Norbert BON / À propos de « La grammaire se rebelle »

Texte publié et à retrouver sur le site de l’ALI ici le 13 juillet 2026 dans la rubrique Notes de lecture. Illustration de la rédaction : Emission de France culture La langue que nous parlons est très bizarre.
La grammaire se rebelle, nous avertit Anne Abeillé[1]. La thèse de l’autrice, membre des linguistes atterrées, est d’alléger la grammaire des diktats imposés par « les puristes » qui considèrent qu’aller en vélo, au coiffeur, ou malgré que sont des fautes. Pourtant, nombre de ces exigences ne correspondent pas, à l’origine, à des règles de grammaire, mais aux normes du beau langage, celui de la Cour et plus largement des élites parisiennes, afin de se distinguer du parler « des nourrices et domestiques » (Vaugelas) ou des « boutiquiers » (Voltaire).
L’autrice passe ainsi en revue les différents domaines de la langue pour comparer les règles grammaticales et les normes qui la régissent soutenues par « les puristes » pour les confronter aux usages réels, tant dans le parler quotidien que dans la littérature et distinguer fautes de grammaire et fautes de goût. Français « châtié » versus français « relâché ». Elle examine ainsi, les formes interrogatives (« Tu sais quoi ? »), l’élision du ne discordanciel dans les phrases négatives (C’est pas vrai !), l’usage des prépositions (à ou en vélo, ? chez ou au coiffeur ?), la concordance des temps (désuétude du passé simple ou de l’imparfait du subjonctif), l’accord du participe passé, les règles masculin/féminin, fruit du machisme des puristes. Particulièrement dans le collimateur, Alain Finkielkraut, Hélène Carrère d’Encausse, Jean d’Ormesson…
L’autrice analyse précisément, dans chaque cas, les règles académiques, les règles scolaires, pour en distinguer l’usage ordinaire, mais aussi dans la littérature où elle relève de nombreux usages « fautifs », chez des écrivains et pas des moindres : Paul Claudel, Jean Dutourd, Henri Troyat, Annie Ernaux, Nicolas Mathieu… (Argument à relativiser par le fait que nombre de ces exemples sont issus de dialogues mis par l’auteur dans la bouche des protagonistes du roman.) Elle oppose ainsi les points de vue formels des grammairiens aux pratiques des linguistes qui « étudient véritablement les usages », à partir de mesures des « fréquences des variantes et de leur évolution. »[2] Et, elle souligne, à juste titre, qu’une langue évolue avec les conditions sociales, culturelles, économiques… Mais elle semble oublier que l’introduction de nouveaux mots, de nouvelles tournures de phrase, ou des innombrables sigles ou acronymes ne sont pas sans véhiculer une idéologie, celle du management et des pseudo-sciences actuellement, en attendant pire, comme a pu le montrer Victor Klemperer à propos de la langue nazie[3]. Elle traite également un peu rapidement la question de l’orthographe, dont elle reconnait les fautes nombreuses dans les échanges sur les smartphones, mais y voit la vitalité de la langue spontanée. Et puis, « les correcteurs automatiques faits pour ça »[4].
C’est oublier aussi qu’Homo Sapiens est devenu, après l’invention de l’écriture, un Homo Calami[5] et que la langue orale s’en est trouvé indissolublement, y compris neurologiquement, liée à la langue écrite, dans sa grammaire, sa syntaxe et que l’imprécision orthographique n’est pas sans affecter la précision de la pensée ni occulter l’étymologie et ce qu’elle transporte des humanités des savants et philosophes antiques[6]. En outre, les très nombreuses fautes d’orthographe dans les copies des étudiants de la génération Z ne relèvent pas de l’ignorance des règles, mais du relativisme avec lequel elles sont traitées, comme simplement indicatives ou superflues. Quelle importance ?[7]
C’est en ce point que les psychanalystes sont concernés, pas seulement pour aborder les nouvelles cliniques liées à ce primat du narcissisme sur les exigences surmoïques. Mais aussi, si l’inconscient est comme le dit Lacan un savoir-faire avec « Lalangue », la possibilité que des manifestations de l’inconscient s’immiscent dans un dire (lapsus, tournures inhabituelles, confusions, bizarreries…) suppose une grammaire et une orthographe suffisamment rigoureuses pour que leurs transgressions, sémantiques, phonétiques ou littérales, par un locuteur aient sens ou signifiance et ne relèvent pas simplement d’une indifférence à la précision sémantique et orthographique que chacun peut constater dans l’écriture quasiment phonétique des SMS.
Par ailleurs, est-ce forcément « pour conserver un rapport de domination sociale »[8] que l’on peut prendre plaisir à produire un beau langage, oral ou écrit, comme d’autres de belles peintures ou photographies ? « Le français de tous les jours » qu’il serait question de réhabiliter dans cet « exercice de démocratisation grammaticale »[9] doit-il être nécessairement simpliste et utilitaire ? Et la stigmatisation des « puristes » à des dizaines de reprises au cours d’un texte paradoxalement docte, construit, documenté et argumenté dans un remarquable style universitaire, ne risque-t-il pas de produire un ostracisme inversé en fournissant à la vague populiste montante, après les « woke », les « bien-pensants », les « sachants », les « intellos-bobos » et même les « escrologistes », un nouveau vocable dis-qualifiant sans autre argumentation qui pense, enquête, questionne, voire, comme les psychanalystes, cherche midi à quatorze heures et empêche de tourner en rond ?
D’autant que pourrait résonner, chez certains, dans le même sens la phrase conclusive du livre, en forme de slogan, empruntée aux linguistes Maria Candea et Laélia Véron : « Le français est à nous »[10]
NOTES
[1] Abeillé A., 2026, La grammaire se rebelle, Le Robert.
[2] Ibid., p. 60.
[3] Klemperer V., 1947, LTI. Langue du troisième Reich, Albin Michel, 1996.
[4] Abeillé A., opus cit., p. 8.
[5] Bon N, 2024, « A la lettre, Sapiens est un Calami », https://www.freud-lacan.com/documents-ged/a-la-lettre-sapiens-est-un-calami/
[6] Au contraire d’Anne Abeillé, Caroline Fourgeaud-Laville qui initie des enfants de classe primaire au grec ancien défend dans un excellent livre l’idée que « les humanités ne sont pas élitistes [mais] démocratisent l’accès au sens des mots, déjouent les pièges de la novlangue, aiguisent l’esprit critique » Fourgeaud-Laville C, 2026, Humanités, Editions de l’observatoire.
[7] Bon N., 2026, « Violence à tous les étages : qui pire gagne », https://www.freud-lacan.com/documents-ged/violence-a-tous-les-etages-qui-pire-gagne/
[8] Abeillé C., opus cit., p. 200.
[9] Ibid p. 8.
[10] Ibid., p. 200.