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PERVERSCOPIE / Jean Genet cinéaste ?

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« Un chant d’amour », Jean Genet. Crédits : Argos Films / Agence du Court Métrage
Texte paru dans le Blog de Libération, Les 400 culs, écrit par Agnès Giard – 9 septembre 2020.

Saviez-vous que Jean Genet avait réalisé un film ? Un seul et unique film. Cet OVNI érotique est diffusé demain au festival du film underground de Lausanne (LUFF). C’est une histoire de l’oeil, intitulée «Un chant d’amour».

Imaginez une enfilade de cellules. Dans chacune d’entre elles un homme se masturbe en pensant au détenu d’à côté. Dans chaque cellule, les prisonniers se tordent contre les murs qu’ils embrassent. Leurs désirs sont aveugles, car des murs les séparent. Ils ne savent pas de qui ils sont amoureux. Quand il y a un trou dans un mur, il est si étroit qu’on peut seulement y glisser un brin de paille… pour y souffler de la fumée de cigarette. Deux prisonniers s’échangent la fumée. C’est cela le chant d’amour. Ils ne se voient pas, mais ils s’embrassent par la fumée.

Prison scopique

Dans le film, la seule personne qui voit, en dehors du spectateur, c’est le maton… qui mate. Passant tel un chat, de porte en porte, sans bruit, il soulève l’oeilleton et regarde les prisonniers tout en se touchant. Lui aussi rêve de sexe entre hommes, jaloux de ces corps sculptés et de cette liberté paradoxale dont ils jouissent. Les prisonniers couvrent les murs de sperme et de graffitis obscènes. Certains rêvent de la forêt. D’autres rêvent que la figure tatouée sur leur bras les enlace. Le maton devient fou à ce spectacle. Que va-t-il faire ?

Un film sous haute tension

Durant les 25 minutes que dure ce film onirique, la tension s’accumule dans cet univers de cachots survoltés. C’est le seul et unique film réalisé par Jean Genet, en 1950. Interdit pendant 25 ans, il n’est sorti de la clandestinité que très lentement car Jean Genet lui-même ne voulait pas qu’il soit diffusé. Pour lui, ce film ne reflétait que des fantasmes finalement très mièvres. Une histoire sentimentale ? Peut-être. Il était en tout cas impossible de «voir» Un chant d’amour et cela, certainement, participait de son histoire. Mais à quoi bon faire un film s’il ne peut être vu ?

A quoi bon faire un film invisible ?

L’histoire commence ainsi : en 1950, Jean Genet, âgé de quarante ans, a déjà été condamné treize fois par la justice. Il a écrit pratiquement tous ses livres, la plupart en prison. Le problème, c’est qu’il ne pourra plus aller en prison. En 1946, après sa treizième condamnation, alors qu’il doit écoper de 10 mois, ses amis Jean Cocteau et Jean-Paul Sartre ont demandé un recours en grâce signé par une foule d’artistes et de penseurs (Picasso, Mauriac, Breton, Claudel, Prévert…). En 1949, après une longue procédure, le président de la République (Vincent Auriol) amnistie Jean Genet qui… cesse alors pratiquement d’écrire.

Privé de prison, privé d’inspiration ?

Jean Genet devenu muet décide de faire un film muet. Ce film en noir et blanc rendra hommage à la prison dans laquelle il a passé le plus de temps : la prison de Fresnes, dont les murailles apparaissent au début et à la fin du film. C’est à Fresnes qu’il a écrit Miracle de la rose. C’est à la sortie de Fresnes qu’il a rencontré Jean Cocteau grâce à qui ses écrits ont pu sortir de l’ombre. Jean Genet admire Cocteau. Lui aussi, comme Cocteau, il veut faire du cinéma. Il écrit d’ailleurs ses livres comme des scripts de film, ainsi que le dévoile un ouvrage passionnant de Jane Giles, publié en 1993 aux éditions Macula.

Le cinéma de Genet

Ce livre magistral – intitulé Le cinéma de Genet – dévoile une foule de détails inouïs sur la vie du romancier. Comme Proust, Genet écrivait des textes puis les découpait en bandes qu’il montait avec des bouts d’autres textes, afin que les descriptions documentaires de son autobiographie se mêlent à des fictions. Dans Un chant d’amour, c’est la même construction : prison / rêve / prison / fantasme / prison. Les murs servent de séparation entre des séquences qui se mélangent de façon parfois hypnotique. La prison c’est le réel, mais on ne sait parfois plus dans quel monde les acteurs évoluent.

Nico Papatakis, futur mari d’Anouk Aimée

Il semblerait que Jean Genet ait toujours rêvé de cinéma, au point que ses romans en portent la trace : découpés, montés, remontés comme des bobines. Lorsque, en 1950, Jean Genet se met en tête de faire un film, il a déjà une connaissance précise de cet art. Première étape : trouver de l’argent. Jean Genet s’adresse à un vieux compagnon de misère, rencontré à la fin de la guerre, en 1943. Cet homme s’appelle Nico Papatakis et c’est en hommage à lui que la célèbre chanteuse Nico porte ce nom. Un entretien passionnant avec Nico Papatakis est d’ailleurs reproduit dans le livre, qui relate toute l’affaire.

