Groupe niçois de psychanalyse lacanienne

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1969-12-03 L’Impromptu de Vincennes

Nous reproduisons ci-après l’introduction du Magazine Littéraire Spécial Lacan n° 121 de Février 1977 précédant la transcription proposée au lecteur : « 1969. Lacan à Vincennes. L’événement était d’importance. D’autant qu’il se reproduirait à un rythme régulier, précisaient les affiches annonciatrices. Événement d’importance, on s’en doute, étant donné le lieu et celui qui y intervenait. Première séance prévue le 3 décembre. Bien avant l’heure, l’amphithéâtre se remplit. Plusieurs centaines de personnes se pressent comme pour une Assemblée Générale. Et lorsque Lacan paraît, prend place sur l’estrade, l’air est déjà pesant, alourdi de fumées, de chaleur, de corps tassés, d’excitation contenue, de voix emmêlées. Silence. Il parle. Silence éphémère. Immédiatement, Vincennes s’éveille et rompt le discours commencé, le déplace, le désoriente… La séance devint alors « mémorable », unique, car Lacan ne revint plus. Plusieurs enregistrements de cet impromptu existent. Le texte que nous publions est issu de l’un deux. Il est complet à ceci près que le tumulte a peut-être rendu inaudible certains moments du discours ».

(21)Jacques Lacan – (un chien passant en l’estrade qu’il occupe). Je parlerai de mon égérie qui est de cette sorte. C’est la seule personne que je connaisse qui sache ce qu’elle parle – je ne dis pas ce qu’elle dit – car ce n’est pas qu’elle ne dise rien : elle ne le dit pas en paroles. Elle dit quelque chose quand elle a de l’angoisse – ça arrive – elle pose sa tête sur mes genoux. Elle sait que je vais mourir, ce qu’un certain nombre de gens savent aussi. Elle s’appelle Justine…

 

Intervention – Eh, ça va pas ? Il nous parle de son chien !

 

Jacques Lacan – C’est ma chienne, elle est très belle et vous l’auriez entendue parler…la seule chose qui lui manque par rapport à celui qui se promène, c’est de n’être pas allée à l’Université. Me voici donc, au titre d’invité, au Centre Expérimental de la dite Université, expérience qui me paraît assez exemplaire. Puisque c’est d’expérience qu’il s’agit, vous pourriez vous demander à quoi vous servez. (22)Si vous me le demandez, à moi, je vous ferai un dessin – j’essaierai – parce qu’après tout, vous savez, l’Université, c’est très fort, ça a des assises profondes.

J’ai gardé pour vous l’annonce du titre de l’une des quatre positions de discours que j’ai annoncé ailleurs, là où j’ai commencé mon séminaire, le discours du maître ai-je dit, puisque vous êtes habitués à entendre parler de celui-là. Et ce n’est pas facile de donner un exemple comme le faisait remarquer hier soir quelqu’un de très intelligent. Je tâcherai quand même : c’est simple, c’est là que j’en suis, laissant la chose suspendue à mon séminaire. Et certes ici, ce n’est pas de continuer qu’il s’agit. Impromptu ai-je dit. Vous pouvez voir que cette chose à la queue basse me l’a tout à l’heure fourni. Je continuerai sur le même ton.

Deuxièmement, discours de l’hystérique. C’est très important parce que c’est avec ça que se dessine le discours du psychanalyste. Seulement il faudrait qu’il y en ait des psychanalystes… c’est à cela que je m’emploie.

 

Intervention – Ce n’est pas à Vincennes qu’il y a des psychanalystes en tout cas.

 

Jacques Lacan – Vous l’avez dit, pas à Vincennes.

 

Intervention – Pourquoi les étudiants de Vincennes, à l’issue de l’enseignement qu’ils sont censés recevoir, ne peuvent pas devenir psychanalystes ?

 

Jacques Lacan – (prenant une voix de fausset). C’est justement ce que je vais expliquer, Mademoiselle. C’est justement de cela qu’il s’agit. Parce que la psychanalyse, ça ne se transmet pas comme n’importe quel autre savoir.

Le psychanalyste a une position qui se trouve pouvoir être éventuellement celle d’un discours. Il n’y transmet pas un savoir, non pas qu’il n’ait rien à savoir, contrairement à ce qu’on avance imprudemment, puisque c’est ça qui est mis en question : la fonction dans la Société d’un certain savoir, celui que l’on vous transmet. Il existe.

 

Intervention – Est-ce que vous ne pourriez pas parler plus lentement parce que certains étudiants n’arrivent pas à prendre des notes ?

Intervention – Il faut être débile pour prendre des notes et ne rien comprendre à la psychanalyse et à Lacan en particulier

 

Jacques Lacan – (se tournant vers le tableau). Ça c’est une suite, une suite algébrique…

 

Intervention – L’homme ne peut pas se résoudre en équation.

 

Jacques Lacan –… qui se tient à constituer une chaîne dont le départ est dans cette formule :

S2 a s S

S1 S S a

Un signifiant se définit de représenter un sujet pour un autre signifiant. C’est une inscription tout à fait fondamentale. Elle peut en tout cas être prise pour telle. Il s’est élaboré, par mon office, une tentative qui est celle à laquelle j’ai mis le temps qu’il fallait pour donner forme, qui est celle où j’aboutis maintenant, une tentative d’instaurer ce qui nécessitait décemment de manipuler une notion en encourageant des sujets à lui faire confiance, à opérer avec ça. C’est ce qu’on appelle le psychanalysant.

Je me suis d’abord demandé ce qu’il pouvait en résulter pour le psychanalyste, où il était lui ; car sur ce point, il est bien évident que les notions ne sont pas claires. Depuis que Freud – qui savait ce qu’il disait – a dit que c’était une fonction impossible…et pourtant remplie tous les jours. Si vous relisez bien le texte vous vous apercevrez que ce n’est pas de la fonction qu’il s’agit, mais de l’être du psychanalyste. Qu’est-ce qui s’engendre pour qu’un beau jour un psychanalysant s’engage à l’être, psychanalyste ?

C’est ce que j’ai tenté d’articuler quand j’ai parlé de l’acte psychanalytique. Mon séminaire, cette année-là, c’était 68, je l’ai interrompu avant la fin, afin, comme ça, de montrer ma sympathie à ce qui se remuait et qui continue… modérément. La contestation me fait penser à quelque chose qui a été inventé un jour, si j’ai bonne mémoire, par mon bon et défunt ami Marcel Duchamp : « le célibataire fait son chocolat lui-même ». Prenez garde que le contestataire ne se fasse pas chocolat lui-même. Bref, cet acte psychanalytique est resté en carafe, si je puis dire. Et je n’ai pas eu le temps d’y revenir d’autant plus que les exemples fusent autour de moi de ce que ça donne.

 

Intervention – À savoir une surdité relative.

 

Jacques Lacan – Il est sorti quelque chose comme ça qui s’appelle les Études Freudiennes. Je ne saurais trop vous en recommander la lecture, n’ayant jamais reculé à vous conseiller de mauvaises lectures qui soient par elles-mêmes de la nature des best-sellers. Si je vous le conseille, c’est parce que ce sont des textes très, très bien. Ce n’est pas là comme le petit texte grotesque sur les remarques de mon style qui avait tout naturellement trouvé place au lieu deshabité de la <paulhanerie>*. Ça, c’est autre chose. Vous en tirerez le plus grand profit. À part un article de celui qui le dirige et dont je ne saurais dire trop de bien, vous avez des énoncés incontestablement et universellement contestataires contre l’institution psychanalytique. Il y a un charmant, solide et sympathique canadien qui dit ma foi des choses très pertinentes, il y a quelqu’un de l’Institut Psychanalytique de Paris y occupant une position très importante à la commission de l’enseignement qui fait une critique de l’institution psychanalytique comme telle pour autant qu’elle est strictement en contradiction avec tout ce qu’exige l’existence même du psychanalyste, qui est vraiment une merveille. Je ne peux pas dire que je le signerais, car je l’ai déjà signé : ce sont mes propos. En tout cas, chez moi, elle a une suite, une certaine proposition qui tire les conclusions de cette impasse si magistralement démontrée. On pourrait dire quelque part, dans une toute petite note, qu’il y a dans un endroit un extrémiste qui a tenté de faire passer ça dans une proposition qui renouvelle radicalement le sens de toute la sélection psychanalytique. Il est clair qu’on ne le fait pas. Et ce n’est vraiment pas pour m’en plaindre puisque de l’avis même des personnes intéressées, cette contestation est tout à fait en l’air, gratuite : il n’est absolument pas question que cela modifie quoi que ce soit au fonctionnement présent de l’Institut dont les auteurs relèvent.

 

Intervention – Ah, il parle bien !

 

Intervention – Jusqu’ici, je n’ai rien compris. Alors on pourrait commencer par savoir ce que c’est qu’un psychanalyste. Pour moi c’est un type de flic. Les gens qui se font psychanalyser ne parlent pas et ne s’occupent que d’eux.

 

Intervention – Nous avions déjà les curés mais comme ça ne marchait plus, nous avons maintenant les psychanalystes.

 

Intervention – Lacan, nous attendons depuis une heure ce que tu nous annonces à mots couverts : la critique de la psychanalyse. C’est pour ça qu’on se tait parce que là, ce serait aussi ton autocritique.

 

Jacques Lacan – Mais je ne critique pas du tout la psychanalyse, il n’est pas question de la critiquer. Il entend mal. Je ne suis pas du tout contestataire moi.

 

Intervention – Tu as dit qu’à Vincennes, on ne formait pas de psychanalystes et que c’était une bonne chose. En fait, un savoir est dispensé, mais tu n’as pas dit ce que c’était. En tout cas, ce ne serait pas un savoir. Alors ?

 

Jacques Lacan – Un peu de patience. Je vais vous l’expliquer. Je suis invité, je vous ferai remarquer. C’est beau, c’est grand, c’est généreux, mais je suis invité.

 

Intervention – Lacan, la psychanalyse est-elle révolutionnaire ?

 

Jacques Lacan – Voilà une bonne question.

 

Intervention – C’est un savoir ou c’est pas un savoir ? Tu n’es pas le seul [paranoïa] <paranoïaque> ici.

 

Jacques Lacan – Je parlerai d’une certaine face des choses où je ne suis pas aujourd’hui, à savoir le Département de Psychanalyse. Il y a eu la délicate question des Unités de Valeur.

 

Intervention – La question des Unités de Valeur, elle est réglée et ce n’est pas le moment de la mettre sur le tapis. Il y a eu toute une manœuvre des enseignants du Département de Psychanalyse pour les traîner toute l’année, Les unités de valeur on s’en fout. C’est de psychanalyse dont il est question. Tu comprends ? On s’en fout.

 

Jacques Lacan – Moi je n’ai pas du tout le sentiment que les unités de valeur on s’en (23)foute. Au contraire, les unités de valeur on y tient beaucoup…C’est une habitude. Puisque j’ai mis sur le tableau le schéma du quatrième discours, celui que je n’ai pas nommé la dernière fois et qui s’appelle le discours universitaire, le voici. Ici, en position maîtresse, comme on dit, S2 le savoir. J’ai expliqué…

 

Intervention – Tu te moques de qui ici ? Le discours universitaire il est dans les Unités de Valeur. Ça c’est un mythe et ce que tu demandes, c’est qu’on croie au mythe. Les gens qui se réclament de la règle du jeu que tu imposes, ça coince. Alors, ne nous fais pas croire que le discours universitaire est au tableau. Parce que ça, c’est pas vrai.

 

Jacques Lacan – Le discours universitaire, est au tableau parce qu’il occupe, au tableau une place en haut et à gauche…

 

Intervention –En haut et à droite de Dieu, c’est Lacan.

 

Jacques Lacan –… déjà désigné dans un discours précédent. Car ce qui a de l’importance dans ce qui est écrit, ce sont les relations, c’est là où ça passe et là où ça ne passe pas. Si vous commencez par mettre à sa place ce qui constitue essentiellement le discours du Maître…

 

Intervention – Qu’est-ce que c’est qu’un Maître ? C’est Lacan.

 

Jacques Lacan –…à savoir qu’il ordonne, qu’il intervient dans le système du savoir. Vous pouvez vous poser la question de savoir ce que ça veut dire quand le discours du savoir, par ce déplacement d’un quart de cercle, n’a pas besoin d’être au tableau car il est dans le réel. Dans ce déplacement, quand le savoir prend le manche, à ce moment là où vous êtes, c’est là où a été défini le résultat, le fruit, la chute des rapports du maître et de l’esclave. À savoir, dans mon algèbre, ce qui se désigne par la lettre, l’objet a. L’objet a, l’année dernière, quand j’avais pris la peine d’annoncer quelque chose qui s’appelle « d’un autre à l’autre ». J’ai dit que c’était la place révélée, désignée par Marx comme la plus-value.

Vous êtes les produits de l’Université et vous le prouvez que vous êtes la plus-value, ne serait-ce qu’en ceci : ce à quoi non seulement vous consentez et ce à quoi vous applaudissez – et je ne vois pas ce en quoi j’y ferais objection – c’est que vous sortez de là, vous mêmes, égalés à plus ou moins Unités de Valeur. Vous venez vous faire ici Unités de Valeur : vous sortez d’ici estampillés Unités de Valeur.

 

Intervention – Moralité, il vaut mieux sortir d’ici estampillé par Lacan.

 

Jacques Lacan – Je n’estampille personne. Qu’est-ce que c’est ? Pourquoi présumez-vous que je veuille vous estampiller ? Quelle histoire !

 

Intervention – Non, tu ne nous estampilleras pas, rassure-toi. Ce que je veux dire, c’est que des gens ici sont estampillés de ce que, voulant tenir le discours que tu tiens pour eux, ils ne peuvent le tenir sur le mode qui s’apparente à leur présence ici. Des gens veulent parler au titre d’une contestation que tu qualifies de vaine. Il en est d’autres qui font dans leur coin Tralala, Boum-Boum, Tsoin-Tsoin et c’est ça qui fait le mouvement d’opinion. Tout ça ne se dit pas sous le prétexte que c’est à toi de le dire. Ce que je voudrais, c’est que tu aies le désir de te taire.

 

Jacques Lacan – Mais ce qu’ils sont bien ! Ils pensent que je le dirais beaucoup mieux qu’eux (puis usant comme il sait le faire, d’une voix aiguë). Moi, je rentre chez moi, c’est ce qu’on me reproche.

 

Intervention – Oh ! Lacan, ne te moque pas des gens, hein !

 

Jacques Lacan – Vous apportez un discours qui a des exigences telles…

 

Interventions – Moi, ce que je propose, c’est qu’on ne se moque pas des gens quand ils posent une question. On ne prend pas une petite voix comme tu l’as déjà fait à trois reprises ; on répond et puis c’est tout. Alors, qu’est-ce que tu as posé comme question ?

Et puis il y a autre chose, puisqu’il y a ici des gens qui pensent que la psychanalyse c’est une histoire de problèmes culs, il n’y a qu’à faire un love-in. Est-ce qu’il y en a qui sont d’accord pour transformer ça en love-in sauvage (commençant à se déshabiller, il s’arrête après avoir retiré sa chemise).

