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Muriel Thiaude / La pulsion de mort est en nous, la pulsion de mort : c’est nous /

Wide World Photo: 1937; Londres; Big Ben
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Le réel nous rattrape toujours.

Il nous renvoie avec la force d’un boomerang trop longtemps contenu, sa frappe imprévisible et inéluctable.

Son exil du champ du visible dans nos sociétés, notre distance trompeuse et vaine vis-vis de ses émissaires : maladie, vieillesse et mort — l’avance même, que nous pensions, grâce à notre science, avoir sur ses effets — nous confondent et la démonstration infaillible d’un réel inopiné nous assigne à un nouvel ordre social.

Notre passion de l’ignorance est mise à rude épreuve dans le scénario inédit qui se joue là — les masques tombent, nus et hors scène, chacun reclus dans sa chambre comme un enfant puni, « battu ».

Nous voilà mis en abîme, dans un jeu de miroir, à l’échelle individuelle et collective, nationale et internationale — dans une dimension spatio-temporelle d’une inquiétante étrangeté.

Les rues désertes, les commerces fermés malgré le soleil printanier, la sève et les bourgeons…

Il est dans ce contexte étrange et inquiétant, surprenant de constater que ce qui était un lieu de repli — un refuge, le lieu de l’intime, de la famille — semble aussitôt étriqué et carcéral depuis l’annonce de confinement et ce même face à un possible danger.

On tourne en rond chez soi et on rêve d’en sortir quand il n’y a pas si longtemps on rêvait de s’y retrouver pour faire mille et une choses dont on était privé par manque de temps.

Qu’est-ce qui peut pousser hors de chez soi, hors de soi ?

La notion d’abri subjectif ne semble pas se cantonner à un habitat en dur, malgré sa dimension « cocooning », elle inclut également un lieu Autre, un lieu symbolique qui légitime le sujet et l’amarre à la chaîne des générations familiales passées et à venir.

De cette place subjective sûre et légale, donnée, léguée de génération en génération, c’est précisément son versant symbolique qui est mis à mal dans le démantèlement patriarcal actuel et la tendance à l’affranchissement du Nom-du-Père (cf. Thierry Roth

‘Les affranchis’).

Le « Heim », symbolique et nécessaire est jeté avec l’eau du bain.

Ce manque de lieu Autre, pourtant fondamental, constitutif, ne peut que favoriser l’errance addictive ou dépressive de la nouvelle économie psychique — son absence de désir, de vecteur désirant — et laisser libre cours à la frénésie métonymique.

Si l’impossible du rapport sexuel est plus que jamais mis en exergue dans ce huis clos, nous voyons depuis le décret de confinement, les regroupements familiaux réels ou virtuels prendre, eux, un certain sens — comme cela peut advenir en période de deuil — dans une recherche de rapprochement qui sort de l’ordinaire.

Les places dans la famille semblent remises en perspective dans une promiscuité ou une exclusion — salutaires de ce point de vue — qui paraissent profiter à l’enseignement dont la dimension sacerdotale est enfin perçue et aux maisons de retraite dont les alertes finissent par faire écho.

La disparition brutale de cadre social souligne d’autant plus la fonction identitaire, contenante qu’il permet et l’imparfaite nécessite de ses rapports intersubjectifs.

Cette castration, dans le réel, arbitraire et insensée semble mettre en sourdine certaines névroses en imposant un Au-moins-un de poids, malgré sa menace invisible, qui arase toute contestation hystérique, donne aux rites obsessionnels une valeur ajoutée, aux phobies un objet réel sans toutefois épargner aux uns et aux autres, les affres d’une possible angoisse, massive que les sujets psychotiques connaissent bien et dont ils ont, à un degré bien supérieur encore, à se défendre.

De ce confinement chacun s’en délivre comme il peut, la création artistique, humoristique

, les échanges fleurissent sur internet comblant heure après heure le vide de ce temps qui s’étire. Le temps long, celui de l’enfance de l’ennui et du rêve, celui de la construction de l’édifice psychique complexe et infini que l’on tente de reprendre dans le temps long de la cure psychanalytique.

Dans les premiers jours de l’épidémie, ce fut le chaos et le mot d’ordre était de ne pas tomber dans la psychose.

Pourtant l’incompréhension, la colère, la suspicion, vis-à-vis d’une situation impossible à symboliser apte à provoquer des réactions  insensées, absurdes, provocatrices, irresponsables, voire un repli angoissé, dépressif ou la création de scénarios délirants — avait tout pour nous y faire penser.

Puis le temps du confinement s’est épanoui dans sa nature illimitée, sans repères ni obligations sociales ou scolaires, sans rites ni devoirs, libérés des contraintes auxquelles nous étions accoutumés.

Chaque jour semblable au précédent, dans une routine où le moi, l’image se trouve reléguée aux oubliettes, l’obscénité narcissique semblant trop criarde pour être, comme de coutume, mise en vitrine virtuelle.

L’étalage imaginaire — scénarisé, agressif — des réseaux sociaux est ouvertement recouvert par le partage de musique, de lecture, d’humour et de solidarité.

La dictature du virus semble avoir donné, pour un temps, une nouvelle consistance, pudique et authentique aux échanges humains virtuels ou pas, dans un rassemblement éphémère face à l’épreuve de fragmentation angoissante que provoque le danger de contamination.

De par leur errance dans un temps infini, de par l’abandon forcé d’une scène sociale, les sujets en quarantaine se trouvent, presque malgré eux, recentrés sur l’extime, au bord de l’intime.

Le vernis phallique, la mascarade, leurs exacts opposés comme toute autre manifestation purement narcissique apparaissent désormais superflus et déplacés.

Cela se retrouve traité sous forme d’humour, de dérision et de « traits d’esprit », autre figure d’une jouissance Autre, permise et valorisée, dernier rempart au non-sens et à l’impossible du réel. Quand la liberté est mise à l’épreuve, celle de voyager et consommer, de jouir sans entrave et sans vergogne dans le bain d’injonctions paradoxales qui faisait, d’ordinaire, notre folle réalité, il ne semble subsister aux côtés de l’amour, valeur suprême, dans un tissu social tétanisé, l’art et l’humour comme dernière issue.

Le temps n’est plus à la catastrophe écologique, la disparition de la biodiversité, le sauvetage d’espèces animales en danger, celles-là mêmes exploitées, chassées comme mets exotiques et pharmacopées imaginaires, qui essaiment dans leurs déplacements de rares agents infectieux, il en aurait été de la transmission en Chine du virus Covid-19 par le pangolin ou la chauve-souris.

À l’instar de Fritz Zorn dont le cancer révéla la puissance morbide de la névrose familiale, le coronavirus, dont nous faisons les frais aujourd’hui, peut être lu comme la somatisation d’une aberration psychique individuelle et collective qui nous dirait : la pulsion de mort est en nous, la pulsion de mort : c’est nous.