Norbert BON / Fléchir les dieux ou remuer les enfers ?

Texte paru le 5 octobre 2026 et à retrouver sur le site de l’ALI. Introduction au séminaire public de l’Ecole de Nancy pour la psychanalyse. Que sait le psychanalyste ? Nancy, 16 septembre 2026. Illustration La Gradiva de Jensen, générée par IA mode Salvador Dali (Gemini).
« Flectere si nequeo Superos, Acheronta Movebo », c’est la citation que Freud place en exergue de la Traumdeutung (Freud, 1900, p. 1), citation tirée de L’Enéide de Virgile (Virgile, 1965, p. 242), littéralement : « Si je ne peux fléchir ceux d’en haut, je bougerai l’Acheron », fleuve mythologique qui sépare le monde des vivants du royaume des morts. Citation ordinairement traduite par : « Si je ne peux fléchir les dieux, je remuerai les enfers ». Imprécation par laquelle Junon fait appel aux forces souterraines des enfers pour empêcher Enée d’atteindre l’Italie et de fonder son royaume. C’est donc dans les dessous, les profondeurs, que Freud situe son exploration de l’âme humaine. C’est d’une descente aux enfers qu’il s’agit. On se souvient du film de John Huston, Freud passions secrètes (Huston, 1962) où l’on voit Freud descendre, tel un spéléologue, dans la gorge enflammée d’Irma (Freud, 1900, 99-102). On connait aussi sa comparaison du travail de l’analyste avec celui de l’archéologue (Freud, 1907), tel Heinrich Schliemann (Schlieman, 2011) retrouvant la cité antique de Troie à partir de quelques vestiges, et son analyse de la nouvelle de Wilhelm Jensen Gradiva, fantaisie pompéienne (Jensen, 1903), dans laquelle l’archéologue Norbert Hanold fait un rêve où il est à Pompéi au moment de l’éruption du Vésuve et aperçoit Gradiva, celle qui marche, qui va de l’avant, sans pouvoir l’avertir du danger qui la menace. (Jensen, 1903, p. 40-42)
Attention pulsion
Ce danger qui tous nous menace de l’intérieur, c’est ce que Freud nommera pulsion (Trieb), en 1905 dans les Trois essais sur la théorie de la sexualité (Freud, 1905), mais qui dès 1890 le préoccupe dans L’Esquisse d’une psychologie scientifique : sur ce qui « donne à l’être humain la force de vivre [ mais aussi ] aux symptômes névrotiques, la force de se constituer. » (Balbure, 2018, p. 481). Mais, c’est en 1915 qu’il s’attellera à en faire l’analyse dans Pulsions et destins des pulsions (Freud, 1915). Texte à lire et relire, notamment par ceux qui prétendent donner des leçons de scientificité à la psychanalyse, texte dont les deux premières pages définissent clairement comment les concepts fondamentaux de la science sont élaborés à partir de « la description de phénomènes qui sont ensuite rassemblés et insérés dans des relations », mais pas sans que ces descriptions soient déjà tributaires de « certaines idées abstraites que l’on puise ici et là et certainement pas dans la seule expérience actuelle. » (Freud, ibid., p.11) C’est le cas de la notion de pulsion, mais pas moins de celle du Big Bang en astrophysique. Freud définit ainsi la pulsion comme une excitation qui « ne provient pas du monde extérieur, mais de l’intérieur de l’organisme » (Freud, ibid., p. 13). Force constante qui n’est pas pour autant l’instinct : « Le concept de pulsion nous apparait comme un concept limite entre le psychique et le somatique, comme le représentant psychique des excitations, issues de l’intérieur du corps et parvenant au psychisme… » (Freud, ibid., p. 17)
C’est en effet autour des orifices du corps que vont se centrer les pulsions partielles : bouche, anus, yeux, oreilles, avant d’être, supposément, synthétisées sous le primat des organes génitaux. Représentation du corps dans le psychisme (Vorstellung) donc, qui elle-même n’apparait dans le conscient que par son représentant (Repräsantanz), sauf refoulement si ce représentant s’avère trop proche de l’objet d’un désir coupable. En effet, je cite Freud dans Gradiva :« … la condition individuelle du trouble psychique est la répression d’une partie de la vie pulsionnelle et le refoulement des représentations (Vorstellungen) par lesquelles la pulsion réprimée est représentée. (vertreten). » (Freud, 1907, p. 197)
Entre le ciel et la terre
Or, ces représentations, comme il apparait dans les premières œuvres de Freud : L’interprétation des rêves, la Psychopathologie de la vie quotidienne, et Le Mot d’esprit dans ses rapports avec l’inconscient, sont clairement liées à des effets de langage. D’où la formulation de Lacan : « L’inconscient est structuré comme un langage » (Bon, 2018) et l’introduction dans le corpus analytique de notions issues de la linguistique saussurienne : signifiant/signifié, phonème et traits distinctifs, métaphore et métonymie et qui vont permettre de formaliser des mécanismes déjà repérés par Freud dans les œuvres citées ci-dessus. Et, cet univers de la langue et du langage, Lacan va le qualifier de « Trésor des signifiants » et l’inconscient de « Discours de l’Autre », L’Autre, lieu commun, où chacun, selon ce qu’il en reçoit à s’y introduire, trouvera où tentera de trouver, une place singulière.