 

Jacques Lacan – Écoutez, mon vieux, j’ai déjà vu ça hier soir, j’étais à l’Open Theater, il y a un type qui faisait ça, mais il avait un peu plus de culot que vous, il se foutait à poil complètement. Allez-y, mais allez-y, ben continuez, Merde !

 

Intervention – Il ne faudrait quand même pas charrier. Pourquoi Lacan se satisfait-il d’une critique aussi mineure de la pratique du camarade. Dire du camarade qu’il ne peut pas se déshabiller en tapant sur la table, c’est peut-être très drôle, mais c’est aussi très simpliste.

 

Jacques Lacan – Mais je suis simpliste

 

Intervention – Et ça les fait rire, c’est intéressant.

 

Jacques Lacan – Mais je ne vois pas pourquoi tout d’un coup ils ne riraient pas.

 

Intervention – Moi, je voudrais bien qu’ils rient à ce moment-là.

 

Jacques Lacan – C’est triste

 

Intervention – Tout comme c’est triste de voir les gens sortir d’ici comme d’un métro à six heures du soir.

 

Jacques Lacan – Alors, où est-ce qu’on en est ? Il paraît que les gens ne peuvent pas parler de psychanalyse parce qu’on attend que ça soit moi. Et bien ils ont raison parce que je le ferai bien mieux qu’eux.

 

Intervention – Ce n’est pas exactement ça puisqu’ils éprouvent le besoin de parler entre eux.

 

Jacques Lacan – C’est prouvé !

 

Intervention – Il y a un certain nombre de gens, les mêmes qui prennent des notes et qui rient, qui, lorsque Lacan opère une reprise en main de l’assistance, se disent sans jamais dépasser un fauteuil, car c’est de l’ordre d’une certaine topologie, un certain nombre de choses. Et bien ce sont ces gens-là que je voudrais entendre.

 

Intervention Mais enfin, laissez donc parler Lacan

 

Jacques Lacan – En attendant vous ne dites rien.

 

Intervention – L-A-C-A-N avec nous !

 

Jacques Lacan – Je suis avec vous. Alors, l’heure s’avance, tâchons quand même de vous donner une petite idée de ce qui est d’ailleurs mon projet.

Il s’agit d’articuler une logique, qui, quelque faible qu’elle en ait l’air (mes quatre petites lettres qui n’ont l’air de rien sinon qu’il faut savoir selon quelles règles elles fonctionnent) est encore assez forte pour comporter ce qui est le signe de cette force logique, à savoir l’incomplétude…

Ça les fait rire ! Seulement ça a une conséquence très importante, spécialement pour les révolutionnaires, c’est que Rien n’est Tout.

 

Intervention – Oh ! Bien !

 

Jacques Lacan – D’où que vous preniez les choses, de quelque façon que vous les retourniez, la propriété de chacun de ces petits schémas à quatre pattes, c’est de laisser chacun sa béance. Au niveau du discours du maître, c’est précisément celui de la récupération de la plus-value ; au niveau du discours universitaire, c’en est un autre. Et c’est celui-là qui vous tourmente. Non pas que le savoir qu’on vous livre ne soit pas structuré et solide et que vous n’ayez qu’une chose à faire, c’est à vous tisser dedans avec ceux qui travaillent – c’est-à-dire ceux qui vous enseignent – au titre de moyens de production et du même coup de plus-value.

Au niveau du discours de l’hystérique qui est celui qui a permis le passage décisif en donnant son sens à ce que Marx historiquement a articulé. C’est à savoir qu’il y a des événements historiques qui ne se jugent qu’en termes de symptômes. On n’a pas vu jusqu’où ça allait jusqu’au jour où on a eu le discours de l’hystérique pour faire le passage avec quelque chose d’autre qui est le discours du psychanalyste. Le psychanalyste d’abord, n’a eu qu’à écouter ce que disait l’hystérique.

 

Intervention – Donc l’hystérique est le maître du psychanalyste…

 

Jacques Lacan – Je veux un homme qui sache faire l’amour… Et bien oui, l’homme s’arrête là. Il s’arrête à ceci qu’il est en effet quelqu’un qui sache. Pour faire l’amour on peut repasser. Rien n’est Tout et vous pouvez toujours faire vos petites plaisanteries, il y en a une qui n’est pas drôle et qui est la castration.

 

Intervention – Pendant que ce cours ronronne tranquillement, il y a cent cinquante camarades des beaux-arts qui se sont fait arrêter par les flics et qui sont depuis hier à Beaujon, parce que eux, ils ne font pas des cours sur l’objet a comme le mandarin ici présent et dont tout le monde se fout, ils (24)sont allés faire un cours sauvage au Ministère de l’Équipement sur les bidonvilles et sur la politique de M. Chalandon. Alors je crois que le ronronnement de ce cours magistral traduit assez bien l’état de pourrissement actuel de l’Université.

 

Intervention – Parce que franchement, tout ce qu’il dit, ce sont des conneries hein ?

 

Jacques Lacan – Ouais !

 

Intervention – Si on ne veut pas me laisser parler c’est que manifestement on ne sait pas jusqu’à quel point je peux gueuler. Lacan je voudrais te dire un certain nombre de choses. Il me semble qu’on est arrivé à un point où il est évident qu’une contestation peut prendre plus ou moins une forme de possibilité dans cette salle. Il est clair que l’on peut pousser des petits cris, que l’on peut faire de bons jeux de mots, mais il est clair aussi – et peut être d’une façon évidente aujourd’hui – que nous ne pourrons jamais arriver à une critique de l’Université si nous restons à l’intérieur, dans ses cours et dans les règles qu’elle a établis avant que nous n’y intervenions. Je pense que ce que vient de dire le camarade concernant les étudiants des Beaux-Arts qui sont allés faire un cours sauvage sur les bidonvilles et sur la politique de Chalandon à l’extérieur de l’Université est un exemple très important. Cela permet de trouver un débouché à notre volonté de changer la société et entre autre de détruire l’université. Et j’aimerais que Lacan donne tout-à-l’heure son point de vue là-dessus. Car détruite l’Université ne se fera pas avec une majorité d’étudiants à partir de l’intérieur, mais beaucoup plus à partir d’une union que nous devons faire, nous, étudiants, sur des positions révolutionnaires avec les ouvriers, avec les paysans et avec les travailleurs. Je vois très bien que le rapport avec ce que disait Lacan tout-à-l’heure n’existe pas…

 

Jacques Lacan – Mais pas du tout, pas du tout. Il existe…

 

Intervention – Il existe peut être, mais pas de façon évidente. Le rapport entre les actions que nous devons avoir à l’extérieur avec le discours, si c’en est un, de Lacan, il est manifestement implicite. Et il serait bon que maintenant Lacan dise ce qu’il pense de la nécessité de sortir de l’Université en arrêtant de pinailler sur des mots, de contester un prof sur telle ou telle citation de Marx. Parce que le Marx académique on en a ras-le-bol ! On en entend baver dans cette fac depuis un an. On sait que c’est de la merde. Faire du Marx académique, c’est servir une Université bourgeoise. Si on doit foutre en l’air l’Université, ce sera de l’extérieur avec les autres qui sont dehors.

 

Intervention – Alors pourquoi es-tu dedans ?

 

Intervention – Je suis dedans, camarade, parce que si je veux que les gens en sortent, il faut bien que je vienne leur dire.

 

Jacques Lacan – Ah ! vous voyez… c’est que tout est là mon vieux, pour arriver à ce qu’ils en sortent, vous y entrez…

 

Intervention – Lacan, permets je termine. Maintenant tout n’est pas là parce que certains étudiants pensent encore qu’à entendre le discours de Monsieur Lacan ils y trouveront les éléments qui leur permettront de contester son discours. Je prétends que c’est se laisser avoir au piège.

 

Jacques Lacan – Tout à fait vrai.

 

Intervention – Si nous pensons que c’est en écoutant le discours de Lacan, de Foucault, de Dommergues, de Terray ou d’un autre que nous aurons les moyens de critiquer l’idéologie qu’ils nous font avaler, nous nous foutons le doigt dans l’œil. Je prétends que c’est dehors qu’il faut aller chercher les moyens de foutre l’Université en l’air.

 

Jacques Lacan – Mais le dehors de quoi ? Parce que quand vous sortez d’ici vous devenez aphasiques, quand vous sortez, vous continuez à parler, par conséquent vous continuez à être dedans…

 

Intervention – Je ne sais pas ce que c’est aphasique.

 

Jacques Lacan – Vous ne savez pas ce que c’est aphasique ? Alors c’est extrêmement révoltant si vous ne savez pas ce que c’est un aphasique. Il y a quand même un minimum…

 

Intervention – Je ne suis pas 24 heures sur 24 à l’Université.

 

Jacques Lacan – Enfin vous ne savez pas ce que c’est qu’un aphasique ?

 

Intervention – Lorsque certains sortent de l’Université, c’est pour se livrer à leurs tripatouillages personnels. D’autres sortent pour militer à l’extérieur. Voilà ce que veut dire sortir de l’Université. Alors Lacan, donne rapidement ton point de vue.

 

Jacques Lacan – Faire une Université critique en somme, c’est-à-dire ce qui se passe ici. C’est çà.

Vous ne savez pas non plus ce que c’est qu’une Université Critique. On ne vous a jamais parlé… que voulez-vous…

 

Intervention – Rien à comprendre.

 

Jacques Lacan – Bien. Je voudrais sur çà vous faire une petite remarque. La configuration des Ouvriers-Paysans a quand même abouti à une forme de société où c’est justement l’Université qui a le manche. Car ce qui règne dans ce qu’on appelle communément l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques, c’est l’Université.

 

Intervention – Qu’est-ce qu’on en a à foutre ? C’est pas du révisionnisme dont on parle, c’est du Marxisme-Léninisme !

 

Jacques Lacan – Allez. Assez. Assez. Un peu. Vous me demandez de parler, alors je parle. Je ne dis pas des choses qui sont dans l’atmosphère, je dis quelque chose de précis. Là.

 

Intervention – Tu ne dis rien.

 

Jacques Lacan – Je ne viens pas de dire comment je conçois l’organisation de l’U.R.S.S. ?

 

Intervention – Absolument pas.

 

Jacques Lacan – Je n’ai pas dit que c’était le savoir qui était roi. Je n’ai pas dit ça. Non ?

 

Intervention – Et alors ?

 

Jacques Lacan – Et alors ça a quelques conséquences, c’est que, mon cher, vous n’y seriez pas très à l’aise.

 

Intervention – On a posé une question concernant une certaine société et toi tu parles d’une autre société. Ce qu’il faudrait dire, c’est en quoi tu penses que c’est inéluctable.

 

Jacques Lacan – Je suis tout à fait d’accord. C’est qu’il y a des limites infranchissables à une certaine logique que j’ai appelée une logique faible mais encore assez forte pour vous laisser un peu d’incomplétude dont vous témoignez en effet d’une façon parfaite.

 

Intervention – Moi je me demande pourquoi cet amphithéâtre est bourré de 800 personnes. Il est vrai que tu es un beau clown, célèbre et que tu viens parler. Un camarade aussi a parlé pendant dix minutes pour dire que les groupuscules ne pouvaient pas se sortir de l’Université. Et tout le monde reconnaissant qu’il n’y a rien à dire parle pour ne rien dire. Alors si rien n’est à dire, rien à comprendre, rien à savoir, rien à faire, pourquoi tout ce monde est là ? Et pourquoi Lacan, toi tu restes ?

 

Intervention – Nous sommes un peu égarés sur un faux problème. Tout ça parce que le camarade a dit qu’il venait à l’Université pour en repartir avec d’autres camarades.

 

Intervention – On parle d’une Nouvelle Société. Est-ce que la Psychanalyse aura une fonction dans cette Société et laquelle ?

 

Jacques Lacan – Une Société ce n’est pas quelque chose qui peut se définir comme ça. Ce que j’essaie d’articuler, parce que l’analyse m’en donne le témoignage, c’est ce qui la domine : à savoir la pratique du langage. L’aphasie, ça veut dire qu’il y a quelque chose qui flanche de ce côté là. Figurez vous qu’il y a des types à qui il arrive des machins dans le cerveau et qui ne savent plus du tout se débrouiller avec le langage. Ça en fait plutôt des infirmes.

 

Intervention – On peut dire que Lénine a failli devenir aphasique.

 

Jacques Lacan – Si vous aviez un peu de patience et si vous vouliez bien que nos impromptus continuent, je vous dirais que l’aspiration révolutionnaire, ça n’a qu’une chance d’aboutir, toujours, au discours du maître. C’est ce que l’expérience en a fait la preuve.

Ce à quoi vous aspirez comme révolutionnaire, c’est à un Maître. Vous l’aurez.

 

Intervention – On l’a déjà, on a Pompidou !

 

Jacques Lacan – Vous vous imaginez que vous avez un maître avec Pompidou !

(25)Alors ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire… Moi aussi j’aimerais vous poser des questions.

Pour qui, ici, a un sens, le mot Libéral ?

 

Intervention – Pompidou est libéral, Lacan aussi.

 

Jacques Lacan – Je ne suis libéral, comme tout le monde, que dans la mesure où je suis anti-progressiste. À ceci près que je suis pris dans un mouvement qui mérite de s’appeler progressiste, car il est progressiste de voir se fonder le discours psychanalytique pour autant que celui-là complète le cercle qui pourrait peut-être vous permettre de situer ce dont il s’agit exactement, de ce contre quoi vous vous révoltez. Ce qui n’empêche pas que ça continue foutrement bien. Et les premiers à y collaborer, et ici même à Vincennes, c’est vous, car vous jouez la fonction des ilotes de ce régime. Vous ne savez pas non plus ce que ça veut dire ? Le régime vous montre. Il dit : « Regardez-les jouir »…

Bien. Voilà. Au revoir pour aujourd’hui. Bye.

C’est terminé.



* On trouvait « pôlanerie » dans la version du Magazine Littéraire.

1969-02-03 Libres opinions d’une reforme dans son trou

Paru sur le site Œdipe.org. Ce texte a été dactylographié à partir de la publication de l’image de l’original. Patrick Valas a présenté ce texte ainsi : « Le journal Le Monde avait sollicité Lacan pour avoir son avis sur la réforme universitaire, entreprise par E. Faure après l’émoi de 1968. Voilà donc la réponse qu’il fit et qui devait paraître le 3 février 1969. Son texte devait paraître à la rubrique Libres Opinions de ce journal, il ne fut jamais publié. Je le transmet ici comme Lacan voulait le présenter, en reproduisant la version dont je dispose à partir de la photocopie de l’original, annotée de sa main, qu’il m’avait confiée pour ce faire. Il y a sur la dactylographie de ce texte des annotations et des corrections de la main de Lacan, et curieusement celle-ci récurrente : à chaque fois qu’il écrit l’objet a il précise en marge qu’il faut le mettre en italique. ».

