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MARC DARMON / Qu’est-ce qu’une frontière ?

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Préparation du séminaire d’hiver de l’ALI des 3 et dimanche 4 février 2024 Malaise et destins du malaise. Texte en libre accès publié et à retrouver sur le site de l’ALI.
Image: barrière séparant la région de Tijuana au Mexique, à celle de San Diego, en Californie. PHOTO : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair.

Je reprendrai la conférence que j’ai eu le plaisir de faire devant vous à Lyon, en septembre sur les frontières puisque c’est une question qui, me semble-t-il, s’impose lorsque l’on traite des figures de l’autre. Une question qui est urgente.

Une frontière, on sait tous ce que c’est. Je pense en particulier à ceux d’entre nous qui sont nés ailleurs, qui ont traversé des frontières, qui sont venus s’installer ailleurs.

Une frontière est quelque chose qui apparaît à première vue comme réelle : les gens se font tuer pour traverser une frontière, ils se font noyer. C’est quelque chose qui semble avoir une dimension réelle prépondérante. De notre côté, en clinique, nous savons que certains passages de frontières déclenchent des psychoses par exemple, Marcel Czermak en avait parlé. Par contre il existe des passages de frontières qui guérissent. D’où est possible cet effet de la frontière sur le psychisme ? C’est assez incroyable, comment de passer d’un lieu à un autre, de traverser une ligne qui n’a pas de propriété particulière, souvent ce n’est pas une frontière naturelle ; alors pourquoi ce passage provoque de tels effets ? Et puis la frontière, on la retrouve dans notre clinique journalière ; je pense en particulier à un patient qui peut être considéré comme paranoïaque, qui me disait qu’il était un étranger absolu, que sa frontière c’était sa peau. Toujours dans l’ordre de la paranoïa qui va de pair avec la problématique de la frontière, j’évoquerai le phénomène du mur mitoyen chez le paranoïaque que Melman a analysé dans un ancien travail. C’est-à-dire que le paranoïaque semble concerné par des bruits, des voix qui se situent de l’autre côté du mur. Il se sent visé parce ces bruits, ces signes, ces voix. D’aller de l’autre côté du mur rencontrer son voisin ne changera rien à sa perception des choses. On peut d’emblée dire que cette frontière familière qui constitue un mur mitoyen a des effets cliniques tout à fait constatables et tout à fait reproductibles. Le mur mitoyen c’est une frontière au modèle réduit, mais qui n’en existe pas moins, et qui a des effets patents. Est-ce que c’est le mur mitoyen qui a des effets sur le psychisme ou est-ce que c’est ce que le patient fait du mur mitoyen — je pense à la discussion avec Charles Melman hier — on pourrait dire que le mur mitoyen c’est un mur absolu, euclidien. Il n’y a aucune possibilité de passer de l’autre côté ; le persécuteur qui se situe de l’autre côté ce n’est autre que le sujet lui-même qui se sent concerné par l’Autre absolu qui le persécute. Et cet Autre absolu, ce n’est autre que lui-même.

Cette action de la frontière que l’on peut observer dans notre clinique nous fait toucher du doigt que cette frontière a une dimension symbolique et aussi imaginaire. La dimension imaginaire de la frontière c’est ce qui se traduit par ce qu’on appelle le nationalisme, le patriotisme. Quelque chose qui vient insérer une terre sacrée, une terre sanctifiée par la religion ou les ancêtres, donc un territoire qui s’est constitué au cours de l’histoire et qui fait référence aux ancêtres qui se trouvent avoir conquis ce territoire, qui ont donné leur sang et sont enterrés là. La frontière a cette dimension sacrée de délimiter un territoire, une terre qui a une dimension symbolique et imaginaire. La frontière a donc trois dimensions d’emblée. Cette dimension symbolique dont nous avons vu les effets cliniques, une dimension réelle et une dimension imaginaire. Je viens d’évoquer le caractère sacré du territoire, de cette patrie qui peut appeler au sacrifice, on se fait tuer pour une frontière et quand les voisins vous envahissent, il y a appel, un impératif qui s’exerce avec un certain enthousiasme. Il faut se rappeler les enthousiasmes des départs à la Guerre de 14-18, de ces jeunes recrues qui allaient au sacrifice. Les exemples abondent, ça n’est pas utile d’en parler précisément. Je pense à un patient iranien qui me racontait comme les enfants, pendant la guerre Iran-Irak, étaient envoyés sur les lignes de front où ils faisaient sauter les miner en se sacrifiant pour permettre aux soldats d’avancer. Il me disait que les gamins — le service militaire n’était pas obligatoire avant quatorze ans — ; mais des parents devançaient l’appel et envoyaient leurs enfants se faire sauter alors qu’ils étaient plus jeunes. Le sacrifice suprême, pour la guerre Iran-Irak où il s’agissait de gagner un petit bout de désert, évidemment avec un peu de pétrole dessous. Pour vous dire le caractère psychotisant de la frontière.

