Elisabeth Blanc / On ne parle pas la bouche pleine : ou le don de la parole en analyse

Texte publié dans les actes du séminaire de notre association en 1995 et à retrouver ici. Illustration Résumé de l’article par IA..
Le thème du séminaire c’est l’actualité de la clinique freudienne à travers l’analyse de l’homme aux loups. Nous allons voir que l’histoire de ce cas traverse toute l’histoire de la psychanalyse et pose les questions fondamentales concernant la pratique analytique.
L’homme aux loups : Serguei Pankejeff est né le jour de Noël 1886, il aurait eu 110 ans cette année. Il y a 100 ans, Freud faisait son fameux rêve dit de l’injection d’Irma : le rêve des rêves, le rêve inaugural de la science des rêves que Freud va mettre en application dans son analyse de l’homme aux loups à travers l’interprétation magistrale qu’il fait de ce fameux rêve. 1910, l’année où S.P. entame son analyse avec Freud, c’est aussi l’année qui marque le point culminant de la tension entre Freud et certains de ses disciples, notamment Jung et Adler. Freud va se servir de ce cas pour établir plus fermement sa théorie en la démarquant radicalement des positions prises par Jung et Adler concernant la réalité du traumatisme sexuel et la sexualité infantile, le fait qu’une névrose adulte a presque toujours son origine dans une névrose infantile due à un traumatisme sexuel.
Donc à travers ce cas, Freud va véritablement mettre en place sa théorie et il sera intéressant d’étudier la question de la pratique analytique dans ses rapports avec la théorie, c’est à dire comment une pratique, l’écoute d’un patient, aide à mettre en place une théorie, mais aussi, inversement comment la théorie influe sur la pratique quitte parfois à opérer certains forçages pour faire coïncider pratique et théorie. Cela pose la question de l’interprétation.
Autre question importante soulevée par l’engouement incroyable et unique provoqué par ce cas pour Freud et la société psychanalytique de l’époque, mais aussi le fait qu’à travers 2 ou 3 générations d’analystes, cet engouement s’est perpétué jusqu’à nos jours. La question donc du transfert : Le transfert de S.P. bien sûr, mais aussi le transfert de Freud, et le transfert des autres analystes à Freud.
Ce cas est donc important, car il soulève des enjeux théoriques et transférentiels et pose les questions essentielles de la fin et des fins de la cure analytique. Si l’on part du principe que la fin et les fins de l’analyse consistent à donner la parole à l’analysant et que cette parole fasse acte, nous allons essayer d’étudier cela, à travers l’histoire de ce cas. S.P. un aristocrate russe, très riche, après plusieurs séjours dans des centres de convalescence ou sanatorium pour y soigner quelque chose qui ressemble à une forte dépression, maniaco-dépressive selon l’avis des psychiatres qui le suivent, se décide sur les conseils d’un ami docteur et accompagné de celui-ci, à tenter l’expérience de la psychanalyse sans trop savoir ce que c’est. D’emblée la rencontre avec Freud s’avère extrêmement impressionnante pour Serguei. Il lui accorde, semble-t-il, toute sa confiance, nous verrons plus loin ce que l’on peut en penser étant donnée l’évolution ultérieure de sa maladie. Ce qui le décide vraiment à entamer cette analyse c’est le fait que Freud ne le décourage pas de retrouver Thérèse, ce qui avait été rigoureusement interdit par les autres médecins. Freud lui fixe simplement un délai. Serguei est donc très vite impressionné par Freud, son calme, son équilibre, sa bienveillance, mais surtout son savoir. Freud en retour considère Serguei comme quelqu’un de très intelligent, ayant du goût pour les études et s’intéressant aux idées nouvelles. Donc une estime réciproque. Freud va, en quelque sorte, initier Serguei à la psychanalyse et Serguei va accepter de jouer le jeu. Il va consciencieusement lui raconter sa vie, ses problèmes, ses cauchemars de manière assez passive et mécanique jusqu’à ce que Freud, assuré du transfert lui impose une date limite pour la fin du traitement, un forçage qui aura pour effet de déclencher une réaction positive et la résolution de ses symptômes.
