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Muriel Thiaude  / La vérité, ça trompe énormément /

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Brigitte Bardot – LA VÉRITÉ – Henri-Georges Clouzot (1960)

Dans les dessous de la législation du confinement, la question de fermer ou ouvrir nos cabinets de psychanalyse se pose.

Qu’est-ce qu’un psychanalyste sans analysant ?

La pratique de la psychanalyse avec des analysants est-elle nécessaire au maintien de la place du psychanalyste dans sa pensée, son discours et dans la légitimité de sa parole ?

La vérité psychanalytique nécessite-elle une pratique dans le cadre convenu d’un cabinet ou peut-elle s’en passer ?

Dans le domaine de la science, un médecin peut cesser de recevoir des patients pour se consacrer à la recherche médicale sans que son titre et son savoir ne soient remis en cause. Sa légitimité repose alors sur le savoir universitaire et sur la vérité des faits que ses recherches mettent en lumière ou pas.

La vérité scientifique est une vérité factuelle.

La cacophonie actuelle, à propos de l’épidémie, nous démontre bien que : tant que des états de faits ne sont pas dressés, le discours médical laisse place à une parole subjective portée par les courants de pensées alarmistes ou rassurants d’une communauté médicale azimutée qui se contredit et qui, privée de vérité scientifique avérée, perd toute vectorisation.

Le corps médical face à l’épidémie semble marcher sans tête et sans discours puisque, à ce jour, les chercheurs cherchent et rien n’est encore établi officiellement.

L’opinion publique perdue reste en quête de réponse, chacun choisissant son camp avec l’intransigeance belliqueuse habituelle.

En marge l’expectative et la réflexion, les circonspects, les pétrifiés d’angoisse…

La suprématie d’une vérité subjective est dans l’air du temps.

La vérité philosophique, la recherche d’universalité et d’objectivité sont désavouées, reste une élite intellectuelle bien mal vue de l’opinion publique pour s’en réclamer.

Sur le plan politique nous en avons l’exemple partout et en tête de liste aux USA où l’élection de Donald Trump a institutionnalisé une forme de vérité à la carte, déjà amplement répandue sur les réseaux sociaux.

La responsable de la communication présidentielle, au lendemain de l’investiture de Trump, a parlé en réponse à un journaliste « pointilleux », « d’une proposition de faits alternatifs » concernant une contre vérité flagrante dans le décompte de la foule présente à Washington ce jour-là.

Si la manœuvre n’est pas nouvelle, la propagation délibérée de fausses nouvelles à des fins politiques est aujourd’hui employée au grand jour, il s’agit bien d’une vérité comme une autre. Depuis octobre dernier les « fake news » se traduisent officiellement en français par le néologisme « infox », avancée lexicale décisive dans l’établissement d’un nouvel ordre du vrai.

La dénonciation compulsive de fake news et la place de vérité que le président des États-Unis proclame occuper tout en assumant le retournement de chacun des ses mensonges ou manquement représentent bien un nouveau rapport à la vérité.

Dans une société au patriarcat révolu, il semble que la notion de vérité ait pris une dimension Autre jusqu’alors spécifique au féminin, à l’étrange (r).

C’est à dire que l’existence d’une vérité commune ne cohabite pas seulement avec une vérité subjective impropre à la dimension phallique qui nous vectorisait comme le féminin peut l’expérimenter, elle s’efface complètement au profit de vérités fantaisistes et singulières, qui seules comptent.

Tandis que le mouvement féministe actuel revendique la transparence et la divulgation publique des sujets qui le concerne dans une injonction de vérité servant leurs aspirations, la ferveur religieuse que l’on croyait dépassée, se radicalise sans complexe, ni demi-mesure.

Nous en voyons les effets dans la remise en cause du droit à l’avortement organisée efficacement dans de nombreux pays (32 !), dont les USA, qui se rejoignent et font alliance dans une déclaration commune affirmant leur volonté d’une souveraineté nationale pour les lois liées à l’IVG.

La radicalisation islamiste frappe toujours plus fort au nom d’une vérité qui trouve toujours plus d’appuis en France ou à l’étranger, des appuis affirmés et autoritaires.

Alors qu’en est-il de la vérité du psychanalyste qui, partant de la vérité subjective de tout un chacun et de son dévoilement pour la remettre en question, voit celle-ci triompher sans ciller face à l’absurdité, le non-sens, le trou ?