Il y a un discours démocratique auquel on adhère tous plus ou moins naturellement qui prône l’abolition des frontières. En ce qui concerne la construction de l’Europe, c’était une idée motrice pour éviter les guerres que provoquent les violations de frontière. Une inspiration humaniste, démocratique à la suppression des frontières. Et pourquoi ne pas adhérer à ce discours puisqu’il n’y a aucune raison logique, on de droit à ce que l’individu né dans un endroit quelconque, n’ait pas les mêmes droits, les mêmes avantages, les mêmes devoirs qu’un individu né en Angleterre ou en France. Il n’y a aucune justification logique ou morale à établir une différence parce qu’il y aurait une frontière entre eux et nous. Les frontières dans un certain point de vue c’est une barbarie, c’est quelque chose qu’il y a lieu de supprimer, en même temps on supprimera les guerres. Discours auquel nous sommes tous sensibles. Nous sommes tous des enfants de la terre, citoyens du monde. Nous sommes tous des parlêtres. Les frontières sont des inventions égoïstes, qui servent à nous protéger des pauvres qui ne méritent que d’être supprimées. Ça va de pair avec le discours de la science, avec la rationalité, avec la démocratie. Il y a certaines voix qui s’élèvent contre cette vision généreuse et idéale des choses, curieusement il y a quelqu’un qui a tenu un discours critique par rapport à cette conception de suppression des frontières, c’est qui ? Eh bien, c’est Lacan !

Lacan dans plusieurs textes, la première fois c’est dans la Proposition de 67 sur la passe, il y a un passage que je cite de mémoire : la mondialisation, ce qu’on appelle aujourd’hui la mondialisation, le marché commun, ce qui vient supprimer les frontières et qui est congruent avec le discours de la science et l’économie de marché, cette ouverture sur le monde, cette suppression des frontières aura pour effet le développement de la ségrégation et du racisme. C’est une idée que Lacan a affirmé à plusieurs reprises. Je vais vous donner un exemple dans Télévision, Jacques-Alain Miller pose la question : « D’où vous vient par ailleurs l’assurance de prophétiser la montée du racisme et pourquoi diable le dire ? » Lacan répond : « Parce que ça ne me paraît pas drôle et que pourtant c’est vrai. Dans l’égarement de notre jouissance, il n’y a que l’Autre qui la situe, mais c’est en tant que nous en sommes séparés. D’où des fantasmes inédits quand on ne se mêlait pas. Laissez cet Autre à son mode de jouissance, c’est ce qui ne se pourrait qu’à ne pas lui imposer le nôtre, à ne pas le tenir pour un sous-développé. S’y ajoutant la précarité de notre mode qui désormais ne se situe que du plus-de-jouir, qui même ne s’énonce plus autrement. Comment espérer que se poursuive l’humaniterrerie de commande dont s’habillent nos exactions ? Dieu à en reprendre de la force finira-t-il par exister ? Ça ne présage rien de meilleur que le retour de son passé funeste. »

C’était à Noël 73 et c’est assez prophétique comme parole. Il nous dit en quelque sorte, laissez les autres à leur mode de jouissance, de leur imposer notre mode de jouissance c’est-à-dire notre circulation des objets, — notre mode occidental est cette jouissance proliférante des objets, une jouissance qui tourne autour de l’objet a —, laissez les autres à leur mode de jouissance particulière au lieu de les envahir par le biais du marché. Arrêtez de les tenir pour des sous-développés.

Voilà, on y est, le retour du passé funeste de Dieu. Il n’y a qu’à ouvrir la télévision. Cette idée de Lacan ne date pas d’hier. Il y a son texte sur les Complexes familiaux, et les remarques tout à fait incisives sur la chute de l’imago paternelle. Effectivement, le développement du discours de la science qui va avec la démocratie, le capitalisme a promu ce plus-de-jouir qui vient en premier. Le discours qui s’impose et un discours où le plus-de-jouir est au poste de commande. On sait, parce qu’on a lu Au-delà du principe de plaisir, que le plus-de-jouir n’est pas loin de la pulsion de mort. Mais cela se fait au prix d’un demi-tour, c’est plus le discours du maître qui est au poste de commande, c’est un dérivé du discours du maître que Lacan appelait le discours du capitaliste. Ce discours a fait en sorte que le signifiant maître en prenne un coup. On pourrait dire que nous avons affaire à un discours qui n’est plus incarné ; il marche tout seul. Ceux qui sont sensé nous diriger, diriger la politique, l’économie, l’internationale ou la politique qui règle nos mœurs, ce que nous tolérons, ce à quoi nous aspirons — ça a commencé avec la pilule, l’avortement, aujourd’hui la PMA pour les couples homosexuels — ceux qui nous dirigent font semblant de diriger. En fait, ils sont poussés dans un sens ou dans l’autre par la force d’un discours qui met le plus-de-jouir en position de maître. Personne n’y peut rien, ça marche tout seul.

