Jean-Louis Rinaldini / Psychanalytic Park

Illustration originale de la rédaction.
On n’a pas attendu Freud pour savoir que se confier à quelqu’un ça soulage, mais ce qu’on observe en analyse c’est qu’après le soulagement initial on se met à aller plus mal. Là on peut dire stop ! Et c’est ce qui fait qu’il y a des petits malins qui proposent des thérapies où il est justement prévu que l’on s’arrête tout près du début au bout de 12 séances ou 20 séances. Ce n’est pas idiot du tout. C’est comme faire un garrot, ça arrête l’épanchement. Et alors vous vous promenez avec votre garrot avec votre bouchon.
On propose des thérapies aujourd’hui dont le but est de vous remettre au travail. Et le plus souvent c’est ce qu’on appelle guérir. Guérir c’est qu’on peut recommencer à travailler. Pourquoi pas ? Si le travail c’est la santé ! C’est-à-dire que c’est la thèse surtout des employeurs. Votre travail c’est leur santé. Ou disons la santé de l’entreprise. Donc on vous propose des assurances qui ont leur volet psy. Tout le monde veut du psy. Le bonheur est désormais une affaire psy. Du psy en veux-tu en voilà du psy pré-payé on sait quand ça commence on sait quand ça s’arrête. Efficacité garantie, on vous retape en moins de deux. C’est de la remise en forme psy.
On commence par vous demander de cocher les cases d’un questionnaire standard pour indiquer ce qui ne va pas. Vous êtes triste le matin ? Un peu beaucoup passionnément à la folie, pas du tout ? On va vous arranger ça : vous vous faites des idées, c’est pas si grave, ce n’est pas si noir, vous avez peur des araignées ? Voilà une araignée elle va pas vous manger elle va pas vous mordre c’est gentil les araignées vous vous habituerez, vous avez peur de descendre dans la rue ? Vous souffrez d’idées fausses ? Faites-vous accompagner, faites des exercices de sortie dans la rue, ça vous passera vous verrez.
Ceux qui ont inventé ça et qui sont devenus les rois du managed (thérapies bon marché remboursées par les mutuelles et les assurances) c’étaient des psychanalystes… au départ. En plus c’est un Français qui a inventé ça. Mais ce sont les Américains qui ont fait passer ça au stade industriel. Le génial français c’était M. Emile Coué, pharmacien, mort en 1926. La méthode Coué consistait à se lever tous les matins en disant quelque chose comme : tous les jours je vais de mieux en mieux. À la fin on finit par y croire et c’est, paraît-il, souverain pour chasser les idées noires. Ça s’appelle de l’autosuggestion. Et bien maintenant il y a des professeurs d’autosuggestion qui enseignent l’autosuggestion en 12 séances, en 3 mois. Les professeurs d’autosuggestion sont très nombreux et très contents d’eux-mêmes. C’est du psy au rabais, du psychanadadry, vu de loin ça y ressemble, mais ça n’en n’est pas. Parce que la suggestion l’autosuggestion ça repose sur l’idée qu’on sait ce qui ne va pas. Et qu’on peut le dire en cochant des cases. Et qu’après on peut définir des objectifs et les atteindre en un temps donné.
Beaucoup de choses fonctionnent comme ça de nos jours. La machine s’arrête, on furète à l’intérieur, on trouve ce qui dysfonctionne on fait le diagnostic, on fait venir la pièce et ça repart. Alors on se dit qu’il n’y a pas de raison que l’intime de quelqu’un ne soit pas de ce modèle-là. Ça suppose évidemment que l’homme soit une sorte de machine et on est porté, il faut bien le reconnaître à se représenter soi-même comme une machine. Donc on s’imagine que le mental comme on dit c’est une pièce de la machine et que le mental est fait pour fonctionner correctement, pour avoir des idées justes adaptées au monde, conformes à l’ordre du monde. Alors si ce n’est pas le cas on suppose qu’il s’est établi des mauvaises connexions qu’il y a des bugs dans le logiciel mental. Mais l’idée que chez l’homme le mental soit par nature adapté, réaliste, rationnel, qu’il fonctionne à la preuve, c’est ce qui n’est pas sûr du tout c’est plutôt le contraire qui est sûr et certain.