à la page 196 dans L’envers de la psychanalyse, publié aux éditions du Seuil, on trouve mention de ce texte : « Il se trouve que j’ai écrit un petit article sur la réforme universitaire, qu’on m’avait expressément demandé dans un journal, le seul qui ait une réputation d’équilibre et d’honnêteté, qui s’appelle Le Monde. On avait beaucoup insisté pour que je rédige cette toute petite page à propos de la réorganisation de la psychiatrie, de la réforme. Or, malgré cette insistance, il est assez frappant que ce petit article, que je publierai un jour à la traîne, n’y ait point passé. J’y parle d’une réforme dans son trou. Justement, ce trou tourbillonnaire, il s’est manifestement agi de faire avec, un certain nombre de mesures concernant l’Université. »

 

(1)d’une RÉFORME dans son trou

par Jacques LACAN

 

Il n’y a pas d’opinions libres. Je dois le dire pour l’en-tête de cette rubrique.

Dans le discours, on ne convient d’une liberté que pour y déceler la nécessité que cet artifice révèle. Cf. le discours mathématique, et aussi l’« association libre », opératoire en psychanalyse.

 

la reforme en psychiatrie et l’emotion « scientifique »

 

Naissance est annoncée comme inscrite à l’état civil, de collèges de psychiatrie dans un certain nombre de centres, voire de décentres, en France.

Deux étages à cette réforme.

Étage d’enseignement. Merveille : les psychiatres y auront leur mot à dire. Plus fort, ils y enseigneront ce qu’ils savent.

Étage de leur pratique : elle s’institue sur le principe de fonction qu’ils remplissent d’origine, comme sociale. Ce principe prend forme de l’institution du « secteur » dont une équipe prend la charge au titre de la santé mentale, prophylaxie comprise.

Horrendum : d’un étage à l’autre l’ascension est prévue et l’allée et venue permanente.

(2)D’où argue la crainte qui s’énonce au niveau de l’Université : soit des facultés de médecine et des facultés de lettres, voire des sciences.

En voici l’appareil : la dominance qui résulte de cette « sociatrie » dans l’enseignement est de nature à dévier ce qui à ce domaine est promis d’une recherche scientifique, pour quoi d’autres recours [d’] <s’imposent>[posent][1].

Que les laboratoires pharmaceutiques dans cet avertissement soient promus au rang de têtes chercheuses menacées, serait propice à en finir immédiatement avec lui : qui ne voit en effet que les recours chimiques ne sont pas près de quitter la tribune ?

L’objection faite nous paraît mériter examen sur une base plus sérieuse, et pas seulement, comme, nous dit-on, la résume notre Ministre à répondre de l’étage : enseignement, en repoussant du pied le terme de sociatrie pour épingler l’autre étage.

Ce terme est en effet d’autant plus pertinent que pertinente est la chose même qu’il désigne.

La fissure sociale en effet est claire qui aspirera en sa béance toujours plus de personnel, de constructions et de l’argent qu’il y faut. Ce dont le coût est peu au prix de la compétence qu’elle exige désormais pour s’en occuper.

La dite compétence est ce dont les autorités universitaires maintenant alarmées, n’ont à proprement parler rien voulu savoir au temps précis où elles étaient en charge d’y veiller.

La suite requiert qu’on sache pourquoi il en fut ainsi : ce qu’éclairera un exemple.

 

(3)la disjonction du neurologue de la psychiatrie

 

L’exemple est à franchir aussi vite que l’on peut, car il procède d’une ornière qu’il nous angoisse de quitter, comme je l’ai éprouvé moi-même au contrecoup d’un rêve, formation rare en ma conjecture présente, pour, dans une rédaction première de cet écrit intempestif, m’être attardé au dit exemple.

Il s’agit de la conjonction du neurologue et du psychiatre dans le certificat de qualification institué par les facultés de médecine. On sait qu’elle est maintenant révolue, à s’en tenir à la réforme.

Or il faut rappeler que cette conjonction a reçu durant vingt ans le soutien actif et doctriné des mêmes psychiatres qui s’applaudissent maintenant d’en voir la fin, advenue par la force des choses, c’est-à-dire de la vérité quand elle hurle.

C’est qu’il s’agissait, bien entendu dans l’intention la plus pieuse, d’être du côté de ce que, pour eux comme pour tant d’autres détenait l’Université, de ce qu’on appelle d’une locution expressive le manche.

Le manche dont la jeunesse démontre aux cadres d’une Université à quoi depuis un bout de temps l’univers manque, qu’il peut se réduire à la gaffe – quand par le monde entier ces cadres, les voilà échoués en vrac.

De notre exemple, il appert qu’à insister sur le danger pour la pratique médicale de la méconnaissance par le psychiatre d’un fait neurologique, on négligeait le risque inverse, ceci parce qu’on tenait le fait psychiatrique pour relever du jugement de tout le monde : où qui n’admet qu’une formation « humaine » suffit à une (4)thérapie de soutien ?

Pour la révérence à la science, ils s’en tenaient quittes plus aisément alors, ceux qu’aujourd’hui <elle> réveille.

Mettre la pharmacodynamie à la portée de l’incompétence (autorisée) leur suffisait à se tenir pour scientifiques, au nom du fait certain que les drogues qu’ils diffuseraient étaient produites scientifiquement, et mises à l’épreuve de même.

Un idéal pourtant à l’horizon, promesse : que la sécurité et la haute tenue scientifique du neurologue (autrement sage, soit en passant en ses endos thérapeutiques) vinssent couvrir le champ tenu pour devoir leur céder, parce que le carrefour cérébral est le défilé obligé du fait psychiatrique.

Est-ce à dire qu’il ne peut être saisi ailleurs, si c’est d’ailleurs qu’il part ? Si c’est d’ailleurs qu’il nous requiert surtout ? Qu’à ceci ne tienne, les bords évasés de la coupe offerte à son flot, fonctionnent : ils ruissellent vers les lieux « asilaires » où la communauté ségrégue ses membres discordants. Ici l’on n’a fait pas fi de la sociatrie depuis près de deux siècles et l’on n’y regarde pas d’assez près pour qu’un ordre scientifique s’y décèle à une puissance seconde, qui serait l’effet de la science sur le social par exemple.

Le bénéfice net du procès est le maintien d’une position de prestance, dont on sait qu’elle n’est pas peu dans l’efficience médicale.

Et peu importe si l’idéal ainsi proposé est une impasse, manifeste dès à présent en ceci que nulle formation, car c’est là qu’est l’arête, nulle formation n’est plus impropre que celle du neurologue à préparer à la saisie du fait psychiatrique.

 

(5)d’un savoir à bas prix

 

Le souci de la science est alors relégué aux mains des psychologues, testeurs, assistantes sociologues si l’on veut : du personnel immense, que, pour l’avoir dévalué de cette relégation même, on suspecte en retour de devoir rester sous-développé au regard du scientifique.

Qu’on ne s’y trompe pas : nulle contestation ici de la place de la médecine en l’affaire. Dénonciation seulement du forfait où elle trempe comme universitaire.

Au niveau de la médecine comme ailleurs, préserver les bénéfices du savoir est bien la définition infima qu’on puisse donner de la mission de l’Université. Elle implique la préemption de la formation comme effet du savoir sur la valeur dont le cote un marché.

Dans la médecine comme ailleurs, l’Université n’y manquait certes pas.

Mais elle fut dépassée par la subversion survenue de ce que nous dénommons : marché.

Nous le faisons à juste titre de ce que la valeur dont il s’agit, est tombée au dessous de celle en jeu dans le marché capitaliste : lequel l’établit au ressort de la marchandise et de la radicalisation qu’il en consomme à y inclure le travail.

Faut-il énoncer des vérités premières et dire ici ce qu’obscurcissent ceux qui protégent le savoir : c’est à savoir que le savoir ne s’acquiert pas par le travail, et moins encore la formation qui du savoir est l’effet ?

Ce qui est nullement dénier le savoir du travailleur, voire, si l’on veut, du peuple, mais affirmer que pas plus que les savants (6)il ne l’acquiert par son travail.

Galilée, ni Newton, ni Mendel, ni Gallois, ni Bohr, ni le mignon James D. Watson, ne doivent rien à leur travail, mais à celui des autres, et leurs trouvailles se transmettent en un éclair à qui a seulement la formation qui s’est produite de court-circuits du même ordre, et numérables, même si l’ennui scolaire en a éteint la mémoire.

N’importe quelle mère de famille sait que la lecture est un obstacle à son travail, le premier manœuvre venu, que c’en est l’échappatoire, l’ouvrier communiste, qu’il y prend ses lettres de noblesse.

Quelle est donc la cote de valeur inhérente au savoir.

 

d’un trou et du petit tas

qui le débouche comme il le bouche

 

C’est ici qu’intervient la fonction qui ne s’articule que de la théorie psychoanalytique, celle que j’ai nouée des effets du savoir dont s’inaugure le sujet, en temps qu’effet de perte, que vient signifier une coupure dans le corps, ceci sous la dénomination algébrique de l’objet (a). Lire :  petit a ; les illettrés qui se confinent à l’usage de la parole, traduisent : petit tas, simple bavure informatique.

Cette détermination suffit, mais aussi bien est nécessaire à situer correctement ce qu’a manqué toute la philosophie : la cause, ou plutôt l’acause du désir.

Aux derniers temps d’un discours qui se prolonge, je l’ai corrélée de la fonction qui s’énonce du plus-de-jouir (Mehrlust, (7)évidemment homologique du Mehrwert de Marx, mais sûrement pas analogique, d’être plutôt cause qu’effet de marché).

Il est des lecteurs de ces lignes à qui l’incidence de mes Écrits dans la pratique analytique est parvenue. Mais le fait qu’elles s’adressent au lecteur du Monde, quo talis est n’interdit de lui conseiller de s’y reporter, puisque contrairement à la prose où l’on veut bien me faire place, les dits Écrits ne sauraient être lus en diagonale : disons plutôt que l’effet de formation que sait tirer d’une telle prise l’invention mathématique, ne peut y être qu’indistinct, faute encore d’une suffisante formalisation.

On y verrait pourtant, à se donner un peu de mal, que l’objet a s’arrange beaucoup mieux de faire l’amour à l’image spéculaire qu’il troue, que d’animer le tourbillon qu’il suscite comme plus-<de>-jouir

Il y suffit d’un idéal pris n’importe où, et jusqu’ici d’un Autre supposé savoir. C’est ce que le psychanalyste ose vous offrir comme transfert.

Fructueuse impudence de produire la vérité : celle-ci d’abord qu’elle seule nécessite un travail.

C’est le travail qu’il faut pour faire l’identification de l’homme, puis à propos de la jouissance rencontrée de la femme dont il est né, la défaire : c’est-à-dire retrouver le trou, mais vivide enfin, de la castration d’où la femme surgit véridique.

Tel est du moins le chemin qu’a frayé la névrose au psychanalyste pour qu’il l’achève en vérité par sa répétition.

C’est ce qu’il ne saurait accomplir qu’à se supposer au désêtre de n’être rien que désir de savoir.

(8)C’est autant dire qu’à ce que la formation du psychanalyste sorte des mains d’ilotes parqués, au reste à leur aise, dans une réserve internationale (mais ceci est une autre histoire qui n’est pas à traiter ici…),

devrait, de droit comme d’obligation, la recevoir quiconque désormais voudrait être en charge d’un enseignement comme formation à la science.

Ceci ne laisse plus guère d’occasion à l’usage pour un certain patronat, de l’accès gradué, cérémoniel ou de plain pied de ses élèves à son « intérieur », qu’il soit mondain ou de <retraite>, de préférence pas familial, dissipé encore moins.

Il vaudrait mieux peut-être (car ce n’est pas un type à imaginer d’après ce qui en paraît aujourd’hui) que le psychanalyste s’en passe aussi bien pour lui-même et vive dans un courant d’air, ne serait-ce que pour prouver qu’il n’a pas froid au pied non plus qu’aux yeux, ni à la gorge. Il n’y a plus pour Tirésias de mamelle à couvrir.

Prix à payer pour que remonte la cote du savoir sur le marché car de là pourra s’imposer à qui veut y voir figurer ses actions <de> la sélection de mise.

La sélection sera structuraliste ou ne sera pas. Le sujet de la science n’a rien à faire avec la boursouflure qui fait prime au marché de l’influence.

Je ne le dis pas de connaître ce qu’il en coûte quelquefois de faire là-dessus son ménage, mais pour rappeler où gîte aussi bien l’objet a.

 

(9)l’émoi de mai et sa maimoire

dans le sujet capitaliste

 

à y penser, on voit mieux le confluent des biais, le motif en ressac de l’émoi de mai (comme on viendra à dire).

Ce n’est pas là en ravaler le sens. Car l’inquiétude des jeunes bourgeois à voir l’influence en mauvaise passe de par l’effet que nous tenons pour réduction du marché, ne leur ôte pas le mérite d’avoir marqué ceci, que fera bien de mesurer quiconque calcule une réforme. C’est qu’on ne les fera pas s’y tenir tranquilles à leur <promettre> qu’à la prochaine, ils n’auront plus pour l’accueillir que des pavés en or.

Car ce qu’ils vomissaient sous le titre de la société de consommation et des voitures qui ne servent qu’à meubler les trottoirs, c’était les objets dont cette société attend de les satisfaire à gogo, parce qu’ils ne remplacent pas l’objet a fatidique.

La submersion capitaliste universelle n’a pas fini d’osciller de l’Ouest à l’Est. Elle a son rôle à jouer.

Le « plus jamais comme avant » dont s’enroue la maimorisation des bonnes âmes, est à prendre par son bout comique, c’est-à-dire attristant. Car il est clair que c’est plus que jamais comme avant et que l’émoi de mai précipite ce qui l’a causé.

« L’unité de valeur » promue à la mesure des rétributions diplômantes, avoue à la façon d’un lapsus énorme ce que nous épinglons de la réduction du savoir à l’office du marché.

(10)Quant au « secteur » psychiatrique, le linéament s’y dessine, non moins que dans les nouvelles garderies dites universitaires, de la fin où tend le système, si la science qui s’en aide encore, y succombe : à savoir le camp de concentration généralisé.

Le tourbillon s’accroît autour du trou sans qu’il y ait moyen de s’accrocher au bord, parce que ce bord est le trou même et que ce qui s’insurge à y être entraîné, est son centre.

Ce n’est pas la jeunesse qui peut freiner la roue où elle est prise, quand c’est en elle que le moyeu, de son inexistence, vient faire visite à certains.

Car le sujet des événements, tout baladeur qu’il soit, n’est pas conscience, et c’est pour cela que sa réplique ne vient jamais que d’une seule tête et non d’un groupe.

Pour s’y retrouver il faut savoir que le présent est contingent, comme le passé futile. C’est du futur qu’il faut tenir, contre Aristote qui là-dessus a fléchi, que le présent tient ce qu’il a de nécessaire. Le vainqueur inconnu de demain, c’est dès aujourd’hui qu’il commande.

 

Ce 3 février 1969. JL.

 



[1] Un « d’ » puis un « posent » à la ligne suivante. Le « d’ » contiguë au « s » sur le clavier azerty est-il faute de frappe ? auquel cas il manque aussi un « i » et un « m » en bout de ligne. Le sens confirme cette conjecture.

1968-10-12 Intervention sur «Psychanalyse et psychothérapie »

Intervention au Congrès de Strasbourg de l’école Freudienne de paris sur « Psychanalyse et psychothérapie » le 12 octobre 1968 au matin, publié dans Lettres de L’école Freudienne 1969 n° 6 page 42-48.