De ce fait, ce lieu est moins à situer dans les profondeurs qu’au-dessus et autour de nous, c’est le lieu où en tant que parlêtre nous habitons et au sein duquel nous sommes portés à imaginer un sujet, un « Autre de l’Autre » qui y serait aux commandes et dont nous quêterions les bonnes grâces. C’est d’ailleurs la croyance du petit Hans lorsqu’après la prophétie de Freud, il demande à son père : « Le professeur parle-t-il avec le Bon Dieu pour qu’il puisse savoir tout ça d’avance ? » (Freud, 1905, p. 120). C’est aussi pourquoi « … les écrivains sont de précieux alliés et il faut placer bien haut leur témoignage, car ils connaissent d’ordinaire une foule de choses entre le ciel et la terre dont notre sagesse d’école n’a pas encore la moindre idée. » (Freud, 1907, p.141, souligné par moi) C’est que ce savoir des écrivains n’est pas celui de « notre sagesse d’école », le savoir qui se sait, mais celui, refoulé de leur enfance, à quoi ils ont accès par le moyen de ce qui s’en échappe par la sublimation. Ce savoir qui résulte de la prise du corps dans le langage et dénature l’animal humain, selon l’expression de Charles Melman, au sens où ce n’est pas l’instinct qui lui permet de se conduire dans le monde où il arrive, son Umwelt, mais le symbolique qui l’organise avec les effets imaginaires qu’il provoque chez chacun et les symptômes réels qui s’ensuivent. Si bien que, chez beaucoup, cette dénaturation est davantage source d’embarras que de créativité.
En effet, cette dénaturation vient affecter les deux dimensions essentielles à la vie instinctuelle animale : survivre (manger et éviter d’être mangé) et se reproduire. Rien d’étonnant à ce que Freud découvre le sexuel au cœur de toutes les impasses qu’il rencontre chez ses contemporains dans la quête de la jouissance sexuelle, sous « ces différentes formes d’échec que constituent la castration pour la jouissance masculine, la division pour ce qu’il en est de la jouissance féminine… » (Lacan, 1971-72, p. 21) Ce pas-tout-phallique féminin dont Lacan éclairera le continent noir devant lequel Freud jette l’éponge. Discord que Lacan épinglera sous la forme de l’aphorisme : « il n’y a pas de rapport sexuel. » (Bon, 2017) Manque à jouir pour l’homme et pour la femme, mais différents, ce dont il rend compte logiquement par les formules de la sexuation, régies dans les deux sexes par la fonction phallique, mais pas du même côté et pas selon les mêmes modalités.
Une femme, comment ça marche ?
