Gisela Avolio / La confiance dans l’incompréhension

Texte publié le 26 août 2025 sur le site EN EL MARGEN. Traduit de l’espagnol. Illustration de la rédaction : Michelle Chadwick.
Bien que « l’erreur soit humaine », errare humanum est, comme le formulait Sénèque, devenant une expression populaire, avoir fait de l’erreur un terrain fertile pour l’émergence du sujet de l’inconscient était un acquis de la psychanalyse qui n’était pas évident. La citation précitée continue : sed in errore perseverare diabolicum, « persévérer dans l’erreur est diabolique », ce qui n’est d’ailleurs pas étranger aux développements de la psychanalyse, puisque cette persévérance démoniaque, expression de la pulsion de mort, se retrouve chaque fois que l’effet de l’automatisme de la répétition nous fait trébucher plus de deux fois sur la même pierre.
Selon Lacan, saint Augustin s’est rapproché de cette idée en situant l’erreur humaine sous le signe de l’ambiguïté subjective, mais il n’a jamais explicité qu’un lapsus pouvait signifier quelque chose. C’est à partir de Freud que nous comprenons que notre vie quotidienne est aussi faite d’actes symptomatiques porteurs d’un message, que l’enseignement de Lacan a su relancer (volé) comme une lettre de « quelques mots » attendant « un bon auditeur ».
Il est curieux, ou peut-être moins curieux, que l’équivoque soit un thème évoqué par Lacan dans son premier séminaire et repris dans l’un de ses derniers enseignements oraux, dont le titre est précisément construit à partir d’une équivoque. Le titre du séminaire auquel nous faisons référence est L’insu que sait de l’une-bévue s’aile a mourre[1], ce qui, si nous le traduisions en espagnol, nous confronterait d’emblée non seulement au défi de la perte que toute traduction comporte toujours, mais aussi à ce problème poussé à l’extrême de ses paradoxes. On pourrait essayer de dire : L’inconnu qui sait (ce qui, homophoniquement, renvoie aussi à insucce s : échec) d’une erreur (ce qui, homophoniquement, traduit aussi le mot allemand Unbewusst : inconscient) acquiert des ailes pour la fille (ce qui, homophoniquement, est aussi lié à la mort et à l’amour), et pourtant on pourrait aussi choisir l’invitation que Ricardo Rodríguez Ponte a faite dans sa traduction du séminaire en espagnol, que ce soit au lecteur de combiner les variantes traduites.
Bien sûr, il est nécessaire de souligner certaines distinctions concernant les erreurs et les malentendus. En principe, un lapsus freudien englobe non seulement les erreurs de langage, mais aussi les faux pas, les inadvertances, les inattentions, les oublis de noms et de mots, les lapsus, les événements, etc. Quelle que soit la langue que nous parlons, il semble que nous ayons besoin d’une expression pour désigner l’ensemble des façons dont l’inconscient intervient dans nos vies. Un ensemble dont la propriété est de ne pas être fermé, mais aussi ouvert que les nombreuses manifestations de l’inconscient que nous rencontrons.
Par ailleurs, il est important de rappeler la différence entre erreur et faute en espagnol, car il existe un chevauchement partiel entre les deux. Ce n’est pas négligeable, car une erreur implique un jugement erroné, une erreur qui peut être due aux objets qui nous sont présentés ou à l’action du sujet lui-même. Une erreur, une faute ou un lapsus implique une tromperie, où une personne ou un objet est confondu avec un autre, et qui implique l’inattention ou la négligence du sujet, engageant ainsi sa propre responsabilité.
Guy Le Gaufey fournit un détail très intéressant à propos de la composition du mot français « bévue ». Il souligne qu’il contient la particule « be », qui a un sens péjoratif, et que, combinée à « vue », dont la traduction est « vu », elle signifie également « mal vu ». Un « mauvais regard » qui, en tant qu’acte, implique que le sujet n’a pas vu comme il aurait dû et commet une erreur[2].
Ce qui est sûr, c’est que le territoire de l’équivoque est significatif parce que, en tant qu’êtres parlants, nous ne sommes pas capables de parler à travers les choses, nous le faisons toujours à travers les mots, et même si la chose apparaissait matériellement à la place du mot qui nous manque (dans un oubli, par exemple), nous nous trouverions encore dans la structure du langage parce que les choses ne comptent pas seulement par leur désignation ou leur nom, mais aussi par leurs qualités, c’est-à-dire que la chose à la place du mot serait encore un signe ambigu parce que le mot ne recouvre pas la chose.