(42)Présidence : I. Roublef et M. Safouan.

Intervention de J. Lacan.

 

Je ne suis pas intervenu hier soir parce que ç’aurait été intervenir « en conclusion ». C’est un rôle qui m’est réservé, c’est même inscrit sur le programme. On attend de moi demain que je conclue, après quoi on dira : il a bien parlé. Le résultat sera selon toute apparence, une apparence fondée sur les expériences antérieures, que personne n’aura rien entendu. Il y a eu un Congrès auquel je rends hommage – le Congrès rassemblé par M. Mannoni l’année dernière – et à la fin de ce Congrès j’ai, paraît-il, fort bien parlé. Ça va être publié[1] Vous pourrez y lire les choses que vous n’avez pas entendues. Ça aurait peut-être pu servir dans ce qui a été proféré hier.

C’est pourquoi ce matin je me force à parler au début de la journée pour faire quelques remarques dont j’espère qu’elles donneront à ce qui va se passer aujourd’hui un ton plus vif, parce qu’on nous a dit hier toutes sortes de choses tout à fait excellentes (je fais allusion aux rapports de Bauer et de Melman), mais la discussion n’a pas été ce qu’on peut en attendre. Je veux dire dans un lieu tel que celui-ci, où nous sommes entre nous et où on peut s’entendre sur certaines choses, fût-ce sur des broutilles – des broutilles lacaniennes. Elles devraient pouvoir servir, comme des objets qu’on manipule. Seulement évidemment il s’agit de savoir ce qu’on en fait. On pourrait déjà en faire quelques petites constructions. Mais surtout, on pourrait se demander un peu plus ce que nous foutons là, dans notre rapport avec ces ou cet objet.

Or, je crois que nos camarades de Strasbourg nous posent une question. En tout cas, moi, c’est ce que j’ai cru entendre. S’ils ont choisi ce sujet, c’est parce que ça les intéresse, ça les points quelque part. Ces sortes de titres à double nom, psychothérapie et psychanalyse, ça peut servir à tout et à n’importe quoi, (43)parce que ce et dont nous nous servons est ce qu’on pourrait apporter un et mou. Par contre, il me semble que la question qui est tout le temps posée au niveau du rapport de Bauer et qui lui donne son sens est celle-ci : la psychothérapie – d’inspiration ou pas d’inspiration – c’est évidemment un drôle de mot – en tout cas la psychothérapie psychanalytique, je veux dire telle qu’elle se présente à ceux qui débutent dans le champ, dans l’atmosphère psychanalytique – cette pratique psychothérapique, ça fait partie des mœurs, c’est comme ça qu’ils entrent comme praticiens dans l’affaire – et la question que l’on nous posait est la suivante : est-ce que c’est un élément nécessaire ou contingent, favorable ou contrariant pour la formation du psychanalyste. Bauer me dira si oui ou non c’est ça qui fait l’intérêt du choix de ce sujet pour notre rassemblement, notre Congrès ici.

Je me souviens d’avoir consacré 15 jours de vacances à écrire un article qui s’appelle « Variantes de la cure-type ». Il y est dit entre autre que « la rubrique des variantes ne veut dire ni l’adaptation de la cure, sur des critères empiriques, ni, disons-le, cliniques, à la variété des cas, ni la référence aux variables dont se différencie le champ de la psychanalyse, mais un souci, voire ombrageux, de pureté dans les moyens et les fins qui laissent présager d’un statut de meilleur aloi que l’étiquette ici présentée » (Écrits p. 324) – de meilleur aloi que ce qu’évoque cette formule répugnante que nous devons à M. Bouvet : cure-type – pourquoi pas cure-pipe ?

Dans la suite de ce texte, et puisqu’il s’agit de psychothérapie, j’ouvre le pas sur les critères thérapeutiques. C’est qu’il s’agissait d’un article pour une encyclopédie, que dirigeait un véritable ami, un supporter : H. Ey. C’est à sa prière et aussi à la force de son poignet que j’ai dû de donner quelque chose qui fasse pendant aux autres articles qui s’étaient proférés autour. Un an après cet article a été retiré grâce aux soins conjurés de la troupe de corédacteurs, Ey ayant évidemment dû s’incliner devant leur majorité.

Les critères thérapeutiques, c’est quelque chose d’intéressant. Ça devrait avoir, justement pour les psychanalystes, un sens : qu’au moins la question soit posée si, à la fin de ce qui se fait, on peut mettre « cas guéri » ou on ne peut pas le mettre. En d’autres termes si le terme de guérison lui-même a pour le psychanalyste un sens. C’est une façon d’aborder la question. Il ne me semble pas que ç’ait été du tout mis en avant dans ce que nous a (44)dit Bauer. ça prouve que c’est autre chose qui l’intéressait, et c’est pourquoi j’ai commencé par essayer de repérer ce que je crois être la question qu’il nous pose.

Alors, il est évident que devant la carence complète – c’est ainsi que je procède dans cet article – des critères thérapeutiques en tant que les psychanalystes n’y répondent jamais que par des semblants et des dérobades – rien de ce qu’ils ont avancé là-dessus ne saurait résister à un contrôle un peu serré ; ce n’est pas moi qui le dis, mais Glover – alors dans mon article je déplace la question et je la mets là où elle doit être posée : « la question des variantes de la cure… nous incite à n’y conserver qu’un critère, pour ce qu’il est le seul dont dispose le médecin qui y oriente son patient. Ce critère, rarement énoncé d’être pris pour tautologique, nous l’écrivons : une psychanalyse, type ou non, est la cure qu’on attend d’un psychanalyste ». (Écrits p. 329).

Naturellement, c’est de l’esprit. Je suis un auteur léger. Mes pensées sont « intellectualistes ». Néanmoins, il se trouve que c’est là que nous sommes et qu’il n’y aurait nul inconvénient à exploiter cette phrase. Parce que c’est de ça qu’il s’agit et qu’elle permettrait de faire un planchage assez complet de ce dont il s’agit, à ceci près que la question telle qu’elle est posée par Bauer est beaucoup plus précise. C’est elle que nous avons ici à serrer.

« La psychanalyse est la cure qu’on attend d’un psychanalyste ». C’est là qu’est l’axe de ce qui se passe chaque fois que nous avons affaire à une psychanalyse : c’est la cure attendue d’un psychanalyste. Il est évident que ceci laisse, aujourd’hui comme hier, à côté la question qui est pourtant celle dont il s’agit dans notre combat, celle qui serait énoncée par un Diogène armé d’une lanterne qui viendrait vous dire : « Où y a-t-il un psychanalyste ? ». Il y en a, il y en a beaucoup, mais il faut croire qu’il n’est pas si facile de dire à quoi ça se reconnaît. Il y a tout de même quelqu’un qui doit savoir ce que c’est : c’est le psychanalyste lui-même. Jusqu’à présent, il n’y a même que lui : c’est le sens de certain principe que je mets en avant dans le statut de l’École.

Alors la question doit tout de même être placée dans ceci – très éclairant pour poser la question du transfert en tant qu’il serait spécifique de la psychanalyse : c’est que ce qu’on attend d’un psychanalyste, ça dépend de l’idée qu’on se fait d’un (45)psychanalyste, au moins au départ, dans ce moment que Bauer a appelé « destinal ». Le psychanalyste, lui, disons que c’est un des premiers éléments qu’il a à analyser : qu’est-ce qu’on attend de lui comme psychanalyste ? Mais ça vaudrait mieux qu’il ait une idée assez ferme de ce qu’on doit en attendre. C’est ça la formation du psychanalyste, et la question qui nous est posée est ceci – qui devient plus accessible, plus clair : l’expérience de ce qu’on attend d’un psychanalyste, quelle fonction cela joue-t-il dans la formation du psychanalyste, c’est-à-dire dans ce que le psychanalyste doit savoir de lui-même en tant que psychanalyste.

Une chose est exemplaire : c’est que Bauer a soutenu un discours à un niveau parfaitement défini – au niveau d’une question en porte-à-faux (vous retrouverez ce terme dans mon article, et il est inévitable) – mais c’est toute la question qui est en porte-à-faux, et c’est ce porte-à-faux qui fait tout son intérêt – ce porte-à-faux où l’on peut se trouver, et spécialement ici dans notre groupe de Strasbourg, du fait d’une certaine façon de mettre un certain accent sur ce qui irait à dégrader la psychanalyse, et que néanmoins bien sûr ça s’applique, c’est-à-dire qu’il y a des endroits, des institutions où l’on répond à une certaine demande – le mot demande a tout le temps été mis au premier plan, et très justement Audouard est venu nous faire remarquer que cette demande, il fallait bien en tenir compte, et que c’est ça qui nous amenait à faire telle ou telle chose – mais qu’il n’en reste pas moins que nous, quoi que nous fassions, nous sommes les psychanalystes.

Seulement voilà, il y a la question que Bauer nous pose : à force d’être le psychanalyste et de ne pas faire de psychanalyse, est-ce que nous sommes toujours le psychanalyste ? Cette question là n’est pas en porte-à-faux, car en fin de compte la chose pénètre assez pour que F. Dolto par exemple, si je me souviens bien, ait pu hier laisser entendre – faisant allusion à quelque chose qui est dans le premier numéro de Scilicet – que cet espèce d’air narcissique qui s’entretient dans la pratique de la psychanalyse, ce n’est pas un bon air – le psychanalyste s’y étiole un peu. En tant que psychanalyste naturellement. En tant que praticien, il prospère. Ça devient courant : on admet que c’est une pratique qui comporte peut-être en elle-même quelque chose de dégradant par rapport à elle-même. Ça va devenir une idée reçue, et puis voilà, ça continuera, on se dégradera en chœur, en se faisant des petites mines sucrées.

(46)J’aurais mieux aimé qu’on porte plus d’attention à un discours, et bien préparé : celui de Bauer – et qu’on y remarque ceci : c’est que, pour rester au niveau de son texte même, le porte-à-faux de la question se répercute dans chacun de ses énoncés et l’amène en chaque point de son texte à avancer des choses qui sont elles-mêmes distordues. La multiplication de cet effet de distorsion nous donnera peut-être une idée de ce qu’elle est dans son essence. Par exemple, c’est là qu’il faut bien écouter, il a une certaine façon à certain moment d’amener la vérité – avec laquelle bien sûr nous avons un sacré rapport – il a été amené à parler de la vérité d’une façon qui mériterait d’être argumentée, parce que – c’est bien là toute la question – quel est le mode de présence, autre mot-clé (je le lui avais dit : ça, la présence, méfiez-vous). Schotte a fait autour de ça de l’érudition phénoménologique et puis a rappelé que pour nous ce Dasein, ça ne pouvait être que l’objet, l’objet en question, l’objet a : mange ton Dasein, comme j’avais dit histoire d’introduire la question. C’était drôle. ç’aurait pu être efficace. Enfin, c’est de l’ordre de présence de la vérité qu’il s’agit en effet. Et cet ordre de présence, il me semble qu’il est gauchi si quelque part on en parle sans même avoir l’air d’en douter comme d’une vérité connaissable : Selbstverständlich. Mais c’est justement ce dont on se doute depuis un moment : la vérité n’est pas connaissable, mais ça ne l’empêche pas d’être là. Elle est là, en face de nous, sous la forme de ceux que nous adoptons comme « malades » : ils sont la vérité. C’est de là qu’il faut partir.

C’est même pour ça qu’ils ne sont pas connaissables : c’est le b – a – ba de la psychanalyse. Les types qui dépavaient en mai étaient eux aussi la vérité : c’est pour ça que depuis on n’écrit dessus que des choses exécrables. Bien que ce qu’il y aurait à dire soit là à portée de la main, je n’en dirai pas plus parce qu’on m’imputerait aussitôt d’être contre la réforme, ou pour, peu importe puisque la réforme, je m’en fous. Entendez-bien que je m’en fous du point de vue de la ligne que j’ai à tenir, et qui est celle d’un certain discours sur le psychanalyste – qui s’est véritablement à cette occasion (en mai) tout à fait distingué, et dire cela est déjà une critique – car par quoi croyez-vous que je vais dire qu’il s’est distingué ? par son absence ? sa présence ? par sa présence, oui, mais par sa présence lamentable, essentielle d’ailleurs dans tout le monde contemporain. Oui, il y est vraiment présent. Mais justement il s’agirait de savoir ce que la présence du psychanalyste a à faire avec la présence de la vérité. Il sera facile de démontrer que sa présence est strictement proportionnelle au déficit de sa théorie, ce qui remettra les choses en place concernant l’utilité de la théorie : (47)c’est que quand la théorie foire, il n’y a plus qu’à dire : présent ! Là vous n’y comprenez plus rien, mais moi je suis là solide au poste. C’est justement ce que je fais : c’est dans la mesure où quelque chose ne va pas dans la théorie que je suis forcé de faire de la présence.

C’est très joli, le cas que nous a amené Benoit, seulement, c’est ça l’embêtant en psychanalyse, il ne désire peut-être pas qu’on en parle tellement plus, et nous ne pouvons peut-être pas lui demander de nous en dire beaucoup plus. Voici quand même une question que je pourrais lui poser si nous étions entre nous : vous avez fortement accentué, dans une sorte de nostalgie, que les chamans avaient eux, bien de la chance avec leurs petits machins. Leurs bélemnites qui avaient joué un rôle si décisif – en quoi décisif ? En ceci par exemple qu’à la suite de ça elle allait sur votre divan – ce qui prouve que votre divan avait bien aussi quelque charme qui tenait en face de la bélemnite en question. Seulement ce que j’ai cru entendre est ceci, à un moment je vous ai fait observer qu’elle manquait de pas mal de choses depuis longtemps, c’est comme ça que vous l’aviez introduit en soulignant qu’elle était arrivée jusqu’à l’âge de quarante ans sans rencontrer d’autre homme qu’impuissant (notez que ça n’est pas tellement rare et que ça ne doit peut-être pas si vite être porté au compte de la névrose) – est-ce que la présence du psychanalyste telle que vous l’avez définie, est-ce que le psychanalyste même en tant que castré – parce que maintenant ça court, on s’en sert à tort et à travers de ce que le psychanalyste, il doit en savoir un bout sur la castration – pas plus qu’un autre – mais est-ce que c’est d’une certaine connotation d’impuissance que vous iriez là à opposer la psychanalyse à la pratique si astucieuse de la gitane ? Il y a là des registres à préciser. La castration, est-ce quelque chose qui aurait à faire avec un certain ordre d’impuissance ? Voilà, à propos de la question qui nous intéresse – celle de l’efficacité – une question qui mérite d’être posée, et qui nous introduirait peut-être à des catégories maniables : puissance, efficacité, impuissance, castration, il faudrait peut-être faire une carte qui permette de ne pas glisser d’un mot à l’autre, d’une mauvaise élucidation à une élucidation approximative, comme ça se fait tout le temps. Ceci mérite bien quelque soin d’élaboration théorique. C’est en ce sens qu’une certaine topologie, – le terme même de topologie évoque une certaine parenté avec l’espace, mais le topos qu’est le lieu, il faut bien croire que ça n’est pas l’espace tout cru, l’espace pur et simple, et que nous ferions bien de faire attention quand nous parlons de position assise, position couchée – d’abord ce ne sont pas seulement des positions (48)spatiales puisque ce sont des positions corporelles comportant toutes sortes de résonances – il est certain qu’on n’entend pas de la même façon quand on est couché, ce n’est pas pour rien qu’il y a juste à côté des petits machins vestibulaires. Seulement tant que la topologie n’est pas faite, à savoir quelque chose qui n’a rien à faire avec cet espace pour quoi sont faits les petits canaux semi-circulaires qui sont à peu près dans les trois dimensions, notre topologie n’a rien à faire avec cette adaptation de nos petits canaux avec l’espace : elle est autrement faite.

