Elisabeth Roudinesco – Cécile Daumas / Les premières femmes psychanalystes souffraient souvent de troubles psychiques

Ce texte est issu de L, la newsletter féminisme et genre de Libération publiée le samedi. Elisabeth Roudinesco s’entretient avec Cécile Daumas. On peut le retrouver également dans le journal Libération le 16/03/2026 titré « Les premières femmes psychanalystes souffraient souvent de troubles psychiques, comme les premiers analystes hommes ». Illustration de la rédaction : portrait de Emma Eckstein.
Anna Freud, Sabina Spielrein, Melanie Klein : à une époque où la féminité était pathologisée, elles se sont imposées comme analystes. En se spécialisant souvent dans la prise en charge des enfants, explique l’historienne de la psychanalyse qui publie un nouvel essai, « le Divan des femmes ».
Ces premières femmes psychanalystes n’ont pas de diplômes : généralement cultivées et issues de la grande bourgeoisie, elles sont d’anciennes patientes ou épouses de psychanalystes.
Aux débuts balbutiants de la psychanalyse à la fin du XIXe siècle, le mal de l’époque s’appelle « l’hystérie », cataloguée forcément féminine par une palanquée d’hommes savants. C’est dans ce contexte empli de discours misogynes et d’a priori violents sur la sexualité féminine que des femmes se tournent vers Freud. Ces premières patientes vont jouer un rôle majeur dans l’élaboration de la théorie analytique et nombre d’entre elles vont devenir analystes.
Dans le Divan des femmes (Seuil), l’historienne de la psychanalyse Elisabeth Roudinesco retrace le parcours atypique − professionnel comme privé − de ces pionnières, souvent issues de la riche société viennoise. Certaines vont devenir célèbres (Anna Freud, Lou-Andreas Salomé, Marie Bonaparte), d’autres vont marquer la discipline par leurs théories et leurs cliniques (Melanie Klein, Françoise Dolto). D’autres encore sombreront dans l’oubli ou la mort violente.
Singulières, elles eurent des vies marquées par les souffrances psychiques, la terreur politique (nazisme), la répression des corps : les connaissances sur la sexualité étaient confuses, voire délirantes et se retournaient contre les femmes – elles-mêmes véhiculaient des idées conservatrices.
Il faudra attendre la philosophe Simone de Beauvoir, grande lectrice de psychanalyse, pour que l’émancipation des femmes prenne un tournant décisif.
Les premiers patients de Freud sont des patientes. Pourquoi ces femmes, issues de la bourgeoisie viennoise juive, viennent-elles le consulter ?
La psychanalyse naît au moment du déclin de la puissance patriarcale à la fin du XIXe. Les problèmes familiaux et sexuels se posent à l’intérieur d’une société où la féminité est assimilée à un danger menaçant l’ordre social. Il y a une forte répression sexuelle. À cette époque, on est terrifié par la masturbation infantile, par la libération des mœurs des femmes. Pour empêcher la masturbation, dont on pense qu’elle favorise l’hystérie, on pratique des excisions sur les filles et des circoncisions sur les garçons.
Freud s’insurge contre ces pratiques violentes. Et il voit arriver des jeunes femmes qui vont très mal dans leur famille. Elles ont des « maladies des nerfs » – Freud est neurologue –, des attaques d’hystérie[1], avec des paralysies.
Les premières femmes psychanalystes furent souvent frappées de troubles psychiques. Comme les premiers analystes hommes.
On dit que la première femme psychanalyste est Emma Eckstein (1865-1924), patiente de Freud (1856-1939) qui subit un traitement assez étonnant…
Emma Eckstein est typiquement viennoise, issue d’une famille bourgeoise. Elle souffre de troubles graves : phobies et convulsions. On est avant 1895, et Freud ne comprend pas encore l’origine de ces troubles qui affectent les femmes. Il se tourne vers Wilhelm Fliess (1858-1928), oto-rhino-laryngologiste berlinois qui pense que l’origine des névroses vient des muqueuses nasales. Emma Eckstein est opérée du nez, mais l’opération tourne au drame − un pansement est oublié à l’intérieur de sa cloison nasale.
Elle a aussi été agressée sexuellement enfant. Son récit contribue à l’élaboration de la « théorie de la séduction » que Freud met au point vers 1895 avant de l’abandonner deux ans plus tard…
Dans les études sur l’hystérie que mènent Freud et Josef Breuer (1842-1925), la quasi-totalité des patientes a subi des abus sexuels. Il invente une première théorie dite de la séduction qui lie abus sexuel et névrose. Mais s’il constate que beaucoup de femmes ont été sexuellement abusées, d’autres ne l’ont pas été et développent les mêmes névroses. Freud émet donc une deuxième théorie, celle « du fantasme » : ces femmes croient qu’elles ont été abusées, ce n’est pas un mensonge, car elles ne simulent pas, elles le croient, elles en sont convaincues.
