Xavier EMMANUELLI-Olivier DOUVILLE / Tous les enfants en danger dans la rue

Texte paru le 16 novembre 2025 et à retrouver sur le blog d’Olivier Douville. Illustration de la rédaction : l’expression « Enfants soldats » désigne toutes les personnes de moins de 18 ans qui, à travers le monde, sont recrutées et utilisées illégalement par des groupes ou des forces armés. Ce sont aussi bien des filles que des garçons, et certains ont à peine 7 ans. Source epd/dpa/picture-alliance.
Olivier Douville (O. D.) : Cher Xavier nous nous rencontrons aujourd’hui pour échanger autour de l’action du SAMU Social International (S.S.I.) en direction des enfants et des adolescents en danger dans les rues des mégapoles, mais en un premier temps, je souhaiterai que tu nous présentes l’action du S.S.I. au regard de la création du SAMU Social de Paris.
– Xavier Emmanuelli (X. E) : L’idée centrale qui animait le SAMU Social était d’« aller vers », d’aller à la rencontre des gens ; par exemple à Paris je m’étais aperçu qu’il existait des dispositifs et des hébergements, mais ils avaient été construits pour des personnes en errance qui ne savaient pas où aller et qui, faute de s’orienter, étaient dans les rues. Il y en avait un peu moins que maintenant, mais il y en avait et l’on se rendait compte que les gens n’allaient pas dans les dispositifs qui pourtant étaient construits pour eux. Il n’y avait pas de publicité, certes, mais, de toute façon, ils n’avaient pas, je pense, intégré que c’était pour eux. Les hivers alors étaient très froids, mais les gens, l’hébergement pour eux prévu ne leur disait rien. En réalité, quand on est à un certain degré d’exclusion, on ne va pas spontanément vers ce qui semble être des abris ou des asiles. En plus, ils connaissaient l’angoisse d’être ramassés par les flics. Ce sont des gens qui sont au bord, marginaux. D’autant qu’à mon époque, il y avait deux délits : le délit de vagabondage et le délit de mendicité. Les gens, en fait, se cachaient, ils étaient furtifs, donc comme j’avais accompagné mon maître — j’étais son assistant-le Professeur Heugnard qui est le vrai père du SAMU médical, je me suis dit petit à petit qu’il fallait un dispositif itinérant — avec des gens compétents évidemment qui doit aller à la rencontre de ces personnes, non pas sur le mode répressif, mais pour les inviter. J’ai travaillé là-dessus et c’est comme cela que ça s’est fait.
Après à Paris, le dispositif a connu littéralement un engouement. Au début ça a été très difficile, comme c’était un truc nouveau, il n’y avait ni budget ni personnel bien entendu, il a fallu une part de volontariat pour le mettre en place. Ce furent donc les années de construction avec des copains bénévoles et d’anciens « MSF »[1] qui m’ont aidé. Ce fut la naissance d’une autre culture pour les travailleurs sociaux et pour les infirmières, car c’était un travail de nuit et ces professionnels avaient la parano en allant de nuit dans des ruelles où se cachaient les gens. Finalement, ça a bien marché. Alors, je me suis dit petit à petit, si c’est valable pour la ville de Paris, pourquoi ne serait-ce pas le cas pour les autres grandes villes de France et du monde. Un jour, j’ai reçu un jour un coup de téléphone d’Alger, une voix disait « j’ai monté un SAMU social » ; c’était aux environs des années du FIS et les gens venaient autour de la ville et fuyaient la brousse. Peu de temps après, j’ai aussi reçu un appel de Bruxelles, me disant : « on a des problèmes avec de nouveaux errants venus du Congo Démocratique et il y a plein de gens, pleins de familles… ». Et c’est comme cela que petit à petit on est arrivé à s’implanter avec des gens de bonne volonté.
– O.D. : Quelles grandes problématiques, ces nouveaux dispositifs ont-ils rencontrées ?
– X. E. :
Je t’en citerai 5 :
- Bien sûr les gens errants et les enfants. Je ne connaissais pas du tout la pédiatrie, sauf en réanimation… petit à petit j’ai compris la forme d’habitat des enfants des rues. Comment ils se regroupent, pourquoi ils se mettent en bande, etc.
- Les mots, puisqu’il faut parler de sémantique, c’est leur territoire. Les enfants ne sont pas n’importe où dans la ville et il y a toute une enquête pour le mapping. Les enfants sont dans une bande, mais archaïque, avec un leader, des strates de pouvoir et le mauvais objet. Un des livres qui me servit de référence est celui de William Golding Sa Majesté des Mouches.
- Le troisième point c’est que les enfants ne connaissent pas le temps ; évidemment ils sont là, ils n’ont pas de projets, mais ils ont des souffrances.
- Quatrième, tous les enfants se droguent. Sauf peut-être les talibés [2] dont ce n’est pas la culture.
- Enfin, les codes ; bien sûr que ces enfants sont imperméables aux codes de la vie sociale, mais ils ont leurs propres codes. Et puis à chaque fois qu’il y a un adulte auprès des enfants, il faut se méfier de l’adulte, car il n’est pas toujours bien intentionné.
Donc il y a une culture du terrain qui s’est édifiée car une exclusion très spécifique, très particulière et que le SAMU a eu à traiter.
Premièrement, il faut aller à la rencontre. Deuxièmement, les jeunes sont dans leur très très grande majorité, organisés en bande. Chaque bande a son c’est un territoire, donc il faut pour être reçu, développer un savoir-faire (s’adresser au leader, etc.).
Et là où toi Douville tu as donné vraiment, le coup de pouce génial, avec ta notion de « suradaptation paradoxale » [3] que tout le monde emploie maintenant bien sûr.
