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Jean-Jacques Tyszler / HARO SUR LA JEUNESSE

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Texte publié avec l’autorisation de l’auteur et à retrouver dans La revue lacanienne 2017/1 N° 18, Le mal de la jeunesse ? pages 46 à 50 Éditions érès. Voir la présentation d’ensemble dans la revue CAIRN . Illustration Regards.fr.

Le propos de certains livres ou articles de psychanalystes à l’endroit des adolescents ou des jeunes peut étonner. « Ils » ne connaîtraient plus l’autorité ni la différence des sexes, ne manieraient la langue qu’avec difficulté, iraient d’ivresses en addictions… Nous forçons un peu le trait pour interroger ce diagnostic tout en noirceur sur une classe d’âge dans sa totalité.

En plus de trente ans d’exercice, nous n’avions jamais rencontré une clinique à l’emporte-pièce comme aujourd’hui ! Dédouanant curieusement les aînés d’avoir fabriqué une jeunesse en perdition, ou alors c’est le serpent de mer de 1968 qui réapparaît comme la cause du Mal…

L’idéologie remplace régulièrement le dialogue raisonné entre praticiens.

Nous avons souvenir d’une époque dans laquelle les responsables d’unité se félicitaient de ne jamais garder les toxicomanes sous prétexte de leur position foncièrement « perverse » ; l’explosion du sida obligea le ministère de la Santé à rappeler aux médecins leurs missions, quelle que soit leur interprétation du déni freudien…

Nous avons rapporté lors de récentes journées à Sainte-Anne comment la fascination univoque pour la clinique du passage à l’acte ne donnait aucune chance à une lecture par le symptôme ou l’inhibition.

Nous partageons le souci de nos collègues des sciences de l’éducation de l’université de Saint-Denis quand ils essaient de garder une polysémie au terme de « décrochage scolaire ».

Nous devons rester dans une clinique du transfert et non dans une position de surplomb.

Un brin de sociologie

Ce qui peut être souligné et partagé, c’est l’écartèlement des jeunes entre pessimisme dépressif et révolte sans relais identifié dans la vie politique.

Nous avions, dans le précédent numéro de notre revue, demandé à Alain Caillé de décliner les motifs de la crise de confiance à l’œuvre[1] : le réchauffement climatique que bien des décideurs récusent, le risque du nucléaire que Fukushima n’a pas freiné, les écarts de richesse démesurés annonciateurs des déchirures mécaniques que le Marx économiste prévoyait, la dérégulation sans foi ni loi du monde de la finance, le développement de l’exclusion et de la ségrégation, la crise migratoire et le populisme raciste en retour…

La dernière enquête documentée du Centre de recherches politiques de Sciences Po, qui a interrogé plus de 20 000 jeunes, décrit une génération se déclarant « sacrifiée » ou « perdue ». Les presque deux tiers disent se préparer à participer à un grand mouvement de révolte !

Nous ne prenons pas bien la mesure de l’abcès de Notre-Dame-des-Landes ou du moment de « Nuit debout ». La colère prend le pas sur la dépressivité avec des thèmes récurrents bien connus : la corruption des élites, la faillite du système éducatif, le rejet des partis traditionnels.

Le problème est, comme l’indiquait notre ami Pierre-Christophe Cathelineau dans la dernière livraison de La Revue Lacanienne, que tout cela peut alimenter aisément, faute d’un discours structuré, l’extrémisme de droite le plus fascisant[2].

Les intellectuels regroupés autour du « Manifeste convivialiste » essaient, comme d’autres bien entendu, de promouvoir un tel discours, ne se satisfaisant pas de l’échec annoncé de la social-démocratie à la française. Ce n’est pas que lubie ou rêverie de vieux penseurs en mal de leur jeunesse !

Cette inspiration s’appuie sur l’incroyable réseau associatif que notre pays recèle, dans lequel les jeunes sont comme toujours en première ligne. Nous ne pouvons citer la palette des associations tant la richesse est grande, depuis l’humanitaire jusqu’à la création artistique.

