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Jacqueline Rose / Ce que Sigmund Freud peut nous apprendre sur le Moyen-Orient et #MeToo

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Cet article est paru dans le Guardian le 10 octobre 2024. Illustration Sigmund Freud en 1935. Photographie : Alamy.

Jacqueline Rose est codirectrice de l’Institut Birkbeck pour les sciences humaines. Son dernier ouvrage, La Peste : Vivre la mort à notre époque, a été publié l’année dernière.

Dans un monde ravagé par la guerre et les violences sexuelles, une nouvelle édition des œuvres du grand psychanalyste nous rappelle sa pertinence toujours actuelle.

En 1935, Sigmund Freud écrivait à une mère désemparée que l’homosexualité supposée de son fils n’était pas un motif de lamentation, « rien de honteux, pas de vice, pas de dégradation. On ne peut la qualifier de maladie. » Si son fils était malheureux et névrosé, l’analyse pouvait le libérer de sa souffrance et l’aider à mener une vie plus créative, mais elle ne visait pas, et ne devait pas viser, à le « guérir ». Point de « thérapie de conversion », comme on dirait aujourd’hui. À une autre occasion, Freud insistait sur le fait que l’homosexualité ne devait pas justifier une comparution devant un tribunal.

Choquantes pour l’époque, ces déclarations révèlent un aspect méconnu de l’œuvre de Freud. Elles apparaissent pour la première fois en anglais dans la toute nouvelle édition révisée et standard des œuvres complètes de Freud – un ouvrage très attendu, fruit d’un travail de recherche colossal préparé pendant trente ans sous la direction de Mark Solms. Les lecteurs ont désormais accès à une bibliographie complète des écrits de Freud, qui compte aujourd’hui 1 730 références, contre 368 dans la précédente édition standard, supervisée par James Strachey. Cette édition démontre également, à une époque où les questions de sexualité et de guerre sont plus que jamais d’actualité, combien la pensée de Freud reste pertinente aujourd’hui.

Comme l’explique Solms, la psychanalyse est en elle-même un acte, un art, de traduction, car elle s’efforce de faire sortir l’inconscient de l’ombre, d’entendre les récits inconscients qui pétrifient l’âme et de l’aider à se transformer en une forme moins perturbante. De fait, la traduction est pertinente non seulement dans le cadre du défi que représente la révision des traductions antérieures de Freud, mais aussi parce qu’elle fait partie intégrante de la pensée et des écrits de Freud lui-même ; elle y est omniprésente.

Prenons la question de la différence sexuelle. Pour Freud, le nourrisson naît dans un état d’ignorance béate, et le monde est censé le diviser sans ambiguïté en filles et garçons. Comment, se demandait Freud, la femme et l’homme émergent-ils en tant qu’identités distinctes, se traduisant à partir d’un état infantile où le plaisir se manifeste de toutes parts, ce que Freud qualifiait de « perversité polymorphe » ? Une réponse, après Freud, soulève forcément une autre question. Existe-t-il réellement une différence ? « Nous ne connaissons pas », admet Freud, « la base biologique de ces particularités chez les femmes » – entendant par-là la complexité de leur parcours sexuel – « et nous sommes encore moins capables de leur attribuer une quelconque signification téléologique. » Et encore : « La masculinité et la féminité pures restent des constructions théoriques au contenu incertain. » Alors oui, il existe des hommes et des femmes à la naissance, mais cela ne nous donne, à eux comme à nous, que de maigres informations sur la vie à venir. Autrement dit, quant à la question de ce que chacun deviendra en tant qu’être sexuel, rien de concluant ne peut être affirmé.

Tout aussi cruciale, et rarement commentée, est l’insistance de Freud sur le coût de la transition de la jeune fille vers la norme, qu’il qualifie de « ruineuse » et de « catastrophique », termes dont l’intensité scandaleuse, je m’en réjouis, est restée intacte dans l’édition révisée. Cette transition peut être perçue comme une déviation forcée. Un passage brutal d’une vie sexuelle et d’une identité antérieure, libre, libidineuse et ambiguë, au carcan de la différence sexuelle. Une véritable transe, un choc pour l’organisme.