– O. D : Ça a fait mouche
– X. E : Non seulement ça a fait mouche, mais tu as plusieurs pères. Tout le monde le revendique.
– O. D : Ah, c’est bien.
– X. E : Et c’est assez amusant. Et donc heu, je crois qu’on a fait fructifier cette connaissance de la rue qui est un nouveau champ du médico-psycho-social. J’ajoute que ce que je ne connaissais pas, c’était le stress post-traumatique. On peut considérer que les stress itératifs de la vie difficile dans la rue ne sont pas évalués par les enfants, ils ne la voient pas comme l’enfer, ils s’y adaptent, mais cela les empêche de grandir correctement. Voilà ce que je pense.
– O. D : Alors, actuellement il y a combien de SAMU sociaux ?
– X. E : Disons qu’il y a 16 SAMU sociaux sûrs. Ça ne demande qu’à grandir, il suffit d’avoir du fric, de former des gens, d’avoir du matériel et de suivre ça de près. Mais je crois que c’est une méthode qui peut s’appliquer dans tous les pays. La preuve, à Moscou _ qui n’est pas n’importe quelle petite ville _ ça a bien marché et ça a été utile et les gens continuent. Il va y avoir très bientôt une rencontre avec tous les directeurs des SAMU sociaux qui viendront ici même dans ces lieux et ils vont faire des échanges _ ce qu’ils font déjà_, comme on dit de nos jours « en présentiel ».
– O. D : Dans quels autres pays ?
– X. E : Eh bien, on peut dire qu’il y a : l’Afrique de l’Ouest, Moscou, Cayenne, le Pérou qui historiquement est l’un des plus anciens.
– O. D : L’Égypte toujours ?
– X. E : L’Égypte, ça marche très bien. En Égypte, ils se sont adaptés merveilleusement. C’étaient nos élèves, ils deviennent des maîtres. Ils sont magnifiques, parce qu’ils travaillent dans des conditions très difficiles. C’est une ville immense et il y a des milliers d’enfants des rues. Je dis des milliers, car il s’agit de dizaines, voire de centaines, de milliers d’enfants des rues entre Le Caire et Alexandrie. Il y a une logique un peu particulière avec les femmes et les filles.
– O. D : Les premiers SAMU, donc, virent le jour en Algérie ?
– X. E : Algérie et Bruxelles. Mais c’était une crise, une sorte de guerre civile en Algérie ; en tout cas avec des incidents dramatiques et des tueries. C’était l’époque du FIS et les gens venaient en ville. Sur le modèle du SAMU se sont créées des vocations ; quand les travailleurs sociaux ont compris comment, ils ont été absolument merveilleux. On a procédé à des échanges de personnel entre Alger et Paris. Les Algériens ne comprenaient pas nos lois régissant le travail et ils étaient tellement dans l’action qu’ils nous ont donné une sorte de dynamisme. Mais c’étaient des moments merveilleux et ils ont très bien compris.
Je crois que cette méthode qui est de sortir de ces murs, d’aller à la rencontre, qu’avait inaugurée le SAMU, » était une grande nouveauté dans le domaine médicosocial, etc., c’est une bonne méthode.
– O. D : Qu’est-ce qui, selon toi, serait le bagage théorique indispensable dans une équipe pour que ça marche ?
– X. E : Alors, j’ai monté très très haut, presque aux confins de la métaphysique, pour expliquer que la manifestation des humains comme de tous les vivants quand ils sont au monde, je pense, c’est de se transformer. On est dans l’univers de la métamorphose. L’évolution c’est : tu pars d’une cellule et tu deviens un homme avec des étapes bien sûr, mais tu as des transformations constamment. Par exemple, la larve devient papillon en passant par le cocon. Eh bien, il s’est passé la même chose pour les êtres humains. Tu as la fabrication dans le ventre de la mère qui résume d’ailleurs tous les stades de l’évolution (poisson, reptile, mammifère, pré-homme), et tu vois c’est fascinant, c’est un mystère. Bref, c’est la transformation. Et après quand il est au monde, le petit être humain — tout comme le têtard qui devient une grenouille — passe par des transformations morphologiques. Le bébé change, devient un garçonnet ou une fillette, et se transforme. Mais le psychisme aussi se transforme et c’est l’expérience d’être humain. Pour cela, il y a besoin d’un bain affectif. Des enfants, ça peut pousser tout seul, mais ça a besoin premièrement d’être dans un bain qui assure la transformation par mimétisme (ou par l’exemple) et d’autre part il a besoin d’affection ; ou en tout cas des semblables avec qui on établit des liens. Cependant, la transformation importante c’est du petit garçon ou de la petite fille jusqu’à l’adolescence. Et là c’est capital. Comment te dire ? C’est une transformation, d’un point de vue psychique, extraordinaire. Je ne dis pas que c’est comme dans le cocon, la larve qui perd même toute forme pour se transformer, mais la transformation psychique c’est extraordinaire. Pour moi, il y a ce passage où l’on perd toutes les ramifications du bébé ou de l’enfant pour se transformer en homme ou en femme (en tous cas en être humain accompli). C’est bouleversant d’ailleurs et c’est là que tout arrive de mon point de vue. C’est pour cela que les enfants se regroupent dans le jeu, se regroupent avec leurs semblables, établissent des liens plus ou moins forts, et c’est le moment où ils sont vulnérables. Catherine Dolto, le… pas Catherine… heu…
– O. D : Alors si c’est la maman, c’est Françoise.
– X. E : Françoise Dolto. Excuse-moi, chacun sa génération ; c’est la tienne Catherine (Rires).
– O. D : J’ai suivi les cours de Dolto sur le dessin d’enfant, mais c’était au début hein.