Le travail va s’effectuer essentiellement autour de ce fameux rêve qu’il lui apporte au tout début du traitement et Freud va déployer tout son génie dans l’interprétation de ce rêve. Il va démontrer que le point de départ de la névrose infantile se situe dans ce rêve fait à l’âge de 4 ans, la veille de Noël, en tant qu’il est la réactivation ou l’actualisation d’un trauma subi par cet enfant à l’âge d’un an et demi. Nous voyons donc Freud démonter ce rêve, selon la technique qu’il a mise en place avec un grand luxe de détails. À travers l’homme aux loups, Freud s’adresse à Jung et à Adler pour leur prouver à partir de ce rêve la réalité de la sexualité infantile. Serguei accepte donc assez passivement toutes ces explications sans les intégrer vraiment. N’oublions pas que sa caractéristique principale est sa passivité, passivité à l’égard de son père, passivité, cause de ses souffrances et de ses symptômes. La passivité d’une tendance homosexuelle qu’il refuse et l’angoisse que cela lui procure quant aux effets et aux conséquences de cette soumission. Freud parle à cette occasion d’Œdipe inversé.
Dans ce rêve, Serguei désire obtenir un cadeau du père qui viendrait témoigner de son amour pour lui, mais en même temps il redoute terriblement ce cadeau qui impliquerait une castration, je dirais réelle d’où le sentiment d’angoisse.
L’analyse dura 4 ans, avec des effets positifs dus, notamment à la limite imposée par Freud. Freud va estimer que l’analyse est finie. Effectivement, le patient va beaucoup mieux, il va jouir d’une assez longue période d’équilibre, il va se marier et va supporter tous les grands cataclysmes de cette époque, la guerre, la révolution, le fait qu’il soit ruiné, etc., d’une manière relativement satisfaisante, il va s’installer à Vienne, poursuivre ses études, trouver du travail. Il va accepter ses nouvelles conditions de vie avec beaucoup de courage. Il refait cependant une petite tranche d’analyse avec Freud en 1920.
Mais son état va s’aggraver vers 1926, ses symptômes hypocondriaques restés latents resurgissent assez violemment. Il a des problèmes avec son nez, mais aussi surtout avec ses médecins. Il ira consulter Freud qui à ce moment-là sort lui-même d’une grave opération à la gorge, il va donc trouver un Freud affaibli, vieillissant et très malade. Cela va certainement aggraver ses propres symptômes et entraîner un passage que R.M.B. va qualifier de paranoïde. Un passage paranoïde qui se manifeste de deux manières :
Un sentiment accentué de mégalomanie, il a le sentiment qu’il est le fils préféré de Freud, le héros de la théorie freudienne et de la psychanalyse, d’ailleurs, dit-il, Freud lui a fait un cadeau, P 287 : « Les cadeaux d’argent de Freud étaient considérés par le patient comme constituant son dû, comme des gages d’amour d’un père à son fils », cette rente versée par la société de psychanalyse pour l’aider à résoudre ses difficultés matérielles et un sentiment de persécution à l’égard des médecins qui ne savent pas le soigner.
Il va donc entreprendre une nouvelle analyse, sur les conseils de Freud, avec une femme Ruth Mack Brunswick qui a été elle-même une analysante de Freud et son élève.
Il consulte donc R.M.B en 1926 pour des troubles concernant son nez, il est désespéré par un trou qu’il croit voir sur son nez qui serait dû à une mauvaise cicatrisation. Il est très agité et passe son temps à contempler son nez dans un petit miroir.
R.M.B. établit un diagnostic d’hypocondrie à tendance paranoïde et considère l’hypocondrie comme un délire de persécution, lié à une très forte mégalomanie avec une tendance très marquée d’identification pathologique à la mère.
Sentiment de mégalomanie, car il estime être le fils préféré de Freud, le héros de la psychanalyse, le centre de l’intérêt universel. Il est persuadé que l’analyse faite par R.M.B. est télécommandée par Freud. p 291 ; « Il dit qu’il en était sûr, que je discutais avec Freud de tous les détails de son analyse afin d’agir ensuite d’après les conseils de Freud ». D’ailleurs Freud lui a prouvé son affection et son attachement en lui faisant verser cette rente pour l’aider à résoudre ses difficultés financières dues à la perte de sa fortune. Il en impute d’ailleurs la responsabilité à Freud qui l’aurait empêché de regagner son pays.