Je parais avoir quitté mon thème central : les frontières. Qu’ont-elles à voir avec tout ça ? Pourquoi Lacan dit-il que cette tendance à l’unification, à la suppression des frontières, au marché commun, comme on le disait à l’époque, pourquoi ça favoriserait le racisme ou la ségrégation ? Qu’est-ce qui amène Lacan à dire ça ? Pourquoi le fait d’ouvrir les frontières, de faire circuler les hommes et les marchandises aurait un effet sur la montée du racisme, la ségrégation ? Ce qui vient à l’esprit en premier : c’est un effet mécanique, s’il y a un développement économique d’une région du monde, par exemple l’Europe, les frontières étant poreuses avec cette tendance à les supprimer et avec la mauvaise conscience de ceux qui défendent ces frontières parce que ça n’est pas à la mode, on va voir affluer des populations pauvres qui s’estiment, à bon droit, et c’est difficile de leur dire qu’elles ont tort, devoir partager les richesses. D’où des réactions bien compréhensibles des gens qui sont sur place et qui voient arriver ce qu’ils prennent pour des envahisseurs qui viennent sur nos terres sacrées. Mais je ne pense pas que ce soit le raisonnement de Lacan. C’est quelque chose de plus structural. C’est-à-dire qu’il y aurait un effet de structure entre l’universalisation, la suppression des frontières donc, cette ouverture, et la chute du signifiant maître, de l’au-moins-Un ; il y aurait un effet entre la suppression des frontières, cette circulation et la réduction de l’au-moins-Un à l’un-quelconque en réaction à cela : une nécessité de fermeture. Une sorte de réaction par rapport à cette ouverture et cette chute de l’au-moins-Un et des effets de fermeture, de clôture.

En tant que psychanalystes, avec quoi travaillons-nous ? On parlait des discours tout à l’heure : discours du maître et on peut ajouter le discours de l’analyste et le discours de l’hystérie. Et puis ce cinquième discours artificiel pourrait-on dire, le discours du capitalisme. Quelle est la matière dans laquelle nous travaillons, nous analystes et Lacan quand il parle des discours ? Lalangue. Je vous renvoie sur ce point au Cours de linguistique général de Ferdinand de Saussure, aux chapitres qui traitent des dialectes par rapport à la géographie, aux pays. Il parle de ces pays où il y a deux langues, l’Irlande ; et il parle des dialectes et traite des frontières au niveau de la langue. Que se passe-t-il au niveau des frontières ? Il y a des transitions. Si on a à faire à des pays où la situation a été relativement stable, dans le passage d’un pays à un autre, il y a une zone linguistique où il y a des transitions, des dialectes. Mais si on déplace une population, l’histoire de l’humanité, c’est l’histoire des déplacements de populations, il n’y a plus ces dialectes de transition, et les langues séparées vont évoluer pour elles-mêmes dans le temps et vont se différencier de plus en plus. Vous verrez ça si vous vous intéressez à ce chapitre de Ferdinand de Saussure ; vous verrez que ce qui constitue la limite entre deux langues c’est quelque chose de plus complexe qu’une simple ligne frontalière. Et on pourrait dire que le fondement symbolique de la frontière ce sont les langues qui ne recoupent pas la frontière naturelle ou réelle. Saussure parle d’une conception naïve de cette histoire qui consiste à rattacher la langue à la race selon la terminologie de l’époque. Il y aurait une conception naïve et spontanée qui consisterait à lier la langue, la frontière linguistique à la race. Il parle de l’Allemand qui d’une façon naïve et spontanée ferait penser au type allemand, ces grands bonhommes blonds. Il nous dit que c’est complètement imaginaire, puisqu’il y a des gens qui parlent allemand et ne sont pas du tout grands et blonds. C’était prémonitoire parce qu’il y avait un type qui n’était tout à fait ni grand ni blond — enfin vous connaissez l’histoire. Sur quoi s’appuie Lacan pour nous raconter que le racisme va fleurir si on continue comme ça, que Dieu va reprendre son travail funeste ? Je ne sais pas ce qu’on pourrait dire. Lorsque je pense à la frontière, je pense au sens que cela prend en topologie. Cette nécessité d’en passer par la topologie pour parler de frontière, vous la sentez bien dans ce que j’ai rappelé tout à l’heure du phénomène du mur mitoyen. Il existe entre le sujet et l’Autre, un rapport non pas de mur infranchissable, de plan euclidien absolu. Mais il existe entre le sujet et l’Autre le rapport entre les deux faces qui n’en font qu’une d’une bande de Moebius. Une topologie où ce qui est de l’autre côté du mur est en continuité avec ce qui est devant le mur. Bien que localement cela paraisse de l’autre côté.