– X. E : Tu te rappelles de son image du homard ? C’est que l’enfant, il n’a pas de carapace et va chercher à en avoir pour survivre. Tout et en devenir, aussi bien le corps que le psychisme. C’est une période considérable et c’est cela que le SAMU social a rencontré chez les enfants. Alors, Olivier, tu as aussi inventé une autre notion qui s’appelle le « sexe sans sexe ». C’est-à-dire que comme dans une meute, tu as la domination du ou des leaders (ou des lieutenants) par le charisme, par la force, par l’entraînement et par le sexe. Mais ce n’est pas un sexe à recherche libidinale, c’est un sexe de domination. C’est difficile à comprendre.
– O. D : Ce que tu me dis m’évoque une situation tout à fait particulière qui était celle d’un mineur âgé de 12 ans et qui était régulièrement abusé dans le groupe dans lequel il était membre. Ça c’était au Burkina-Faso, et il avait été mis un peu à l’abri dans le centre Renaissance où nous avions nos locaux, dont des dortoirs. Quelques jours après cette admission dans ce centre dans laquelle se trouvaient bien évidemment des adultes, il s’est mis à développer une énurésie. Toute l’équipe était particulièrement chamboulée, en disant : « qu’est-ce que c’est que ce gamin de 12 ans qui se tenait bien et qui était propre, et qui tout d’un coup se met à se pisser dessus ? ». En parlant avec l’enfant et avec l’équipe, j’ai proposé le schéma suivant : à savoir que son énurésie était une façon de dire « ce sexe-là que j’ai, il ne sert qu’à faire pipi et il n’a pas de rapport avec le sexuel ». Ça, c’est un aspect de la suradaptation paradoxale.
Dans certains groupes, le viol est une forme d’imposition d’un rapport brutal de pouvoir entre le puissant et les dominés. Chez les mômes qui n’ont jamais vraiment rencontré quelqu’un qui s’occupe de leur corps, cela va jusqu’à un certain point d’acceptation. C’est plutôt à l’adolescence — avec la jeune fille qui a ses règles, le mec qui a des érections (etc.) — que cette question-là se transforme en « est-ce qu’on a fait effraction dans mon corps ? ».
Et là il faut dire : « oui, on a fait effraction dans ton corps. Tu as beau t’être blindé(e) de drogues, il y a une violence qui t’as été faite ». C’est pour cela qu’il ne s’agit pas de faire des alliances avec tous les leaders. J’ai vu des groupes virer leur leader.
Alors comment ça commence ces modifications des rapports de pouvoir et des codes de brutalité sexuelle ? Ça commence par le gosse qui nous met un tube de colle (ou une espèce de shoot à l’alcool) dans la poche. Cela a été le cas de mon collègue éducateur Adama Dao. Le gosse lui avait mis un pot de colle dans la poche, ainsi que dans la mienne. Il (Adama Dao) me dit : « je vais lui dire que ce n’est pas bien de prendre de la drogue ». Je lui dis : « non, arrête. Je crois que ce n’est pas ça le truc à faire. Peut-être qu’il a envie d’arrêter de prendre de la drogue ». On est enthousiaste, mais arrêter de prendre de la drogue implique d’arrêter d’aller chaparder pour ramener des tubes de colle (etc.,) et donc de prendre une tout autre place dans le groupe. Alors il s’est fait un peu virer du groupe. Mais il a fait des émules. Un matin ils se réveillèrent sans leader. Nous avons passé du temps avec eux à parler des nouvelles formes d’organisation qu’ils allaient se donner.
Enfin, il y a un autre point qui est intéressant, c’est que si les équipes sont à peu près, je dis bien à peu près formées aux effets des substances toxiques sur la personne qui les prend… C’est une connaissance un peu livresque, car ils ne savent pas comment c’est sur un organisme dont la maturation neurologique n’est pas terminée. Ce qu’ils ne savent pas surtout, ce sont les effets d’une désintoxication brutale ; il s’agit d’un moment tout à fait névralgique. Alors si on dit à un gosse « c’est formidable si tu veux te désintoxiquer, arrête tout de suite », on le voue à des angoisses paroxystiques. Par exemple, si les amphétamines sont arrêtées brutalement, cela donne des angoisses de types paranoïdes ou persécutives ; si c’est le solvant, il y a des troubles du sommeil considérables, etc. Donc il faut accompagner dans la désintoxication. C’est quand même moins dangereux, qu’une désintoxication du jour au lendemain.
– X. E : Maintenant c’est un peu dur à dire, mais il y a beaucoup d’enfants de la DDASS qui sont multi-abusés parce qu’il a beaucoup de laisser-aller parfois, et d’autres qui se prostituent à 13 ans. Il y a même des filles qui deviennent à 13/14 ans des mères maquerelles, c’est-à-dire qui ont leur propre réseau de prostitution. Mais si tu veux, je n’ose pas dire que c’est fait avec innocence, c’est le pré-sexué, c’est une manière de dominer. Après tu as toujours des adultes autour qui profite de l’aubaine. Ce n’est pas une recherche érotique, c’est une recherche de domination en somme. Enfin une recherche exclusive.
– O. D : Oui. Avec l’équipe du Mali, on avait inventé la maraude-fille avec Gagnoua Traoré (infirmière) et on se déplaçait dans le modeste attelage d’une équipe mobile dans ce qui avait nom le marché aux antiquaires. On trouvait de tout, sauf des antiquités évidemment. C’était un haut lieu de prostitution des jeunes filles sous la protection parfois intéressée des forces de l’ordre.
