Clotilde Leguil / Le sein lacanien

Texte publié et à retrouver sur le site @psychanalyse. Illustration photomontage.
À première vue, l’objet « sein » ne figure pas parmi les objets de prédilection de Lacan. Lorsqu’il est question du premier enseignement de Lacan, on fait bien plus souvent référence au phallus, cet objet ayant même acquis le statut de concept central de la psychanalyse lacanienne dans les années cinquante. À partir des années soixante, le phallus perdra cette place centrale et rejoindra la liste des objets partiels. Ce sont alors l’objet « voix » et l’objet « regard » qui l’emportent en tant qu’objets proprement lacaniens, ajoutés à la liste des objets partiels freudiens – l’objet oral, l’objet anal, l’objet génital. L’objet « sein » semble rester dans l’ombre. Souvent, dans les Séminaires et dans les Écrits de Lacan, il est fait référence à la fameuse scène augustinienne de l’œil avide et jaloux de l’enfant regardant son frère de lait au sein de sa nourrice. Mais là aussi, c’est plutôt l’objet regard qui est au centre du commentaire que Lacan fait de cette scène des Confessions plutôt que l’objet « sein » lui-même.
Et pourtant, si l’on y regarde de plus près, Lacan n’a cessé de donner un statut central à l’objet « sein », depuis son premier article de 1938 sur « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu » jusqu’au milieu des années soixante dans son Séminaire Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse.
Ce statut n’a rien à voir avec une quelconque identification de l’analyste avec une mère ni avec une position kleinienne qui consisterait à faire du corps de la mère le lieu de tous les fantasmes fondamentaux de l’enfant. Le sein lacanien, ce n’est pas le sein freudien. Ce n’est pas le sein kleinien. Parce que c’est un objet relatif à la conception lacanienne du corps comme organisme, conception qui s’articule à la dimension de l’angoisse et du réel. Le sein est donc un objet que Lacan convoque plus volontiers pour rendre compte de l’angoisse que pour rendre compte de la satisfaction mythique de la pulsion orale. C’est un objet qu’il convoque aussi comme « le support et le symbole de la dimension du sexuel »[1]. C’est même un organe du corps libidinal, et pas seulement du corps anatomiquement féminin.
Les mamelles de l’analyste
Les seins lacaniens, ce sont ainsi parfois les seins de la mère, mais ce sont aussi les seins de la femme, ceux de la sainte, ou encore ceux de la patronne du restaurant chinois qui nous présente un menu auquel on ne comprend rien, mais qui néanmoins nous ouvre l’appétit et dont Lacan dit ironiquement qu’il pourrait être adéquat « d’aller un tant soit peu titiller ses seins »[2] plutôt que d’en attendre une divination sur notre désir. Et ceux-ci sont également ceux de l’analyste… Homme ou femme, femme ou homme, ou pourquoi pas ni l’un ni l’autre, peu importe. L’analyste se définit comme un être qui donne quelque chose de son corps. Quelque chose qui est comme une mise en bouche, au sens propre comme au figuré.
Je m’en suis aperçue, interpellée que j’étais par une remarque qui a fait écho en moi, en relisant cette dernière leçon du Séminaire XI. « L’analyste, il ne suffit pas qu’il supporte la fonction de Tirésias. Il faut encore, comme le dit Apollinaire, qu’il ait des mamelles. »[3] En somme, il ne suffit pas que l’analyste interprète et se fasse devin, comme Tirésias révélant à Œdipe le secret de son destin tragique, il faut aussi qu’il donne autre chose de lui-même. Quelque chose qui concerne son corps, soit sa présence incarnée. Les mamelles de l’analyste, voilà ce qui nourrit le transfert et conduit le sujet à se confronter à son rapport à la pulsion au sein du processus analytique.
Cette remarque de Lacan, amusante et en même temps profonde, sur ce qu’est l’analyste pour l’analysant, m’a donné envie d’aller suivre d’un peu plus près ce que Lacan avait pu dire de l’objet « sein » dont il s’amuse ici à parler en termes de « mamelles ». Là aussi, il ne s’agit pas simplement d’un clin d’œil à la pièce de théâtre de Guillaume Apollinaire, Les mamelles de Tirésias, mais d’une approche proprement lacanienne de cet objet « sein ».
