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Jean Nimylowycz / Le con-qui-ment, une expérience de l’Unheimlich /

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Le confinement que nous connaissons en cette période de pandémie a quelque chose d’un peu étrange. Étrange, d’abord, car comme le dit Muriel Thiaude dans son papier publié récemment sur le site de l’ALI : La pulsion de mort est en nous, la pulsion de mort : c’est nous, le domicile, le home, le heim, lieu le plus familier où s’ébauche la subjectivité dans la langue parlée en famille, est devenu lieu « étriqué et carcéral », où « chacun [est] reclus dans sa chambre comme un enfant puni ». Ceci n’est d’ailleurs pas nouveau pour tout le monde, remarquons-le, les adolescents en savent quelque chose, spécialement les fugueurs.

C’est une expérience étrange parce qu’elle n’est ni le confinement de ceux qui, il y a 80 ans, descendaient dans les abris pour tenter d’échapper à la mort déferlant depuis les bombardiers ennemis, ni l’incarcération contrainte du détenu incarcéré pour un crime qu’il a commis ou pas commis : elle n’est donc pas la conséquence d’une confrontation immédiate, directe et personnelle à un impossible. Mais elle n’est pas non plus celle de l’anachorète, ni celle du moine, ni même celle de Hiro Onoda, ce soldat japonais envoyé en 1944 sur l’île de Lubang aux Philippines (on me pardonnera l’insistance de la comparaison avec ce moment de notre histoire que fut la 2ème Guerre Mondiale : le discours politique y puise son inspiration aujourd’hui), qui, parce qu’il n’avait pas reçu l’ordre de déposer les armes de son supérieur hiérarchique, continua de tenir seul son poste dans la jungle, tuant d’ailleurs plusieurs dizaines de philippins innocents, jusqu’en 1974, soit 29 ans après la reddition de son pays : ceux-là ont choisi leur confinement. Notre confinement est un confinement certes imposé, mais avec de nombreuses mesures dérogatoires. Il est, par ailleurs, chaque jour discuté et contesté, jusques et y compris par des infectiologues éminents. Il est en somme un acte politique, et rien d’autre, un acte politique se soutenant d’un discours — celui de la science, acéphale — ne renvoyant à aucune confrontation immédiate et directe au Réel, sauf évidemment pour ceux qui ne sont plus confinés chez eux, mais sur un lit d’hôpital, ou au chevet des malades.

Et puis, quand même, c’est un confinement dans lequel il faut croire à un impossible — et pourquoi n’y croirions-nous pas ? – mais faire que tout, ou presque, soit possible. Il faut que les enfants continuent de s’instruire et de rendre leurs devoirs, ces mêmes enfants doivent continuer de se promener d’un heim à un home, de chez maman à chez papa, puisque tout le monde doit pouvoir continuer de jouir à parts égales, il faut que tout le monde télétravaille et que l’économie du pays continue de fonctionner, il faut que chacun fasse son sport comme il faut, il faut que nul ne fasse faillite. C’est donc un acte politique en forme de syllogisme : puisqu’il y a de l’impossible (la contagion, l’absence de traitement, la mort) mais que rien n’est impossible, alors il est impossible que tout ne soit pas possible. À ce degré de complexité, l’exercice politique tient du funambulisme, et il faut reconnaître que ceux qui s’y collent aujourd’hui ont pour le funambulisme de belles dispositions.

De ce syllogisme notre confinement tient son caractère unheimlich : la circulation de l’objet a ne s’est ni interrompue, ni même atténuée, elle s’est transmuée. L’on ne peut plus donner à l’Autre, en mains propres, son merveilleux petit caca, fruit d’honnêtes efforts. L’on ne s’efforce plus de lui donner l’image merveilleuse que l’on suppose qu’il attend qu’on lui donne. Alors quoi ? Il s’en suivrait, pour certains, que nous aurions là à portée de mains (enfin propres !) l’ataraxie tant espérée, grâce à la disparition de l’Autre dans son incarnation. Même les Finances publiques nous fichent la paix, alors… Pour d’autres, nous serions tous ou presque, en danger de stress post-traumatique. Que nenni. Suivons ici Marcel Czermak : l’Objet n’est pas partiel. Il est fondamentalement Un. C’est la biologie du bonhomme qui partialise l’objet — sauf, comme nous le savons, dans les psychoses — pour peu, bien sûr, qu’un discours soit venu constituer, vectoriser et articuler ladite biologie. Autrement dit, si le scopique est hors-jeu, si l’anal est négociable, restent l’oral et le vocal. Mais à ne se mettre sous la dent que de la voix toute la journée, on en aurait vite une petite faim et une petite soif. On ne consent pas d’un coup à la décroissance de la jouissance d’objet. Le politique le sait, qui nous demande de ne pas trop manger ni boire, il a assez à faire comme ça en ce moment pour ne pas devoir en plus gérer une explosion de l’alcoolisme des Français, avec les conséquences que l’on connaît.

En somme, selon d’une part la loi dite des vases communicants, loi bien connue en mécanique des fluides, et selon d’autre part le principe selon lequel l’Objet est Un, s’il n’est pas certain que les bébés qu’on-fit-nés au mois de décembre 2020 seront plus nombreux que ceux des millésimes précédents, il n’y a pas à douter en revanche que le parlêtre parle, boit et mange plus qu’à l’accoutumée. Car l’Autre, lui, ne s’en est pas allé, il est toujours irrémédiablement Autre, et le trou, le trou de la structure, reste quant à lui toujours béant. Plus difficile sans doute à ignorer, à démentir ou à récuser quand les objets élus pour le remplir sont, par le Réel du confinement, éventuellement inattrapables. En somme, qu’est-ce que serait ce confinement ? Peut-être rien d’autre qu’un Réel venant heurter la structure du discours ayant organisé pour le sujet la jouissance d’objet et l’articulation de ses fonctions biologiques. C’est déjà pas mal.

Dans la vision fantasmée d’une levée du confinement bouteille de champagne à la main sur les Champs-Élysées et les grand-places de toutes les villes de France, comme tant de Français la rêvent, on lit dans l’impérieux désir de remettre en route le circuit pulsionnel sur toutes ses grandes modalités objectales, ce qu’il en coûte à ne rien céder du jouir, et à devoir ainsi faire peser l’économie de la demande et du désir sur deux pattes et demi au lieu de quatre. Ce qui, d’ailleurs, pourrait être tenu pour une réponse au discours de ceux qui espèrent — ou craignent — qu’à l’issue de cette expérience s’instaure un nouveau rapport à l’Objet et, conséquemment, un nouveau projet politique. Ce n’est alors pas seulement le heim qui en devient unheimlich, mais carrément le jouir et le rapport à l’Autre, désorientation temporo-spatiale à la clef. À la vôtre !