Donc, il y a le phénomène de groupe qui est très important, mais il y a aussi un phénomène d’appariement. C’est-à-dire que très souvent le jeune (enfant ou adolescent) va trouver un autre avec qui il est en miroir et avec qui il est en contact. Du fait d’un taux de mortalité absolument terrifiant, il arrive que l’enfant perde son double. C’était le cas d’une fille qui avait perdu sa copine, son double quoi et on est allé la voir. Ce « double » s’était fait renverser vraiment de façon très dure par un transport public et en est mort. Comme ces jeunes prennent beaucoup de drogues, ils évaluent très mal les distances, les vitesses des objets ou des camions, etc. On a vu la survivante de la paire venir vers nous comme un reste de présence qui semblait être indifférente à tout ; elle n’était bien sûr pas dans un bon état psychique. Et puis en fait, en parlant avec elle on fit la rencontre de quelqu’un qui était un peu dans le défi, n’avouant jamais ni l’amour, ni la maladie, ni la peur, ni le froid — parce qu’à la saison des pluies la plupart des africains ont froid-et s’effondrent brutalement, comme par syncope et sans chercher support ou abri. Ce n’était alors plus une jeune fille, mais un nourrisson apeuré et replié dans un corps de pin-up. C’est-à-dire que tout d’un coup il y a eu cet effondrement qui fut nécessaire pour qu’on l’accompagne et que l’on puisse entendre et restaurer les demandes d’amour des premiers âges de cette adolescente.
Je crois aussi que dans le groupe il y a ces deux phénomènes : le phénomène de faire masse (d’être dans une masse) qui donne un sentiment de puissance et d’intemporalité.
Je reviens un moment sur la suradaptation paradoxale… Je précise somment cette notion m’est venue.
Eh bien, cela m’est venu par l’effet de surprise de rencontrer des mômes qui sont au bout du rouleau, sans trop de repères et qui se présentent à nous un peu sur un mode d’agitation maniaque (à épuiser leur énergie bien plus qu’à jouer ensemble je dirais). Si l’on s’attend à trouver des mômes déprimés, des gosses pas bien, dans la plainte, dans la demande, eh bien non on ne rencontre pas cela. Ce simple constat d’évidence et de bon sens m’a amené à parler d’une espèce de suradaptation de l’enfant à son territoire. Ce qui a accentué ce terme de « suradaptation », c’était de voir comment, quand on les sortait de leur espace, tout leur maintien corporel foutait le camp. On voit bien que cette suradaptation concerne des Sujets qui sont agglutinés dans un territoire au sein duquel il règne une sorte d’éternisation de la vie. Ce qui peut avoir ses avantages bien sûr. Le paradoxe est venu des observations que j’ai faites avec les équipes — en particulier l’équipe du Burkina puisqu’on avait un centre où l’on pouvait héberger des gosses, et non les hospitaliser — en voyant à quel point lorsqu’ils rencontraient un autre adulte secourable proche d’eux, cela leur donnait la possibilité de régresser. Il s’agissait de régressions manifestes par des énurésies, des troubles alimentaires (etc.). Un autre exemple, c’est ce gosse qui n’était plus vraiment un gosse (16 ans, 1m80, énorme) en crise de neuro-paludisme donc on l’a emmené rapidement à l’hôpital Gabriel Toure. Il quitte le coin de rue dans lequel il campait comme si c’était un trône et hop il se décompose. Du coup, il se laissait ballotter. À l’hôpital Gabriel Toure, comme ce sont des gens très compétents et avec qui on avait bien balisé les échanges avec plusieurs lieux de soins, l’admission du jeune s’est passée le lendemain sans problème. 12 h après, je ne le vois pas et je ne fais que prendre de ses nouvelles parce qu’il est gaga quoi. Mais enfin il était soigné et mis sous perfusion, donc j’ai demandé à l’équipe soignante de lui dire que je reviendrai dans deux jours, car je devais quitter Bamako pour aller vers Ségou. Deux jours après je retourne à l’hôpital et l’infirmière me dit que c’est un cas d’anorexie mentale. J’étais quand même un petit peu ébloui, alors je lui ai demandé : « pourquoi est-il anorexique ?
Elle me répond : « il ne veut pas manger la bouillie de mil qu’on a préparé ».
C’est une bouillie de mil qu’on donne à l’hôpital. Je vais ensuite le voir, il parlait un peu le français et comme j’étais toujours avec un copain éducateur, Adama Dao, je comprenais un peu bambara (après j’avais fait quelques progrès et je pouvais parler de football en bambara) et je dis à ce gosse : « tu n’aimes peut-être pas la bouillie de mil, je peux le comprendre, mais tu manges quoi ? »
Et là sa réponse m’a absolument scié. Il m’a répondu : « je mange ce qui tombe ». C’est-à-dire qu’il se regroupait avec d’autres jeunes aux abords du marché et il mangeait ce dont personne ne voulait. Donc il n’était pas pris dans le circuit humain du don, de la dette, de l’échange, etc. Il lavait ce qu’il récupérait à la fontaine publique, mais bref ce n’était pas terrible. J’ai compris à ce moment-là que ce n’était pas du tout une anorexie mentale, mais que la problématique était mentale. Il ne voulait pas mettre dans sa bouche quelque chose qui serait marqué par le temps humain, par la présence de l’humain. Donc il fallait pallier ce truc.
Alors je lui ai dit : « eh bien, si tu n’as pas faim, moi j’ai faim, donne-moi à manger ». Il met la cuillère dans son assiette de mil, puis il me donne à manger. J’en prends un peu et je lui dis : « ce que tu as fait pour moi, il faut que je le fasse pour toi ». Alors il accepte. Ensuite je lui dis : « mais tu es grand non, tu peux manger tout seul », et voilà comment j’ai guéri l’anorexie mentale ! Ça, c’est important pour comprendre la suradaptation paradoxale. C’est-à-dire que dans les lieux comme cela où la bienveillance existe, le gosse revient à ses réflexes de survie et il revisite en quelque sorte son archéologie de corps. Mais j’ai aussi fait valoir autre chose pour rassurer les équipes. C’était une façon de leur dire : « Mais non, vous n’êtes pas de mauvaises personnes qui font qu’un gosse qui avait l’air adapté devienne un petit qui s’urine dessus, qui ne veut pas manger, etc. Il a besoin de revenir à ces temps essentiels où l’Autre lui a fait défaut pour montrer ce que c’est que l’attente à nouveau possible de cet Autre ».