Sentiment de persécution à l’égard des médecins qui ne savent pas le soigner. Sentiment qui rappelle sa méfiance à l’égard des tailleurs et des dentistes. Mais, R.M.B. ajoute que le fait de se méfier de qui le soignait était pour lui une condition primordiale à tout traitement. Méfiance et confiance se succèdent également à l’égard de Freud. P.295 « Tous les dentistes l’avaient maltraité et, depuis qu’il était à nouveau mentalement malade, Freud lui-même l’avait traité assez mal. De fait toute la profession médicale lui était hostile ».
Identification pathologique à sa mère dans ses manifestations hypocondriaques qui reprennent en écho cette plainte entendue tout petit : « Je ne puis continuer à vivre ainsi ». Sa mère souffrait de troubles vaginaux avec des saignements fréquents. Freud lui avait fait associer cela, déjà, à ses troubles intestinaux. Identification qui atteint son paroxysme dans l’extase qu’il éprouve à la vue de son sang coulant sur son visage après une petite intervention sur son nez. Sa mère et sa femme avaient toutes deux une verrue sur le nez. On a l’impression qu’il s’est complètement englouti dans cette identification métonymique, que tout son être s’est concentré dans le trou qu’il croyait voir sur son nez. Ce qui n’est pas sans rappeler son hallucination du doigt coupé.
R.M.B. a su résoudre ce passage paranoïde en adoptant une position intermédiaire, dans l’entre deux : en tant que femme il a pu l’identifier à sa mère et à sa sœur, mais elle a su déplacer cette image pour qu’il puisse la représenter comme une femme à séduire, donc, dans son aspect féminin : elle est entre la femme mère/sœur et la femme femme. Dans les rêves que S.P. lui apporte, elle est presque toujours représentée avec des habits masculins, mais séduisante, donc un genre neutre, comme elle le dit. P 291, entre l’homme et la femme. En tant qu’analyste, elle était un substitut paternel, mais dans une image moins forte que celle de Freud. Elle se disait elle-même, soumise à Freud, mais pas entièrement. Elle se place entre Freud et lui.
D’autre part elle lui a signifié, malgré la colère furieuse que cela a provoqué, qu’il n’était pas le fils préféré de Freud, mais un patient comme un autre, et ensuite elle a réussi avec une grande intelligence psychanalytique à lui révéler son désir de mort à l’encontre de Freud après l’annonce qu’elle lui fait de la mort du docteur X et la réaction très violente de S.P. « S’il est mort, je ne vais pas pouvoir le tuer ».
Cependant elle reconnaît qu’il ne s’agit pas là d’un désir de mort de type œdipien. P 291 : « Je soulignerai qu’ici le désir de la mort du père n’est pas engendré par une rivalité masculine entre eux, mais par l’amour passif, insatisfait, repoussé, éprouvé pour le père par le fils ». Il s’agit là encore d’une manifestation d’agressivité paranoïde.
Cependant, si R.M.B. établit un diagnostic de passage paranoïde, elle maintient le diagnostic de Freud de névrose obsessionnelle et reconnaît que son analyse n’a pas vraiment apporté d’éléments nouveaux, que l’essentiel avait été analysé par Freud et qu’elle s’est surtout occupée à liquider le reliquat de transfert à Freud de S.P. sans peut être vraiment analyser son propre transfert à l’égard de Freud et sa soumission aux interprétations freudiennes. Elle était elle-même la fille préférée de Freud puisque celui-ci l’avait préférée à H.Deutsh (sa rivale auprès de Freud !) pour s’occuper de S.P. ainsi elle réactive inconsciemment la rivalité de S.P. avec sa sœur pour obtenir l’amour du père. Elle fait sans cesse référence à Freud et replace toujours le discours de S.P. par rapport à ce qu’en a dit Freud. P 289 « ce que je savais par Freud lui-même être la vérité ». C’est-à-dire qu’elle n’écoute pas le discours de S.P. dans sa vérité, mais le replace dans la vérité de Freud (cf. l’épisode des cervelles fraîches rapporté par Lacan). Mais le pouvait-elle ? Freud étant à la fois son analyste, son contrôleur et le fondateur de la théorie. Le travail qu’elle a pu faire est d’autant plus admirable. Je n’agissais, disait-elle qu’en tant que médiatrice entre le malade et Freud, mais ce faisant elle s’est aussi interposée entre Freud et S.P. elle a marqué ainsi une coupure qui a permis à S. de retravailler son analyse et surtout elle a réussi à résoudre ce passage paranoïde en marquant sa différence.