Eh bien il est évident que c’est en fonction de cette topologie dont tout de même il y a des éléments, mais un peu difficiles à manier, que c’est dans cette topologie qui est celle de la présence de la vérité que nous avons à définir la position du psychanalyste : c’est ça et seulement ça qui doit nous permettre de juger à quel âge de son entrée dans cette topologie on peut lui permettre ou non de se mettre en face de ce qu’on attend de lui.

 

 



[1] Publié depuis lors dans « Recherches – Enfance Aliénée II »

1968-05-13 Interview à Tonus

Le point du vue du psychanalyste au dossier de Tonus : « Névroses et psychoses. Où commence l’anormal ? » in Tonus, n° 331, pp 2-3.

 

Question – Quelle est la différence entre névrose et psychose ?

 

J. Lacan – Celle que vous trouverez dans n’importe quel manuel de psychiatrie.

 

Question – La cure psychanalytique peut-elle guérir une psychose ?

 

J. Lacan – Oui.

 

Question – Depuis quinze ans, vous tenez un séminaire, à Sainte-Anne, puis à l’École Normale. Pendant les deux premiers trimestres de votre année d’enseignement 1955-56, vous avez examiné le traitement possible de la psychose. Vous avez reproduit le plus important de ce que vous avez donné à ce séminaire dans un article paru dans vos « Écrits »[1] sous le titre « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose »…

 

J. Lacan – J’examine en effet la question de savoir si la psychanalyse est articulable à la psychose. Un demi-siècle de freudisme appliqué à la psychose laisse son problème encore à repenser, autrement dit au statu quo ante.

 

Question – Vous écrivez, à propos de « L’introduction au narcissisme » de Freud : « On s’en est servi à un pompage, aspirant et refoulant au gré des temps du théorème, de la libido par le percipiens, lequel est ainsi apte à gonfler et à dégonfler une réalité baudruche »…

 

J. Lacan – Freud donnait la première théorie du mode selon lequel le moi se constitue d’après l’autre dans la nouvelle économie subjective, déterminée par l’inconscient : on y répondait en acclamant dans ce moi la retrouvaille du bon vieux percipiens à toute épreuve et de la fonction de synthèse. Comment s’étonner qu’on n’en ait tiré d’autre profit pour la psychose que la promotion définitive de la notion de perte de réalité ?

 

Question – Et qu’est-ce que Freud nous a apporté ?

 

J. Lacan – Pour le problème de la psychose, son apport a abouti à une retombée. Cette retombée est immédiatement sensible dans le simplisme des ressorts qu’on invoque en des conceptions qui se ramènent toutes à ce schéma fondamental : comment faire passer l’intérieur dans l’extérieur ? Le sujet, en effet, a beau englober ici un Ça opaque, c’est tout de même en tant que moi, c’est-à-dire de façon tout à fait exprimée dans l’orientation psychanalytique présente, en tant que ce même percipiens increvable, qu’il est invoqué dans la motivation de la psychose. Ce percipiens a tout pouvoir sur son corrélatif non moins inchangé, la réalité, et le modèle de ce pouvoir est pris dans une donnée accessible à l’expérience commune, celle de la projection affective. Car les théories présentes se recommandent pour le mode absolument incritiqué, sous lequel ce mécanisme de la projection y est mis en usage. Tout y objecte et rien n’y fait pourtant, et moins que tout l’évidence clinique qu’il n’y a rien de commun entre la projection affective et ses prétendus effets délirants, entre la jalousie de l’infidèle et celle de l’alcoolique par exemple.

 

Question – En ce qui concerne la différence entre névrose et psychose, de la lecture des manuels psychiatriques, j’ai retenu à peu près ceci : La névrose ? c’est une affection sans base anatomique comme l’est une maladie « fonctionnelle » sans lésion organique. Sa différence avec la psychose ? Elle réside dans le degré de conscience qu’a la personne de son état. Est-ce dans la ligne de votre conception ?

 

J. Lacan – Si vous voulez…

 

Question – Vous disiez : comment s’étonner qu’on n’en ait pas tiré d’autre profit pour la psychose que la promotion définitive de la notion de perte de la réalité… En êtes-vous sûr ? Cela m’étonne. Je ne comprend pas…

 

J. Lacan – Eh bien, cela ne m’étonne pas et ce n’est pas tout. En 1924, Freud a écrit un article incisif : « La perte de la réalité dans la névrose et la psychose » où il ramène l’attention sur le fait que le problème n’est pas celui de la perte de la réalité, mais du ressort de ce qui s’y substitue. Discours aux sourds puisque le problème est résolu ; le magasin des accessoires est à l’intérieur et on les sort au gré des besoins…

 

Question – Dans votre chapitre des Écrits – « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose » – vous dites : « Au demeurant, quel problème ferait-il encore obstacle au discours de la psychanalyse, quand l’implication d’une tendance dans la réalité répond de la régression du couple ? Quoi, pourrait-on lasser des esprits qui s’accommodent qu’on leur parle de la régression, sans qu’on y distingue la régression dans la structure, la régression dans l’histoire et la régression dans le développement – distinguées par Freud en chaque occasion comme topique, temporelle ou génétique… »

 

J. Lacan – Je précise dans ce passage que nous renonçons ici à l’inventaire de la confusion. Il est usé pour ceux que nous formons et il n’intéresserait pas les autres.

Nous nous contenterons de proposer à leur méditation commune l’effet de dépaysement que produit, au regard d’une spéculation qui s’est vouée à tourner en rond entre développement et entourage, la seule mention des traits qui sont pourtant l’armature de l’édifice freudien, à savoir l’équivalence maintenue par Freud de la fonction imaginaire du phallus dans les deux sexes (longtemps le désespoir des amateurs de fausses fenêtres « biologiques », c’est-à-dire naturalistes), le complexe de castration trouvé comme phase normative de l’assomption par le sujet de son propre sexe, le mythe du meurtre du père rendu nécessaire par la présence constituante du complexe d’Œdipe dans toute l’histoire personnelle et, last but not… l’effet de dédoublement porté dans la vie amoureuse par l’instance même répétitive de l’objet toujours à retrouver en tant qu’unique.

 

Question – Qu’est-ce que la notion de pulsion dans Freud ?

 

J. Lacan – Faut-il rappeler encore le caractère foncièrement dissident de la notion de la pulsion dans Freud, la disjonction de principe de la tendance, de sa direction et de son objet, et non seulement sa « perversion » originelle, mais son implication dans une systématique conceptuelle, celle dont Freud a marqué la place, dès les premiers pas de sa doctrine, sous le titre des théories sexuelles de l’enfance ?

Ne voit-on pas qu’on est depuis longtemps loin de tout cela dans un naturisme éducatif qui n’a plus d’autre principe que la notion de gratification et son pendant, la frustration, nulle part mentionnée dans Freud. Sans doute les structures révélées par Freud continuent-elles à soutenir non seulement dans leur plausibilité, mais dans leur manœuvre les vagues dynamismes dont la psychanalyse d’aujourd’hui prétend orienter son flux. Une technique déshabitée n’en serait même que plus capable de « miracles » – n’était le conformisme de surcroît qui en réduit les effets à ceux d’un ambigu de suggestion sociale et de superstition psychologique.

 

Question – Dans vos Écrits vous reproduisez, sous le titre : « La direction de la cure et les principes de son pouvoir », votre rapport du colloque international réuni, à l’invitation de la Société Française de Psychanalyse, à Royaumont, du 10 au 13 juillet 1958. Vous dites : « Qu’une analyse porte les traits de la personne de l’analysé, on en parle comme de ce qui va de soi. Mais on croit faire preuve d’audace à s’intéresser aux effets qu’y aurait la personne de l’analyste. C’est du moins ce qui justifie le frémissement qui nous parcourt aux propos de la mode sur le contre-transfert, contribuant sans doute à en masquer l’impropriété conceptuelle : pensez de quelle hauteur d’âme nous témoignons à nous montrer dans notre argile être faits de la même que ceux que nous pétrissons… »

 

J. Lacan – Et je précise que nous ne dénonçons pas pour autant ce que la psychanalyse d’aujourd’hui a d’antifreudien. Car, en cela, il faut lui savoir gré d’avoir mis bas le masque, puisqu’elle se targue de dépasser ce que d’ailleurs elle ignore, n’ayant retenu de la doctrine de Freud que juste assez pour sentir combien ce qu’elle vient à énoncer de son expérience y est dissonant. Nous entendons montrer en quoi l’impuissance à soutenir authentiquement une praxis se rabat, comme il est commun en l’histoire des hommes, sur l’exercice d’un pouvoir.

 

Question – Ce pouvoir, c’est le psychanalyste qui l’assume…

 

J. Lacan – Le psychanalyste assurément, dirige la cure. Le premier principe de cette cure, celui qu’on lui épelle d’abord, qu’il retrouve partout dans sa formation au point qu’il s’en imprègne, c’est qu’il ne doit point diriger le patient. La direction de conscience au sens du guide moral qu’un fidèle du catholicisme peut y trouver est ici exclue radicalement. Si la psychanalyse pose des problèmes à la théologie morale, ce ne sont pas ceux de la direction de conscience, en quoi nous rappelons que la direction de conscience en pose aussi. La direction de la cure est autre chose.

 

Question – Elle comporte tout de même des… directives ?

 

J. Lacan – Elle consiste d’abord à faire appliquer par le sujet la règle analytique, soit les directives dont on ne saurait méconnaître la présence au principe de ce qu’on appelle « la situation analytique », sous le prétexte que le sujet les appliquerait au mieux sans y penser. Ces directives sont dans une communication initiale posées sous forme de consignes dont, si peu que les commente l’analyste, on peut tenir que jusque dans les inflexions de leur énoncé, ces consignes véhiculeront la doctrine que s’en fait l’analyste au point de conséquence où elle est venue pour lui. Ce qui ne le rend pas moins solidaire de l’énormité des préjugés qui, chez le patient, attendent à cette même place : selon l’idée que la diffusion culturelle lui a permis de se former du procédé et de la fin de l’entreprise.

Ceci déjà suffit à nous montrer que le problème de la direction s’avère, dès les directives de départ, ne pouvoir se formuler sur une ligne de communication univoque, ce qui nous oblige à en rester là de ce temps pour l’éclairer de sa suite.

Posons seulement qu’à le réduire à sa vérité, ce temps consiste à faire oublier au patient qu’il s’agit seulement de paroles, mais que cela n’excuse pas l’analyste de l’oublier lui-même.

 

 



[1] On sait que les Écrits de Jacques Lacan (Éditions du Seuil – Le Champ freudien) ont eu un retentissement énorme, non seulement dans le monde de la pensée mais aussi – et malgré leur hermétisme – auprès du grand public. Signalons que l’éminent psychanalyste dirige une nouvelle revue de l’École freudienne de Paris : Scilicet (Éditions du Seuil – Le Champ freudien).

1967-12-18 De la psychanalyse dans ses rapports avec la réalité

Conférence donnée à l’institut français de milan, le 18 décembre 1967 à 18 h 30, in Scilicet n° 1 pp. 51-59, Paris, Seuil, 1968.

(51)Si étonnant que cela puisse paraître, je dirai que la psychanalyse, soit ce qu’un procédé ouvre comme champ à l’expérience, c’est la réalité. La réalité y est posée comme absolument univoque, ce qui de nos jours est unique : au regard de la façon dont l’empêtrent les autres discours.

Car ce n’est que des autres discours que le réel vient à flotter. Ne nous attardons pas au passe-passe du mot : réel. Retenons qu’il indique que, pour le psychanalyste, les autres discours font partie de la réalité.

Celui qui écrit ces lignes peut bien dire l’effet de dénuement dont il ressent sa place, au moment d’aborder ce thème dont on ne sait quel respect l’a tenu écarté. Son « si étonnant que cela puisse paraître »… est oratoire, c’est-à-dire secondaire, et ne dit pas ce qui l’arrête ici.

Il se sait, il l’avoue, simplement « réaliste »… – Au sens médiéval ? croit-il entendre, à le tracer d’un point d’interrogation. C’est déjà la marque qu’il en a trop dit, et que l’infection dont ne peut plus se dépêtrer le discours philosophique, l’idéalisme inscrit au tissu de sa phrase, va faire là son entrée.

Il faut prendre les choses autrement. Qu’est-ce qui fait qu’une psychanalyse est freudienne, voilà la question.

Y répondre conduit jusqu’où la cohérence d’un procédé dont on connaît la caractéristique générale sous le nom d’association libre (mais qui ne se livre pas pour autant), impose de présupposés sur lesquels l’intervention, et nommément celle en cause : l’intervention du psychanalyste est sans prise.

Ceci est fort remarquable et explique que, de quelque visée de profondeur, d’initiation, ou de style, qu’un boasting dissident se targue, elle reste futile auprès de ce qu’implique le procédé. je ne (52)veux affliger personne. Mais c’est pourquoi la psychanalyse reste freudienne « dans son ensemble » c’est parce qu’elle l’est dans son axe.

C’est que le procédé est d’origine solidaire du mode d’intervention freudien.

Ce qui prouve la puissance de ce que nous appelons le procédé, c’est qu’il n’est aussi bien pas exclu que le psychanalyste n’en ait aucune espèce d’idée. Il en est là-dessus de stupides : vérifiez, c’est facile. Naturellement si vous savez vous-même ce que veut dire une question.

je tâcherai à dire ce que n’est pas l’axe du procédé.

L’assomption mystique d’un sens au-delà de la réalité, d’un quelconque être universel qui s’y manifeste en figures, – est-elle compatible avec la théorie freudienne et avec la pratique psychanalytique ?

Assurément celui qui prendrait la psychanalyse pour une voie de cette sorte se tromperait de porte. À ce qu’elle se prête éventuellement au contrôle d’une « expérience intérieure », ce sera au prix de départ d’en changer le statut.

Elle répugnera à l’aide d’aucun soma hallucinogène, quand déjà on sait qu’elle objecte à celle de la narcose.

Pour tout dire, elle exclut les mondes qui s’ouvrent à une mutation de la conscience, à une ascèse de la connaissance, à une effusion communicative.

Ni du côté de la nature, de sa splendeur ou de sa méchanceté, ni du côté du destin, la psychanalyse ne fait de l’interprétation une herméneutique, une connaissance, d’aucune façon, illuminante ou transformante.

Nul doigt ne saurait s’y indiquer comme d’un être, divin ou pas. Nulle signature des choses, ni providence des événements.

Ceci est bien souligné dans la technique du fait qu’elle n’impose nulle orientation de l’âme, nulle ouverture de l’intelligence, nulle purification préludant à la communication.

