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Olivier Douville / La guerre, et après ?

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Texte publié et à retrouver sur le Blog de Olivier Douville et dans le Le Journal des Psychologues. Illustration de la rédaction.

Le monde social et politique a toujours été en guerre. Ce constat, pour être une évidence, suppose toutefois que l’on s’y attarde quelque peu. Souvent confondus, l’appareil de guerre et l’appareil d’État – pour reprendre ici les termes proposés par Gilles Deleuze[1] – ont connu des destins divers, parfois disjoints. Les anthropologues qui se sont penchés sur le phénomène de guerre dans les sociétés amazoniennes ont, avec Pierre Clastres (1977), compris que la guerre était une stratégie de diffraction visant à rebattre les cartes du jeu d’échange et de solidarité entre alliés et adversaires, de sorte qu’il ne puisse se créer de méta-alliances, l’allié d’hier devenant l’ennemi de demain – et réciproquement. C’est en ce sens que, dans le contrejour des études sur l’alliance et la parenté, se développa la notion controversée de « société contre l’État ».

Avec une précipitation et une imprudence coupable, ce schéma de la guerre « ethnique » servit de grille d’analyse des guerres modernes en Afrique, guerres pour la provocation et l’exacerbation desquelles des appareils d’État corrompus créèrent des fabriques d’ethnicités vengeresses et antagonistes. C’est ainsi que les conflits qui ensanglantèrent la région des Grands Lacs africains furent, au Rwanda, décrits comme des luttes entre Tutsis et Hutus, catégories ethniques aux contours flottants créées souvent de toutes pièces pour les besoins de la colonisation belge. La guerre au Rwanda ne fut nommée « génocide » qu’après la découverte d’un pays et d’une population ravagés, qu’après la libération du pays par l’armée du Front patriotique rwandais, front composé de survivants tutsis des massacres passés et de leurs descendants.

La guerre, donc, fut de tout temps. Les guerres modernes ne peuvent se trouver analysées sans prendre en considération la notion d’État[2]. Une analyse de la guerre ne peut pas non plus éviter l’analyse critique de ce que nous nommons « paix ». L’Europe moderne, qui fut une terre de trois génocides[3] (les Arméniens, la Shoah, les conflits serbo-bosniaques et le génocide des musulmans de Bosnie), aime à se croire en paix. Or, si un pays comme la France ne connaît pas de conflits guerriers se jouant aux frontières de son hexagone, elle n’en est pas moins en conflit guerrier loin de ses strictes frontières.

Un mot sur la paix. C’est un idéal, bien sûr, pour qui suppose que, naturellement, si l’homme est politique, il ne saurait être violent. En ce sens tout aristotélicien, si la politique est nature, la violence est contre nature. Selon un tel « droit naturel », l’antinomie serait d’un large empan qui oppose politique et violence. La rude naïveté d’une telle option se heurte à une autre définition de la politique qui est la nécessité de domestiquer la violence primordiale, fût-ce à la condition, déjà soulignée par Max Weber (1919), que l’appareil d’État s’approprie le monopole de la violence dite « légitime ». Mais « légitime » ne signifie pas « juste ». Sigmund Freud pense le politique en termes de « civilisation » et de « culture ». La guerre est, selon lui, rédigeant en 1915 ses « Considérations actuelles sur la guerre et la mort[4] », un moment de catastrophe du travail de la culture. Mais aussi par la guerre, et sans doute aussi par les restrictions impliquées par les traités de paix, les civilisations se savent mortelles. Loin du positivisme évolutionniste qui, tout du long, innerve Totem et Tabou (Freud, 1913), les « Considérations » de 1915, rédigées donc au moment du premier conflit mondial, reconsidèrent l’interdit du meurtre à la lumière crue d’une relativisation du « tuer » et « ne pas tuer ». Ainsi, l’État, lorsqu’il est couplé avec l’appareil de guerre, modulerait lors des conflits l’interdit qui porte sur le désir de tuer.

De l’impact traumatique des formes contemporaines des guerres

De nos jours, l’éclosion de guerres importantes, dont les guerres civiles, l’explosion du World Trade Center, l’impact des idéaux du néant sur une part importante de nos jeunesses à l’abandon, ont complètement fait voler en éclats et réduit en miettes les idéologies stupides qui, suite à la fin de la guerre froide, voulurent croire à la fin de l’histoire et à la réalisation de la paix perpétuelle.

Nous sommes passés de l’espoir kantien d’un projet de paix perpétuelle à la hantise d’un État de guerre perpétuelle (Kant, 1795).

Des cliniciens s’exposent, s’aventurent et œuvrent dans des contextes politiques où cette hantise est le lot quotidien de populations menacées, meurtries, résistantes souvent.