Lacan lui rend hommage à ce sujet dans son séminaire de 1952. Par ailleurs, il a montré dans le séminaire sur les Écrits techniques, toujours à propos de l’analyse de l’homme aux loups comment une parole se met en place dans la coupure laissée par le va-et-vient entre deux identifications quand une interprétation est donnée.
Toute l’histoire de S.P. oscille tel un pendule dans ce mouvement de va-et-vient entre une identification féminine passive et une identification masculine active sur le mode sado masochiste, mouvement qui a perduré malgré ses multiples analyses.
C’est là que l’on peut se poser la question du contre-transfert de Freud sur S.P. La méconnaissance qu’il avait de sa propre identification féminine, notamment à sa sœur Anna (le même prénom que la sœur de S.P. et le prénom de sa fille) et le transfert des autres analystes de S.P. à Freud et leur soumission aux interprétations freudiennes. Que venaient-ils chercher auprès de l’homme aux loups ?
Se posent donc les questions du transfert et de l’identification de ces analystes par rapport à l’interprétation freudienne et donc aussi la question de savoir qu’est-ce qu’une interprétation. Freud a en quelque sorte, pour des enjeux théoriques et institutionnels, investit SP comme l’objet de son discours et S.P. est resté accroché à cette identification imaginaire à l’objet, le savoir de Freud et le « cadeau » de Freud ne faisant que l’accentuer en y ajoutant un sentiment de mégalomanie. Il était l’objet de l’intérêt universel, car les analystes du monde entier se sont succédé à son chevet pour venir contempler et interroger l’objet du savoir de Freud. D’ailleurs la question de l’argent est au cœur de ce problème, mis à part, sa première analyse avec Freud, toutes les autres analyses furent gratuites, ce sont les analystes qui transfèrent, ce sont les analystes qui paient. M.Schneider parle d’analyse en PCV. (Bulletin freudien sur la violence).
D’autre part, Freud voulant promouvoir également sa théorie de la fonction paternelle et niant sa propre identification féminine a négligé dans l’histoire de l’homme aux loups l’importance de la parole maternelle et le fait que les menaces de castration émanent toujours des femmes. Il a fait appel à la phylogenèse pour justifier l’importance de la fonction paternelle, ce qui est vrai aussi, bien sûr, mais il n’a pas fait fonctionner ces deux discours de façon dialectique et s’est imposé lui-même comme un père autoritaire en imposant son discours, sa vérité dans ses interprétations explicatives. Son interprétation est essentiellement explicative et didactique. Comme le dit R.Aron (Bulletin freudien) : « donner sens fait partie de la pratique, mais s’attacher à fixer un sens par injonctions de significations inscrites dans le Savoir-Vérité de l’analyste ou de son intuition c’est s’incorporer de force dans l’univers fantasmatique de l’analysant ».
