
Texte paru le 26 janvier 2026 et à retrouver sur le site EN EL MARGEN. Illustration Alex Shuper Pour Unsplash+
Nous sommes brisés. Cette perception, cette affirmation, n’est ni fausse, ni pessimiste, ni négative : nous sommes brisés par nature. Mais notre nature est idéologique.
Une multitude d’âmes cohabitent en nous, traces éparses de mots, d’impressions, de croyances, de choses qui nous émeuvent. Nos perceptions sont fragmentées, confuses, capricieuses ; nos corps sont affectés par d’innombrables stimuli ou messages que nous ne comprenons pas pleinement, que nous associons hâtivement et répétons aussitôt. C’est pourquoi nous pouvons passer de la joie à la tristesse – ou inversement – en une fraction de seconde. Une fluctuation d’humeur.
Tout ceci est vrai et connu depuis l’Antiquité : la distraction, la dispersion et l’égarement sont des états d’esprit courants. Ce n’est pas un phénomène nouveau, même si les outils technologiques exacerbent les contradictions et les ruptures évoquées jusqu’à l’exaspération. La philosophie a tenté de nous guérir par des allégories, des explications, des interprétations et des exercices. La psychanalyse, quant à elle, fait souvent remonter à la surface tous ces fantômes jusqu’à ce que la répétition devienne insupportable, engendrant le désir de passer à autre chose.
Notre réalité vécue est idéologique par définition, dirait Althusser, car nous connaissons principalement par ce que Spinoza appelait l’imagination ou la connaissance première. Lorsque nous commençons à comprendre les raisons qui nous constituent — par exemple, le besoin de reconnaissance spéculaire et l’idéalisation corrélative, ou pourquoi quatre est à deux ce que six est à trois, c’est-à-dire comment une chose est en relation avec une autre : une relation qui établit des variations entre des termes non identifiés de manière rigide ou capricieuse —, alors nous sommes prêts à relier certains points qui dépassent la portée immédiate de la réalité vécue et logiquement perçue.
Une brève joie intellectuelle nous éveille ainsi à la réalité du monde appréhendée par un second type de connaissance.
Pour que cela dure un certain temps, nous devons nous exercer à connaître notre propre constitution corps-esprit, la manière dont nous nous connectons de façon unique au reste des choses et des êtres qui habitent le cosmos (micro ou macro) : chaque chose ou entité est en elle-même une modification unique du tout, comme nous-mêmes, et afin de ne pas projeter notre forme sur elles ou de ne les considérer que par rapport aux autres, nous devons utiliser notre propre corps et la façon dont il nous affecte pour nous exclure de l’équation ; ainsi, nous comprenons l’irréductibilité et en même temps le lien indissoluble qui nous maintient ensemble sans nous confondre.
Ainsi, chaque connexion nous guérit et nous emplit d’une joie intellectuelle éternelle, tant qu’elle dure. Nous ressentons et vivons notre éternité, affirme Spinoza. L’instant d’après, nous pourrions mourir, ou une civilisation entière pourrait s’éteindre, si nécessaire – la nôtre, par exemple – mais cela n’enlèverait rien au bonheur que procure cette troisième forme de connaissance.
Toute cette introduction vise à corroborer en partie les propos d’Ofelia (dans son enquête vidéo : Qu’est-ce qui ne va pas avec notre génération ? Comment être heureux ? ), lorsqu’elle affirme que sa génération est brisée et tente d’en comprendre les raisons, en replaçant dans leur contexte les causes historiques de cette rupture, sans pour autant nier l’existence d’invariants génériques qui constituent la disjonction humaine, hélas trop humaine, qui nous caractérise (cette dernière partie est de mon point de vue).
Comprendre certaines des raisons, faire les liens et se sentir concerné par le problème est un pas important vers le changement. Il ne s’agit pas de se réfugier dans une identité générationnelle, et encore moins dans une mentalité de victime.
Il serait peut-être exagéré de dire que certaines réactions à la vidéo relèvent du mansplaining , mais il y a une part de vérité là-dedans. Sans m’y attarder, j’aimerais aborder la question fondamentale : le bonheur que procure la connaissance.
Les explications totalisantes sont inutiles si l’on ne s’implique pas dans le sujet, si l’on ne se sent pas affecté par ce qui se passe et si l’on n’en recherche pas la cause ou si l’on n’en devient pas la cause ; il ne s’agit pas de discuter de simples mots ou de définitions abstraites, mais de la manière dont les théories prennent forme, se mobilisent ou non pour agir ; quel que soit le lieu où l’action est inscrite.
Réaliser une vidéo est un acte, écrire est un acte, enseigner est un acte, analyser est un acte ; pourvu que cela parte de ce qui nous affecte, pour comprendre le schéma de pouvoir qui nous maintient, pour le transformer en l’usage différencié que nous pouvons lui donner à travers notre propre constitution.
Tenter de corriger ou d’expliquer ce que font les autres n’est pas un acte, cela n’accomplit rien, cela ne contribue en rien à transformer ou à créer quoi que ce soit ; nous devons apprendre à toujours partir de ce qu’une œuvre, un geste ou une pensée éveille ou active en nous, à nous impliquer par affection pour faire de même ; la logique de la réfutation en ligne, le harcèlement en ligne qui vise à dominer, dompter ou réduire au silence l’autre font partie du mécanisme de pouvoir qui nous fait tourner en rond sans que rien ne change.
Comment encourager les autres à continuer de créer des vidéos, de s’engager en politique, d’étudier les sciences et de créer de l’art à leur manière ? Par l’exemple. Autrement dit, par notre corps, notre esprit et la façon unique dont chacun se connecte aux autres, selon une règle simple : si l’un de ces éléments faiblit, tout s’écroule. La fragilité même de cette règle est la plus grande force et la plus grande satisfaction que l’on puisse atteindre, et le seul moyen d’élever le singulier à l’universel sans aplatir les formes ni rigidifier le contenu.
Reconnaître la fragilité de ce qui est saisi et exprimé dans un acte authentique n’a rien à voir avec le fait d’être brisé ou de le nier obstinément en imposant une explication se prétendant supérieure ; c’est pratiquer ce troisième type de connaissance que Spinoza n’a atteint que quelques fois, mais qui persiste à travers l’histoire de la pensée. Nous pouvons encore concilier connaissance et bonheur et rendre la pratique philosophique accessible à tous ceux qui le désirent ; c’est le seul moyen de lutter contre la folie programmée et reproduite sur les réseaux sociaux qui nous tient captifs aujourd’hui.