Il n’est donc pas étonnant que Freud ait été, sur les conseils de Jung, intéressé par le roman de Jensen, où l’archéologue Norbert Hanold découvre le bas-relief d’une femme qui marche qui attire son regard, notamment la position presque verticale de son pied gauche qui ne lui parait pas conforme à la réalité. Ce qui l’amène à « l’idée d’éclaircir l’affaire en se lançant lui-même dans des observations d’après nature. », alors que « Le sexe féminin, jusque-là, n’avait été pour lui qu’un concept tiré du marbre ou du bronze, et il n’avait jamais accordé la moindre attention à ses représentantes contemporaines. » (Jensen,1903, p. 39) Et le voici qui, après diverses péripéties, retrouve à Pompéi une jeune fille vivante qui ressemble étrangement à Gradiva et à défaut d’en être la réincarnation, comme il le croit d’abord, s’avèrera être Zoé Bertgang (soit la vie qui va brillante), qui lui revient d’un passé, certes, mais pas si lointain, un amour d’enfance oublié. Il est clair pour Freud que « … le problème de la “ nature corporelle ” de Gradiva [ … ] a indéniablement son origine dans la curiosité érotique du jeune homme pour le corps de la femme… » (Freud, 1907, p., 228) Et Pontalis, dans sa préface relève que : « Girl=phallus, l’équation symbolique posée par Fenichel et reprise par Lacan est incontestablement, dans le cas de la Gradiva, pertinente. » (Pontalis, 1986, p. 20) Et Serge Viderman, dans Le céleste et le sublunaire, soutient en suivant précisément le texte d’Hanold, que Gradiva représente non pas « la femme phallique ou châtrée, mais bien phallique et châtrée) (Viderman, 1977, p. 20). À cet égard, on peut s’étonner que Freud qui voit dans un rêve d’Hanold, une Zoé en quête d’un homme, séduisante et aussi habile à les attraper qu’à attraper les lézards et à s’échapper comme eux dans une fente de rocher (Freud, 1907, p. 223), ne relève pas cette particularité du lézard sur le point de se faire attraper, de pouvoir se défaire de sa queue qui repoussera…
Quoiqu’il en soit, c’est bien la question de l’amour que cerne Freud ici, en attendant qu’il en découvre plus tard la haine à son revers. Tout comme chez cet autre écrivain, Gérard de Nerval, réputé pour avoir plusieurs décennies avant Freud exploré l’inconscient et les rêves et sur qui, entre autres, Gaston Bachelard, Charles Baudoin, Charles Mauron se sont penchés, plutôt dans une perspective jungienne (Richer, 1954). Il n’est donc pas impossible que Freud ait lu son fameux poème « El Desdichado », publié dans un recueil, Les chimères, que Nerval lui-même qualifie de « Descente aux enfers » et qui débute ainsi : « Je suis le ténébreux, le veuf, l’inconsolé,/le prince d’Aquitaine à la tour abolie/Ma seule étoile est morte, et mon luth constellé/Porte le soleil noir de la mélancholie. » Poème où l’on retrouve plus loin les vers suivants : « J’ai rêvé dans la grotte où nage la sirène/Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Acheron. » (Nerval, 1854, p. 35) Chez ce poète, désespéré d’amour, ayant été profondément marqué par la mort précoce de sa mère, c’est là une allusion probable à Orphée qui est autorisé à traverser l’Achéron et à pénétrer dans les enfers pour aller chercher son Eurydice, à la condition qu’il en ressorte sans se retourner vers elle. Hélas, Eurydice n’a pas la patience infinie de l’intraitable Pénélope et restera dans les enfers : illustration antique du non-rapport sexuel.
Que sait le psychanalyste ?
Et c’est aussi l’amour que Freud situera comme cause du transfert, dimension imaginaire du phénomène dont Lacan distinguera la dimension symbolique comme supposition de savoir prêtée au psychanalyste par l’analysant.
Or, sur le point du désir de l’analysant, le psychanalyste est dans une position d’ignorance docte, c’est à dire formante et donc susceptible d’être formatrice. Et, il s’appuie bien pour cela sur un savoir, à plusieurs étages. Et, je vais m’appuyer ici, sur ce que j’ai dit, il y a 15 ans, dans une journée d’études sur « Le savoir y faire du psychanalyste » (Bon, 2016).
— Il y a un savoir de l’ordre de la connaissance, celui que Freud va constituer sous le terme de métapsychologie, rassemblant les notions, les concepts, les catégories qui ont été produites dans l’élaboration progressive de l’expérience analytique (inconscient, refoulement, résistance, répétition…) À cela, Lacan ajoutera la linguistique, dès lors qu’il ressort clairement de l’œuvre de Freud que l’inconscient est structuré comme un langage et que l’analyse est une pratique de parole. Et puis la topologie puisque cet inconscient ne se laisse pas réduire aux coordonnées euclidiennes dans lesquelles se déplace la pensée consciente. Il s’agit donc de savoir s’orienter dans la structure.
— Il y a ensuite un savoir-faire qui porte essentiellement sur la règle fondamentale, susceptible de permettre les manifestations de l’inconscient dans la cure, un savoir procéder pour que la parole continue malgré les obstacles, les résistances, qui ne manqueront pas de se présenter et un savoir mettre ces manifestations dans l’ordre dont elles relèvent. Ce savoir-faire s’apparente à celui de l’artisan, un tour de main que le potier, par exemple, met en œuvre avec tous les pots qu’il façonne. Lacan, dès Les écrits techniques de Freud, évoque celui du cuisinier : « Il en va [ de l’analyste ] comme du bon cuisinier qui sait bien découper l’animal, détacher l’articulation avec la moindre résistance [ … ]. Néanmoins, il faut bien s’apercevoir que ce n’est pas avec le couteau que nous disséquons, mais avec des concepts. » (Lacan, 1953-54, p. 10).