Freud va aller plus loin, en disant qu’un trauma psychique est presque encore plus grave qu’un trauma physique. L’abandon de la théorie de la séduction crée une polémique, certains accusant Freud de renoncer par lâcheté : il n’aurait pas osé révéler l’immensité des abus sexuels commis par les adultes sur les enfants.
C’est ainsi qu’Emma Eckstein devint l’héroïne d’une autre histoire de la psychanalyse.
Ces premières femmes analystes prennent en charge les enfants, comme Emma Eckstein, ouvrant une lignée importante d’analystes infantiles…
Ces premières femmes n’ont pas de diplômes : généralement cultivées et issues de la grande bourgeoisie, elles sont d’anciennes patientes ou épouses de psychanalystes, comme Emma Jung (1882-1955) la femme de Carl Gustav Jung (1875-1961), ou bien des « marginales », c’est-à-dire des femmes qui vivent en dehors des conventions sociales, par elles-mêmes. C’est le cas de Tatiana Rosenthal (1885-1921) qui s’engage dans le freudisme, le féminisme et le marxisme après avoir participé en 1905 à la première révolution russe.
Très vite, les premiers freudiens décrètent que les femmes sont bien meilleures qu’eux-mêmes pour prendre en charge les enfants. Tatiana Rosenthal commence à implanter la psychanalyse en Russie. Emma Eckstein publie un petit livre sur la nécessité de dispenser une éducation sexuelle aux enfants. Elle pensait que la masturbation était dangereuse pour eux, car elle exposait leur corps à une sexualisation précoce. Nombre de ces femmes connaîtront un destin tragique. Tatiana Rosenthal se suicide, Sabina Spielrein (1882-1942) est exterminée par les nazis.
Sabina Spielrein est un cas princeps de cette première génération de femmes psychanalystes…
Issue de la bourgeoisie juive aisée, Sabina Spielrein souffre d’épisodes psychotiques sévères. Elle est soignée par Jung à Zurich, avec lequel elle vit une histoire d’amour. Elle vient de Russie et s’intéresse aux enfants et elle poursuivra des études de psychiatrie. Elle écrit, en 1912, le premier article sur le désir de destruction sur lequel va s’appuyer Freud quelques années plus tard pour développer la « théorie de la pulsion de mort ». Ces femmes contribuent à l’élaboration de théories initiées par les hommes qui alors dominent le mouvement.
Ce qui caractérise aussi ce début de la psychanalyse est la confusion des genres : patientes et analystes ont des liaisons, les psychanalystes analysent leurs propres enfants, comme le fait Freud dans les années 1920…
Sa décision d’analyser sa fille Anna est vécue comme un acte transgressif. Lors de cette analyse, elle prend conscience de son homosexualité, mais elle souhaite aussi avoir des enfants. Le destin fait qu’elle rencontre une riche Américaine, Dorothy Tiffany-Burlingham (1891-1979).
Dorothy était la petite-fille du fondateur des magasins Tiffany & Co, elle était mariée à un chirurgien maniacodépressif. Pour lui échapper, elle se rend à Vienne et confie à la famille Freud le destin de ses quatre enfants. Anna prendra en cure les deux premiers, Freud se chargera de Dorothy qui deviendra analyste.
Les deux femmes vécurent ensemble toute leur vie, avec l’assentiment de Freud. C’est dans les années 1920, quand le mouvement psychanalytique devient international, que des règles éthiques sont adoptées, comme l’impossibilité d’analyser un membre de sa famille.
À la même époque, la première grande théoricienne à part entière est Melanie Klein (1882-1960), elle aussi spécialisée dans les enfants comme Anna Freud (1895-1982)…
Si Anna Freud reste fidèle aux théories de son père, Melanie Klein bouleverse la théorie freudienne, en proposant la première approche psychanalytique des enfants en bas âge via le dessin, les jouets, la pâte à modeler. Freud pensait qu’il n’était pas possible de les prendre en cure. Née à Vienne en 1882 et installée au Royaume-Uni à partir de 1926, elle construit une doctrine de l’infans (enfant de 2 à 3 ans), celui qui ne parle pas, mais n’est plus un bébé.
Alors que Freud avait théorisé la révolte des fils contre les pères sur fond de déclin du patriarcat, Melanie Klein fait basculer le mouvement psychanalytique dans la relation à la mère, mettant l’accent sur des émotions ou des traumatismes archaïques. Elle avance l’idée d’un clivage inconscient et précoce entre la « bonne mère » et la « mauvaise mère », repris plus tard par Donald Woods Winnicott (1896-1971).
Melanie Klein a eu une mère épouvantable, une enfance très difficile. Elle a connu un grand amour dans sa vie, un journaliste avec lequel elle est obligée de rompre. Après un mariage arrangé, elle a des enfants sans les avoir vraiment désirés. Elle analyse ses propres enfants en bas âge, elle est haïe par sa propre fille qui deviendra psychanalyste.