Gilles Herlédan dans un texte sur les quatre discours : « La psychanalyse reste peut-être le discours, qui à se tenir si près de (a), peut encore se soucier de la pulsion de mort dans la civilisation, en dire au moins quelque chose — ne pas la nier — pour autant qu’on la comprend comme l’effet même de la rencontre imparfaite du symbolique et du réel, que toute prise signifiante et littérale échoue à réduire. »

La responsabilité qui incombe au psychanalyste dans sa rencontre avec ses analysants repose sur la vérité psychanalytique qu’il n’y a pas d’Autre dans l’Autre, que le Grand Autre est vide, que l’Impossible aura toujours le dernier mot et que la mort n’est pas le contraire de la vie mais son corollaire, une dette au paiement échelonné jusqu’à son terme.

Ce qui ramène, dans le contexte actuel, chacun à la responsabilité qui lui est échue : la médecine à celle de la recherche, la classe politique à celle de la protection du citoyen dans une juste mesure pour chacun, les autres dans leurs responsabilités familiales, professionnelles ou citoyennes.

L’ultime vérité psychanalytique permettrait ainsi de supporter le manque d’information concernant le virus, le manque de savoir de la médecine et même à relativiser l’incurie politique sanitaire et son impossibilité à trouver une issue idéale.

Nous en sommes loin, hélas, car la responsabilité est une valeur obsolète qui ne fait pas le poids aujourd’hui face à un principe de protection semblant arbitraire et massif et à un droit à la jouissance inébranlable.

L’éthique psychanalytique repose sur le socle de cette vérité psychanalytique qui comme Charles Melman le rappelle dans son commentaire du texte de Lacan « La science et la vérité », n’est autre que le trou.

« Le fameux objet cause du désir, cet objet a, fondamentalement, c’est le pur trou. Je délègue des objets a, à la place de ce trou, mais la Vérité de cette place, la Vérité de la Vérité de l’objet a, c’est le trou, dit Urverdrangung, le refoulement originaire. C’est ça, c’est que dans le langage, il y a un trou. Il y a quelque chose de refoulé ; quelque chose qui manque, j’y délègue des objets cause de mon désir, et si cet objet est la vérité et la cause de mon désir, la vérité de cet objet, c’est qu’il répond à l’absence dans le Grand Autre, de toute indication sur ce qui serait la conduite juste et légitime »

Le psychanalyste est donc bien placé pour ne s’autoriser que de lui-même et de quelques autres selon la formule de Lacan.

Il peut s’investir dans une association, assister et participer aux séminaires, travailler en cartel, écrire et faire entendre sa parole fondée sur son savoir inconscient et son expérience personnelle en tant qu’analysant…

Mais qu’en serait-il de la vérité dans l’acte psychanalytique et de la vérité que nous enseigne l’acte ?

Nous savons que Freud a créé la psychanalyse à partir de sa pratique, Lacan dans les Écrits ne dit rien de moins : « La psychanalyse, ce qu’elle nous enseigne… comment l’enseigner »

Lacan pour éviter le risque d’idéologisation de la psychanalyse préconisait « la praxis de la théorie ».

L’éthique de la psychanalyse ne pourrait se concevoir sans théorie analytique qui, sans être indispensable à l’écoute et ses effets, n’en reste pas moins une boussole permettant de savoir ce que nous faisons puisque nous exerçons depuis notre inconscient mais peut-elle se concevoir sans pratique, même minime, puisque tout psychanalyste que nous sommes, nous restons des parlêtres qui ne se définissent que comme signifiant pour un autre signifiant ?

Le signifiant psychanalyste est représenté pour et par le signifiant analysant bien qu’il en ait d’autres, des représentations, comme nous l’avons signalé.

Le psychanalyste, conscient des effets du langage, peut-il se définir comme psychanalyste tout en se passant d’analysant dans un cadre professionnel ?

Le désir du psychanalyste ne s’arrête pas au seuil de son cabinet et l’exercice de son art conceptuel trouve matière tout au long de sa vie ordinaire, familiale, amicale, sociale.

Cependant, nous vivons en société et la dimension sociale de l’inconscient n’est pas négligeable avec le lot de pouvoir, de pré-détermination qu’elle charrie.

Nous pouvons donc difficilement nous définir et nous extraire de la société des autres sans risquer des conséquences psychiques plus ou moins majeures.

« L’inconscient, c’est la politique » affirmait Lacan dans son séminaire sur « La logique du fantasme »

Il semble que la période actuelle en soit la virulente illustration.