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Jaime Ruíz Noé / Que serait une transphobie d’orientation lacanienne ?

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Texte paru et à retrouver sur le site de l’ELP. Illustration Wingsdomain Art and Photography 2021. Jaime Ruiz Noé est membre de l’École lacanienne de psychanalyse (ELP).

Le 23 novembre 2003, à Paris, l’École lacanienne de psychanalyse (ELP) et le Centre d’aide, de recherche et d’information sur la transsexualité et l’identité de genre (CARITIG) ont organisé un atelier à l’occasion de la parution en France de l’ouvrage de Patrick Califia , <i>Sex Changes : The Politics of Transgenderism</i>.[1]  L’un des sujets abordés était formulé sous forme de question : « Les psychanalystes sont-ils transphobes ? » Sam Bourcier y a répondu sans ambages dès le début de son intervention : « Évidemment, et c’est la faute de Lacan. »[2]

Bourcier lança aussitôt une offensive : une action dirigée contre l’expertise que certains lacaniens avaient érigée autour de la transidentité.[3] Caricaturant le style du discours « psy », Bourcier décrivit le syndrome CTLPHF (Anti-Trans Lacanien Pré-Féministe Hétéro-Fétichiste) qui toucherait « plus particulièrement les lacaniens » et « qui repose sur deux négations principales : la forclusion du nom de Lacan et le déni de son militantisme hétérocentrique afin de réhabiliter son illusion de la différence sexuelle comme naturelle ». De cette manière, Bourcier préfigurait, près de quinze ans auparavant, le discours que Paul B. Preciado adresserait à cette « académie de psychanalystes » représentée par les membres de l’École de la cause freudienne.[4]

Suite à cette réunion de 2003, Jean Allouch a souligné que ceux qui avaient souffert sous la « pastorale lacanienne » pouvaient fort bien qualifier de « transphobes » ceux qui avaient causé tant de tort aux personnes trans. « Mais “transphobe”, qu’est-ce que ça veut dire ? » a-t-il demandé. « Pour répondre, prolongeons la métaphore de la singerie et approfondissons la théorie : cela indique que lui, cet expert, n’est pas castré. »[5] Le mot singerie désigne une imitation comique ou moqueuse, comme lorsqu’un singe se comporte comme un humain, et qui sert à la satire ou à la critique. En la désignant ainsi, un autre parallèle peut être établi avec le discours de Preciado, qui revisitait l’histoire de Pierre le Rouge de Kafka : un singe capturé par des hommes afin… qu’il agisse comme eux.

En prolongeant cette mascarade, Allouch ne parlait pas simplement de « transphobie » au sens courant du terme (comme aversion ou rejet des personnes trans), mais faisait spécifiquement référence à une castration qui n’avait pas eu lieu. En formulant les choses de cette manière, et en utilisant la théorie comme il l’a fait, Allouch a-t-il révélé une transphobie proprement lacanienne ? Quels aspects de l’enseignement ou de la doctrine de Lacan sont ici en jeu ? En fait, dans d’autres passages, Allouch avait déjà évoqué les « spéculations théoriques » sur la transsexualité formulées par certains élèves de Lacan. Des spéculations qui, malgré quelques nuances, n’avaient pas fondamentalement changé.[6]

On pourrait se demander si de telles élaborations théoriques n’ont pas servi de fondement à cette transphobie. Ou peut-être, reprenant les questions soulevées par Allouch ailleurs[7], devrions-nous pointer du doigt le maître ? Pour le paraphraser : quel est le rôle de Lacan dans ce corpus de connaissances achevé, compact, incontesté et méticuleusement construit que ses élèves ont édifié sur les questions trans ? En fin de compte, Lacan est-il responsable (comme Bourcier l’a qualifié de * faute*) de la transphobie répandue dans une grande partie de la psychanalyse dite lacanienne et, par conséquent, de la non-réception, voire du rejet pur et simple, des questions trans au sein du champ freudien ?[8]

Ce séminaire propose un examen critique de certains des épisodes les plus honteux survenus dans la psychanalyse lacanienne concernant les questions transgenres, dans le but de déconstruire le savoir supposément construit sur ce sujet et dont les effets se font encore sentir bien au-delà du champ freudien. Par une analyse textuelle et intertextuelle, cet examen s’attachera à mettre en lumière certains jugements et préjugés qui ont guidé les lacaniens. Les textes de la bibliographie seront fournis à l’avance pour consultation, y compris des traductions inédites.