Elle joue au contraire sur la non préparation. Une régularité quasi bureaucratique est tout ce qui est exigé. La laïcisation aussi complète que possible du pacte préalable installe une pratique sans idée d’élévation.

Même de préparer ce qui sera dit dans la séance, est un inconvénient (53)où l’on sait que se manifesteront résistance, voire défenses.

Indiquons que ces deux mots ne sont pas synonymes, bien qu’on les emploie, je parle des psychanalystes, à tort et à travers. Peu leur importe au reste qu’au dehors on les prenne dans le sens diffus d’opposition bien ou mal orientée, d’être salubre ou non. Ils préfèrent même ça.

Ce qui est attendu de la séance, c’est justement ce qu’on se refuse à attendre, de crainte d’y trop mettre le doigt : la surprise, a souligné Reik.

Et ceci exclut tout procédé de concentration : cette exclusion est sous-jacente à l’idée d’association.

Au présupposé de l’entreprise, ce qui domine est un matter offact

Ce que nous avons à surprendre, est quelque chose dont l’incidence originelle fut marquée comme traumatisme. Elle n’a pas varié de ce que la stupidité qu’elle implique, se soit transférée au psychanalyste. Ce qui reste dans l’idée de situation dont se totalisent les effets qu’on dit déformants, les dirait-on informants même qu’il s’agirait de la même chose.

L’idée d’une norme n’y apparaît jamais que comme construite. Ce n’est pas là le « matériel », comme on dit significativement.

Là-dessus si vous entendez parler de la fonction d’un moi autonome, ne vous y trompez pas : il ne s’agit que de celui du genre de psychanalyste qui vous attend 5e avenue. Il vous adaptera à la réalité de son cabinet.

L’on ne saura jamais vraiment ce que doit Hitler à la psychanalyse, sinon par l’analyste de Goebbels. Mais pour le retour qu’en a reçu la psychanalyse, il est là.

Ce n’est qu’un branchement abusif, mais édifiant, sur ce dont il s’agit dans la relativité introduite par l’inconscient. C’est dans la réalité qu’elle s’inscrit.

Relativité restreinte d’abord. Le « matériel » reste le type de son propre métabolisme. Il implique une réalité comme matérielle elle-même, c’est-à-dire non interprétable au titre, dirait-on, de l’épreuve qu’elle constituerait pour une autre réalité qui lui serait transcendante : qu’on mette ce terme au chef du cœur ou de l’esprit. Elle ne saurait être en elle-même mise en question : elle est Anankè, nous dit Freud : Diktat aveugle.

C’est pourquoi l’interprétation dont s’opère la mutation psychanalytique (54)porte bien là où nous le disons : sur ce qui, cette réalité, la découpe, de s’y inscrire sous les espèces du signifiant.

Ici notons que ce n’est pas pour rien que Freud fait usage du terme Realität quand il s’agit de la réalité psychique.

Realität, et non Wirklichkeit, qui ne veut dire qu’opérativité : autant dire ce à quoi le psychanalyste d’aujourd’hui fait ses courbettes pour la frime.

Tout est dans la béance par quoi le psychique n’est nullement règle pour opérer, de façon efficace, sur la réalité, y compris sur ce qu’il est en tant qu’il en fait partie. Il ne comporte en lui-même que nature, non connature. Il n’est nullement fait d’accord avec une réalité qui est dure ; à laquelle il n’y a de rapport que de s’y cogner : une réalité dont le solide est la meilleure métaphore. À entendre au sens de l’impénétrable, et non de la géométrie. (Car nulle présence du polyèdre, symbole platonicien des éléments : au moins apparemment dans cette réalité[1]).

Toute Weltanschauung est tenue dans l’idée de Freud pour caduque et sans importance. Elle n’est, il le dit, rien de plus que suppléance aux énoncés révélatoires d’un catéchisme qui, pour parer à l’inconnu, reste à ses yeux sans rival. Ce n’est pas là, faut-il le dire, position de complaisance, c’est affirmation de l’inaptitude de la connaissance à s’accoler à rien d’autre qu’à une opacité sans remède.

Mais la complicité marquée ici à la position vraiment chrétienne, l’accès interdit au champ de la Révélation, a son sens – dans l’histoire.

Le nerf de la relativité n’est introduit au principe de la réalité psychique qu’en ceci paradoxalement que le processus d’adaptation n’y est que secondaire.

Car les « centres » dont elle s’organise dans les schémas dont Freud l’ordonne (cf. système C), ne sont nulle fonction de synthèse, mais bien d’interposition dans un circuit plus direct : le processus primaire est d’obstruction.

Le processus secondaire nous est décrit comme s’en passant, comme ne lui étant en rien raccordé, pour ce qui lui est réservé de tâtonnements.

(55)Ce changement d’ordre ne va pas sans difficulté : à vrai dire abstraite, car il ne fait que dire crûment ce que l’expérience fabrique. En tout cas il repousse tout recours à quelque théorie de la forme, voire à aucune phénoménologie à s’imaginer de la conscience non-thétique.

Le primaire, de sa structure, ne fonctionne que d’un tout ou rien de trace. Aussi bien trompé dans sa prise, est-ce à cette trace qu’il « régresse ». Le mot n’est propre qu’à indiquer le renversement d’une force, car il n’a pas d’autre référence. L’hallucination n’est tenue pour en résulter que d’un rapport des plus lointains avec ses formes cliniques.

Elle n’est là que pour signifier que du psychisme, c’est l’insatisfaction qui est le premier constituant.

Ce qui y satisfait ne serait frayé en aucun cas par le processus primaire, si le processus secondaire n’y paraît.

Je ne veux pas m’étendre ici sur la façon dont est conçu le processus secondaire. C’est une simple pièce rapportée des théories de toujours, en tant qu’elles restent adhérer à l’idée qui a produit son dernier rejet dans la formule de la « sensation, guide de vie », d’une inférence toujours aussi peu assise.

Le recours à l’articulation du stimulus à la réponse, tenue pour équivalente du couple sensori-moteur, n’est qu’une fiction de l’expérience où l’intervention motrice n’est due qu’à l’expérimentateur, et où l’on traduit la réaction de l’organisme maintenu dans l’état de passivité, en l’idée qu’il a senti quelque chose.

Rien n’indique qu’un tel forçage donne le modèle d’un quelconque fonctionnement propre au biologique.

L’idée du couple tension-décharge est plus souple. Mais la tension fort mal définie n’implique nullement que la sensation s’y règle d’aucune fonction d’homéostase, ce que Freud aperçoit fort bien à en exclure l’opération dans un système détaché du circuit tensionnel, qu’il désigne comme v.

Bref, plus l’on entre dans l’implication des schèmes freudiens, plus c’est pour voir que le plaisir y a changé de valeur.

Principe du bien pour les anciens qui en recueillaient l’embarras de rendre compte qu’il y eût des plaisirs dont l’usage est nuisible, le voici devenu le lieu du monde où ne passe qu’une ombre que rien ne saurait saisir : moins que l’organisme y prenne l’ombre (56)pour la proie, qu’il n’est lui-même proie de l’ombre, soit récuse de sa conduite cette connaissance dont s’est imaginée la fonction de l’instinct.

Tel est le support dont le sens doit s’estimer de ce qu’il faille le construire pour rendre compte de ce qui est en cause, ne l’oublions pas : à savoir l’inconscient.

Qu’à la physiologie de cette construction rien d’appréhendable dans les fonctions de l’organisme (nulle localisation d’appareil en particulier) ne réponde présentement : hors des temps du sommeil. Voilà-t-il pas qui en dit long, s’il faut supposer à ces temps une permanence mythique hors de leur instance effective ?

Pourquoi ne pas saisir que cet angle si fort à marquer l’écart du principe du plaisir au principe de réalité, c’est précisément de faire place à la réalité de l’inconscient qu’il se soutient, que l’inconscient est là en un ternaire dont ce n’est pas qu’il soit fait de manque qui nous empêche d’en tracer la ligne comme fermant un triangle ?

Suivez moi un instant à remarquer l’affinité du signifiant à ce lieu de vide

Appelons-0y, quoique ce ne soit pas là que nous l’y situerons enfin, ce lieu de l’Autre, de ce qu’assurément ce soit bien là ce dont nous avons montré que le requiert le désir.

Il est significatif que dans Freud le désir ne se produise jamais que du nom de Wunsch. Wunsch, wish, c’est le souhait. Il n’y a de souhait qu’énoncé. Le désir n’est présent que sous la demande.

Si rien de ce qui s’articule dans le sommeil n’est admis à l’analyse que de son récit, n’est-ce pas supposer que la structure du récit ne succombe pas au sommeil ?

Ceci définit le champ de l’interprétation analytique.

Dès lors nul étonnement que l’acte en tant qu’il n’existe que d’être signifiant, se révèle apte à supporter l’inconscient : qu’ainsi ce soit l’acte manqué qui s’avère réussi, n’en est que le coronaire, dont il est seulement curieux qu’il faille l’avoir découvert pour que le statut de l’acte soit enfin fermement distingué de celui du faire.

Le dire, le dire ambigu de n’être que matériel du dire, donne le suprême de l’inconscient dans son essence la plus pure. Le mot d’esprit nous satisfait d’en rejoindre la méprise en son lieu. Que (57)nous soyons joués par le dire, le rire éclate du chemin épargné, nous dit Freud, à avoir poussé la porte au-delà de laquelle il n’y a plus rien à trouver.

Désir qui se reconnaît d’un pur défaut, révélé qu’il est de ce que la demande ne s’opère qu’à consommer la perte de l’objet, n’est-ce pas là assez pour expliquer que son drame ne se joue que sur ce que Freud appelle l’Autre scène, là où le Logos, déchu d’être du monde la raison spermatique, s’y révèle comme le couteau à y faire entrer la différence ?

À ce seul jeu de la coupure, le monde se prête à l’être parlant. Ce sont ces coupures où il s’est cru longtemps chez lui, avant que s’animant d’une conjoncture de robot, elles ne le refoulent dans ce qui d’elles se prolonge dans sa réalité, qu’on n’appelle en effet psychique que de ce qu’elle soit chute du corps.

Interrogeons pourquoi l’être parlant dévitalise tellement ce corps que le monde lui en a paru longtemps être l’image. Moyennant quoi le corps est microcosme. Notre science a mis fin à ce rêve, le monde n’est pas un macrocorps. La notion de cosmos s’évanouit avec ce corps humain qui, de se barder d’un poumon de métal, s’en va tracer dans l’espace la ligne, inouïe des sphères, de n’avoir figuré jusque là que sur le papier de Newton comme champ de la gravitation. Ligne où le réel se constitue enfin de l’impossible, car ce qu’elle trace est impensable : les contemporains de Newton ont marqué le coup.

Il suffit de reconnaître le sensible d’un au-delà du principe de réalité dans le savoir de la science, pour que au-delà du principe du plaisir qui a pris place dans l’expérience psychanalytique, s’éclaire d’une relativité plus généralisable.

La réalité de l’écart freudien fait barrière au savoir comme le plaisir défend l’accès à la jouissance.

C’est occasion à nous rappeler ce qu’il y a entre eux à s’établir de jonction disjonctive, dans la présence du corps.

L’étrange est ce à quoi le corps se réduit dans cette économie.

Si profondément méconnu d’être par Descartes réduit à l’étendue, il faudra à ce corps les excès imminents de notre chirurgie pour qu’éclate au commun regard que nous n’en disposons qu’à le faire être son propre morcellement, qu’à ce qu’il soit disjoint de sa jouissance.

(58)Tiers « au-delà » dans ses rapports à la jouissance et au savoir, le corps fait le lit de l’Autre par l’opération du signifiant.

Mais de par cet effet, qu’en reste t-il ? Insensible morceau à en dériver comme voix et regard, chair dévorable ou bien son excrément, voilà ce qui de lui vient à causer le désir, qui est notre être sans essence.

La dualité saisie ici de deux principes, ne nous divise comme sujet qu’à être trois fois répétée de chaque essence qui s’en sépare, chacune saisie de sa perte en la béance des deux autres.

Nous les appellerons : jouissance, savoir et vérité.

Ainsi est-ce de la jouissance que la vérité trouve à résister au savoir. C’est ce que la psychanalyse découvre dans ce qu’elle appelle symptôme, vérité qui se fait valoir dans le décri de la raison. Nous, psychanalystes savons que la vérité est cette satisfaction à quoi n’obvie pas le plaisir de ce qu’elle s’exile au désert de la jouissance.

Sans doute le masochiste sait, cette jouissance, l’y rappeler, mais c’est à démontrer (précisément de n’y parvenir qu’à exalter de sa simulation une figure démonstrative) ce qu’il en est pour tous du corps, qu’il soit justement ce désert.

La réalité, de ce fait, est commandée par le fantasme en tant que le sujet s’y réalise dans sa division même.

La satisfaction ne s’y livre qu’au montage de la pulsion, soit ce détour qui livre assez son affinité à l’instinct de ce qu’il faille, pour le décrire, métaphoriser le cercle du catgut qu’une aiguille courbe s’emploierait à coudre ensemble deux grandes lèvres.

Pour la réalité du sujet, sa figure d’aliénation, pressentie par la critique sociale, se livre enfin de se jouer entre le sujet de la connaissance, le faux sujet du « je pense », et ce résidu corporel où j’ai suffisamment, je pense, incarné le Dasein, pour l’appeler par le nom qu’il me doit : soit l’objet (a).

Entre les deux, il faut choisir :

Ce choix est le choix de la pensée en tant qu’elle exclut le « je suis » de la jouissance, lequel « je suis » est « je ne pense pas ».

La réalité pensée est la vérité de l’aliénation du sujet, elle est son rejet dans le désêtre, dans le « je suis » renoncé.

Ce que le « je ne pense pas » de l’analyste exprime, c’est cette nécessité qui le rejette dans le désêtre.

(59)Car ailleurs il ne peut être que « je ne suis pas ».

Le psychanalysant est celui qui parvient à réaliser comme aliénation son « je pense », c’est-à-dire à découvrir le fantasme comme moteur de la réalité psychique, celle du sujet divisé.

Il ne le peut qu’à rendre à l’analyste la fonction du (a), que lui ne saurait être, sans aussitôt s’évanouir.

L’analyste doit donc savoir que, loin d’être la mesure de la réalité, il ne fraye au sujet sa vérité qu’à s’offrir lui-même comme support de ce désêtre, grâce à quoi ce sujet subsiste dans une réalité aliénée, sans pour autant être incapable de se penser comme divisé, ce dont l’analyste est proprement la cause.

Or c’est là que le psychanalyste se trouve dans une position intenable : une aliénation conditionnée d’un « je suis » dont, comme pour tous, la condition est « je ne pense pas », mais renforcée de ce rajout qu’à la différence de chacun, lui le sait. C’est ce savoir qui n’est pas portable, de ce que nul savoir ne puisse être porté d’un seul.

D’où son association à ceux qui ne partagent avec lui ce savoir qu’à ne pas pouvoir l’échanger.

Les psychanalystes sont les savants d’un savoir dont ils ne peuvent s’entretenir. C’est une autre affaire que la mystagogie du non-savoir.