Non, les jeunes ne renoncent pas à leur devoir d’humanité, ils ont simplement besoin de rencontrer une forme de discours au sens plein du terme, au sens même que Lacan lui donnait, faisant rupture dans la ronde habituelle des alibis et des lâchetés.

Lors de la création de l’École pratique des hautes études en psychopathologie, Jorge Semprun avait donné une conférence sur l’histoire de la social-démocratie allemande. Cette mémoire nous fait cruellement défaut, sans parler du modèle d’engagement de ce « grand » d’Espagne.

Comme le disait Freud, les traces mnésiques se réécrivent en fonction de rapports nouveaux, encore faut-il différencier mémoire humaine et mémoire numérique.

Certains commentateurs disent que l’élection américaine s’est jouée sur Internet. L’ancienne vedette de télé-réalité est le champion des fausses news qui montent son image au pinacle ; dans un ouvrage de 2015 Dans la nuée. Réflexions sur le numérique, le philosophe allemand d’origine coréenne Byung-Chul Han avait anticipé le drame : « Nous sommes dépassés par le numérique qui, en deçà de toute décision consciente, modifie de façon déterminante notre comportement, notre perception, notre sensation, notre pensée et notre vie sociale. Nous nous grisons du numérique sans pouvoir évaluer toutes les conséquences d’une telle ivresse. Cette cécité ainsi que la torpeur qui l’accompagne sont les symptômes fondamentaux de la crise actuelle[3]. »

L’idée qui nous paraît féconde est que c’est l’imaginaire comme catégorie princeps qui est touché ; la virtualisation de l’imaginaire est une nouvelle donne qui n’est pas l’imaginaire narratif que nous élaborions dans la psychiatrie d’inspiration psychanalytique, depuis les thérapies par le jeu jusqu’aux ateliers de théâtre.

L’imaginaire qui colle à l’actualité n’est pas un imaginaire qui noue les deux autres consistances du Réel et du Symbolique.

S’exfolier, se détacher feuille par feuille

Dans un séminaire tardif, Lacan avait souligné cette possibilité topologique : le détachement de l’imaginaire par feuillets successifs. Le recours à la topologie lacanienne, celle des surfaces ou celle des nœuds, est un formidable outil de recherche à condition de ne pas faire table rase de la psychopathologie classique. Là encore, l’histoire des idées doit rester le fil rouge.

Comment éclairer l’intuition d’une profonde modification de notre rapport à l’imaginaire ? L’article de Corinne Tyszler en donne une bonne illustration dans ce numéro.

Les écrans nous écartent de plus en plus de la confrontation réelle, les noms n’ont plus de visage. L’imaginaire du stade du miroir est réactivé sans cesse, mais sans la présence cruciale de l’Autre vers lequel l’enfant se retourne dans l’expérience princeps.

Un autre versant de l’imaginaire, celui qui relie la question de l’origine et l’horizon temporel, est supplanté par la vision à court terme, le culte de l’immédiat et de la performance. Le temps long et lent de la pensée dialectique s’étiole.

Il n’est pas étonnant que nos unités d’enfants proposent les ateliers contes, mythes et autres fables… Mais l’imaginaire narratif délogé ne se convoque pas toujours aisément et il nous faut trouver avec nos petits patients d’autres pistes sacrifiant parfois à des rituels insolites.

Reste, dira-t-on, l’imaginaire du fantasme, le seul qui fasse boussole pour Freud. Mais c’est justement ce dont Lacan prévient dans la leçon de son séminaire du 6 décembre 1977 : « Pour que l’imaginaire s’exfolie, il n’y a qu’à le réduire au fantasme… »

L’imaginaire réduit au fantasme n’a plus la force de retrouver en lui la triade lacanienne, RSI, alors même qu’il paraît paradoxalement triompher de tout dans une modalité narcissique décomplexée.

Nous avons récemment dû interdire à un patient de « se remettre sur l’application », selon son mot, après une rupture sentimentale. Il se préparait, comme beaucoup de jeunes et moins jeunes, me disait-il, à géolocaliser sa prochaine rencontre.

Clinique impérative du fantasme ou plutôt de sa défection ?