Paradoxalement, alors que Lacan n’a cessé dans les années cinquante de souligner l’effet du langage sur le corps et par conséquent la dimension signifiante du rapport au corps, il choisit de baptiser le sein « mamelle », comme pour faire résonner quelque chose de l’espèce des mammifères à propos de cet objet. Comme pour nous ramener, nous les êtres parlants, au rapport aux premières enveloppes corporelles, celles dont le nourrisson se voit subitement séparé en même temps qu’il accède à la vie.
Que sont alors ces mamelles dont Lacan nous entretient ? S’agit-il simplement de rendre compte des « signes de la plus grande plénitude [ … ] pour peu que l’on considère l’enfant attaché à la mamelle »[4], comme il l’écrivait en 1938 ? Non, il n’est pas question de faire de l’analyste une bonne mère qui donnerait le sein, soit une mère nourricière qui comblerait l’analysant. Il n’est pas question non plus d’en faire une femelle vêlant avec ses petits. À travers ces mamelles, il est question de rendre compte d’une articulation entre le rapport à l’Autre et la satisfaction pulsionnelle. Il s’agit de rendre compte d’un rapport à l’Autre antérieur au désir et à sa dialectique et visant plus fondamentalement l’angoisse et la jouissance. S’il est question de mamelles que l’analyste doit avoir, c’est aussi qu’il s’agit d’une condition du transfert, tout comme Freud a pu parler des conditions d’amour. Les mamelles, pourrait-on dire, sont une condition du transfert.
Le sein comme organe plaqué sur le corps
Avec cette thèse, qu’apporte de nouveau Lacan sur l’objet « sein » ? L’objet « sein » lacanien est quelque peu distinct de l’objet « sein » freudien. Chez Freud, l’objet « sein » est présenté comme cet objet mythique que le sujet ne retrouvera jamais. C’est un objet de la mère. « À l’époque où la satisfaction sexuelle était liée à l’absorption des aliments, la pulsion trouvait son objet au-dehors, dans le sein de la mère. Cet objet a été ultérieurement perdu, peut-être précisément au moment où l’enfant est devenu capable de voir dans son ensemble la personne à laquelle appartient l’organe qui lui apporte satisfaction. »[5] Pour Freud, le sein appartient à la mère et devient pour l’enfant cet objet perdu à jamais dès lors qu’il appréhende l’être auquel cet organe appartient. Soit le corps de la mère en son entier.
La singularité du sein lacanien est qu’il n’est pas tant un objet perdu qu’un objet séparé. C’est aussi pourquoi il n’est pas spécifiquement un symbole de maternité. Ou plutôt cette expérience de « donner le sein », et « d’être à la mamelle » est étendue par Lacan au-delà de la maternité. L’allaitement et le sevrage deviennent des paradigmes du rapport à l’Autre sous le versant du rapport à la satisfaction libidinale. Le sein lacanien n’est donc pas seulement « de » la mère. Et même lorsqu’il est question au sens propre de la situation de l’allaitement, Lacan souligne le caractère étrange de cet organe qui est comme plaqué sur le corps de la mère, comme s’il ne lui appartenait pas.
En fait, c’est un objet séparé du corps de la mère, aussi bien pour l’enfant que pour la mère. Un objet qui a la spécificité d’apparaître comme séparable du fait de sa position sur le corps. Ces seins du corps féminin « ne sont pas séparables par hasard, comme la patte d’une sauterelle. Ils sont séparables parce qu’ils ont déjà anatomiquement un certain caractère plaqué, parce qu’ils sont là accrochés »[6]. C’est donc ce statut d’objet séparé qui retient l’attention de Lacan et qui fait du sein un objet a. Soit un objet à part qui met en jeu le corps en tant qu’organisme libidinal. C’est bien ce dont il était question dans la pièce d’Apollinaire : deux mamelles qui se détachent du corps et s’envolent dans les airs comme des ballons de baudruche. L’objet « sein » nous apprend donc quelque chose du corps lacanien comme organisme, de l’angoisse lacanienne comme angoisse devant un objet, et aussi de la présence de l’analyste lacanien comme présence d’un corps.