Alors que j’observais l’intensification des débats récents sur la définition de la femme, il m’est apparu que Freud avait des choses importantes à dire, non seulement sur l’instabilité de la différence sexuelle, mais aussi sur les violences faites aux femmes, même si, après ses premières études sur l’hystérie, ce fut rarement son thème principal. L’un des premiers cas de Freud fut celui de Katharina, qu’il rencontra à flanc de montagne, probablement le seul espace ouvert, suggère-t-il, où ils auraient pu avoir la conversation en toute liberté au cours de laquelle elle lui révéla les abus qu’elle avait subis de la part de son père.

Que se passe-t-il si l’on met en parallèle le cas de Katharina et l’évolution de la pensée freudienne sur la sexualité, et que l’on tente de les relier ? On pourrait alors établir un lien avec le mouvement #MeToo, qui dénonce les violences faites aux femmes et aux jeunes filles par les hommes. Ces violences pourraient être perçues comme un moyen d’imposer la « vérité » sexuelle selon laquelle une femme est une femme, ne lui laissant d’autre choix sexuel qu’une norme suffocante et oppressive, une norme que tout le reste de l’œuvre de Freud que j’ai décrite remet en question.

Ainsi, certains affirment que les femmes sont biologiquement femmes, quoi qu’il arrive, jusqu’à la fin des temps. Et il y a ceux, principalement des hommes, dont la violence envers les femmes est de plus en plus visible, et dont les actes peuvent être perçus comme un rejet, même inconsciemment, des incertitudes plus larges et plus généreuses de Freud quant à ce qu’une femme, ou toute autre personne, pourraient être. Pensons à Gisèle Pelicot, droguée et dans le coma, à son mari Dominique Pelicot et à ses plus de cinquante complices masculins ; son agression porte tous les signes d’une tentative désespérée de réduire une femme à son état le plus dégradé. Aucune conscience de ce qui se passait, aucune conscience tout court.

Pour aborder une autre question d’une profonde résonance avec notre époque : comment concevoir l’ennemi en temps de guerre ? Aujourd’hui, nous vivons dans un monde en guerre, un monde dont l’avenir est menacé par la guerre, qu’il s’agisse des conflits qui ravagent l’Afrique, de la menace nucléaire russe ou du massacre perpétré par Israël contre la population de Gaza après l’offensive du Hamas le 7 octobre. Pourquoi, se demande Freud dans un essai proche du désespoir, paru en 1914 puis à nouveau dans les années 1930, les nations, avec une telle constance, au risque d’anéantir l’espèce humaine, ne cessent-elles jamais de faire la guerre ?

Dans son essai de 1914, « Notre rapport à la mort », Freud décrit les cultures dites « primitives » où le guerrier, de retour au combat, pleure son ennemi tué hors des portes de la ville avant d’être réintégré dans sa communauté, révélant ainsi « une veine de sensibilité morale que nous, hommes civilisés, avons perdue ». Les premiers commandements moraux, notamment « Tu ne tueras point », naissent du deuil des morts, aimés, mais aussi haïs, et s’étendent progressivement aux étrangers non aimés, puis finalement aux ennemis. Mais, poursuit Freud, « cette ultime extension du commandement n’est plus vécue par l’homme civilisé ». Fuyant ses propres haines, l’homme civilisé omet d’intégrer l’ennemi à sa conscience morale et à son monde intérieur.

Dans la lutte pour la décolonisation, et notamment dans l’importante critique des accès d’ethnocentrisme chez Freud, ces lignes de démarcation apparaissent clairement. En lien avec la différence sexuelle, on pourrait dire qu’une frontière, une barrière, dans l’ordre oppressif du monde – entre hommes et femmes, entre ennemis et êtres chers, entre civilisation et primitivité – s’estompe. L’un des enjeux majeurs liés à la catastrophe qui se déroule au Moyen-Orient concerne l’éthique de la guerre, précisément telle que Freud la décrit. Qui a le droit de souffrir et d’être pleuré ?

Dans l’introduction générale de la nouvelle édition, Solms décrit l’indicible difficulté de mettre au jour l’inconscient. Il s’agit de choses « inconnaissables ». Qu’est-ce que ce « quelque chose dont nous sommes incapables de nous faire une idée » ? J’aurais personnellement souhaité que cette dimension intangible, presque poétique, soit davantage présente dans la traduction révisée de Freud. Par ailleurs, face à la différence sexuelle et à ce qui ressemble souvent à des conflits interminables, il semble plus urgent que jamais de maintenir ces questions ouvertes, car Freud continue de nous interpeller aujourd’hui.