnels, son amie tance l’animal : « papa va te tuer », du coup il le tape un peu, sans colère ni conviction ; il m’amène le livre, me montre une page déchirée à côté d’une page entière : « pour moi, c’est pareil ».

Pierre présente un singulier rapport au langage et en particulier à la négation, dont l’étrange pouvoir de néantisation le fascine. Il tente répétitivement de s’en faire une représentation concrète : il remplit le lavabo puis le vide en répétant « ça ne coule pas » puis « ce n’est pas un fait existant, ça n’existe pas » ; il tente de figurer une séance manquée : « je suis venu la dernière fois – non ». Il tente de m’expliquer son impression d’étrangeté et d’incompréhension devant les mots : « c’est comme si j’étais devant une machine très compliquée, comme une bombe atomique » – il refusera bien sûr mon commentaire sur leur destructivité menaçante : il a dit ça comme ça….

Au fil du temps, Pierre manque de plus en plus souvent ses séances : il ne semble plus y croire ; il me confie un jour être « désespéré », tout en ne pouvant s’empêcher de rire ; il est persuadé que je ne comprends rien à son problème, foncièrement cérébral et neurologique. Je finirai par le perdre de vue.

Comme l’on voit, l’essentiel des symptômes dont se plaint Pierre ressortit au « gel des affects » cher à Jean-Claude Maleval – qui représente d’ailleurs le point de réel où s’accroche la thématique hypocondriaque de la paralysie, ou du « ramollissement » cérébral sur lesquels il me sollicite sans cesse – mais il s’en faut de beaucoup que cela signifie leur absence : sous la couche finalement assez superficielle de la conscience, on les voit puissamment actifs aussi bien dans l’épisode mélancolique qui succède à l’échec de sa tentative un temps triomphante de révolte contre le Père et d’autonomisation maniaque que lorsque son amie fait mine de le quitter ; comme il l’accepte très bien sur ma remarque, son excellente compréhension du dialogue suppose évidemment la perception du sens qu’il se plaint de ne pas éprouver. Il s’agit donc bien d’une défense, dont on soupçonne facilement le sens avec ses rituels autistiques et que trahit sa fascination pour la négation : retourner à la torpeur utérine, ne pas naître, effacer le monde paraît concentrer l’effort de la défense autistique. Ce à quoi s’oppose bien entendu un puissant mouvement vers le monde, la vie et les autres, appuyé sur les suppléances qu’énumère Maleval : les objets fétichiques et les rituels sédatifs tamisant la violence du réel pour un sujet qui, comme tous les psychotiques, faute d’un accueil au monde « suffisamment bon », ne dispose pas d’un pare-excitation fonctionnel – par sa présence, son désir, ses attentes, l’autre représente alors une souffrance et une menace permanentes ; les compétences spécialisées, où le sujet s’approprie un champ étroit qu’il s’efforce avec talent et persévérance de dominer et de maîtriser jusqu’à l’excellence ; les relations anaclitiques, spécialement la recherche du double[5] suscitant le moins d’écart possible et la meilleure prévisibilité par rapport au sujet. Le spectre des états autistiques s’étale ainsi entre les formes déficitaires où la subjectivité reste encapsulée dans le refus de la vie et de la relation et les formes restitutives où le sujet parvient à forger une voie singulière vers l’Autre et le monde. S’appuyant d’un côté sur un intellect fonctionnant comme un ordinateur, car développé hors de la relation interhumaine, de l’autre sur le désir opiniâtre de se frayer un chemin vers le monde des autres à partir d’une position extérieure au lien affectif et social, l’autiste de haut niveau peut ainsi parvenir à des réalisations de grande valeur et à vivre une vie qui ait un sens, même si les stigmates autistiques continuent à lester son existence.

Je voudrais maintenant illustrer par le rêve remarquable d’une patiente plus tenace que Pierre dans sa thérapie, le soubassement inconscient de la position autistique :

