Contributions

Jean-Louis Rinaldini / L’Intelligence ARTIFICIELLE À L’ÉPREUVE DE LA PAROLE

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Illustration Ale+Ale, nom du duo que forment Alessandro Lecis et Alessandra Panzeri. A retrouver ici.

Qu’un ordinateur pense, moi je le veux bien. Mais qu’il sache, qui est-ce qui va le dire ? Car la fondation d’un savoir est que la jouissance de son exercice est la même que celle de son acquisition. »

 Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Leçon du 20 mars 1973

Ce que nous fait dire LIA de ce qu’elle ne dira jamais

À l’heure où l’intelligence artificielle envahit notre quotidien (Convenons de la nommer LIA  puisque désormais son anthropomorphisation et sa féminisation semblent courantes !) et où les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, et Microsoft) conquièrent le marché y compris de la santé mentale[1] en promettant des psybots toujours plus personnalisés aux usagers, il convient de se demander avec Lacan comment s’articulent la parole et le langage dans cette affaire. Les chatbots parlent-ils et comprennent-ils ce que nous disons ? À quelle croyance mystique, au sens de l’expérience d’une relation directe avec une réalité qui nous dépasse, nous invite-t-elle à adhérer ?  

Chose étonnante, Lacan s’intéressa aux travaux de la cybernétique dès les années cinquante, en soulignant que parler n’est pas simplement transmettre un message et que le discours du sujet est toujours « impur[2] », imprégné d’un élément hétérogène qu’il nommera plus tard jouissance. À cette part incalculable qui échappe à l’algorithme s’ajoute une forclusion de l’impossible. LIA répond toujours, et toujours là où on l’attend.

ELIZA, premier chatbot à visée thérapeutique, dont Lacan parla à son séminaire[3], était ainsi programmée pour répondre « Je comprends » lorsque les dits d’un « sujet » ne lui permettaient pas de répondre. Parions sur le fait que ce soutien virtuel aujourd’hui à portée de main produira à l’avenir suffisamment d’insatisfaction pour que soit retrouvé le goût de la surprise d’une parole qui elle serait incarnée.

C’est une souffrance pour l’homme de ne pas être maître en sa demeure la plus intime : son propre corps. Globalement, les idées qui dominent aujourd’hui dans l’idéologie des neurosciences ce sont celles qui s’appliquent à débarrasser le corps des inconvénients du désir. Débarrasser le corps des inconvénients du désir, vient en quelque sorte prouver le bien-fondé de la suture de la science, c’est-à-dire qu’aucun sujet ne se définirait autrement que par des déterminismes organiques[4]. Je voudrais donc interroger ici ce que le psychanalyste peut saisir du rapport de LIA à la langue et à la parole.

LIA étrangère au récit et à la narration

LIA répond toujours, est toujours présente. Fidèle au poste. Et c’est ainsi le présent de sa présence qu’elle nous offre. Au présent la plupart du temps.

Or lorsque nous parlons à l’autre, lorsque nous faisons un récit, nous utilisons, surtout à l’écrit, à côté du présent de narration deux temps du passé : le passé simple [ ou son homologue le passé composé à l’oral ] et l’imparfait. Ce qui est identique pour ces deux temps c’est que ce sont deux temps du passé, temporellement ils s’emploient pour la même époque et tous deux sont des formes simples. Là où ils diffèrent, c’est que le passé simple représente l’action, l’acte, globalement, alors que l’imparfait représente l’action dans son cours. Cette opposition on la retrouve dans toutes les langues romanes, mais de nombreuses langues du monde n’en disposent pas, par exemple l’anglais ou l’allemand. D’où les problèmes de traduction quand on passe d’une langue à une autre.

J’emprunte à Jacques Bres[5] les quelques idées qui suivent. Jacque Bres a traqué un véritable mouton noir, mais aussi un drôle de furet avec ce qu’il a appelé l’imparfait dit narratif, et cela dans un corpus de référence d’environ 700 occurrences : textes littéraires, textes journalistiques, copies d’élèves, à l’oral, des radios, des télés, l’oral spontané… Alors que le sens commun ou le bon sens nous ont enseigné que l’imparfait de l’indicatif marque essentiellement la durée, la continuité dans le passé, Jacques Bres introduit une rupture parfois baroque avec cet imparfait narratif. Expliquons de quoi il s’agit.