Le terme de frontière est un terme de topologie. Si un point appartient à la frontière d’un ensemble, le voisinage de ce point rencontre cet ensemble. Si le point fait partie de l’ensemble, on a à faire à un ensemble fermé. Si le point dont le voisinage rencontre l’ensemble n’appartient pas à l’ensemble, c’est un espace ouvert. C’est formel comme définition, mais imaginez un disque, un ensemble avec les points du bord de l’ensemble : ces points, leur voisinage rencontre l’ensemble. Mais ce point qui fait partie du bord de l’ensemble, il peut ou non appartenir à l’ensemble. On peut considérer cette ligne comme appartenant à l’ensemble dans les ensembles fermés et comme n’appartenant pas à l’ensemble dans les ensembles ouverts. Imaginez un disque continu, comme un ensemble de points et puis le bord de ce disque. Le bord constitue la frontière au sens topologique. Les points de cette frontière, leur voisinage va rencontrer l’ensemble et l’extérieur de cet ensemble : ensemble complémentaire dit-on en topologie, supplémentaire dirait Lacan. Si les points de la frontière appartiennent eux-mêmes à l’ensemble, on a à faire à un ensemble fermé, si les points de la frontière n’appartiennent pas à l’ensemble on a à faire à un ensemble ouvert. Dans un ensemble ouvert, plus vous vous rapprochez de la frontière, plus il faudra considérer les points qui se trouvent entre cette frontière et le point où vous êtes. En quelque sorte, la frontière est inatteignable. Cela a des conséquences. En particulier, un théorème de topologique qui m’a toujours frappé. Lacan en parle dans une réponse à l’exposé de François Récanati, je crois que c’est dans le séminaire… Ou pire. C’est le théorème du point fixe, qui s’applique à des ensembles tels que le disque, mais tel que le disque fermé. Si vous transformez ce disque fermé en lui-même, en admettant que cette fonction qui transforme chaque point du disque en un autre point du disque, si cette fonction est continue, à la fin de l’opération, tous les points du disque auront été transformés en d’autres points du disque. Mais forcément, il y aura un point fixe, un point qui ne bougerait pas. C’est assez incroyable comme propriété des ensembles fermés compacts. J’ai donné, comme exemple la dernière fois, une table recouverte d’une nappe. Si vous enregistrez tous les points de la nappe à la verticale des points de la table, et si vous prenez cette nappe bien repassée, vous en faites un nœud, vous la tordez, et vous la reposez sur la table toute déformée : obligatoirement un point de la nappe sera à la verticale d’un point de la table tel que vous l’aviez enregistré préalablement. C’est valable pour les ensembles fermés. Il existe au moins un point fixe. Pour les ensembles ouverts, ce n’est pas nécessaire. Il peut y avoir un point fixe ; il peut ne pas y en avoir. Il existe un lien logique et topologique entre la fermeture par une frontière et l’existence d’une exception dans l’ensemble. Cela rend compte assez bien de ce que Lacan a formulé dans son tableau de la sexuation que vous trouvez dans son séminaire Encore. Cela recoupe assez bien, c’est Lacan qui l’a souligné lui-même dans sa réponse à Récanati, ce qui se passe du côté gauche, du côté homme pour simplifier, du côté de l’universel. D’un ensemble fermé qui prétendrait à l’universel, il y a obligatoirement un point qui joue le rôle d’une exception, c’est-à-dire qui semble appliquer à l’ensemble la loi générale en s’en exceptant. Du côté droit, l’ensemble des femmes serait un ensemble qu’on ne peut prendre comme un tout. Il n’y aura pas la nécessité d’un point fixe. Deux côtés qui n’obéissent pas à la même logique, pourtant deux côtés qui, dans le tableau, sont articulés par une ligne verticale où l’on pourrait parler de frontière, une frontière entre les hommes et les femmes. Cette frontière fait la différence : la référence phallique, du côté de l’avoir, côté gauche et du côté de l’être, côté droit. C’est une frontière poreuse puisqu’on sait bien en clinique comment un homme peut prendre une position côté droit, et une femme côté gauche. On sait que Freud parlait du complexe de castration chez la fille comme d’un chemin fort difficile, puisqu’il s’agissait pour elle de changer d’objet et de changer d’organe. Changer d’objet : laisser la mère pour le père. Changer d’organe : cette migration curieuse qu’il décrit du clitoris au vagin. Alors que pour le garçon c’est beaucoup plus simple, dit-il, puisqu’il ne change ni d’objet, ni d’organe. On pourrait dire que ce passage de la frontière entre les hommes et les femmes, chaque petite fille l’accomplit dans son complexe de castration : rejoindre le lieu de l’autre. Et c’est en tant qu’autre que cette fille, selon les lois du mariage, devra quitter sa famille, son clan pour rejoindre la famille du mari — selon la tradition. Il va de soi qu’on n’en est plus là. Les rencontres se font non pas selon les lois du mariage lévi-straussien, mais d’une façon différente puisqu’il faut le consentement mutuel. Nous avons à faire avec cette nouvelle disposition qui gère notre économie matrimoniale, qui va de pair avec l’économie au sens le plus trivial, non plus à l’échange des femmes, mais à une certaine désorientation par rapport à ce qui serait une disposition formelle d’une frontière entre les deux côtés. Dans la discussion avec Charles Melman, hier, il soulignait qu’entre hommes et femmes, ce qui ne s’aperçoit pas c’est qu’il n’y a pas de frontière puisque nous avons affaire à la bande de Moebius. Je crois que cette dialectique entre ce qui serait de l’ordre d’une bande de Moebius et ce qui serait une fermeture dans un plan euclidien préside à nos relations entre hommes et femmes. Il existe cette possibilité pour un homme de prendre position féminine et pour une femme, une position masculine avec une certaine souplesse contrairement à ce qu’une fermeture pourrait nous faire croire.