D’une manière ou d’une autre, nous trébuchons toujours sur le « mur du langage ». Qu’entendons-nous par-là ? Si quelqu’un désigne un mur du doigt, comment savoir s’il parle du mur lui-même et non, par exemple, de sa rugosité ou de sa couleur ? Un autre exemple de la multivocité du sens est celui des jeux de mime, où l’impatience d’être deviné dans le mot mimé (par exemple, « blanc ») peut nous conduire à chercher trompeusement un objet (un rideau blanc) représentant ce que nous voulons dire. Même dans ce cas, la simple présence de l’objet (le rideau) ne résoudrait pas ce problème, car elle ne définirait pas quel aspect de l’objet (la texture, le fait qu’il recouvre une fenêtre, la couleur, etc.) représenterait le mot manquant ; tout comme dans un rêve, qui est un hiéroglyphe des choses signifiées.
C’est pourquoi l’équivoque est un lieu d’émergence du sujet de l’inconscient, dans la mesure où toute bévue est d’ordre signifiant — et c’est en ce sens qu’elle se révèle comme vérité. De plus, tant que la vérité n’est pas révélée, il est peut-être dans sa nature de se propager sous forme d’équivoque à travers le corps, qui émet sa parole en mouvements, gestes et émotions. En d’autres termes : « Nos actes ratés sont des actes qui réussissent ; nos paroles qui trébuchent sont des paroles qui confessent. »[3]
Quel statut a cet apport culturel de la psychanalyse aujourd’hui à une époque où la précision de l’algorithme et sa puissance performative semblent résoudre la passion narcissique d’« être sans défauts » ?[4]
Nous ne sommes plus surpris par la fascination que procure le sentiment d’unité, voire d’utilité, que procure la « conception de soi » assistée par l’intelligence artificielle via une application et configurée avec le « zéro erreur » comme les mâchoires d’un automate[5], mais les terribles conséquences de cette passion pour l’exactitude des données, qui captive l’individu et impose simultanément la coagulation d’un sens unique qui, faute d’être achevé, exige toujours plus de renoncements surmoïques, ne le sont plus non plus. Preuve de ces effets : le phénomène FOMO (Fear Of Missing Out), défini par les manuels modernes de santé mentale comme l’inquiétude et la peur de passer à côté des expériences gratifiantes — j’ajoute : idéalisées — dont profitent les autres, et que l’individu, témoin par le biais des réseaux informatiques, aspire à atteindre point par point au détriment de sa subjectivité.
Depuis de nombreuses années, la psychanalyse a su donner une logique à ce type de phénomènes dont la structure n’est autre que l’écrasement que la jouissance (supposée ?) de l’Autre imprime au sujet. C’est en ce sens que nous pouvons qualifier ces effets d’inquiétants, car ils éloignent finalement l’être parlant de l’affectation et du caractère indéterminé et imprévisible qu’implique le désir.
La psychanalyse n’est pas un progrès, c’est un parti pris pratique pour se sentir mieux[6] affirmait Lacan lors du séminaire de 1977, et qu’est-ce que cela signifie à la lumière de l’équivoque ?
Il sera plus facile de répondre à cette question si l’on isole le fait que l’analyse n’est pas une dimension intellectuelle où l’analyste teste des comportements ou des jeux de mots savamment capturés, qui ne sont finalement rien d’autre qu’une rencontre entre deux soi, comme le font actuellement certaines pratiques se réclamant de la psychanalyse ; il s’agit d’approcher la manière dont certains signifiants privilégiés ont opéré sur nous (travaillé, élaboré, amputé) par rapport aux autres. Dans ce contexte, l’équivoque est féconde non seulement parce qu’elle ouvre le sujet à la vérité, mais aussi parce que, par ce même acte, il est possible — bien que sans garantie — qu’un sens soit remplacé par un autre, perturbant ainsi l’économie libidinale, car c’est ainsi que fonctionne notre « ici/bouche » pour parler, inextricablement fait de pulsion et de signifiant. Pour cette raison, un jeu de mots ne suffit pas à représenter le poids d’une intervention s’il n’est pas également composé de l’objet pulsionnel.