À l’approche de la quarantaine, Louise, une jolie petite femme plutôt féminine, n’a toujours aucune expérience amoureuse ; désespérée, elle entame une analyse qui s’avère vite très particulière : elle reste muette et immobile pendant presque toute la séance, finit par s’agiter un peu et, sur ma sollicitation, profère d’une voix forte un discours toujours difficile à interrompre, qui illustre souvent sa finesse d’esprit et sa vive intelligence. À ce rythme, on n’avance pas vite, mais au fil des années la situation finit tout de même par s’éclairer. Louise ne se souvient d’aucun contact physique avec une mère très absente et passive : ce sont ses sœurs qui s’occupaient d’elle, avec plus ou moins de bienveillance ; encore aujourd’hui, sa mère semble réclamer la visite qu’elle lui rend chaque été, mais lorsqu’elle arrive, elle la trouve toujours ennuyée, mal à l’aise, comme si sa présence finalement la gênait ; la dernière fois, au bout de 5 minutes sa mère allume la télé : la sœur aînée le lui reproche : « mais sinon c’est vide », lui répond-elle ; « ma mère, c’est vide », commente Louise – comme ce qu’elle me fait vivre dans ses séances… Elle a toujours eu honte de son père, un ouvrier toujours en bleu de travail, qui venait parfois la chercher à l’école dans cette tenue : elle était choquée du contraste avec le milieu plus bourgeois de ses camarades de classe. Le soir, elle se bouchait les oreilles pour ne pas entendre la sempiternelle scène conjugale qui se déroulait dans la chambre de ses parents, juste de l’autre côté de la cloison : son père réclamait des rapports sexuels dont sa mère ne voulait visiblement pas entendre parler.

Elle s’évada dès qu’elle le put de cette ambiance sordide, et son diplôme lui permit de trouver un emploi dans une librairie spécialisée parisienne où elle se plaisait bien – jusqu’à ce qu’un des clients réguliers, un professeur, ne commençât à lui tourner autour de façon de plus en plus insistante. En fait c’est toujours le même scénario depuis son adolescence : au début, elle peut se sentir attirée, mais dès que les choses se précisent, elle commence à ressentir du dégout et à se retirer ; l’autre ne comprend pas, insiste et accentue le malaise ; de toute façon, elle ne peut même pas envisager qu’on la touche, sans parler d’un baiser : ça la ferait vomir. Après un certain temps d’analyse pourtant, elle croise en vacances un homme qui lui plait, et elle constate avec une certaine surprise ne pas ressentir le dégoût habituel ; il lui propose le dernier jour de prendre un pot en tête-à-tête sans les autres membres du groupe : elle accepte, mais lorsque l’heure du rendez-vous arrive, elle ne bouge pas, laisse passer l’heure sans réagir ; le lendemain matin, jour du départ, elle retrouve au petit déjeuner son soupirant dépité et n’arrive pas à prononcer une parole : ils se quitteront sans un mot sur ce malentendu et elle continue à y penser avec regret. Avec les collègues ou les gens qu’elle croise en vacances, c’est un peu le même schéma : au début, ça peut être chaleureux, mais elle craint trop de proximité qui amènerait les inévitables questions sur sa vie privée ; elle ne veut rien dire du désert de sa vie et se montre donc vite froide et distante. Régulièrement aussi, elle pense à mettre fin à son analyse, pour éviter de parler de sa vie intime et de ses secrets, ce qui provoque aussi son mutisme dans les séances.

Ces derniers temps, Louise entame une série de rêves autour du thème du couple, ou plutôt de sa position vis-à-vis de l’image d’un couple. Voici le premier de ces rêves : « elle a commis un crime et voit trois sacs poubelles, deux grands et un petit qui, elle le sait, contiennent des cadavres » ; elle associe sans difficulté : il s’agit de ses parents et d’elle-même. Elle rêve ensuite d’un bébé smiley, aux traits à peine dessinés, avec un trou en guise de bouche –, elle se reconnait immédiatement dans cet étrange portrait carentiel. Les rêves suivants la montreront questionner sa place vis-à-vis d’un couple symbolique : gênée entre les partenaires d’un couple uni ; grimpant à une corde vers un grenier qui constitue leur appartement ; passant du 1er au 3e rang dans le monospace parental. Un peu plus tard, elle amènera un rêve où on lui fait un agréable cadeau – elle n’en a jamais eu dans son enfance – un polo, allusion vite décryptée à mon prénom ; puis un autre où, placé derrière elle comme pendant les séances, je lui brosse délicatement ses longs cheveux – elle n’a jamais eu les cheveux longs, sa mère qui ne voulait pas avoir à s’en occuper les lui faisant régulièrement couper courts, grande frustration de son enfance.