Donc c’est une régression qui a des aspects réels, parce que s’uriner dessus c’est réel, ne pas manger c’est réel, mais qui est la construction d’une urgence symbolique. On pourrait presque entendre le jeune suradapté en régression nous dire : « regardez comment j’ai dû masquer ces demandes d’amour insatisfaites de l’enfant dans le lien à mon corps ».
– X. E : C’est Elias Canetti qui dans Masse et puissance dit que dans le groupe tu te crois immortel. Tes propres intérêts — je parle là sous ton contrôle — disparaissent, tu ne les vois plus et tu as un sentiment d’immortalité. C’est cela qui est hors du temps. Alors déjà pour les enfants, la compréhension du temps ce n’est pas ça, mais c’est surtout que tu te sens d’une vigueur dans le groupe.
– O. D : Masse et puissance est un livre essentiel. C’est-à-dire que là nous est décrit et analysé un champ primaire de la dynamique des groupes, qui est un champ qui va chercher le bâti humain dans sa première urgence. À savoir, faire corps avec l’autre.
– X. E : Et c’est pour cela que ces groupes (même quand ils sont adultes) constitués autour d’un gourou sont fraternels, immortels, superpuissants, ils persistent. Les politiques feraient bien de réfléchir à cela d’ailleurs, mais là on parle d’enfants.
– O. D : Oui là on parle d’enfants. Mais quand on parle de politique, on parle aussi d’enfants.
– X. E : Mais, tu faisais allusion à la drogue et je disais que tous les enfants se droguent. Ils prennent toutes sortes de drogues d’ailleurs et on l’enseigne à la fac un peu partout.
– O. D : Oui, il faudrait à un moment ou à un autre que l’on présente les enseignements que donne le SAMU social.
– X. E : Je pense que ce n’est pas innocent, parce que, qui dit drogue(s) dit trafics. Qui n’a pas vu sur le tas d’ordures qui est à l’entrée des grandes mégapoles, un enfant, ou plusieurs enfants, qui cherchent de la ferraille ou des bouteilles en plastique pour les revendre ?
Ils sont avec leur sac en plastique et ils sniffent le solvant de teinturier, la colle, enfin tous les solvants. Et comme le nez est fait avec des fibres nerveuses (c’est tout près du cerveau), le cerveau est atteint rapidement et tu peux voir des gamins qui ne comprennent rien, bouche entrouverte avec un filet de bave. Ils sont là, ils peuvent rigoler, mais ils ne sont plus que des sujets rivés à quelques trop puissants automatismes poussant à chercher dans ces tas d’ordures. Tu t’en souviens, c’est un stade terminal de ces drogues, ou plutôt de ces sous-drogues.
– O. D : Les gamins, ils consomment deux types de drogues. Ils utilisent des drogues qui anéantissent et qui insensibilisent, et puis des drogues qui excitent. Et souvent quand on parle avec eux, s’ils acceptent le dialogue ; parce que s’ils ne veulent pas dialoguer ils disent « la drogue c’est pas bien » et ça veut dire « ne t’inquiète pas, je ne vais pas te parler, tout va bien », mais au fond ils ont un système de normalité. Par exemple, il est normal de prendre des amphétamines pour être actif, chaparder, mendier etc., et c’est normal de prendre de l’alcool pour être un peu dans un sentiment de fusion. Et ils disent que ceux que nous nous qualifierions de toxicomanes, ce sont ceux qui prennent tout le temps le même produit.
– X. E : Alors, on y est, c’est que les enfants évidemment n’ont pas de codes, excepté qu’ils ne prennent pas n’importe quand la drogue. Il y a des moments, c’est par mimétisme ; il y en a un qui commence et puis les autres suivent. C’est comme les cigarettes quoi.
J’ai vécu cette période historique où tu offrais une cigarette ; tout le monde avait sur lui une cigarette ou un petit briquet Bic. Offrir une cigarette c’était un acte de convivialité et de rencontre et les gamins s’échangent aussi la drogue comme cela.
– O. D : Oui, il y a une ritualisation de la consommation. Donc ce qui les inquiète ce n’est pas la consommation, mais ce qu’ils consomment hors ritualisation.
– X. E : Voilà !
– O. D : C’est cela qui les inquiète. De même que l’on peut voir au Mali ou ailleurs des mômes qui ne prennent pas soin d’eux, mais qui vont prendre soin de la bouteille dans laquelle il y a du solvant ; ils vont chouchouter le bout de tissu qui est imbibé de colle lorsqu’eux-mêmes ils se laissent aller. Du reste c’est très simple, il y a un tout petit indice pour voir si un groupe d’enfants a un petit peu changé, c’est de voir l’état de leurs chaussures.
– X. E : Dans la mesure où ils en ont ! Parce qu’ils ont des tongs…
– O. D : Ils ont des tongs, mais ils fabriquent des bandages, etc. Quand ils commencent à prendre soin de leurs pieds, c’est que déjà ils ont intégré d’autres systèmes d’orientation que celui de l’errance coupée des sensations intéroceptives et proprioceptives, cette errance dispersée dans le vide et de la massification de leur existence dans un groupe. D’autre part, il y a aussi le fait que le territoire est extrêmement limité.
– X. E : Ils ne connaissent pas la ville.
– O. D : Ils connaissent le coin, l’angle, les formes de rues. Et ça je l’ai vu.
