POSTS RECENTS GNIPL

Jean-Jacques Tyszler / Retour à la guerre

6views

Contribution parue et à retrouver dans l’ouvrage Le psychanalyste et la guerre. Illustration de la rédaction Anne Imhof, Untitled, Oil on printed canvas – 2022, Paris, Pinault Collection – Photography © Timo Ohler. Courtesy of the artist, Spruethmagers and Galerie Buchholz.

Nuremberg, le procès

Le juge de Cour d’appel anglais ouvrit la séance en soulignant que c’était un procès unique dans les annales du droit mondial.

Chaque chef d’accusation fut ensuite énoncé par un procureur appartenant aux quatre pouvoirs alliés.

Le premier, Américain, dit le complot en vue de commettre des crimes internationaux (conspiracy).

Le Britannique énonça les crimes contre la paix.

Le procureur français lut les crimes de guerre et le mot de « génocide « fut introduit à ce moment.

Le quatrième chef d’accusation fut énoncé par le procureur soviétique : « crimes contre l’humanité « encore un signifiant nouveau.

Notons que se trouva rappelé le droit de la communauté des nations à intervenir lorsque les droits de l’homme étaient bafoués au point de heurter le sens moral de l’humanité.

Tout est dit dans la simplicité et en même temps la complexité.

Il nous faut faire l’effort d’entendre chaque mot, qu’il vienne à nous représenter pour un autre mot pour ne pas schématiser ni généraliser : il y a crime et crime.

Reconnaissons la nécessité d’un temps logique pour nommer.

L’actualité nous enjoint de choisir « notre camp » sans prendre le temps de comprendre : la pulsion grégaire est le ressort habituel de la guerre.

Freud et la pulsion grégaire, Herdentrieb

Dans son texte « Massenpsychologie und ich-analyse » publié en 1921 et traduit en français en 1924, ‘ Psychologie collective et analyse du moi ’, Freud consacre un chapitre à la pulsion grégaire et en précise la clinique :

« Les traits que sont l’affaiblissement du rendement intellectuel, et la non-inhibition de l’affectivité, l’inaptitude à la modération et à l’ajournement, le penchant à l’outrepassement de toutes les barrières dans la manifestation de sentiment et à la pleine éconduction de celle-ci dans l’action… ».

Freud, déjà bien averti du traumatisme de la Première Guerre mondiale, annonce la brutalisation qui va suivre et la Haine déliée qui l’accompagne.

Bion et la dynamique des groupes

Wilfried R.Bion qui fut psychiatre militaire durant la Seconde Guerre mondiale ne suit pas entièrement Freud : « En fait, je ne crois pas un instant qu’il y ait une baisse d’intelligence dans le groupe… Freud passe alors à la discussion d’un phénomène qui apparait sous des noms divers, tels que « suggestion » « imitation » « prestige du chef », « contagion ». Je préfère employer le terme « valence » … parce que le mot valence, tel qu’il est employé en physique pour indiquer la faculté de combinaison des atomes, est entouré d’une pénombre évocatrice qui me paraît utile. Je veux décrire ainsi la faculté qu’ont les individus de se combiner instantanément avec d’autres individus pour se comporter selon un certain code… » (Expériences in groups).

Bion accorde ainsi une intelligence au groupe, une « valence » forte de combinaisons ; ce qui est crucial !

Il évoque aussi, fort à propos, de hautes questions cliniques comme la panique :

« D’après Freud ce sont les groupes militaires qui se prêtent le mieux à l’étude du phénomène de panique. J’ai eu à deux reprises l’expérience d’une situation de panique avec des soldats en opération… Je considère qu’il n’y a aucune différence entre la panique, la fuite et une attaque incontrôlée… ».

Et Bion d’ajouter, ce qui est capital à entendre aujourd’hui : « La panique n’apparait que dans des situations qui pourraient également provoquer une poussée de rage.

La rage et la frayeur ne trouvent aucun débouché praticable… c’est pourquoi le groupe fuit ; alternativement c’est l’attaque qui fournit une satisfaction aussi immédiate – et le groupe attaque.

Le groupe attaque-fuite est prêt à suivre tout leader dont les ordres lui permettent de fuir ou d’attaquer instantanément ». Sic !

« A un passage à l’acte succède ordinairement un autre passage à l’acte » Marcel Czermak, séminaire sur le passage à l’acte et l’acting out (collection du Journal Français de Psychiatrie).

Marcel Czermak s’appuyant sur l’expérience de la psychose décrit la force de l’automaticité à l’œuvre dans bien des comportements et les folies collectives aussi bien.

Dans son livre d’entretiens avec Hélène L’Heuillet, « Traverser la folie » il évoque la place du Tragique :

« Il existe une sorte d’immunité qu’on doit à la névrose. Cette immunité se traduit par le fait qu’on est totalement indifférent à ce qui se passe. Des gens meurent en Méditerranée, mais on vit néanmoins dans une tranquille indolence…

Le tragique est gommé de la carte ».

L’anesthésie affective

Dans une préface à « Deuil et Mélancolie » aux éditions des crépuscules, nous avions attiré l’attention sur l’étrange omission de Freud ; le terme de « douleur morale » désigne chez Griesinger une perturbation psychique cardinale à la mélancolie : « les patients ne peuvent se réjouir de rien ni même des événements les plus heureux… tout événement qui les concerne devient une nouvelle source de douleur ».

Cette douleur morale qui est de ne pouvoir être affecté sera nommée « anesthésie affective » dans la tradition psychiatrique.

Freud ne pouvait méconnaître les écrits des aliénistes allemands, mais il n’utilise pas ces termes cruciaux dans son magnifique texte rédigé en 1915.

Il nous faut lire Freud dans son contexte : Freud écrit « deuil et mélancolie » au moment où deux de ses fils sont au front et qu’il est averti d’une maladie incurable.

Il écrit aussi dans un moment qui prélude au tragique ; dans ces pays de langue allemande se préparent les conditions de l’anesthésie morale qui va suivre.

La déliaison entre amour et haine est amorcée, entre pulsion de vie et pulsion de mort, notion qu’il établira en 1920 dans « au-delà du principe de plaisir ».