Cependant la parole interprétative de Freud a eu des effets, elle a résolu provisoirement ses symptômes de constipation (Freud aussi avait des problèmes intestinaux) en opérant une coupure qui ressemble plutôt à un forçage, en lui imposant cette date limite de la fin du traitement. Freud a joué sur la culpabilité du patient et la coupure s’est faite grâce à la révélation de cette culpabilité. C. Stein dans l’enfant imaginaire montre comment la parole de l’analyste peut être ressenti par l’analysant comme magique et avoir des effets somatiques, des effets d’apaisement d’une angoisse, d’une tension. Elle lève le malaise qui s’était déjà traduit dans une affection corporelle. Elle a une fonction métaphorique, elle agit comme une substance. La parole du psychanalyste est douée d’un pouvoir originaire dans la mesure où elle est la répétition d’une première parole mythique. Freud s’inscrit dans cette parole mythique en faisant appel à la phylogenèse. « Cette parole est fondatrice, car elle établit le patient à la fois, les deux effets sont inséparables en tant qu’objet du désir de celui qui l’a prononcée et en tant que sujet d’une faute originelle. La parole est triplement signifiante : en tant que jugement elle établit celui qui la reçoit comme objet du désir de celui qui la prononce, en tant que prédicat elle le fonde en son statut de sujet, de par son effet de métaphore, elle est l’agent de son plaisir ». Si la parole de l’analyste n’est que jugement, elle enferme l’analysant dans le discours de l’analyste, si elle n’est que prédicat, elle le maintient dans la coupure et une certaine jouissance du tragique, si elle n’est que métaphore, elle l’enferme dans le fantasme. La parole de l’analyste va provoquer chez le patient à la fois un sentiment de culpabilité et un soulagement à l’égard de cette culpabilité. La culpabilité du patient va s’exprimer de trois façons : « Il est l’incarnation de la culpabilité comme seule référence au désir de l’analyste, il est sujet de par la notion de sa faute passée et du fait d’un lien entre l’idée de sa faute et la jouissance de la parole qui établit cette faute, il est coupable de sa jouissance ».
L’interprétation freudienne a donc eu des effets positifs sur ses symptômes en révélant la culpabilité du patient. Mais elle a cependant maintenu celui-ci dans un lien de dépendance par rapport à ce discours.
Cette culpabilité est essentiellement attachée à sa relation au père, mais en négligeant l’aspect mortifère de la relation à la mère, Freud l’a, en quelque sorte reprise à son compte, il s’est fait à la fois père autoritaire et mère gavante qui le nourrit de ses explications détaillées à l’extrême et de ses discours théoriques. Ce faisant, il a accentué la confusion entre la position féminine et la position masculine. R.M.B. montre bien qu’il s’agit plus d’une confusion sexuelle que d’une identification féminine et que ses maladies successives si elles le renvoient à la problématique de la castration c’est plutôt dans son rapport direct à la mort que dans sa possibilité d’accès à la différence sexuelle. Freud ce faisant a maintenu sous-jacent le réel mortifère qui apparaissait déjà dans le rêve. Ce rêve posait peut-être plus la question sur l’origine que sur l’acte sexuel en soi. Ce réel angoissant qui a ressurgi au moment du passage paranoïde quand il a vu Freud vieillissant et malade alors qu’il avait de lui une image de toute-puissance. Parallèlement à ses va et vient entre position masculine et féminine se pose essentiellement pour lui, tout au long de sa vie la question de la mort et de la folie (le suicide de sa sœur, de son père, de sa femme et de leur folie). Lacan dit dans son séminaire de 52 que la seule chose juste que Freud ait vue c’est la peur de Serguei d’être dévoré.
Enfin et surtout la première analyse de Freud a partiellement réussi, car c’est la seule qui a été payée et l’on voit bien aussi dans ce que nous dit R.M.B combien cette problématique de la dette est essentielle et comment dans une certaine mesure c’est le cadeau de Freud qui a annulé les effets positifs de sa première analyse en renversant la dette.
Tout au long de sa vie, dans tous ses entretiens, il n’a fait que répéter ce que lui a dit Freud, mais sans y croire vraiment, comme s’il était étranger à tout cela. Il répète inlassablement les mêmes souvenirs pour faire plaisir à ses analystes, pour leur permettre d’exercer leurs talents, mais on sent bien que l’essentiel pour lui se situe ailleurs, il finit même par adopter le nom de l’homme aux loups et signe ainsi ses tableaux et ses articles, il a perdu son identité pour devenir le cas de Freud. Je pense que « l’homme aux loups » n’est pas une nomination, un nom du père comme on l’a dit la dernière fois, mais ce qui le désigne comme objet : le cas de Freud. À propos d’un rêve P 301. R.M.B. montre bien qu’il avait des problèmes d’identification avec le héros du livre parce que « ce héros, crée par l’auteur était entièrement sous la dépendance de son créateur » d’autre part il avait le sentiment de sa propre inhibition quant à la création qui lui rendait l’identification à l’auteur impossible. Il s’asseyait entre deux chaises comme dans sa psychose. L’analyste n’explique pas, il ne dialogue pas, il n’est ni un maître, ni un miroir, son interprétation est une parole décalée, asymétrique qui permet de laisser un espace disponible pour la parole de l’analysant. L’interprétation consiste d’abord, comme l’a montré Lacan à opérer une coupure, une coupure entre l’analyste et l’analysant et une coupure dans le discours de l’analysant, une coupure dans laquelle le sujet pourra émerger dans sa division même, une coupure qui permet la déprise de soi, l’éclatement du moi imaginaire, mais une coupure qui suscite la reprise d’une parole dans un acte de parole soutenu par un sujet. Freud en investissant S.P. comme l’objet de son discours sur le mode fusionnel l’a contraint à la répétition. La reprise est différente de la répétition en ce que justement le sujet y met du sien. La reprise signifiante permet de dépasser la coupure Culpabilité/Déculpabilité pour faire accéder le sujet à sa responsabilité de sujet qui en tant que sujet de l’inconscient peut venir soutenir cette parole.