Quand on amène à l’hôpital un môme qui est accidenté ou qui fait un paludisme — à Bamako, c’est l’hôpital Gabriel Touré — on le voit fanfaron lorsqu’il est encore dans les limites et les angles de « son » territoire, mais dès qu’il perd les repères usuels de sa vie qui sont très limités, il s’effondre et c’est l’effroi.
– X. E : Ça me fait penser à l’anecdote que tu connais, que chacun connait. C’était au Burkina, il y avait la tournée du SAMU social avec Valérie Lavergne qui était l’infirmière, et des gamins sont venus la chercher en disant « vite le docteur, le docteur », et puis il y avait un gamin au marché, tu sais sous les tréteaux, qui était atteint de tremblements et qui allait mourir. Il était dans un état vraiment gravissime et on l’a emmené dans un hôpital aux Urgences — tu te rappelles le vieil hôpital — et le mec n’avait rien compris. Ils n’ont pas bonne presse les enfants des rues.
– O. D : Il faut vraiment négocier les conventions entre les Samusociaux et les lieux de soins courants
– X. E : Alors il (le soignant des Urgences) disait « mais comment il s’appelle ? » ; « il est dans la rue » ; « moi je ne pourrai rien faire sans son nom ».
Je répondais : « mais je ne sais pas moi, il vient de la brousse ».
Il me dit « ah oui, mais comment voulez-vous que je l’inscrive ? Si tout le monde fait comme vous ».
Je lui dis : « il s’appelle SAMU et son prénom c’est social ». Alors il note SAMU social.
Le gamin… Ce qui est extraordinaire c’est que tout d’abord, ils (les enfants) n’ont pas d’état civil, ils sont dans le magma de la puberté total, parce que sur le plan sociologique sans personne. Tu es d’accord ?
– O. D : Ils n’ont pas d’état civil, mais ils ne veulent pas dire leur nom parce qu’ils ont le sentiment d’avoir porté atteinte à ce nom qu’ils portent. Mais un nom, dans ces systèmes de parenté, ce n’est pas simplement quelque chose qui nous représente comme le font nos pancartes ou nos badges dans les congrès. C’est quelque chose qui traverse l’équilibre…
– X. E : Tu penses aux enfants-sorciers ?
– O. D : Alors l’enfant-sorcier, il y a de cela oui.
– X. E : Et il sait aussi qu’il porte malheur certaines fois.
– O. D : Oui c’est la part maudite de l’ancêtre qui reflue sur l’enfant, avec cela il y a pas mal d’enfants qui ont fait la guerre (par exemple au Congo) ou qui ont été dans les atrocités des guerres civiles (on en voit aussi quelques-uns à Pointe-Noire). Dans le recrutement des enfants destinés à devenir soldats, dans un premier temps on ne les instruit pas. Ils sont là, c’est une force qui porte des armes légères et qui va se faire trouer la peau. Mais enfin s’il a survécu à une ou deux missions, alors on lui donne une instruction très particulière. Mais, c’est une instruction qui renverse tous les tabous anthropologiques. Il y a des simulacres de cannibalisme, on demande à un enfant d’aller tuer quelqu’un parmi ses proches par exemple. Ce n’est pas du tout une initiation au sens de l’initiation traditionnelle qui raccorde le Sujet au fondement de son pacte culturel.
Ça, je l’ai vu au début de ma pratique grâce à toi. Enfin tu m’as fait confiance, tu m’as expédié au Mali et c’était vraiment extraordinaire. Là effectivement, j’ai vu les mômes maliens qui étaient rescapés des guerres du Libéria et de la Sierra Leone qui allaient à Bamako dans l’espoir de retrouver leurs proches, mais généralement ils ne les retrouvaient pas.
La question des enfants sorciers est quand même en bonne part liée à celle des enfants soldats par le fait qu’ils font peur. L’enfant soldat fait peur parce que c’est un enfant qui, comme un mauvais sorcier a été entraîné à faire fi de sa dignité anthropologique.
– X. E : Ah, tu sais bien ça. Il fait peur en effet. J’ai été pris dans check-point d’enfants dans une barricade. Mais tu t’en souviens de cela. C’étaient des petits mômes habillés en mariés qui avaient pillé quelques magasins, ivres de chants, avec d’énormes AK-47 ou kalachs — je ne sais pas —, qui m’ont arrêté. Et là tu te dis, une vie d’homme ça ne vaut pas grand-chose. Mais il y a eu quelque chose de marquant et je raconte l’anecdote : l’un des enfants me dit : « où est-ce que vous allez ? »
Moi j’attendais. Tu sais, tu veux te mettre en paix avec ton âme ; donc je n’ai pas répondu. En revanche à côté de moi, il y avait un infirmier belge géant et costaud qui avait pris la parole quand il a demandé « où est-ce que vous allez ? », en lui disant : « toi, ça ne te regarde pas ! »
– L’enfant lui a répondu : OK, ne te fâche pas ».
Eh bien qu’ils soient lourdement armés, ils nous ont laissé partir en disant « move, partez ».
Si tu veux, cette anecdote évoque le rapport ancestral à l’autorité. Il y avait un adulte qui lui a dit en quelque sorte « ce ne sont pas tes oignons ».
– O. D : Qui a dit « Un enfant ne parle pas comme cela aux adultes ».
– X. E : Voilà ce à quoi ça m’a fait penser, parce j’avais peur hein. Mais si je rencontre de nouveau des enfants soldats, je crois que j’aurai encore peur.