Dans les récits que font nos collègues, le mot « trauma » tombe juste, celui de « traumatisme » s’impose ; nous avons à distinguer le trauma du traumatisme. Le trauma concerne un événement vécu. En cela, il se définit dans une durée et appartient au passé. Le traumatisme arrive dans l’après-coup du trauma et appartient au présent. Il est le plus souvent une stratégie de dédoublement et de clivage. Sandor Ferenczi, qui fut le plus inventif des disciples de Sigmund Freud et qui écrivit des pages d’une acuité intacte à propos des névroses de guerre, mentionnait, en 1919, comment une partie de la personne continue de vivre et de se développer, alors qu’une autre part d’elle-même continue à vivre, en apparence étouffée et détruite, mais prête à se réactiver.

On situera deux conditions majeures du travail des cliniciens œuvrant en de tels contextes : restaurer du témoin et de la groupalité.

Comprenons bien que, dans ce contexte de reviviscence traumatique, ce ne sont pas seulement le choc et l’effroi qui se réactivent, mais bien aussi et plus encore la désaide, le désespoir. Dans toute scène traumatique, l’agresseur est en excès. Il est cette figure historique et transhistorique de la haine froide et primaire, celle qui n’a rien à voir avec la rage impuissante qui se greffe sur des amours déçues, mais bien celle qui vise la destruction de l’autre posé a priori comme devant être détruit, qu’importe ce qu’il a fait ou n’a pas fait. Sous la rhétorique de la vengeance, c’est le temps du ravage mécanique de la pulsion de mort que présente l’agresseur que rien n’intimide ou ne repose.

Mais à peine cernée cette figure de hantise, c’est dans le creux de leur absence que font défaut et le prochain qui porte secours et le proche qui pourrait témoigner enfin que le massacre a bien eu lieu et que ses effets politiques et psychiques se prolongent. La situation d’être « sans secours ni témoin » est bien ce qui redouble l’angoisse, la prolongeant de désolation.

Le mot même de « guerre » ne fait pas, dans ce numéro, que désigner un conflit apaisé, larvé ou encore virulent. Il nomme un effet de destruction pour au moins trois générations. Et, de même, insiste sur la notion de survivance. Car ce n’est pas tant ou seulement que la guerre laisse des traces inconscientes pouvant se transmettre d’une génération à l’autre, c’est surtout parce que l’impact d’une destructivité interne – que la guerre moderne a sur nos vies psychiques – affecte le pouvoir de transmission l’érodant en contagion de sidérations.

Comment sortir de la sidération ? Comment se réinventer un destin ?

Modérons nos transports vers une psychopathologie solipsiste et donc outrancière. Explorant ce dossier, le lecteur se rendra vite compte de l’homothétie entre vie psychique et situation politique. Les états de confusion et de sidération traumatique sont aggravés dès que la catastrophe est restée sans témoins, de sorte que des événements dépourvus tout à la fois de mémoire et d’oubli reviennent en hantise. Et moins eurent lieu la nomination et la reconnaissance internationale du drame physique, psychologique et éthique vécu par des populations civiles victimes de massacre et de génocide, et plus une situation psychopolitique de sidération et d’horreur accable le survivant. On situera alors deux conditions majeures du travail des cliniciens œuvrant en de tels contextes : restaurer du témoin et de la groupalité (Godard, 2003 ; Davoine, Gaudillière, 2006 ; Douville, 2016).

Sans doute alertés par Sigmund Freud que si la haine est première, elle ne doit pas pour autant devenir le maître du jeu politique et psychique, des cliniciens, psychologues et psychiatres se sont engagés dans des pratiques d’écoute et de soin visant au refleurissement de la vie psychique, et à la mise en place de nouvelles donnes quant à la transmission de la vie psychique.

[1] « Appareils d’État et machines de guerre », Vincennes – Saint-Denis – Cours du 06 novembre 1979.

[2] La notion d’État est à différencier de la notion de peuple, car, dans un même État, plus d’un peuple se côtoient. Elle est également différente de la notion de pays.

[3] Le mot « génocide » apparaît pour la première fois dans une étude de Raphaël Lemkin publiée en 1944 par la Fondation Carnegie pour la paix internationale. En droit français, le génocide est un crime qui est réprimé par les articles 211-1 et 213-1 à 213-5 du Code pénal au titre premier du livre II, intitulé « Des crimes contre l’humanité ».

[4] Zeitgemässes über Krieg und Tod, paru en 1915 dans la revue Imago, réunit deux essais : « La désillusion causée par la guerre » et « Notre rapport à la mort ».