Le sein est un objet qui permet à Lacan d’appréhender la question de la séparation, non pas comme séparation d’avec un être, mais une séparation d’avec une satisfaction pulsionnelle. On pourrait dire qu’avec Lacan, l’expression « donner le sein » prend un sens littéral. La mère donne le sein en se séparant elle-même de cet objet de son corps, qui devient objet de satisfaction de l’enfant. Cela permet de faire une lecture inédite de l’allaitement maternel. Le rapport du sujet maternel au sein n’est pas le même que le rapport du nourrisson à cet objet. Lacan fait ainsi de cet objet un ambocepteur, entre la mère et l’enfant, qui n’est pas un objet d’échange, mais un objet mettant en jeu la coupure. Cette coupure, nous montre Lacan, ne passe pas au même endroit pour la mère et pour l’enfant.
Le sevrage comme répétition d’un sevrage plus ancien
Du côté de la mère, « ce n’est pas tellement l’enfant qui pompe la mère de son lait, c’est le sein »[7]. La mère est comme absorbée elle-même par cet objet qui se vide en même temps que l’enfant est à la mamelle. Le sein la pompe comme si l’énergie vitale passait dans la lactation. Lacan nous apprend ainsi que, pour une mère, les conditions d’un allaitement non vampirisant reposent sur la possibilité de se séparer sans angoisse de cet objet de son propre corps. Le franchissement de l’angoisse implique une séparation d’avec ce sein qui est littéralement cédé à l’enfant comme un objet devenu de son corps à lui.
Du côté de l’enfant, il s’agit d’un rapport à un objet qui est comme de son propre corps et dont il a aussi à se séparer. « Le moment le plus décisif dans l’angoisse dont il s’agit, l’angoisse du sevrage, ce n’est pas tant qu’à l’occasion le sein manque au besoin du sujet, c’est plutôt que le petit enfant cède le sein auquel il est appendu comme à une part de lui-même. »[8] L’objet « sein » du côté du nourrisson est présenté par Lacan non pas comme une partie du corps de la mère, mais comme une part du corps de l’enfant lui-même. C’est un organe qui est décrit par Lacan comme « bien plus qu’un objet, qui est le sujet lui-même »[9]. Lacan renverse donc l’approche commune de l’allaitement en faisant du sein l’objet a qui est investi par l’enfant comme une part de son être.
Lacan n’insiste pas tant sur une expérience de satisfaction première que sur une expérience de séparation confrontant l’enfant à une première forme de détresse. « Que ce sein, il puisse le prendre ou le lâcher, c’est là où se produit le moment de surprise le plus primitif, quelquefois saisissable dans l’expression du nouveau-né, où, pour la première fois, passe le reflet [ … ] de quelque chose qui donne son support, sa racine à ce qui, dans un autre registre, a été appelé la déréliction. »[10] Plus qu’un objet partiel, le sein est donc cet organe dont l’enfant aura à se séparer et à travers lequel il fera l’expérience première du manque. Non pas manque-à-être, mais manque d’un morceau de son propre corps. Perte d’une livre de chair.
C’était déjà l’orientation que Lacan avait choisie en 1938 lorsqu’il faisait du sevrage le lieu d’une expérience dont la portée excédait la séparation d’avec le sein maternel. Le sevrage n’est pas seulement interruption d’une relation de nourrissage. Il fait écho dans le corps à une « angoisse, née avec la vie »[11]. Être en vie, c’est d’abord pour l’enfant survivre à une expérience de prématurité qui le confronte à un danger. Le sevrage est donc pour Lacan répétition d’un autre sevrage, celui d’avec les premières enveloppes placentaires qui situaient l’enfant dans un lieu sécurisant. « Le sevrage – au sens étroit – donne son expression psychique, la première [ … ], à l’imago plus obscure d’un sevrage plus ancien, plus pénible et d’une plus grande ampleur vitale : celui qui, à la naissance, sépare l’enfant de la matrice, séparation prématurée d’où provient un malaise que nul soin maternel ne peut compenser. »[12] Que nul soin maternel ne puisse combler ce malaise inaugural, voilà une remarque de Lacan qui vise à soulager toute mère de son sentiment d’insuffisance face au manque de l’enfant. Les premiers mois de la vie sont conçus par Lacan comme inévitablement des mois de malaise pour celui qui a à faire l’expérience du monde de l’Autre avant d’être lui-même.
L’analyste et sainte Agathe
Depuis cet article de 1938 jusqu’au Séminaire L’angoisse, on peut donc tirer un fil qui nous permet de dire que l’objet « sein » est un organe permettant de donner sa valeur singulière à l’existence de celui dont la survie dépend du prochain. En 1963, l’objet « sein » devient, au côté de l’objet regard, cette partie du corps qui peut venir à être arrachée par l’Autre. Partie qu’il faut céder pour payer le prix de son désir. Reste ainsi, par-delà la déréliction, l’expérience du franchissement de l’angoisse. Le sein qui est alors en jeu n’est plus le sein comme objet de la pulsion orale, mais le sein comme objet cause du désir.