– O. D : De toute façon les enfants qui ont fait la guerre ont été mécanisés par la drogue, comme ce sont des « enfants-mitraillettes ». Lorsque tu parles de Kalachnikovs et quand ils parlent de leurs corps, ils parlent de leur corps comme d’une machine. Si tu leur demandes « comment ça va ? », ils répondent « ça va, je vais loin, je suis rapide (etc.) ». Enfin ce n’est pas tellement un bulletin de santé du schéma corporel ordinaire. C’est-à-dire qu’il est rassuré d’être comme la machine (la pelleteuse ou l’arme). Bon, c’est vrai que c’est plus risqué quand il a une Kalachnikov. Il a fait fort l’infirmier là.
– X. E : Eh bien il savait lui. Et en plus il n’a pas compris la dangerosité parce que quand on a continué notre chemin, il n’était pas content, il disait « quand même ces petits merdeux », mais il ne savait pas qu’il avait risqué sa vie. Il n’était pas content que des enfants osent nous parler comme cela.
– O. D : Il n’avait pas vu l’arme de guerre.
– X. E : C’était un jouet pour eux. La deuxième chose que je voulais te dire c’est qu’ils n’ont pas les codes. Bien sûr, dans la suradaptation paradoxale, les enfants sont dans la survie. Ils sont dans le jeu et ils ne voient pas la dangerosité. Tu es d’accord ?
– O. D : Oui c’est cela.
– X. E : Mais ils jouent une espèce de cache-cache tragique avec les commerçants, les flics, etc. Rappelle-toi, au Honduras et au Mexique il y a eu escadrons de la mort ; c’est-à-dire des commerçants qui s’étaient cotisés avec des flics pourris pour les éliminer, ou pour le dire autrement de les tuer. C’était violent quand même. Mais ils ne connaissent pas les codes en fait. Par contre, est-ce que tu te souviens qu’ils connaissent bien tous les champions de foot internationaux ?
– O. D : Ah oui ! Ah, mais ça le foot, j’ai commencé à me cultiver, car je ne savais même pas qui était notre gardien de but, parce que si on ne parlait pas du foot on était limité dans l’échange. On me demandait : « tu viens d’où ? » ; lorsque je répondais « de Paris », tout de suite on me disait « ah ouais… Zidane ! ».
– X. E : À ton époque.
– O. D : À mon époque, mais bon, écoute on a quand même travaillé ensemble en dépit des époques différentes.
– X. E : Bien sûr. Non, mais j’en rigole parce que Zidane aujourd’hui c’est Mbappé.
– O. D : Alors là oui, maintenant c’est Mbappé qui est la lampe torche. Alors, c’était un truc très marrant, parce que quand j’étais à l’aéroport pour Bamako j’achetais tous les exemplaires de L’Équipe ; d’une part parce que les douaniers voulaient lire L’Équipe et comme ça ils me foutaient la paix, et d’autre part il y avait des exemplaires pour les enfants à qui je montrais L’Équipe et après on pouvait parler.
– X. E : Il n’y avait pas que les enfants qui s’intéressaient au foot.
Au début de notre entretien, nous nous sommes demandé quelles étaient les spécificités de ces enfants.
Je t’avais répondu que c’était :
– la transformation,
– l’abolition de tous les codes (temps, corps et espace) sauf du territoire,
– l’indifférence au corps,
– et l’éducation au miroir et à l’affect.
Si par exemple tu veux tendre la main à quelqu’un, tu te méfieras en pensant « qu’est-ce qu’il veut faire de ma main ? ».
– O. D : Ou déjà qu’est-ce qu’il va faire de la sienne.
– X. E : Oui, il faut presque considérer qu’il s’agit d’une tribu, bien que soient tes enfants dans le fond. Pas dans le fond, parce que ce sont les enfants des Hommes, mais tu peux les considérer comme un groupe ethnique différent de toi, parce que toi tu as été structuré avec des codes qui ont l’air aller de soi. Là, les enfants n’ont pas été structurés avec des codes et c’est pour cela qu’ils font beaucoup d’infections en fait. Il faut les aimer quoi.
– O. D : Et puis ils ont peur. Je me souviens d’un truc très simple que toutes les équipes ont rencontré, c’est que les gosses s’agglutinent sous un auvent avec un énorme néon pour dormir. Alors le code du bon sens serait de dire « si vous voulez bien dormir, le mieux c’est de ne pas être sous un néon ». Seulement, ce qu’ils me disent à ce moment-là, tu as dû l’entendre mille fois c’est : « oui, mais si on nous fait mal ça se verra ».
– X. E : Et puis tu te rappelles comment ils dorment ?
On aurait dit comme des petits chiots, les jambes, les unes sur les autres ; si tu veux un peu mélangés comme dans un nid tu vois, ou comme des petits chats.
– O. D : Ils multiplient les zones de contacts corporels.
– X. E : Sans le savoir hein.
– O. D : Sans le savoir, oui absolument.
– X. E : Et ce qui m’avait frappé dans tous les nids quand ils dorment profondément, d’ailleurs ton cœur fond quand tu vois ces enfants, c’est la façon dont ils étaient entremêlés, les bras et les jambes les uns sur les autres.
– O. D : Alors il y a quand même des systèmes d’exclusion pour des raisons de santé, cela concerne l’enfant énurétique ou encore l’enfant épileptique. Il est mis à l’extérieur.
– X. E : Oui, mais il reste près, il ne s’en va pas.
– O. D : Il est mis à l’extérieur dans une partie du territoire. Ce territoire, on ne peut pas le découper simplement en le traçant avec des extrémités sur une feuille de papier. Le territoire présente des points où l’on peut s’agglutiner. Passer les frontières du territoire c’est un peu comme un saut vers l’inconnu. Ce n’est pas tellement un espace euclidien, c’est comme un espace caoutchouteux qui a ses points d’involution et cela aussi c’est important.
Ce que l’on avait trouvé au Mali au Burkina et au Sénégal c’est tout bêtement qu’on arrêtait la camionnette (qui contenait un pôle infirmier, un pôle éducatif et un pôle clinique quand c’était possible) les mômes s’y précipitaient parce qu’on leur donnait de la bouillie de mil.