On pourrait dire que si la donnée exacte opère, le signifiant se transforme. Comment ne pas trouver dans cette subtilité un signe de libération apporté par la psychanalyse ? Se fier à l’équivoque, c’est au moins miser sur la rupture d’un sens unique comme destin : quelqu’un, parlant en séance de ses désaccords conjugaux, affirme avec reproche que son partenaire l’a « mortifié », condensant dans sa sonorité métonymique non seulement l’impuissance et la colère qu’ils lui ont causé, mais aussi la fusion que l’amour et la souffrance représentent pour le sujet comme un trait érotique de l’objet « amortissant » et qui, jusqu’au moment de l’écoute de lui-même (l’objet voix), avait constitué un but pulsionnel sans équivoque. Dès lors, être aimé dans ces conditions perdait une valeur de jouissance incommensurable à laquelle, aussi minime soit-elle, on ne pouvait plus revenir de la même manière.
Bien sûr, il existe des conditions spécifiques pour que cette erreur prolifique se produise. Parmi les premières, on trouve une conversation dans le train en direction de la cathédrale d’Orvieto entre Freud et son ami E. Lowy (professeur d’archéologie à Vienne). Mais comme la pratique de la psychanalyse implique heureusement que cela se produise « ici et maintenant », chaque fois qu’entre quatre murs quelqu’un est disposé à confier sa parole (sujet) à un autre qui assume son écoute (la place de l’analyste) par l’hypothèse d’un savoir dont ce dernier ne deviendra pas le sujet (mais l’objet), nous entreprenons à nouveau le « voyage » par le transfert, en véritable nouveau venu.[7]
Comme pour tout fait en psychanalyse, ce qui est inhérent à l’intention l’est aussi à l’extension. Cela signifie que, dans la formation de l’analyste, ainsi que lors des rencontres et des échanges sur notre pratique, la parole enseignée et celle qui devient instructive ne le sont que parce qu’elles se situent dans le registre de l’équivoque. Autrement dit, la transmission est possible si le locuteur le fait avec un engagement envers l’erreur, ce qui équivaut à parler en analysant et non en enseignant. Pour cela, il est nécessaire de se laisser surprendre par ce qu’il dit, ce qui ne signifie pas tout dire d’un coup, et de faire confiance à l’écoute d’autres personnes, faisant émerger l’insight du locuteur comme une fonction inconsciente et non comme un champ de bataille de qualités. C’est peut-être pour cette raison que la conversation entre analystes est parfois difficile.
Si la pratique de l’analyse marque un passage pour ceux qui acceptent de vivre cette expérience, c’est parce qu’il est impossible de revenir à une situation antérieure (aussi impossible que l’inceste), comme nous l’avons démontré avec la situation clinique mentionnée plus haut. Pour que ce passage ait lieu, la voie « royale » à notre disposition est l’échange de signifiants. Cependant, ce mouvement n’implique pas que l’erreur se perpétue en tant que telle, car une partie de ce qui est émancipateur pour l’être parlant réside dans le fait qu’une erreur est toujours possible, mais qu’à un moment donné, elle cessera d’être une erreur, car le sens en jeu dans une erreur n’aura plus la même valeur fondatrice une fois qu’un contenu refoulé aura atteint sa traduction en une formation de compromis. Précisément parce que, grâce au succès du mouvement métaphorique, un signifiant a perdu sa fixité et qu’un autre signifiant « moins absurde » peut émerger à sa place, tout comme une blague perd sa grâce à la seconde écoute.
On pourrait dire que pour se sentir mieux, la psychanalyse ne promet pas l’exactitude d’un fait qui étouffe, automatise et performe, mais invite plutôt à la confiance dans la nature vivifiante de l’équivoque.
Bibliographie consultée
[1] J. Lacan. « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre. » Traduit par R. Rodriguez Ponte. 1988. Efba. Argentine.
[2] G. Le Gaufey. « Bé-voir ? » Dans L’unebévue Magazine N° 2. 1993. Éd. Épel. Paris. France.
[3] J. Lacan. « Séminaire I. Les écrits techniques de Freud », p. 386. 1988. Éditions Paidós. Argentine.
[4] https://enelmargen.com/2023/04/09/passion-pour-l-exactitude-par-gisella-avolio/
[5] H. Fernández. « Mâchoires automatiques. Le mot à l’état viral et hôtes précaires. » 2024. Dans la revue El Margen. Argentine.
[6] op, cit. 1.
[7] J. Lacan. « Le triomphe de la religion ». 2005. Paidos. Argentine.