Puisque l’analyste ne se refuse pas au principe du plaisir, ni à celui de la réalité, simplement il y est l’égal de celui qu’il y guide, et il ne peut, ne doit d’aucune façon l’amener à les franchir.

Il ne lui apprend rien là-dessus, ne faisant plus que le guigner, s’il lui arrive de transgresser l’un ou l’autre.

Il ne partage avec lui qu’un masochisme éventuel, de la jouissance duquel il se tient à carreau.

D’où la part de méconnaissance sur laquelle il édifie une suffisance fondée sur une sorte de savoir absolu, qui est plutôt point zéro du savoir.

Ce savoir n’est d’aucune façon exercé, de ce qu’à le faire passer à l’acte, le psychanalyste attenterait au narcissisme d’où dépendent toutes les formes.

L’analyste se fait le gardien de la réalité collective, sans en avoir même la compétence. Son aliénation est redoublée, – de ce qu’il puisse y échapper.

J. L.

 



[1] Ironie que ceux qui me suivent, situeront de ce que du « réel », en tant que registre déduit du symbolique et de l’imaginaire, il n’est ici soufflé qu’un mot.

L’énoncé présent définit le seuil psychanalytique.

1967-12-15 De Rome 53 à Rome 67 : La psychanalyse. Raison d’un échec.

Conférence au « Magistero » de l’Université de Rome, le 15 décembre 1967 à 18 heures, en la présence de notre ambassadeur. In Scilicet n° 1, pp. 42-50, Seuil, Paris, 1968.

 

(42)En 1953 mon discours, celui que mon entourage appelle le discours de Rome, s’est donc tenu au lieu où je le reprends aujourd’hui[1].

Fonction et champ de la parole et du langage dans la psychanalyse, tels en furent les termes : fonction de la parole, – champ du langage, c’était interroger la pratique et renouveler le statut de l’inconscient.

Comment éluder en effet au moins une interrogation sur ce qui n’est pas un donné : ce qu’inaugure la parole, essentiellement entre deux êtres, quand la parole est l’instrument, le seul dont use cette pratique ? Comment même espérer situer ce qui se déplace au-delà, sans connaître le bâti dont elle constitue cet au-delà supposé comme tel ?

Et pour l’inconscient, comment à cette date ne pas y relever cette dimension oubliée justement d’y être évidente – sa structure, si clairement dès son apparition isomorphe au discours, – isomorphisme d’autant plus frappant que sa forme a anticipé la découverte dont il s’établit, que c’est dans le langage, en second, qu’ont été posées les formes, métaphore, métonymie qui en sont les prototypes, et qui avaient surgi masquées, c’est-à-dire sans que soit reconnu au langage d’en poser les fondements, dans les mécanismes primaires décrits par Freud : condensation et déplacement ?

Un rien d’enthousiasme… – comme je l’écris dans la remise en (43)place dont j’introduis dans mes Écrits la recollection de ce titre… accueillit ces propos qui en furent si gâchés là, que la gâche ne les quitta plus pour dix ans. Un rien d’enthousiasme où déjà pouvait se lire sous le signe de quel empêtrement psychologisant, ils étaient reçus.

L’hypothèse psychologique est très simple. C’est une métonymie. Au lieu de dire trente rafiots, vous dites : trente voiles, au lieu de deux bêtes humaines, prêtes à en faire une à deux dos, vous dites deux âmes.

Si c’est un moyen de méconnaître que l’âme ne subsiste que de la place où les deux bêtes, chacune à sa façon, dessinent la règle de l’incommensurable de leur copulation, et cette place, à la couvrir, – alors l’opération est réussie : j’entends, la méconnaissance est perpétuée, dont la psychanalyse constitue au moins la rupture. Il n’est juste de dire : au moins, qu’à ce qu’elle la mette en question. Pour la théorie donc, c’est de réviser cette métonymie qu’elle prend son préalable.

Ce qui fait ici la fallace (où il y a phallace cachée), ce qui fait la fallace de la métonymie de l’âme, c’est que l’objet qu’elle partialise, en est tenu pour autonome. Il est clair que je n’ai pu parler de deux bêtes qu’à ce qu’elles veuillent se conjoindre, et la flotte des trente navires veut dire un débarquement. Les âmes sont toujours monades, et les trente voiles, le signe du vent. Ce que cet emploi de la métonymie donne de plus valable, c’est la Monadologie et son comique latent, c’est aussi le souffle qui dissipe les Armadas.

L’œuvre de Leibniz en effet ne l’illustre en premier qu’à rétablir éristiquement qu’il ne faut pas partir du Tout, que c’est la partie qui le tient et le contient. Que chaque monade y soit le Tout, la relève d’en dépendre, ce qui soustrait la dernière-née de nos sottises, la personnalité totale, aux embrassements des amateurs. Il y pointerait au bout du compte la juste considération de l’organe, celle qui en fait l’embarras de la fonction.

Pour ce qui est du vent dans les voiles, il nous rappelle que le désir de l’homme est excentrique, que c’est au lieu de l’Autre qu’il se forme : juste dans ce cabinet particulier où de la coquille où gîte l’huître s’évoque l’oreille de la jolie femme avec un goût de compliment.

(44)Cette Structuration si précise en tant qu’elle fonde le désir, je l’ai introduite en février-mars 1958 en partant de la dynamique si proprement tracée par Freud de l’Œdipe Féminin, d’y démontrer sa distinction de la demande, de l’évidence qu’elle y prend.

Il devenait facile ensuite de réduire l’aberration, dont se motive de nos jours la réserve traditionnelle à spécifier le psychanalyste : soit ce recours à la frustration dont il n’est y a pas trace chez Freud. Si le psychanalyste ne peut pas répondre à la demande, c’est seulement parce qu’y répondre est forcément la décevoir, puisque ce qui y est demandé, est en tout cas Autre-Chose, et que c’est justement ce qu’il faut arriver à savoir.

Demande de l’amour au-delà. En deçà, absolu du manque à quoi s’accroche le désir.

Si le rien d’enthousiasme au départ signe déjà le malentendu, c’est que d’abord mon discours ne fut pris, par tel sourd exemplaire, que pour la peinturlure simplement propre à relancer la vente de ses joujoux. (Génial, dit-il alors).

Car n’est-ce pas joujoux le terme qui convient à une façon de prendre les mots dont Freud a fait le choix pour repérer une topique qui a ses raisons dans le progrès de sa pensée : moi idéal ou idéal du moi par exemple, dans le sens qu’ils peuvent avoir à la faculté des lettres, dans la « psychologie moderne », celle qui sera scientifique nécessairement puisque moderne, tout en restant humaniste d’être psychologie : vous reconnaissez là l’aube attendue des sciences humaines, de la carpe-lapin, du poisson-mammifère, de la sirène, quoi ! Elle donne ici son la : mettre dans ces mots de la topique freudienne, un contenu de l’ordre de ce qui s’apprécie dans les livrets scolaires.

J’ai fait l’honneur (ainsi s’exprime un amateur qui se régale de ce dialogue) d’une réprimande fort polie[2] à ce procédé qui ne va à rien de moins qu’à énoncer que le ça, c’est en somme le mauvais moi. Il m’a fallu écouter ça patiemment. Hélas ! combien d’auditeurs ici sont en position de mesurer l’inconcevable d’un tel impair ?

Je n’ai pas attendu pourtant cette expérience étonnante pour épingler de l’ignorance enseignante, terme à replacer dans sa juste opposition à l’ignorance docte, ce qui a cours comme valeur de la coulisse intellectuelle au titre de la bêtise académique.

(45)Le trafic d’autorité étant la règle de son marché, je me trouvais, dix ans après, négocié par ses soins, et comme ce fut dans les conditions de noir qui sont celles du gang anafreudien, ce fut ma tête simplement qui fut livrée comme dessous de table pour la conclusion d’un gentleman’s agreement avec l’I.P.A., dont il me faut bien indiquer ici l’incidence politique dans le procès de mon enseignement.

Que soit ici noté pour la drôlerie du fait qu’à peine le négociateur avait-il reçu cash, pour cette livraison, sa reconnaissance à titre personnel, qu’il gravissait la tribune du Congrès, de la sorte de Congrès qui sert de façade à ces choses, un Congrès sis à Édimbourg, disons-le pour l’histoire, pour y faire retentir les mots du désir et de la demande, devenus des mots-clefs pour toute l’audience française, mais dont pour s’en faire un mérite à l’échelle internationale, il lui manquait l’intelligence. (Autre occasion de rire pour l’amateur cité plus haut).

Qu’on ne se méprenne pas. Je ne fais rien ici que m’acquitter de ce que je dois à un partenaire dans l’extension de mon audience : car c’en fut l’origine. Comme ce succès me vaut l’attention de l’assemblée présente, il rend paradoxal que je me produise devant elle au titre de l’échec.

C’est qu’aussi bien n’ai-je pas voulu un succès de librairie, ni son branchement sur le battage autour du structuralisme ni ce qui n’est pour moi que poubellication…

C’est que je pense que le bruit ne convient pas au psychanalyste et moins encore au nom qu’il porte et qui ne doit pas le porter.

Ce qui revient à mon nom, ce sont ces parties caduques de mon enseignement dont j’entendais qu’elles restassent à une propédeutique réservées : puisque aussi bien elles ne sont rien que ce qui m’est échu d’une charge préliminaire : soit de décrasser l’ignorance dont il n’est pas défavorable qu’en ait procédé de toujours le recrutement pour la psychanalyse, mais qui a pris valeur de drame de ce qu’elle y emporte ses installations premières : dans la médecine et la psychologie nommément.

C’est là ce qui dans le recueil des Écrits est le plus reconnaissable à une critique, dont c’est tout dire qu’elle ne soit plus un métier, mais une crécelle : de ce fait je n’ai pas à me plaindre, elle n’a pas ralenti l’intérêt que son effort eût tempéré.

(46)Il arrive en effet que quelqu’un s’aperçoive qu’il s’agit là-dedans de la dialectique de Hegel, puis de la communication intersubjective. N’importe : elles sont tenues pour faire bon ménage, et d’en déduire incontinent que ce sont les références où j’entends ramener la psychanalyse.

Donnant résonance nigaude à ce qui se rabâche, en toute mauvaise foi cette fois, dans les milieux avertis.

Le fait que s’étale au titre d’une année de mon séminaire (60-61) le terme de « disparité subjective » pour en connoter le transfert, n’y change rien. Non plus qu’il n’en sera de ce que j’aie donné hier à Naples une conférence sur « la méprise du sujet supposé savoir » qui apparemment ne laisse pas le « sujet supposé savoir absolu » sûr de rejoindre son assiette.

Au reste un article de 60 précisément : « subversion du sujet » met les points sur les i. Non sans que, dès l’origine, le stade du miroir n’ait été présenté comme la vétille qui pourrait réduire la lutte dite de pur prestige comme dissension originaire du Maître et de l’Esclave, au patatras.

Alors pourquoi en fais-je état ? – Justement pour signaler au psychanalyste le Jourdain qu’il franchit aisément pour revenir à cette prose : sans le savoir. Quand ce Jourdain n’est rien que l’aune qu’il transporte avec lui et qui l’annexe, sans même qu’il l’imagine, à la non-existence des consciences, tout comme un simple Jean-Paul Sartre.

Et puis comment rectifier l’analyse proprement sauvage que le psychanalyste d’aujourd’hui fait du transfert, sinon à démontrer, ce que j’ai fait une année durant, en partant du Banquet de Platon, qu’il n’est aucun de ses effets qui ne se juge, mais pour s’en soutenir aussi, de ce que nous appellerons ici (pour aller vite) ce postulat du sujet supposé savoir ? Or c’est le postulat dont c’est le cas de l’inconscient qu’il l’abolisse (c’est ce que j’ai démontré hier) : dès lors le psychanalyste est-il le siège d’une pulsion plutôt mythique ou le servant d’un dieu trompeur ?

Peut-être cette divergence dans sa supposition, mérite t-elle d’être question posée à son sujet, quand ce sujet doit se retrouver dans son acte,

C’est à quoi j’ai voulu mener, d’une éristique dont chaque détour fut l’objet d’un soin délicat, d’une consomption de mes jours dont (47)la pile de mes propos est le monument désert, un cercle de sujets dont le choix me paraissait celui de l’amour d’être comme lui : fait du hasard.

Disons que je me suis voué à la réforme de l’entendement, qu’impose une tâche dont c’est un acte que d’y engager les autres. Si peu que l’acte flanche, c’est l’analyste qui devient le vrai psychanalysé, comme il s’en apercevra aussi sûr qu’il est plus près d’être à la hauteur de la tâche.

Mais ceci laisse voilé le rapport de la tâche à l’acte,

Le pathétique de mon enseignement, c’est qu’il opère à ce point. Et c’est ce qui dans mes Écrits dans mon histoire, dans mon enseignement, retient un public au-delà de toute critique. Il sent que quelque chose s’y joue dont tout le monde aura sa part.

Quoique ce ne se décèle que dans des actes inséparables d’un voisinage qui échappe à la publicité.

C’est pourquoi mon discours, si mince soit-il auprès d’une œuvre comme celle de mon ami Claude Lévi-Strauss, fait balise autrement, dans ce flot montant de signifiant, de signifié, de « ça parle «, de trace, de gramme, de leurre, de mythe, voire de manque, de la circulation desquels je me suis maintenant dessaisi. Aphrodite de cette écume, en a surgi au dernier temps la différance, avec un a. Ça laisse de l’espoir pour ce que Freud consigne comme le relai du catéchisme.

Tout de même tout n’est pas passé à l’égout. L’objet (a) n’y nage pas encore, ni l’Autre avec grand A. Et même l’i(a), image du petit autre spéculaire, ni la fin du moi qui ne frappe personne, ni la suspicion narcissique portée dans l’amour, ne sont encore du tout-venant. Pour la perversion Kantifiée (non des quantas, de Kant avec un K), ça commence.

Pour revenir à nos moutons, la tâche, c’est la psychanalyse. L’acte, c’est ce par quoi le psychanalyste se commet à en répondre.

On sait qu’il est admis que la tâche d’une psychanalyse l’y prépare : ce pourquoi elle est qualifiée de didactique.

Comment de l’une à l’autre passerait-on, si la fin de l’une ne tenait pas à la mise au point d’un désir poussant à l’autre ?

Rien sur ceci n’a été articulé de décent. Or, je témoigne (pour en avoir une expérience de trente ans) que même dans le secret où se juge cette accession, soit : par l’office de psychanalystes qualifiés, (48)le mystère s’épaissit encore. Et toute épreuve d’y mettre une cohérence, et notamment pour moi d’y porter la même question dont j’interroge l’acte lui-même, détermine jusque chez certains que j’ai pu croire déterminés à me suivre, une résistance assez étrange.

Il importe à l’entrée de ce domaine réservé de noter ce qui est patent, c’est que la formation de mes élèves n’est pas contestée. Non seulement elle s’impose elle-même, mais elle est fort appréciée, là même où elle n’est reconnue que sous la condition expresse – où il faut qu’ils s’engagent noir sur blanc, de ne me plus en rien aider.