Dans le Séminaire X, l’objet « sein » ne renvoie plus seulement au corps de la mère, mais au corps de la femme, voire au corps de la sainte. C’est en effet le sort fait à Agathe de Catane au IIIe siècle après J.-C., dont le martyre a été représenté en peinture, qui sert de point d’appui à Lacan. Dans le tableau de Zurbarán, dont on trouve une reproduction dans le Séminaire X, sainte Agathe tient un plateau à la main, sur lequel figurent ses deux seins coupés qu’elle offre à l’Autre. Qu’est-ce qui fait du martyre de sainte Agathe une figuration de l’articulation ente l’angoisse et son objet ? Sainte Agathe est-elle angoissée ? Point du tout.
Il s’agit pour Lacan de rendre compte des seins comme objets présentés à l’Autre et détachés du corps de sainte Agathe, non pas parce qu’ils ont été perdus, mais parce qu’ils ont été arrachés par l’Autre. Ces seins qu’elle a dû céder, elle les présente sur un plateau, comme si elle en assumait la coupure. Ce qui fait d’elle une sainte, c’est qu’elle a franchi l’angoisse et qu’elle peut présenter ces organes de son corps comme définitivement séparés d’elle. Elle peut offrir à l’Autre l’objet a, son objet a, qui est aussi l’objet cause du désir. Elle a cédé l’objet qui lui-même prend statut de rebut une fois séparé ainsi du corps féminin. Plus tard, c’est aussi la définition que donnera Lacan du saint, qu’il comparera à l’analyste, dans « Télévision », le saint comme « rebut de la jouissance »[13].
Peut-on dire que l’analyste, comme sainte Agathe, présente à l’analysant l’objet de son désir et l’objet de sa jouissance, en étant lui-même séparé de ses objets ? C’est en tout cas une analogie qui permet de rendre compte du mode de présence du corps de l’analyste. L’expérience de sainte Agathe, articulée aux mamelles de Tirésias, seraient deux versions, l’une tragique l’autre comique, de la présence de l’analyste, comme présence de celui qui a franchi l’expérience de l’angoisse en se séparant de l’objet a comme objet de jouissance. L’analyste comme sainte
Agathe n’est pas angoissée par la séparation d’avec l’objet a. C’est aussi ce qui fait qu’il ne souffre pas de ce rapport à l’objet. En d’autres termes, « quand il opère, il ne jouit pas »[14], comme l’écrit Éric Laurent.
Quant à la fin de l’analyse, n’a-t-elle pas elle aussi à voir avec le complexe de sevrage ? Dans son cours « L’Être et l’Un », Jacques-Alain Miller a souligné la dimension d’addiction du rapport à la jouissance, telle qu’elle est en cause dans la fin de l’analyse. Se sevrer du rapport à l’inconscient qui s’articule à la jouissance du corps parlant, telle serait une des modalités de l’analyse avec fin. En somme, l’objet « sein » aurait tracé à Lacan la voie de l’objet a et, le complexe de sevrage, indiqué avant l’heure quelque chose de l’expérience de la fin d’une analyse qui est sans doute l’assomption de la perte causée par la rencontre de chacun avec le langage.
[1] La cause du désir n° 94, « L’objet caché ». Clotilde Leguil est psychanalyste, membre de l’École de la Cause freudienne. Dernier ouvrage paru : L’être et le genre. Homme/femme après Lacan, Paris, PUF, 2015.
[2] Ibid., p. 242
[3] Ibid., p. 243.
[4] Lacan J., « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 32.
[5] Freud S., Trois essais sur la théorie de la sexualité, Paris, Gallimard, 1962, p. 128.
[6] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, Paris, Seuil, 2004, p. 195.
[7] Ibid.
[8] Ibid., p. 362.
[9] Ibid.
[10] Ibid.
[11] Lacan J., « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu », op. cit., p. 34.
[12] Ibid.
[13] Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 520.
[14] Laurent É., L’envers de la biopolitique. Une écriture pour la jouissance, Paris, Navarin/Le Champ freudien, 2016, p. 153.