La rose rouge, tremplin d’artistes comme Juliette Greco

Nico Papatakis : «J’avais à l’époque un endroit qui s’appelait La Rose rouge, un cabaret théâtre, où pendant deux heures tous les soirs il y avait un spectacle. Genet y venait de souvent ; je l’avais connu à la fin de la guerre et, alors que j’étais patron cette boîte, il est venu me demander si je voulais bien financer pour lui un film : “Mais vous savez, je veux faire un film dans la tonalité de ce que je fais en général, donc un film érotique.” Je lui ai donné mon accord. Il me dit : “Réfléchissez bien, parce que cela comporte des tas de risques”, et à l’époque c’était très dur, parce que cela tombait sous le coup de la loi. Tout ce qui s’apparentait au film pornographique (ce n’en n’est pas un, mais cela pouvait être assimilé à ce genre de films) était très dangereux, on était passible de prison.»

Des acteurs qui ne savent pas jouer

Malgré les risques, Nico Papatakis accepte. Il finance le film. Le décor de prison est monté dans les locaux de La rose rouge. Un célèbre opérateur cinéma, Jacques Natteau, est chargé de filmer. Les acteurs sont recrutés. C’est Jean Genet qui les choisit, parmi ses amants et ses (mauvaises) connaissances du «milieu interlope de Pigalle». l’acteur tatoué s’appelle Lucien Sénemaud. Genet vit en couple avec lui. Le fumeur de cigarettes est un proxénète tunisien qui exerce aussi le métier de coiffeur (il sait bien manier le rasoir). Il y a aussi un danseur martiniquais appelé Coco. Les autres sont des «jeunes frappes» ainsi que le résume Nico, qui refuse d’en dire trop long.

Un générique de film sans noms

Leur nom n’apparaît pas au générique pour les protéger. D’ailleurs personne n’est crédité dans ce film, à part Jean Genet puisqu’il est déjà «hors la loi», c’est-à-dire intouchable. Une légende persistante veut que Jean Cocteau ait participé au film, mais Nico Papatakis le nie. Au bout d’environ deux mois (les retards s’accumulent car les acteurs sont rarement disponibles quand on a besoin d’eux), le film est en boîte. Il fait plus de 40 minutes. Jean Genet le réduit à 25 minutes. Suivant leur accord, Nico Papatakis essaie de le vendre clandestinement à de riches amateurs, pour rentrer dans ses frais.

Passeur de film interdit

«La seule façon de l’exploiter était de trouver des gens riches qui aimaient le travail de Genet pour leur vendre des copies.» Chaque fois qu’il traverse une frontière, avec les bandes cachées sur lui, Nico prie que les douaniers ne le fouillent pas trop. Ca ne rapporte pas vraiment. Il parvient aussi à en vendre à des distributeurs indépendants. Certains d’entre eux organisent des séances privées, parfois interrompues violemment par la police. C’est lors d’un de ces passages à New York que Nico Papatakis présente celle qui deviendra Nico à Andy Warhol. C’est aussi à cette occasion que Nico Papatakis devient le producteur du premier film de Cassavetes (Shadows).

Et quand enfin le sexe est devenu autorisé…

Dans les années 60, l’underground bouge. Mais Jean Genet n’en a cure. Il devient politisé, milite du côté des Black Panthers ou des palestiniens et renie Un chant d’amour qu’il trouve peut-être trop bourgeois (romantique). Lorsque Nico Papatakis obtient que le film reçoive un prix de neuf millions de francs, en 1974, Jean Genet refuse avec mépris et met son producteur dans une situation délicate : Nico Papatakis doit rembourser de l’argent. Il était pourtant prévu dans leurs accords que le film serait exploité commercialement… du moins autant que son statut d’oeuvre illégale le permettrait. En 1974, quand le film sort enfin de l’illégalité, parce que les lois condamnant le sexe changent et que, peu à peu, l’homosexualité n’est plus proscrite, Genet l’enterre. Il faut attendre la mort de l’écrivain, en 1986, pour qu’Un chant d’amour devienne visible. Enfin, visible. Mais à travers quelle sorte d’oeilleton ?

Nous qui matons ce film, dans quelle prison sommes-nous ?

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A VOIR : Un chant d’amour, de Jean Genet, produit par Nico Papatakis, 1950.

Diffusion le 16 octobre, au Lausanne Underground Film & Music Festival (LUFF), du 14 au 18 octobre 2020.

Un chant d’amour sera diffusé dans le cadre d’une séance intitulée films-rêves. Cette séance est organisée par Maxime Lachaud, auteur, réalisateur et journaliste français qui viendra par ailleurs présenter au LUFF Texas trip – A Carnival of Ghosts, son dernier long métrage co-réalisé avec Steve Balestreri (un aperçu de la scène artistique contemporaine du Texas à travers ses drives-in abandonnés et artistes underground).

A LIRE : Le Cinéma de Jean Genet. Un chant d’amour, de Jane Giles (avec des entretiens et des textes inédits signés par Philippe-Alain Michaud, Albert Dichy, Serge Daney, Edmund White, Jean Genet, Nico Papatakis, Frédéric Charpentier), éditions Macula, Coll. Cinéma, 1993.