Si je représente le récit sur une ligne du temps lorsque je dis « il chanta » je vais inscrire le procès « il chanta » à partir d’un point d’incidence c’est le moment où l’acte de chanter commence. Le passé simple représente donc l’action en incidence. Quand je dis « il chantait » je représente l’action de chanter non pas à partir de son point d’incidence, mais au-delà de ce point et en deçà de ce que l’on appelle la borne terminale ou la clôture terminale, c’est-à-dire dans son cours. Donc l’imparfait représente le temps comme sans arrêt, arrivant et glissant vers le passé, vers ce qui est devenu décadent, dit le linguiste Gustave Guillaume. Donc deux représentations du temps différentes. Le passé simple serait une représentation qui va du passé vers le futur alors qu’avec l’imparfait on a une représentation décadente c’est-à-dire du temps qui arrive qui vient et qui sans arrêt glisse vers le passé qui engloutit tout. Ceci peut s’expliquer mieux avec deux courts exemples.

1) Une petite nouvelle de Maupassant : Une passion[6].

Son amant, un officier, voulant mettre fin à leur relation, une femme mariée veut se suicider ce qu’elle va faire par le poison. La sœur de sa jeune maîtresse vient dire à cet officier qu’à l’agonie sur son lit elle désire le voir.

L’absence et le temps avaient apaisé la satiété et la colère du jeune homme; il fut attendri, pleura, et partit pour le Havre.
Elle semblait à l’agonie. On les laissa seuls
; et il eut, sur le lit de cette mourante qu’il avait tuée malgré lui, une crise d’épouvantable chagrin. Il sanglota, l’embrassa avec des lèvres douces et passionnées, comme il n’en avait jamais eu pour elle. Il balbutiait :
— Non, non, tu ne mourras pas, tu guériras, nous nous aimerons… nous nous aimerons… toujours…
Elle murmura :
— Est-ce vrai
? Tu m’aimes?
Et lui, dans sa désolation, jura, promit de l’attendre lorsqu’elle serait guérie, s’apitoya longuement en brisant les mains si maigres de la pauvre femme dont le cœur battait à coups désordonnés.
Le lendemain, il regagnait sa garnison.
Six semaines plus tard, elle le rejoignait, toute vieillie, méconnaissable, et plus énamourée encore.
Éperdu, il la reprit.

Dans le récit les événements s’enchaînent, il jure sur le lit d’hôpital à son aimée qu’il l’aimera toujours et puis on a Le lendemain, il regagnait sa garnison. Le contexte demande un temps incident comme le passé simple. Et ce qui advient face à cette demande du contexte c’est une réponse à côté : l’imparfait. L’imparfait narratif se présente ainsi comme une note bémolisée dans un thème de blues. Avec il regagnait au lieu de regagna on a une petite dissonance qui n’est ni grave ni agrammatique. L’imparfait narratif a un effet de grossissement, d’arrêt sur image, de point d’orgue. Dans le récit, après avoir juré à sa maîtresse, il fait autre chose. Maupassant le met à la ligne.

Six semaines plus tard, elle le rejoignait, toute vieillie, méconnaissable, et plus énamourée encore. C’est-à-dire que contrairement à ce qu’il souhaitait, elle le rejoint alors qu’il ne veut plus d’elle.

La dissonance permet de mettre en avant plan ces deux éléments du récit. Comme avec un effet de loupe.

2) L’écume des jours de Boris Vian, chapitre 14. Le premier rendez-vous de « Colin et de Chloé dans un parc sur un banc.

Colin lui parlait presque à l’oreille.

  • Vous ne vous ennuyez pas? demanda-t-il.
  • Elle fit non de la tête, et Colin put se rapprocher encore à la faveur du mouvement.
  • Je… dit-il, tout contre son oreille, et à ce moment, comme par erreur, elle tourna la tête et Colin lui embrassait les lèvres ».

Ici la discordance est énorme c’est une discordance limite. Ce sont deux actes successifs reliés par le conjoncteur « et » donc on attend le passé simple. Tout se passe comme si avant même qu’elle ait fini de tourner la tête, Colin était en train déjà de l’embrasser. Cela fait penser à certains tableaux cubistes de Picasso où par les déformations que permet le cubisme l’homme peut embrasser l’être aimé tout en étant lui de dos.

Voilà donc deux exemples d’effets de langue, de style, qui témoignent à leur façon même si c’est de façon très particulière, de l’infinie variété des possibilités qui régissent les échanges langagiers entre les êtres parlants.