Le rêve des trois sacs me parait fournir la clé subjective de la position autistique : retournant les conditions de sa venue au monde – l’autiste est fondamentalement un être qui, pour des raisons très diverses, est arrivé au mauvais endroit au mauvais moment[6], au-delà des efforts, souvent émouvants, qu’a pu ensuite faire son entourage familial pour tenter de réparer cette malencontre initiale – le sujet se construit en annulant le monde : la cellule familiale, œdipienne en effet représente le cadre de la construction subjective et la charpente même de la réalité. C’est là l’essence de la position autistique : le sujet efface les repères communs de la réalité ; ce n’est qu’ensuite que, tels Robinson ou les « enfants sauvages », il tente avec plus ou moins de bonheur de rejoindre le monde des Autres en quelque sorte d’une position extérieure, comme un extraterrestre ou un ethnologue qui tente de faire sien un univers foncièrement étranger. La manœuvre d’effacement se mobilise d’ailleurs itérativement dès qu’une menace, relationnelle en particulier, apparait dans son quotidien. C’est manifestement le cas pour Louise, dont les défenses sont beaucoup plus efficaces et performantes que chez Pierre, lui assurant une vie sociale stable, d’apparence normale, sans symptômes pénibles ; mais, comme on l’a vu, les ruptures se succèdent dans sa vie relationnelle, dès que le contact dépasse un certain seuil de proximité.

C’est là qu’il faut souligner le voisinage du syndrome autistique avec l’ensemble des formations du champ psychotique : rappelons l’accent que met Freud sur l’expérience de « fin du monde » qui initie le parcours délirant du Président Schreber. Le retrait de la libido représente évidemment une manifestation patente de la défense autistique, or c’est lui qui autorise ensuite, par la rupture qu’il initie avec le consensus social de la réalité commune partagée, la construction autarcique du délire ; c’est donc en somme ce facteur qui se trouve responsable de l’étrangeté, de l’inaccessibilité au sens commun, de la psychose. Ainsi le syndrome autistique parait représenter l’élaboration en défense, la culture pure en quelque sorte, de l’essence même de la psychose, souvent masquée ailleurs par les bruyantes manifestations restitutives ou la mobilisation de suppléances compensatoires. On peut en repérer partout dans le champ psychotique la trace efficiente ; ainsi un jeune patient schizophrène me téléphone un jour pour me lancer un inquiétant « Monsieur Bercherie, j’ai décidé de vous supprimer ! », et il raccroche ; un moment décontenancé, je réalise vite qu’il vient de mettre fin à sa thérapie avec la noire ironie caractéristique de son état, mais la connotation menaçante de son message n’est bien sûr pas un hasard. Ceux qui s’intéressent aux affaires criminelles auront sûrement remarqué la constance du constat de l’indifférence et de la froideur émotionnelle des criminels et des assassins à leur procès, toujours relevées par les commentateurs judiciaires. Nombre de personnalités pathologiques, psychopathes, délinquants, pervers, toxicomanes présentent de fait de nets traits autistiques.

Staline, paranoïaque notoire particulièrement retors, aimait ainsi à énoncer : « la mort résout tous les problèmes », et il ne se privait pas d’y recourir, liquidant sans état d’âme[7] au long de son sinistre parcours tous ceux qui l’accompagnèrent un temps, adversaires politiques, anciens alliés, membres de son entourage et de sa famille témoins de ses modestes débuts ou des déboires de sa vie, complices, comparses, gardes du corps, exécutants d’ordres peu reluisants ou de directives politiques abandonnées, médecins personnels, etc. ; retoucher les photos historiques pour en faire disparaitre les victimes de sa vindicte, rectifier et falsifier les témoignages historiques et les livres d’Histoire officiels, participe de la même procédure. Comment ne pas évoquer dans ce contexte l’œuvre de l’autre grand leader paranoïaque du 20e siècle, la « Solution finale de la question juive », qui ne se proposait rien moins que d’éradiquer un millénaire et demi de présence juive en Europe, avec le secret qui a entouré sa mise en œuvre et les tentatives systématiques d’effacement des traces qui l’ont accompagnée ? Comment ne pas s’interroger aussi sur les manœuvres contemporaines de la Cancel culture? Le bouton mental Delete est ainsi d’usage constant dans ces occurrences, et il fonctionne d’ailleurs peut-être plus souvent encore dans l’autre sens : le suicide (cf. le 3e sac du rêve de Louise) constitue de fait une autre manière radicale d’effacer un vécu insupportable.

L’autisme représente l’autre grande formation narcissique défensive du champ psychotique, aux côtés et à courte distance de la paranoïa : si la paranoïa tend à contrefaire la fonction paternelle[8], l’autisme la contourne, tentant de mettre au point un mode propre, original, d’abord de l’Autre. Par leur fonction restitutive, l’une comme l’autre offre paradoxalement un notable potentiel productif, intellectuel et social. C’est pourquoi, comme la paranoïa, l’autisme joue souvent un rôle notable dans le devenir des sociétés humaines : échapper au consensus social, cognitif et relationnel, offre de fait d’extraordinaires opportunités pour des sujets doués d’imprimer leur marque dans l’Histoire et d’accoucher leur époque de solutions inaccessibles aux individus normés, de structure névrotique. Il arrive que ce soit pour le meilleur, c’est malheureusement souvent pour le pire…

Références

Bercherie, P. (2010) Pourquoi le DSM ? L’obsolescence des fondements de la psychiatrie clinique, L’Information Psychiatrique, 2010, vol. 86, n° 7, pp. 635 – 640.