Revisiter les épisodes de cette histoire fatidique pourrait nous permettre de récupérer d’autres formes de simiesque, comme celle des trois singes sages du bouddhisme, où le fait de ne pas parler, de ne pas voir et de ne pas écouter nous permet d’établir une analogie avec la position de l’analyste.[9]

Bibliographie

ALBY, Jean-Marc ; « Le transsexualisme », tr. Amparo Rivero et Ivone Galantini, dans Lire à la lettre. En ligne : < https://shorturl.at/dhBQ1 >.
ALLOUCH, Jean ; « Bienvenue aux études gays et lesbiennes », Litoral, n. 27 : Opacité sexuelle Edelp, Córdoba, pp. 171-183.
————; «Couverts de honte », allocution d’ouverture d’une Journée Pat Califia. En ligne : < https://shorturl.at/77maw >. [En espagnol : « Avergonzados », tr. Graciela Graham, Imago Agenda, non. 93, 2005. En ligne : < https://shorturl.at/aceko >].
————; Jacques Lacan et son élève hérisson. Transmaître, tr. Lucía Rangel Hinojosa, Éditorial me caelo el vingt, Mexique, 2021.
———— ; « Lacan et les minorités sexuelles », Cités, n° 16, 2003, pp. 71-78. En ligne : < https://shorturl.at/nmzju >.
AYOUCH, Thamy; « Psychanalyse et transidentités : hétérotopies », L’évolution psychiatrique, no. 80, Paris, 2015, p. 303-316.
BOURCIER, Sam ; « Zap la psy : on a retrouvé la morsure à Lacan », dans Queer Zones. La trilogie, Éditions Amsterdam, Paris, 2021.
CALIFIA, Patrick ; « The Backlash : Transphobia in Feminism », dans Sex Changes : The Politics of Transgenderism, Cleis Press, San Francisco, 2003, pp. 86-119.
CASTEL, Pierre-Henri ; L’impensable Métamorphose : Essai sur le transsexualisme et l’identité personnelle, Gallimard, Paris, 2003.
CZERMAK, Marcel ; « Précisions sur la clinique du transsexualisme », dans Études psychanalytiques des psychoses. Passions de l’objet, tr. Jorge Piatigorsky, Nuevo Visión, Buenos Aires, 1987, pp. 89-105.
EVZONAS, Nicolas ; Devenirs trans de l’analyste, préface de Laurie Laufer, Puf, Paris, 2023.
———— ; « La transphobie psychanalytique ou le traumatisme généralisé du genre », Recherches en psychanalyse, vol. 30, non. 2, Paris, 2020, p. 103-112.
GALANTINI, Ivone ; « Quelques précisions sur le transsexualisme », Opacités, no. 9 : Perspectives inédites, Buenos Aires, 2018, p. 163-176.
GHEROVICI, Patricia ; Psychanalyse transgenre : une perspective lacanienne sur la différence sexuelle, trad. Bárbara Marengo Pizzo, Paradiso Editores/Universidad Iberoamericana, Mexique, 2022.
LACAN, Jacques ; Sur un discours qui ne voudrait pas être (de) ressemblance, version critique de Ricardo E. Rodríguez Ponte, séance du 20 janvier 1971.
———— ; …Ou pire, version critique de Ricardo E. Rodríguez Ponte, 8 décembre 1971.
————; 8 présentations de patients à Sainte-Anne, décembre 1975-avril 1976, trans. Silvia Hueso, Document à usage interne de la Fédération des Forums du Champ Lacanien (FFCL-Espagne F7), sans date.
LAUFER, Laurie ; « Le paradigme trans », trad. Lucía Rangel Hinojosa, me cayó el veinte, non. 47 : Weimar, l’esprit d’une époque, Mexique, 2023, pp. 143-158.
————; « Une psychanalyse Trans Zap ? », dans Pour une psychanalyse émancipée. Reprendre Subversion, trad. Ana Guarnerio, Escolios / Epeele, Mexique, 2023, pp. 166-180.
MARTY, Éric; Le Sexe des Modernes, trad. Horacio Pons, Manantial, Buenos Aires, 2022, pp. 469-504.
MILLER, Jacques-Alain ; « Dolic aux Trans », Lacan Quotidien, no. 928, 2021. En ligne : < https://shorturl.at/cBQ38 >.
MILLOT, Catherine ; Excès : Essai sur le transsexualisme, trans. Cristina Davie, Ediciones Paradiso, Buenos Aires, 1984.
————; « La question trans en psychanalyse », 29 mai 2021. En ligne : < https://psicoanalisislacaniano.com/2021/05/29/cmillot-la-cuestion-transexual-20210529 >.
MOREL, Geneviève ; Ambiguïtés sexuelles : sexuation et psychose, trad. Horacio Pons, Manantial, Buenos Aires, 2002.
PIEGARI, Juan Carlos ; « D’un rejet. Notes sur la (non—)réception du champ trans de Lacan », Opacities, n° 9 : Perspectives inédites, Buenos Aires, 2018, p. 119-160.
PLATERO, R. Lucas, María Rosón, Esther Ortega (dir.), Barbaries queer et autres mots proparoxytoniques , Bellaterra Ediciones, Barcelone, 2021.
PRECIADO, Paul B. ; Je suis le monstre qui vous parle. Rapport à une Académie de psychanalystes , Anagrama, Barcelone, 2020.
ROSARIO, Vernon ; « Perversion sexuelle et transsensualisme. Historicité des théories, variation de la pratique clinique », dans Litoral, n° 33 : Une analyse du paria. Rare, très rare , Epeele, Mexique, 2003, p. 45-63.
SAFOUAN, Moustapha ; « Contribution à la psychanalyse du transsexualisme », dans Études sur Œdipe. Introduction à une théorie du sujet (1973), trad. María del Pilar Berdullas, Mexique, Siglo XXI, 1977, p. 77-99.
STOLLER, Robert J. ; Sexe et genre. Le développement de la masculinité et de la féminité (1968), Karnac Books, Londres, 1984.