Dans le séminaire Encore, Jacques Lacan se fait l’écho à propos du « nœud dit du fantasme » de la démonstration trouvée par Jean-François Chabaud de l’interchangeabilité possible des deux éléments du sujet et de l’objet.

Cette opération déduite de la chaîne de Whitehead est une « torsion visuelle de l’espace », un déplacement de l’imaginaire qui inscrit l’image dans une nouvelle valence dimensionnelle.

Nous appelons défection fantasmatique cet affranchissement du poinçon.

La langue accompagne cette transformation : vous nommerez « algomatching » la recherche de l’âme sœur par un algorithme, « pornoxité » l’accès facilité aux fantasmes à ciel ouvert, « rupteur » l’aide Internet qui mettra fin à une relation à votre place…

L’espace connecté n’est pas l’espace connectif dont parlait Lacan.

S’exfolier n’est pas relier le sexe et une certaine folie.

Il n’est pas surprenant qu’un bon nombre de nos patients, filles et garçons, s’arrêtent sur le chemin de la sexualité. L’inhibition est très présente dans la clinique et est le pendant du pousse à l’agir que nous décrivons souvent, car il nous angoisse davantage socialement.

D’un discours qui ne serait pas celui du capitalisme

Au moment où nous écrivons cet article pour attirer l’attention sur la nécessité de faire à nouveau récit, d’ouvrir sa petite fenêtre sur un idéal et pas seulement sur des suites chiffrées, le nouveau président du pays à « la bannière étoilée » s’entoure de milliardaires comme lui.

Il va devenir urgent de proposer à notre jeunesse autre chose que dépression ou révolte autodestructrice.

L’imaginaire qui noue, c’est aussi la mémoire des grands signifiants, ceux dont nous ne pouvons impunément faire le deuil.

Ainsi peu après-guerre, les 14 et 19 octobre 1945 sont prises les ordonnances définissant la « Sécurité sociale ». L’ancien directeur général des assurances sociales nommé en octobre de l’année précédente, Pierre Laroque, soulignait dans ses mémoires : « La Sécurité sociale apparaît comme un élément dans une politique d’ensemble beaucoup plus vaste englobant : la garantie à tous de trouver un emploi rémunérateur, donc le plein emploi et l’élimination du chômage ; une rémunération assurant à chacun les moyens de vivre et de faire vivre sa famille dans des conditions décentes [ … ] Des garanties contre l’arbitraire patronal dans les embauches et les licenciements ; une organisation médicale…[4] »

On mesure le spectaculaire renoncement auquel nous nous sommes habitués !

L’Utopie au sens noble du terme fait partie de l’imaginaire collectif, garant de la cohésion d’un peuple. Certains cherchent à annuler la mémoire de la Résistance et des conquêtes sociales.

Il n’y a ici nulle démagogie, seule l’attente d’un discours qui ne serait pas celui du pire. Sinon c’est la jeunesse qui, dans le noir et à tâtons, retrouvera le Nord.

Dans son dernier livre Psychopolitique. Le néolibéralisme et les nouvelles techniques de pouvoir[5], notre philosophe berlinois, prenant appui sur Nietzsche, énonce : « L’événement qui contrarie l’ordre existant jusque-là en vigueur est tout aussi imprévisible et soudain qu’un événement naturel. Il échappe à tout calcul et à toute prédiction. Il inaugure un état de choses entièrement nouveau. L’événement fait jouer un dehors qui fracture le sujet et l’arrache à sa soumission… »

À bon entendeur.

[1] « Entretien avec Alain Caillé », La Revue Lacanienne, n° 17, juin 2016.

[2] P.-C. Cathelineau « L’hypothèque fasciste ou Autre Chose », La Revue Lacanienne, op. cit.

[3] Byung-Chul Han, Dans la nuée. Réflexions sur le numérique, Arles, Actes Sud, 2015.

[4] P. Laroque, Au service de l’Homme et du Droit. Souvenirs et réflexions, Paris, Comité d’histoire de la Sécurité sociale, 1993.

[5] Buyng-Chul Han, Psychopolitique. Le néolibéralisme et les nouvelles techniques de pouvoir, Belval, Circé, 2016.