R.M.B. justement a pu opérer cette coupure, peut-être parce qu’elle était une femme, mais elle a permis aussi la reprise de la parole. Elle insiste beaucoup sur le « retravail » qui a été nécessaire. Elle a relevé aussi une caractéristique de S.P. qui explique aussi d’une certaine manière sa force et sa résistance à l’analyse, et ce trait de caractère c’est l’humour. L’humour ou alors cette lucidité si particulière du paranoïaque pour mettre en relief la contradiction. Il dit par ex. : Mme Mack pense que je suis parano, mais Freud me trouve très intelligent, ou bien Freud trouve Thérèse très bien et Mme Mack la trouve folle parce qu’elle est jalouse. Il pense que ses analyses ont plutôt été des échecs, mais ce faisant, il reconnaît quand même une réussite globale de l’analyse ou plutôt une réussite de l’inconscient. Tout l’argent donné par les analystes, il s’en sert pour payer des prostituées et il laissera tout à sa dernière compagne, cupide, mais aussi malade. Ce faisant, il se paie la tête des analystes, mais il paie aussi sa Dette.
Si je devais poser un diagnostic, je dirais qu’il s’agit certainement d’un état limite, mais surtout d’un état confusionnel, sans limite. J.-J. Rassial a montré que la question de S.P. était celle de savoir s’il était né d’un vagin de femme. C’est vrai, et son fameux rêve le montre bien ainsi que ses impulsions sexuelles, car contrairement à ce que pense Freud la vision du coït a tergo est celle qui entretient le plus cette confusion entre coït rectal et coït vaginal. État confusionnel et sujet à l’angoisse, car à travers cette image confusionnelle c’est toujours la mort qui apparaît. Confusion qui serait peut-être l’effet de sa relation incestueuse avec sa sœur.
Confusion que Freud a entretenue en faisant de S.P. l’objet de son discours et en niant sa propre identification féminine.
Enfin Freud se sent certainement plus à l’aise avec la névrose qu’avec la psychose :
Pour des enjeux théoriques et institutionnels, il a mis en avant la sexualité infantile et la fonction paternelle qui tournent autour de la question de l’un, l’au moins un, le Père à partir duquel on peut se situer. Dans la psychose c’est la question du multiple qui est posée, question qui renvoie à quelque chose d’archaïque dans la constitution du psychisme. 5. 6. ou 7 loups renvoie à la multiplicité, au morcellement schizophrénique, mais aussi à la confusion paranoïaque. cf. l’article de Deleuze : Un seul ou plusieurs loups ? (Mille Plateaux) : « Tout est piégé dès le début : jamais, l’homme aux loups ne pourra parler. Il aura beau parler des loups, crier comme un loup, Freud n’écoute même pas, regarde son chien et répond : “ c’est papa ”. Tant que ça dure, Freud dit que c’est de la névrose et quand ça craque, c’est de la psychose. L’homme aux loups recevra la médaille psychanalytique pour services rendus à la cause et même la pension alimentaire qu’on donne aux anciens combattants mutilés. L’homme aux loups continue à crier : six ou sept loups ? Freud répond : quoi ? Des chevreaux, comme c’est intéressant ! Je retire les chevreaux, il reste un loup, c’est donc ton père ».