Bercherie, P. (2024) De la séduction paranoïaque, à paraître in Topique.

Bleuler, E. (1993) Dementia Praecox ou groupe des schizophrénies, Paris, EPEL (1911).

Freud, S. (1974) Névrose et psychose, Paris, Payot, traduction française de S. Ferenczi (1924).

Kanner, L. (1990) Les troubles autistiques du contact affectif, Neuropsychiatrie de l’enfant, 38 (1-2), 64-84. (1943)

J.C. Maleval, La Différence autistique, PUV, Paris, 2021.

C. Maleval, « L’Émergence des faux autistes », Évolution psychiatrique2022 : 87 (3), pp. 515-523.

[1] Psychiatre et psychanalyste. Il a publié des ouvrages de référence sur l’histoire et la constitution de la psychiatrie clinique et de la psychanalyse : Les Fondements de la Clinique. Histoire et structure du savoir psychiatrique (1980), Genèse des concepts freudiens (1983), Examen des Fondements de la Psychanalyse (2004), et des textes cliniques, dernièrement Névrose et psychose. Les structures cliniques fondamentales (2018). 

[2] Cf. en particulier : « Pourquoi le DSM ? L’obsolescence des fondements de la psychiatrie clinique », L’Information Psychiatrique, 2010, vol. 86, n° 7, pp. 635 – 640.

[3] cf. J.C. Maleval, La Différence autistique, PUV, Paris, 2021. Le prestigieux préfacier de l’ouvrage, Jacques-Alain Miller, s’il se montre à juste titre bluffé par sa richesse clinique encyclopédique, ne parait guère convaincu par cette innovation. Les arguments cliniques ne sont d’ailleurs pas plus convaincants : en dehors de l’indéniable spécificité du syndrome, l’absence d’hallucinations ou de délire – qui n’empêche d’ailleurs pas la fréquente présence d’idées fixes plus ou moins bizarres – est banale dans nombre d’autres types de psychose (formes dites simples de la schizophrénie, de la mélancolie, du syndrome maniaque, héboïdophrénie, etc.) ; quant à la fixité, on peut presque toujours en dire autant de l’anorexie mentale, du transsexualisme, des serial killers : songerait-on pour autant à en faire des structures autonomes ?

[4] Toutes les familles concernées aimeraient évidemment bénéficier des privilèges sociaux et de la bonne image médiatique obtenus pour les autistes : cf. J. C. Maleval, « L’Émergence des faux autistes », Évolution psychiatrique 2022 : 87 (3), pp. 515-523.

[5] On remarquera au passage la proximité de ce mode de relation avec l’intolérance paranoïaque envers la Différence et son affinité pour le clone ou le groupie : cf. infra et « De la séduction paranoïaque », à paraître in Topique, 2024.

[6] J’ai par exemple vécu à quelques mois d’intervalle deux fois la même scène : une patiente venue pour l’état dépressif que suscitaient les troubles autistiques de son enfant m’expliquant qu’après une première grossesse désirée et heureuse donnant naissance à une fille au développement sans histoire, elle avait fini par céder aux instances de son époux méditerranéen pour se lancer trop rapidement dans la grossesse suivante, pénible et mal supportée, jusqu’à un accouchement épouvantable la laissant incapable de tendresse envers son fils, avant que l’évidence d’une détresse sévère ne l’alarme et qu’elle ne s’attèle un peu tard à tenter de réparer les dégâts. Corroborant une foule d’autres situations cliniques moins massives, ce récit très éclairant (mais source d’une culpabilité insupportable) n’avait jamais été fait à personne, et évidemment pas à l’équipe hospitalière très férue de recherches génétiques qui suivait l’enfant – dans la première de ces histoires, elle avait mis au jour une « écorchure » d’un chromosome, découverte qui suscitait un grand enthousiasme et qui s’était aussitôt traduite chez le gamin par l’adoption d’une démarche de robot…

[7] À Kamenev, qui lui a sauvé la vie pendant la Révolution et qui lui écrit du fond de sa cellule de la Loubianka : « connais-tu le sens du mot reconnaissance ? », il répond laconiquement : « c’est une maladie de chien ».

[8] cf. « De la séduction paranoïaque », op. cit.