— Il y a enfin un « savoir-y-faire » qui tient au fait que l’analyse porte sur un savoir qui ne se sait pas et dont on ne peut savoir a priori comment dans chaque cas singulier, il va se présenter, sinon qu’il va se présenter sur le mode de l’erreur, du raté, de la bévue, de la dissonance, d’où la translittération par Lacan de Unbewusst par « une bévue ». Ainsi, dans le rêve, il n’y a pas d’interprétation préconçue qui vaille et il s’agit de trouver dans le texte même de chaque rêve les clés de son interprétation, en étant à l’écoute de ce qui « trahit », pour reprendre un terme de Freud, le désir inconscient : là où ça doute, là où ça cloche. De même dans la cure. Une bécasse, le chasseur sait comment elle va s’envoler et il peut anticiper l’angle sous lequel il va ajuster son coup. Je vous renvoie là-dessus à Maupassant. Dans l’analyse, l’expérience de Freud avec Dora nous montre que la bécasse, elle ne s’envole pas forcément au point où l’application automatique du savoir œdipien permettrait de l’atteindre à coup sûr. Et c’est lui qui se retrouve le bec dans l’eau ! « Savoir y faire, note Lacan, c’est autre chose que de savoir-faire. Ça veut dire se débrouiller. Mais cet “ y faire ” indique qu’on ne prend pas vraiment la chose, en somme, en concept. » (Lacan, 1977, p. 48-49) Savoir se débrouiller donc avec les effets de signifiants qui constituent ce savoir inconscient et non pas in abstracto, mais tels qu’ils s’actualisent dans le transfert.
Autrement dit, le savoir-y-faire engage le style de l’analyste, c’est-à-dire son symptôme.
Une nouvelle clinique
Reste que ces élaborations reposent essentiellement sur une clinique du siècle dernier, comme d’ailleurs la formation de la plupart des analystes actuels. Or, les profondes modifications sociétales et conséquemment éducatives survenues en Occident dans les dernières décennies sous l’effet de la dérégulation généralisée liée au néolibéralisme et de la transformation des citoyens en consommateurs entrainent des modifications psychiques touchant précisément les deux fonctions dé-naturées de notre état de parlêtre : vivre pour manger au lieu de manger pour vivre et pratiquer un sexuel disjoint de la reproduction. Modifications analysées par Charles Melman sous le chef d’une « nouvelle économie psychique » (Melman, 2002) qui fait prévaloir la jouissance à tout prix sur le désir conditionnel et, comme ont pu l’analyser des philosophes comme Marcel Gauchet (Gauchet, 2002) ou Bernard Stiegler (Stiegler, 2012), la réalisation individuelle sur l’intérêt collectif, le narcissisme sur l’altérité.
D’où l’arrivée dans nos consultations d’enfants présentant des « troubles des conduites », socialement problématiques : agir, agitation, agressivité ou, au contraire, passivité, absence de désirs… ou d’adolescents en perte de perspectives : anorexie, boulimie, scarifications, échappement scolaire… ou égarés dans le spectre de l’identité sexuelle (S.I.S. ?), d’adultes enfin, machinisés tant dans leur travail que dans leurs loisirs : « fatigués chroniques », médicamentés, shootés, « beurnaoutés »… Troubles dont les déterminants et l’organisation, entre Imaginaire et Réel, ne sont pas ceux du « symptôme freudien » relevant des avatars du conflit œdipien et dénouables par l’interprétation portée au joint du Symbolique et de l’Imaginaire. Il nous reste donc là beaucoup à apprendre pour savoir y faire avec cette nouvelle clinique.
Références
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Bon N., 2017, « Il n’y a pas de rapport sexuel. Exégèse d’un aphorisme », https://www.freud-lacan.com/documents-ged/il-ny-a-pas-de-rapport-sexuel-exegese-dun-aphorisme/
Bon N., 2018, « L’inconscient est structuré comme un langage. Linguistique, linguisterie, lalangologie », https://www.freud-lacan.com/documents-ged/linconscient-est-structure-comme-un-langage-linguistique-linguisterie-lalangologie/
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