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Kenta Saito / COVID : Le Japon se protège avec un « monstre » viral /

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Cosplay de Yunmao Ayakawa – https://twitter.com/yunmao_ayakawa

Au Japon, pour se protéger, il y a les masques bien sûr, mais aussi l’“amabie”, une sirène de l’époque Edo qui aurait le pouvoir de chasser les épidémies. Pour activer sa magie, il faut en reproduire l’image. Le gouvernement l’utilise dans la lutte contre le Covid. Des versions sexy de l’amabie se multiplient.

L’amabie (アマビエ) est un cryptide, un animal imaginaire à bec d’oiseau, au corps d’écaille, muni de trois queues de poisson. La légende dit qu’en mai 1846 cette sorte de sirène serait apparue, sortant des flots, à des humains et leur aurait dit : «Si une maladie se propage, montrez une image de moi et les malades seront guéri-es.» A plusieurs reprises, cette légende aurait resurgi, des milliers de personnes reproduisant l’image de ce yôkai («monstre» ou créature fantastique) afin d’en faire leur talisman. C’est maintenant la quatrième fois dans son histoire que le Japon se laisse saisir… par la fièvre de l’amabie. Le gouvernement lui-même utilise son image (inspirée d’une estampe conservée à Kyôto) comme mascotte dans la lutte contre le Covid. Cette lutte est d’ailleurs estampillée Ekibyô Taisan (élimination de l’épidémie), à l’aide d’une expression hautement auspicieuse qu’on retrouve dans les temples et des sanctuaires.

Voici la plus célèbre estampe (ce serait la première gravure répertoriée) représentant l’amabie:

 

Et voici sa version «officielle» reprise par le Ministère de la Santé, du Travail et des Affaires Sociales.

Une image pour lutter contre le virus ?

Depuis un mois, le «meme» de l’Amabie se répand sur les réseaux. Un meme est un élément ou un phénomène repris et décliné en masse sur Internet. Celui de l’amabie bénéficie d’une campagne intitulée «Amabie Challenge» (#アマビエチャレンジ) qui invite tous les artistes ou amateurs à reproduire l’image de l’amabie. Dans les écoles, des concours sont également organisés

Les pâtissiers proposent des Amabie wagashi, qui immunisent du coronavirus, vendus avec des certificats.

Il y a des bières, des bouteilles d’alcool en série très limitée pour se voir «accorder les bienfaits d’Amabie-sama» (go-riyaku ni azukaru).

Des lignes ferroviaires invitent les candidats au voyage, à bord de trains placés sous la protection magique de l’amabie.

Des cosplayeurs et cosplayeuses, comme Richie ou Yunmao Ayakawa, se déguisent en combattants contre le mal.

Les propriétaires de chat mettent à contribution leur animal : ils organisent en ligne des festivals de cosplay félin, convertissant leurs animaux en yôkai domestique.

Les fabricants de butsudan (autels pour les morts) proposent de placer les âmes des défunts sous la protection de l’Amabie.

L’amabie se décline aussi en versions moe, sous la forme d’illustrations sexy, de poupées articulées (voir ci-dessous celle de la firme Volks), de personnages de jeux vidéo customisés, d’héroïnes manga, etc.

L’art et la création sont aussi des gestes barrières

Cette médecine qui passe par la médiation des images et de l’art peut sembler naïve. Mais elle a probablement des vertus bien supérieures à celle qui – sous l’appellation de “scientifique” – réduit l’humain à son seul corps, sans tenir compte du fait que la santé dépend de notre équilibre, de nos aspirations, de notre place dans le monde. C’est ce que l’anthropologue Jacques Mercier avait magnifiquement démontré dans son exposition “Les maîtres du regard” (consacrée aux talismans d’Ethiopie) en 1992 : « La maladie n’est pas seulement un fait biologique.»

Et voici la «danse de l’Ekibyô Taisan», pour repousser au loin le virus.

Merci à Kenta Saito (賢太さん、有り難うございます!!!!).