Ce qui est intéressant dans cette approche de l’imparfait narratif en tant qu’acte de parole c’est d’une part l’effet discordant, décalé, comme dans une interprétation psychanalytique, mais également le fait que nous avons affaire à une représentation décadente c’est-à-dire à un procès où le temps arrive, vient et qui sans arrêt glisse vers le passé qui engloutit tout. Où il n’est pas possible de discerner un point d’origine. Ne peut-on voir ici une homologie avec ce qui se passe dans la cure analytique en tant qu’expérience du discours, dans cette dimension si singulière qui a pour nom le transfert ? Quelle est la nature du transfert avec Chat GPT ? LIA pourrait-elle « embrasser » l’imparfait narratif ?

LIA sait-elle parler à voix basse?

Pascal Quignard[7] nous rappelle que ce que nous appelons chaman, les Inuits le nomment aussi angakoq. Anga veut dire l’Ancien. Très exactement : l’Avant. L’Ancien, l’Avant, parle d’une façon particulière : il parle les yeux fixés sur aucun objet ; le ton qu’il prend est plus grave ; il parle avec hésita­tion ; il donne une sensation de traduction, de vu autrefois, de très ancien, de déjà partagé, de difficile à redire ; le souffle est à demi avalé ; la voix se retire à moitié derrière les lèvres et mâchonne au fond de la gorge ; l’Avant s’adresse à mi-voix. Ce qui s’est passé, disent les chamans de Sibérie, doit être maintenu dans un état de demi-rêve. Si nous désirons saisir l’attention des chasseurs qui écoutent, si nous souhaitons que ce que nous vou­lons dire s’inscrive dans leur mémoire, il faut parler tout bas.

En langue inuit un des nombreux mots qui signi­fient chaman se dit « marmonnement à voix basse ». Ce marmottage est à mi-distance de l’oral et de l’écrit. Il ressemble à une régurgitation de langue parlée qui déjà se détache du dialogue, s’éloigne de l’ordre, amenuise l’appel. Voix semblable à la petite gorgée de lait qui revient comme une minuscule nuée blanche sur les lèvres des bébés après qu’ils ont tété leur mère. Pourquoi le langage humain, lorsqu’il rencontra la narration, s’abaissa-t-il jusqu’à la voix basse ? C’est une chose curieuse que le remarmonnement à voix basse soit pour le volume du corps, plus as­souvissant que l’écrit ne peut l’être. C’est au fond la psychanalyse à Vienne au 19 Berggasse : un lit, pas de visage, la voix basse. L’Avant s’adresse à mi-voix.

La question de l’avant, de l’ancien est omniprésente dans la cure analytique. On rencontre souvent cette illusion selon laquelle, dans une analyse, on aurait affaire à la pelote d’un passé qu’on peut dérouler ; et cette idée tient sans doute à la préférence que le névrosé accorde à la forme historique du savoir qu’il suppose être sa vérité.

Bien sûr, le passé qui n’est pas si simple compte dans une vie pour le sens qu’il donne aux contraintes du présent et, dans une analyse, parce qu’en parler, voire même croire en son effectivité, est l’occasion de nouer le lien du transfert jusqu’à permettre qu’une parole se dise qui modifie les contraintes du présent. Sauf que le gain de savoir de l’analysant dans la cure n’est pas isomorphe à la vérité, mais à un savoir qu’il a imaginé être sa vérité.

Comment se débrouille LIA avec la Langue?

Le sujet dont s’occupe la psychanalyse est essentiellement parlant. Toute la question de la psychanalyse est comment ce sujet vient à se loger dans ce que Lacan va très tôt introduire sous le terme d’Autre, acrophonisé dans la lettre capitale A, qu’il met en place dans le séminaire du 25 mai 1955. Comment vient-il à se loger dans ce lieu de l’Autre qui vient creuser l’écart entre le savoir et la vérité ?

À cette époque cet Autre est encore l’Autre sujet, celui que nous natteignons jamais en raison du « mur du langage » représenté par la relation imaginaire a → a ’ par laquelle le moi s’adresse à ses objets, quels qu’ils soient.

Pourquoi donc ne pas se contenter dans la psychanalyse du modèle de la communica­tion, au demeurant celui de LIA qui veut quun interlocuteur, sappropriant le « je », s’adresse à un semblable mis en position de « tu » pour parler du monde « il, ça » au moyen de la langue ? Pour une seule et unique raison, bien ténue en apparence, mais aussi inéliminable que le célèbre grain de sable : le sujet parlant peut mentir. Ce qui donne à chacun, se prenant pour sujet, lidée quil y a d’« autres » sujets, c’est essentiellement que nous prêtons à ces « autres » la capacité de mentir, soit de ne pas se confondre avec la signification de leurs énoncés. Voici donc l’axe de la parole fondée sur la possibilité du mensonge et du malentendu.