– X. E : C’était légèrement sucré.
– O. D : Oui, légèrement sucré, et en fait ils mangent beaucoup parce qu’il y a d’autres ONG qui les nourrissent. Ils connaissent à peu près l’heure de passage des camionnettes. Donc ils venaient comme ça en criant et en hurlant, moi je sortais de la camionnette en disant faussement rageur « c’est quoi ces enfants maliens qui ne saluent pas ? » ; et alors là, silence dans les rangs (l’errant). Mais ils ne savaient pas vraiment saluer, alors je leur ai demandé « dites-moi comment les gens disent bonjour ». De là, on a inventé comme ça des codes de salutations.
– X. E : On parle beaucoup de l’Afrique, mais bien entendu les enfants et les ados qui ont été abandonnés dans les quartiers _ certes pas dans les mêmes conditions _ ce sont des enfants qui poussent comme ils peuvent, avec les phénomènes de bandes, de drogues, ainsi qu’avec le phénomène miroir. Puisque dans Masse et puissance, que ce soit ici à Paris, à Marseille, en banlieue ou que sais-je encore, ils survivent en bande parce que, comme tu dis, ils ont peur. Ils ont peur des autres, ils ont peur des flics (etc.,), mais de nos jours ils aussi sont armés. Le trafic de drogues c’est autre chose.
Il y a également un phénomène d’écho ; c’est-à-dire qu’ils savent qu’il y aura la télé et qu’on en parlera. Il y a des miroirs à l’infini et surtout ils ont l’impression qu’ils sont dans un jeu vidéo. Ce sont des Hikikomoris en quelque sorte. C’est-à-dire que le mal que je fais, bof ce n’est pas vraiment du mal, puisqu’il va se relever tout à l’heure et puis aller dans un autre scénario. En fait, comme ils sont immortels, comme ils sont très puissants, le mal que je fais ce n’est pas vraiment… Tu peux tuer des gens, mais comme dans un jeu vidéo. Ça, ce sont nos enfants et il n’y a pas besoin d’exotisme. Je crois qu’il faut la déréalisation de la réalité.
– O. D : Absolument, la déréalisation du corps et du corps de l’autre va de pair avec que la conviction résignée que parole ne peut pas faire médiation.
– X. E : Mais tu sais, les mots ils les ont toujours entendus et n’importe quoi. C’est pour cela que les gens de bonne volonté qui viennent offrir des bonbons ou un ballon de foot, gâchent tout ton boulot parce que les enfants vont vers ces gens gentils ; tandis que toi tu travailles patiemment pour essayer de les éduquer. Eh bien, toi, cela te casse ton travail. Enfin, pas grave.
– O. D : Ce n’est pas un dégât énorme.
– X. E : Mais c’est dans la transformation qu’il faut les accompagner. Moi je crois que l’on est — je ne sais pas si tu partages cette idée — dans le monde de la métamorphose. Tu n’es pas forcé de me suivre, mais, c’est ce que je pense profondément, on change. C’est Héraclite quoi. Tu quittes une époque, tu quittes une morphologie. La preuve : à l’école tu étais un petit garçon, moi aussi. Regarde ce qu’on est devenu dans notre métamorphose au bout de notre vie.
– O. D : Eh bien dis-donc.
– X. E : Enfin pardon, au bout de notre parcours et pas au bout de notre vie.
– O. D : Nous ne sommes pas encore au bout du parcours, il y a encore plein de choses à inventer. C’est pour cela que l’on a mis en place des enseignements et ça si tu peux nous en parler, ce serait très bien.
– X. E : Eh bien, ce sont des retours d’expériences. Bon, on a des gens universitaires qui ont beaucoup lu. Là-dessus, tu nous guides plus précisément sur les comportements et sur la psyché. Et puis on a envoyé sur le terrain des centaines et des centaines de gens ; on a rencontré sur le terrain des gens magnifiques. Puis on a essayé de mettre en forme une possibilité de transmission. Évidemment, il y a des gens qui ont écrit avant nous comme toi et ta bande de psys là (le gang des psychologues, psychiatres et psychanalystes), mais il y a aussi quelques anthropologues qui ont écrit des choses là-dessus. Il y a eu également à l’École de Chicago, des sociologues qui nous ont beaucoup appris, ainsi que les gens qui ont travaillé auprès des enfants. À partir de cela, nous avons essayé de construire des modules pédagogiques, tant et si bien qu’on enseigne « les enfants des rues « un peu partout d’ailleurs ; à la fac, à l’université, à Sciences Po, etc. Forts de cette expérience, des gens qui destinent à ces métiers-là. On transmet. Je dois dire que c’est notre légitimité de dire que tout ce que l’on fait n’est pas perdu et que c’est transmissible. Les gens fréquentent notre enseignement qui se donne à la fac. Ce n’est pas un enseignement comme cela de rencontre, il y a réellement des D.U.
– O. D : Oui, c’est institué.
– X. E : Et peut-être un Master.
– O. D : Un quoi ?
– X. E : Un Master. Mais c’est un projet sur lequel nous travaillons.
– O. D : Ah oui ! J’ai les oreilles gourmandes.
– X. E : Oui, il y aura peut-être un Master, mais je n’en parle pas. Pour le moment c’est un D.U. voilà, ce que l’on pouvait dire. Merci.
[1] Médecins sans frontières
[2] un garçon âgé de 5 à 15 ans, issu d’une famille pauvre souvent rurale, confié par ses parents à un maître coranique
[3] Cf « La suradaptation paradoxale. Une notion clef dans l’abord clinique et psychopathologique des enfants et jeunes de la rue ». Publication du SAMU Social International réalisée par Delphine Laisney.