JLSJ. — Merci beaucoup Marc Darmon pour cette intervention très précieuse qui nous permet d’ouvrir un certain nombre de questions à partir de ce que vous amenez qui vont être reprises par la suite de ces journées, sur la démocratie, sur la langue, sur la fraternité et sur les relations entre les hommes et les femmes. Je passe la parole à nos discutants.

Olivier Marion. — Merci beaucoup, Marc Darmon, les frontières évoquent beaucoup de choses, notamment dans un passé personnel, professionnel, pour en avoir franchi beaucoup. Et notamment des frontières très particulières, qui font souvent l’actualité, notamment au Moyen-Orient. En vous écoutant, j’ai retenu ce qui me paraît central dans mon vécu qui est la question du franchissement. Il y a des frontières qu’on franchit très facilement, librement, vous avez évoqué l’Europe, des frontières qui formellement semblent disparaître. Et puis d’autres espaces du monde où elles ont des empreintes physiques beaucoup plus solides. Dans ce type de configuration, les franchissements sont beaucoup plus empreints d’émotions : positives ou négatives. Franchir ce type de frontière vous transforme. C’est comme si l’aller n’était plus égal au retour. Lorsqu’on franchit se type d’espace, qu’on le franchit à nouveau dans l’autre sens, on n’en revient pas à l’identique. Ce franchissement se situe souvent dans une sorte de no man’s land et physiquement d’ailleurs, c’est le cas. Nazir Hamad connaît la frontière libano-syrienne, quand on passe d’une colline à l’autre, il y a du vide, qui n’est ni d’un côté ni de l’autre et qu’on franchit pourtant. Pendant un ou deux kilomètres, vous roulez, sur la terre, vous voyez de la végétation, des oiseaux, des arbres ; mais c’est où ? Syrien ? Libanais ou rien ? Et pourtant c’est quelque chose. Et de l’autre côté, on arrive où les espaces rejouent le franchissement avec les garde-frontières. C’était la première remarque. L’aller, le retour, le franchissement, ces frontières qui créent des disruptions, des espaces de transitions assez curieux.

La deuxième remarque qui se traduit sous forme de questionnement. La frontière, telle qu’on la pense dans nos imaginaires politiques, relève du XIXe siècle essentiellement, sur la conception de l’État-nation. Mais il y a aussi des frontières invisibles qui sont permanentes, des frontières qui ne sont pas tracées physiquement, mais qui sont dominantes, parfois sur des ensembles très larges. Par exemple à la lecture des travaux de Fernand Braudel sur la méditerranée qui en soi est une frontière, qui fait à la fois unité, et à la fois diversité.