Paradoxalement, pour être compris pour être entendu, il faut donc spéculer sur le malentendu. Il en va toujours ainsi, il y a toujours du malentendu lorsqu’on parle.

Quand on dit qu’on se comprend, c’est justement pour faire taire la rumeur du monde de la langue elle-même, ce que Barthes appelle « le bruissement de la langue ». La psychanalyse c’est un jeu nouveau avec la langue que Freud a appris à l’humanité à jouer et qu’on joue en raison des symptômes qui font souffrir. Il a appris à l’humanité à parler, sans se préoccuper du bon sens. En effet, on constate que dès que l’on prend des distances avec le discours courant, ça a tout de suite des effets thérapeutiques. Il se produit un apaisement. Breton disait que les mots font l’amour. Eh bien en analyse il faut laisser les mots faire l’amour. Laisser l’initiative aux mots, les laisser faire l’amour, laisser les signifiants, la matière du langage, les sons s’associer entre eux pour que se relâchent les liens du son et du sens, les liens des mots et de la signification, les liens du signifiant et du signifié. L’analyste est là pour aider à ce que se relâchent les liens établis, ça veut dire qu’il est là pour faire l’âne, pour ne pas comprendre, pour freiner le passage du signifiant au signifié. Pour mettre dans ce que « JE DIT » des points d’interrogation, des x comme dans les formules mathématiques où la lettre désigne une inconnue.

Le psychanalyste ce qu’il fait ce n’est pas une explication, ce n’est pas un commentaire, ce n’est pas une construction, ce n’est pas un savoir. Il ne s’adresse pas à un profil, mais à un sujet. Quand l’analyste parle en analyse, tout se passe dans l’élément du malentendu de telle sorte que les effets de l’interprétation analytique ne sont pas calculables ni prévisibles. Vous adressez un mot au patient, vous n’avez pas l’idée du sens que ça va accrocher chez lui. Donc c’est un tir au jugé ! Par exemple quelqu’un va mal vous l’encouragez de la façon la plus subtile que vous pouvez à se reprendre en main en lui disant vous en êtes capable, etc., eh bien il viendra peut-être la fois suivante vous dire que vous l’avez injurié, comme s’il n’était pas capable lui-même de se reprendre en main sans vos bons conseils.

Alors que LIA ne peut fonctionner que par le calcul, la probabilité et les algorithmes. Un exemple saisissant, mais exemplaire est celui des sociétés Visa et Mastercard[8]. Ces firmes voulaient montrer leur efficacité dans la capacité prédictive des comportements humains, y compris ceux qui concernent la partie la plus intime de la subjectivité. Elles ont lancé un programme qui, sur la base des profils de dépenses d’un couple pendant un an, vise à établir la probabilité qu’il divorce dans les 6 ou 12 mois qui suivent. Et le cela fonctionne, en tout cas aux États-Unis, avec une fiabilité de 85 %. Dans la majorité des cas, le divorce est un événement de la vie qui surprend même les intéressés. Mais apparemment pas pour Visa ou Mastercard.

[1] L’IA au service de la santé mentale : outils, avantages et défis éthiques. Disponible en ligne.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse 1954-1955, Leçon du 22 juin 1955. À retrouver ici sur le site du GNiPL.

[3] Lacan J., LXIV La logique du fantasme 1966 – 1967, Leçon du 30 novembre 1966. À retrouver ici sur le site du GNiPL.

[4] On peut à ce propos évoquer le cas de la célèbre actrice américaine Angelina Jolie après la mort prématurée de sa mère en 2007 à la suite d’un cancer. L’analyse de son génome lui aurait révélé qu’elle présenterait un risque de 87 % de développer un cancer du sein en raison d’un gène défectueux. Sans aucun symptôme clinique préalable à l’âge de 37 ans, elle a donc décidé de subir une ablation des seins pour l’unique raison que son profil pouvait être touché par un cancer. C’est ignorer le rôle des facteurs épigénétiques et des habitudes de vie d’une personne qui n’est pas réductible à un profil et qui tient à son désir de vivre avec la grande part d’imprévisibilité que cela implique.

[5] Bres Jacques, ancien professeur de sciences du langage à l’université Paul-Valéry Montpellier III, L’Imparfait dit narratif, Cnrs Eds, 2005.

[6] Une passion, Maupassant, contes et nouvelles, texte établi et annoté par Louis Forestier, Bibliothèque de la Pléiade. Éditions Gallimard, 1974.

[7] Quignard Pascal, Dernier royaume III, Abîmes, chapitre XXXI, Grasset, 2002.

[8] Benasayag Miguel, Cerveau augmenté, homme diminué, p.119, éditions La découverte, 2016.