Voyez les idées que se fait l’être humain par exemple que Dieu l’a fait à son image, où va-t-il chercher ça ? D’où le sait-il ? Et qu’il y a un Dieu ? Voyez le désir. Il y a toujours un problème avec le désir, ça pose toujours une question, et la jouissance ? Toujours du trop ou du pas assez. Toujours quelque chose qui ne va pas jamais à sa place jamais celle qu’il faudrait. On s’arrange, on s’arrange comme on peut, mais si on veut en savoir un peu plus long si on sent que son malaise, son mal être n’est pas seulement un problème en attente d’une solution, un bobo en attente d’un pansement, mais qu’il y a quelque chose là de l’ordre du mystère alors on ne se contente pas du mieux qu’on obtient au début d’une analyse on va au-delà on affronte la difficulté, on affronte le moins bien.
Évidemment, la question posée par ce qu’on regroupe sous le terme générique de neurosciences à mon avis abusif parce que les neurosciences n’ont jamais eu de programme clinique ou des TCC, est inséparable des questions du savoir et de la vérité, de l’objectivation, de la subjectivation, de la suture du sujet.
Cette idéologie rêve d’un corps autiste sans paroles, d’un temps où « on » ne bavarde plus, mais où « on » mesure.
La plupart des concepts freudiens sont cognitivisés : devenue instinct, la pulsion est modifiable comme un réflexe conditionné ; l’angoisse, ramenée à une hyperventilation, est à réguler ; la « co-pensée » remplace le transfert ; le symptôme freudien à interpréter se métamorphose en phénomène « biopsychosocial » ; les pathologies psys ont des tares héréditaires, dont la cause est génétique ; les phobies résultent de conditionnements défectueux ; la névrose obsessionnelle disparaît au profit des TOC ; les psychoses délirantes à thèmes religieux sont un signe de spiritualité ; etc.
Ce qui autorise en ces temps de caricatures celle-ci choisie parmi d’autres :
« La psychanalyse n’en finit pas de mourir. Les découvertes de la science attaquent son empire comme les vagues de la mer un château de sable. Bientôt, il ne restera plus rien, ni en Œdipe ni en Argentine. Dans les domaines aussi divers que l’asthme, l’autisme ou la schizophrénie, les progrès de la médecine, portés par le bon sens, ont ridiculisé les prétentions thérapeutiques des émules du docteur Freud. Ce mal au ventre que nous portions en nous comme la preuve irréfutable d’un psychisme rongeur, cet ulcère signifiant, somatisation d’un non-dit, accusation venue du subconscient que seule la parole psychanalytique arriverait à surmonter, cette plaie intérieure, à vomir de douleur, n’était donc, dans 80 % des cas, qu’un Helicobacter, un simple microbe qu’un antibiotique est désormais capable, en quelques jours, de faire disparaître. [ … ]
Insaisissable sur le plan scientifique, elle vous glisse entre les neurones comme une savonnette sémantique et vous vous retrouvez dans le champ de la morale et de la philosophie en compagnie de quelques menteurs en velours côtelé, quelques manipulatrices en châle indien, sadiques bien intentionnés ou théoriciens farfelus, tous prétendus médecins de l’âme, qui vous proposent contre l’angoisse la panoplie du parfait petit Œdipe, avec la tunique, les spartiates, le grand couteau pour tuer le père, suicider la mère, et se crever les yeux. ».
Citation de la chronique de CHRISTOPHE DONNER dans Le Monde 2 du 12 novembre 2005 qui rendait compte du Livre noir de la psychanalyse.