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Gustavo Dessal / Une époque de certitude

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Texte traduit de l’espagnol, publié le16 février 2025 et à retrouver sur le site zadigespana. Illustration scène de cannibalisme par Théodore de Bry, XVI siècle. Wikimedia Commons.

Nous vivons un moment historique où les masques sont tombés et où le vrai visage des cannibales se dévoile dans toute sa splendeur. Un moment où la grimace obscène des vainqueurs est devenue appuyée par la rationalité scientifique et technique, l’orientation politique dominante.

Nous savons que toutes les actions humaines, des plus infâmes aux plus nobles, jaillissent de cette source secrète où prennent racine les pulsions que Freud a mises en lumière. Elles régissent les vicissitudes de la vie, influencent les choix électoraux et contrôlent les gouvernements. Certains dirigeants accèdent au pouvoir grâce à leur capacité à se connecter à la force motrice des masses. Dans une communion mystique avec la passion de l’ignorance, les individus deviennent des proies faciles pour l’oubli. Avides de sang et de vengeance, ils sont prisonniers des récits qu’ils consomment. Leur capacité d’analyse est perturbée par les chants envoûtants qui leur transpercent les oreilles, les rendant sourds à la douleur et à la compassion. Ils se jettent aux pieds du maître, baisent ses mains et rêvent de recevoir le don qui les mènera à la terre promise. Car ce don leur parvient enveloppé d’une prétendue clarté, de serments qui ne laissent aucun doute sur les responsables de tout ce qui arrive. Le maître sait jouer des instruments de la haine et attiser celle qui bouillonne sans cesse au fond du cœur humain. La terreur éprouvée face à l’éclipse des maigres croyances qui soutiennent l’existence peut être retournée et transformée en triomphe vain de s’imaginer protagoniste d’une épopée.

Les éducateurs, animés des meilleures intentions, persistent à croire que les pulsions peuvent s’apprendre. Ils pensent que les campagnes statistiques, les graphiques, les débats avec des experts de tous horizons et la sagesse des philosophes, des moralistes et des universitaires parviendront d’une manière ou d’une autre à corriger le désordre du réel. Cette approche peut s’avérer efficace à certains moments. Mais à d’autres, rappeler aux masses leur ignorance peut déclencher une escalade de la colère. 

Nous avons atteint un tournant décisif dans l’histoire de notre civilisation, un tournant où la frontière entre vérité et mensonge s’estompe. Il y a toujours eu des périodes d’obscurité, et l’humanité a toujours su se racheter, contenir la barbarie, redécouvrir la voie éthique d’un désir affranchi du sadomasochisme. Aujourd’hui, l’alliance entre l’accélération technologique, le déclin des démocraties et l’opportunisme de certains dirigeants au service d’une oligarchie qui accumule une quantité incommensurable de données a ouvert les vannes de la déraison absolue. Causes et effets s’entremêlent dans le jeu du magicien, dans les manœuvres des manipulateurs de masse. Une fois la foule plongée dans un état d’hypnose propice, dans la transe induite par la toxicité de la haine, alors le carnage, la persécution, la diffamation peuvent commencer. C’est la logique du déni pervers de la castration, et l’objet à détruire est, par-delà toutes ses variations, ce qui est défini par un manque. La fureur de la certitude se déchaîne sur elle. 

Rien n’est plus déshumanisant que les certitudes, lorsqu’elles se détachent de leur fonction dans les psychoses et sont incorporées au discours politique.