À partir des années 1950, la psychanalyse des enfants cessera progressivement d’être le domaine réservé des femmes. Génie clinique et théorique, Melanie Klein est aussi critiquée pour la part excessive qu’elle donne à l’inconscient et à la « reconstruction » d’un passé sans doute inaccessible.
En France, c’est un personnage assez baroque, la princesse Marie Bonaparte (1882-1962), qui se met au service de la psychanalyse…
Marie Bonaparte, arrière-petite-nièce de l’empereur, est princesse, et le restera toute sa vie, avec sa fortune et sa manière de vivre. Elle fut d’abord analysée par Freud qui la sauve du suicide. Elle a épousé le prince Georges de Grèce, homosexuel, puis se lie à la famille royale d’Angleterre. Elle a un rôle capital pour la France, puisque c’est grâce à elle qu’on fonde, en 1926, la Société psychanalytique de Paris (SPP).
Elle met sa fortune au service de la discipline, sa famille le lui reproche. Son mari vit officiellement avec un homme. Elle développe des théories étonnantes sur le plaisir féminin. Obsédée par la causalité biologique, elle veut soigner la frigidité en faisant exciser les femmes. Opération qu’elle expérimentera elle-même. Pour elle, la jouissance était forcément vaginale.
Ces femmes psychanalystes ne sont pas très féministes en général. Freud comprenait mal la sexualité féminine, il parlait de « continent noir »…
Freud acceptait la critique et disait qu’il fallait attendre que les femmes psychanalystes parlent elles-mêmes de la sexualité féminine. Il pensait que la sexualité, pour un homme comme pour une femme, était d’essence phallique : une libido unique. Pour lui, le clitoris était un petit pénis. Cette théorie a l’avantage d’être universaliste. Il y a une égalité des hommes et des femmes dans la sexualité.
Cette position est contestée ensuite, d’un point de vue culturaliste et différentialiste, par Melanie Klein qui estime que la sexualité féminine a une autonomie, elle ne ressemble pas à celle des hommes, il n’y a pas d’envie du pénis, il n’y a pas de libido unique, mais deux libidos différenciées.
Le danger évidemment des positions de Melanie Klein est l’idée qu’une différence finisse par devenir une inégalité, le danger de la position de Freud, c’est l’universalisation. Donc les deux théories ont leurs défauts et leurs avantages.
Il faudra attendre Simone de Beauvoir (1908-1986) pour avoir une vision plus documentée de l’expérience et de la sexualité des femmes. Bien qu’elle soit critiquée par le milieu analytique, elle a lu la psychanalyse et s’y intéresse…
Simone de Beauvoir est une intellectuelle, une philosophe, elle passe par les États-Unis et elle s’intéresse à la psychanalyse et aux théories sur la sexualité féminine. C’est elle qui lance, en 1949, le débat sur les théories de Freud et de ses disciples concernant les femmes. Elle fait connaître les psychanalystes américaines, notamment Helene Deutsch (1884-1982) et Karen Horney (1885-1952).
Avec le Deuxième Sexe, qui fait scandale lors de sa publication en 1949, non seulement elle prend en compte la réalité biologique, sociale et psychique de la sexualité féminine, mais elle analyse les mythes fondateurs de la différence des sexes pensés par les hommes et par les femmes.
Grâce à ce livre, une sorte de « psychanalyse faite femme » émerge du continent noir où on l’avait reléguée. Jacques Lacan (1901-1981) s’inspira sans le dire de cet ouvrage pour en contredire les termes. Il développe l’idée en 1975 que « la femme n’existe pas », entendue comme aucune naturalisation d’une quelconque essence féminine n’est recevable. Il s’agissait bien d’une réponse différée à Beauvoir.
L’autre femme très célèbre en France est la psychanalyste Françoise Dolto (1908-1988)…
Elle devient médecin en 1939, elle-même a connu d’intenses souffrances psychiques. Elle vient d’un milieu traditionaliste marqué par l’Action française. Elle est à la fois conservatrice et révolutionnaire : elle donne la parole aux enfants, et fait preuve d’une écoute exceptionnelle à leur égard.
C’est avec les mots de l’enfant lui-même, loin de toute infantilisation, qu’elle invente une modalité nouvelle de transmission de la langue de l’enfance, raison pour laquelle elle sera moquée par ses confrères psychanalystes et célébrée par l’opinion publique et ses nombreux élèves.
À la naissance de la psychanalyse, seule une quarantaine de femmes exerçaient la discipline. Aujourd’hui, 80 % des psychanalystes à travers le monde sont des femmes.
[1] On appelle « hystérie » une manifestation de troubles psychiques par le corps. À la fin du XIXe siècle, médecins et psychanalystes en font une maladie de femmes. Depuis, elle n’est plus considérée comme une maladie mentale, mais comme une névrose concernant aussi bien les hommes que les femmes.