[1] Traduit en français sous le titre Le mouvement transgenre : changer de sexe (trad. Patrick Ythier, Paris, Epel, 2003). Un classique de l’érotologie moderne qui souffre toujours de l’absence de traduction espagnole.

[2] Sam Bourcier, « Zap la psy : on a retrouvé la morsure à Lacan », dans Queer Zones. La trilogie, Éditions Amsterdam, Paris, 2021, p. 434. La traduction est de moi.

[3] L’emploi du préfixe trans (parfois écrit avec un astérisque : trans *) ne vise pas à gommer les singularités par un terme générique, mais bien au contraire : à souligner que le langage ne rend pas compte de l’hétérogénéité des expériences, des réalités vécues, des identités, des luttes et des activismes, où les sujets peuvent poursuivre des objectifs différents et mener des réflexions très diverses sur leur subjectivité et leur incarnation. Cf. « Trans* (avec astérisque) », dans Queer Barbarisms and Other Proparoxytone Words, R. Lucas Platero, María Rosón, Esther Ortega (dir.), Bellaterra Ediciones, Barcelone, 2021, p. 409-415.

[4] Paul B. Preciado, Je suis le monstre qui vous parle. Rapport pour une académie de psychanalyse, Anagrama, Barcelone, 2020.

[5] Jean Allouch, « Couverts de honte », discours d’ouverture d’une journée Pat Califia. En ligne : < https://shorturl.at/77maw >. Il existe une traduction espagnole présentant de légères différences de contenu par rapport au texte français : « Avergonzados », trad. Graciela Graham, Imago Agenda, n° 93, 2005. En ligne : < https://shorturl.at/aceko >.

[6] Jean Allouch, « Lacan et les minorités sexuelles », Cités, no. 16, 2003, p. 71-78. En ligne : < https://shorturl.at/nmzju >.

[7]  Cf.. Jean Allouch, Jacques Lacan et son élève hérisson. Transmaître, tr. Lucía Rangel Hinojosa, Éditorial me cayó el veinte, Mexique, 2021, p. 20.

[8] Cf. Juan Carlos Piegari, « D’un rejet. Notes sur la (non) réception lacanienne du champ Trans », Opacidades, n. 9 : Vues inédites, Buenos Aires, 2018, pp. 119-160 ; de même, Nicolas Evzonas, « Transphobie psychanalytique ou le traumatisme généralisé du genre », Recherches en psychanalyse, vol. 30, non. 2, 2020, p. 103-112.

[9] Jacques Lacan, D’un autre à l’autre, séance du 4 juin 1969