Aucun autre examen n’y et porté. Aussi bien dans les conditions présentes, cet examen manque t-il de tout autre critère que de la notoriété. La qualification de psychanalyse personnelle dont on a cru pouvoir améliorer la psychanalyse didactique, n’est rien de plus qu’un aveu d’impuissance où se dénonce à la façon du lapsus, que la psychanalyse didactique est en effet bien personnelle, mais à celui qui la dirige.

Tel est le point d’achoppement. Quelque chose qu’avec combien de discrétion, puisque je l’ai réduit au véhicule d’un tirage à part pour l’auteur, dont j’ai voulu pourtant que 1956 fixât la subjectivité dominante dans les Sociétés de psychanalyse, quelque chose qu’on n’a qu’à lire dans mes Écrits maintenant pour en connaître autre chose qu’une satire, la structure là articulée de ces étages d’intronisation, dont le moindre engage dans l’échelle de Jacob de ce que j’ai appelé Suffisance, coiffée qu’elle est du ciel des Béatitudes, cette figure déployée non pour railler, mais à la façon du doyen Swift dont je désigne qu’elle s’inspire, pour que s’y lise l’ironie d’une capture modelant les volontés particulières, tout cet ordre de cérémonie, j’y ai touché en vain.

Il se profile au premier pas d’une psychanalyse engagée pour s’y faire valoir. Il y apporte indélébile sa marque par le truchement de l’analyste, de ce qu’il en soit couronné. Il est le ver dès le bourgeon du risque pris pour didactique. C’est pour cela qu’on a parié.

Sans doute cet idéal va t-il pouvoir être analysé, dit-on, dans les motifs de l’entreprise, mais c’est omettre cette pointe de l’existence qu’est le pari.

L’importance de l’enjeu n’y fait rien : il est après tout dérisoire. (49)C’est le pas du pari qui constitue ce que la psychanalyse, à mesure même de son sérieux, joue contre le sujet, puisque ce pari elle doit le rendre à sa folie. Mais l’enjeu obtenu à la fin offre ce refuge dont tout homme se fait rempart contre un acte encore sans mesure : le refuge du pouvoir.

Il n’est que d’entendre la façon dont les psychanalystes parlent de la pensée magique, pour y sentir résonner la confirmation de la puissance rien moins que magique qu’ils repoussent, celle de toucher comme personne ce qui est le sort de tous : qu’ils ne savent rien de leur acte et moins encore : de ce que l’acte qu’ils font entrer au jeu[3] des causes, c’est de se donner pour en être la raison.

Cet acte qui s’institue en ouverture de jouissance comme masochiste, qui en reproduit l’arrangement, le psychanalyste en corrige l’hybris d’une assurance, celle-ci : que nul de ses pairs ne s’engouffre en cette ouverture, que lui-même donc saura se tenir au bord.

D’où cette prime donnée à l’expérience, à condition qu’on soit bien sûr d’où elle se close pour chacun. La plus courte est dès lors la meilleure. Être sans espoir, c’est là aussi être sans crainte.

L’ineptie exorbitante que tolère un texte pourvu qu’il soit signé du nom d’un psychanalyste reconnu, prend sa valeur quand je la cite (cf. pages 605-606 des Écrits et la suite, les extraits de Maurice Bouvet sur les vertus de l’accès au génital).

Le jeune psychanalyste qu’elle frappe croit que je l’ai déformée à l’extraire. Il vérifie et constate tout ce qui l’encadre, la confirme, voire l’accentue. Il avoue avoir lu la première fois le texte comme plausible d’être un auteur grave.

Il n’est nul moment de l’enfance qui connaisse un état aussi délirant de déférence pour les aînés qui, quoi qu’ils disent, sont excusés, de ce qu’on tient pour acquis : qu’ils ont leur raison de ne pas dire ni plus, ni moins. C’est ce dont il s’agit.

Maurice Bouvet, quand je l’ai connu, valait mieux que l’orviétan dont il a forgé le prospectus. Moi-même je me modère : vous en avez la preuve dans l’atermoiement, auquel j’avoue avoir soumis mon texte sur la Société psychanalytique.

Une faible ébauche que j’en avais à ce même Bouvet donnée pour notre cercle lors d’une crise qui tenait plutôt de la farce et où il vira, l’avait alarmé de l’atteinte qu’elle portait, me dit-il, au narcissisme en tant que dominant le régime du groupe.

(50)Effectivement, il s’agit moins du narcissisme de chacun que de ce que le groupe se sent en garde d’un narcissisme plus vaste. Il n’est pour en juger que de sonder l’ampleur du détour que prend un Michel Foucault pour en venir à nier l’homme.

Toutes les civilisations déféraient la fonction de contrebattre les effets de ce narcissisme à un emploi différencié : fou ou bouffon.

Personne de raisonnable, de son chef, ne relèvera dans notre cercle la passion d’Antonin Artaud.

Si l’un de mes élèves s’enflammait dans ce sens, je tenterais de le calmer. Disons même que je n’oublie pas d’y être déjà parvenu.

Je joue donc la règle du jeu, comme fit Freud, et n’ai pas à m’étonner de l’échec de mes efforts pour dénouer l’arrêt de la pensée psychanalytique.

J’aurai marqué pourtant que d’un moment de démarcation entre l’imaginaire et le symbolique a pris départ notre science et son champ.

Je ne vous ai pas fatigués de ce point vif, d’où toute théorie s’originera qui redonnerait départ à son complément de vérité.

C’est quand la psychanalyse aura rendu ses armes devant les impasses croissantes de notre civilisation (malaise que Freud en pressentait), que seront reprises par qui ? les indications de mes Écrits.

J. L.

 



[1]. À quelques kilomètres près.

[2]. Pages 647-684 de mes Écrits.

[3]. La première lettre de ce mot est illisible. Nous vous proposons jeu.

1967-12-14 La méprise du sujet supposé savoir.

la Méprise du sujet supposé savoir prononcée à l’Institut français de Naples le 14 décembre 1967 fut publié dans Scilicet, n° 1, pp. 31-41.

 

(31)Qu’est-ce que l’inconscient ? La chose n’a pas encore été comprise.

L’effort des psychanalystes pendant des décades ayant été à rassurer sur cette découverte, la plus révolutionnaire qui fût pour la pensée, d’en tenir l’expérience pour leur privilège, il est vrai que l’acquis en restait d’appréciation privée, les choses en arrivèrent à ce qu’ils fissent la rechute que leur ouvrait cet effort même, d’être motivé dans l’inconscient : d’avoir voulu s’en rassurer eux-mêmes, ils réussirent à oublier la découverte.

Ils y eurent d’autant moins de peine que l’inconscient n’égare jamais mieux qu’à être pris sur le fait, mais surtout qu’ils omirent de relever ce que Freud en avait pourtant dénoté : que sa structure ne tombait sous le coup d’aucune représentation, étant plutôt de son usage qu’il n’y eût égard que pour s’en masquer (Rücksicht auf Darstellbarkeit).

La politique que suppose toute provocation d’un marché, ne peut être que falsification : on y donnait alors innocemment, faute du secours des « sciences humaines ». C’est ainsi qu’on ne savait pas que c’en était une que de vouloir faire rassurant l’Unheimlich, le fort peu rassurant qu’est l’inconscient, de sa nature.

La chose admise, tout est bon pour servir de modèle à rendre compte de l’inconscient : le pattern de comportement, la tendance instinctive voire la trace phylogénétique où se reconnaît la réminiscence de Platon : – l’âme a appris avant de naître, l’émergence développementale qui fausse le sens des phases dites prégénitales (orale, anale), et dérape à pousser l’ordre génital au sublime… Il faut entendre la momerie analytique se donner carrière là-dessus, de façon inattendue la France s’y étant distinguée de la pousser au (32)ridicule. Il se corrige de ce qu’on sache tout ce qui peut s’y couvrir : la moins discrète coprophilie à l’occasion.

Ajoutons à la liste la téléologie, pour faire scission des fins de vie aux fins de mort. Tout cela de n’être autre que représentation, intuition toujours naïve et, pour le dire, registre imaginaire, est assurément air à gonfler l’inconscient pour tous, voire chanson à susciter l’envie d’y voir chez aucun. Mais c’est aussi flouer chacun d’une vérité qui miroite à ne s’offrir qu’en fausses prises.

Mais en quoi donc démontrées fausses, me dira t-on, que diable ?

– Simplement de l’incompatibilité où la tromperie de l’inconscient se dénonce, de la surcharge rhétorique dont Freud le montre argumenter. Ces représentations s’additionnent, comme il se dit du chaudron, dont le méfait s’écarte de ce qu’il ne m’a pas été prêté 1°, de ce que, quand je l’ai eu, il était percé déjà 2°, de ce qu’il était parfaitement neuf 3°, au moment de le rendre. Et mets toi ça que tu me montres où tu voudras.

Ce n’est tout de même pas du discours de l’inconscient que nous allons recueillir la théorie qui en rend compte.

Que l’apologue de Freud fasse rire, prouve qu’il touche au bon endroit. Mais il ne dissipe pas l’obscurantisme qui le relègue aux amusettes.

C’est ainsi que j’ai fait bâiller trois mois, à décrocher le lustre dont je croyais l’avoir une fois pour toutes éclairé, mon auditoire, à lui démontrer dans le Witz de Freud (le mot d’esprit, traduit-on) l’articulation même de l’inconscient. Ce n’était pas la verve qui me faisait défaut, qu’on m’en croie, ni, j’ose le dire, le talent.

Là j’ai touché la force d’où résulte que le Witz, soit inconnu au bataillon des Instituts de psychanalyse, que la « psychanalyse appliquée » ait été le rayon réservé à Ernst Kris, le non médecin du trio new yorkais, et que le discours sur l’inconscient soit un discours condamné : il ne se soutient en effet que du poste sans espoir de tout métalangage.

Il reste que les malins le sont moins que l’inconscient, et c’est ce qui suggère de l’opposer au Dieu d’Einstein. On sait que ce Dieu n’était pas du tout pour Einstein une façon de parler, quand plutôt faut-il dire qu’il le touchait du doigt de ce qui s’imposait : qu’il était compliqué certes, mais non pas malhonnête

Ceci veut dire que ce qu’Einstein tient dans la physique (et c’est (33)là un fait de sujet) pour constituer son partenaire, n’est pas mauvais joueur, qu’il n’est même pas joueur du tout, qu’il ne fait rien pour le dérouter, qu’il ne joue pas au plus fin.

Suffit-il de se fier au contraste d’où ressortirait, marquons le, combien l’inconscient est plus simple, – et de ce qu’il roule les malins, faut-il le mettre plus haut que nous dans ce que nous croyons bien connaître sous le nom de malhonnêteté ? C’est là qu’il faut être prudent.

Il ne suffit pas qu’il soit rusé, ou tout au moins qu’il en ait l’air. Conclure là est vite fait pour les béjaunes dont toute la déduction s’en trouvera farcie par la suite. Dieu merci ! pour ceux à qui j’ai eu à faire, j’avais l’histoire hégélienne à ma portée, dite de la ruse de la raison, pour leur faire sentir une différence où nous allons peut-être faire comprendre pourquoi ils sont perdus d’avance.

Observons le comique, – je ne le leur ai jamais souligné, car avec les dispositions que nous leur avons vues plus haut, où cela serait-il allé ?, le comique de cette raison à qui il faut ces détours interminables pour nous mener à quoi ? à ce qui se désigne par la fin de l’histoire comme savoir absolu.

Rappelons-nous ici la dérision d’un tel savoir qu’a pu forger l’humour d’un Queneau, de s’être formé sur les mêmes bancs que moi en Hegel, soit son « dimanche de la vie », ou l’avènement du fainéant et du vaurien, montrant dans une paresse absolue le savoir propre à satisfaire l’animal ? ou seulement la sagesse qu’authentifie le rire sardonique de Kojève qui fut à tous deux notre maître.

Tenons nous en à ce contraste : la ruse de la raison abattrait à la fin son jeu.

Ceci nous ramène à ce sur quoi nous sommes passés un peu vite Si la loi de nature (Dieu de la physique) est compliquée, comment se fait-il que nous ne l’atteignions qu’à jouer la règle de la pensée simple, entendons là : qui ne redouble pas son hypothèse de façon à en rendre aucune superflue ? Est-ce que ce qui s’est imagé là dans l’esprit d’Occam du rasoir, ne nous permettrait pas, du bout que nous savons, de faire hommage à l’inconscient d’un fil qui, somme toute, s’est révélé pas mal tranchant ?

Voilà qui nous introduit peut-être mieux à cet aspect de l’inconscient, par quoi il ne s’ouvre pas tant qu’il ne s’ensuive qu’il se ferme. Dès lors rendu plus coriace à une seconde pulsation ? La chose est (34)claire de l’avertissement où Freud a si bien prévu ce que nous avons commencé par relever, du rengrègement de refoulement qui s’est produit dans la moyenne clinique, se fiant à ses disciples pour y mettre du leur, d’une pente d’autant mieux intentionnée que moins intentionnelle à céder à l’irrésistible du behaviourisme pour paver cette voie.

Où le propos présent fait apercevoir ce qui se formule, à qui lit Freud à notre école tout au moins : que la discipline behaviouriste se définit de la dénégation (Verneinung) du principe de réalité.

Voilà t-il pas où rendre place à l’opération du rasoir, en soulignant que ma polémique ici non plus qu’ailleurs n’est digressive, pour démontrer que c’est au joint même de la psychanalyse à l’objet qu’elle suscite que le psychanalyste ouvre son sens d’en être le déchet pratique ?

Car où il semble que je dénonce pour trahison la carence du psychanalyste je serre l’aporie dont j’articule cette année l’acte psychanalytique.

Acte que je fonde d’une structure paradoxale de ce que l’objet y soit actif et le sujet subverti, et où j’inaugure la méthode d’une théorie de ce qu’elle ne puisse, en toute correction se tenir pour irresponsable de ce qui s’avère de faits par une pratique.

Ainsi est-ce au vif de la pratique qui a fait pâlir l’inconscient, que j’ai maintenant à prendre son registre

Il y faut ce que je dessine d’un procès noué de sa propre structure. Toute critique qui serait nostalgie d’un inconscient dans sa prime fleur, d’une pratique dans sa hardiesse encore sauvage, serait elle-même pur idéalisme. Simplement notre réalisme n’implique pas le progrès dans le mouvement qui se dessine de la simple succession. Il ne l’implique nullement parce qu’il le tient pour une des fantaisies les plus grossières de ce qui mérite en chaque temps d’être classé idéologie, ici comme effet de marché en tant qu’il est supposé par la valeur d’échange. Il y faut que le mouvement de l’univers du discours soit présenté au moins comme la croissance à intérêts composés d’un revenu d’investissement.

Seulement quand il n’y a pas d’idée de progrès, comment apprécier la régression, la régression de la pensée naturellement ? Observons même combien cette référence à la pensée est sujette à caution tant qu’elle n’est pas définie, mais c’est aussi que nous ne pouvons (35)la définir tant que nous n’avons pas répondu à la question de ce qu’est l’inconscient. Car l’inconscient, la première chose à en dire, ce qui veut dire son : ce que c’est, le quod est tñ tÛ ¤stÛ, en tant que c’est le sujet de tout ce qui peut lui être attribué, c’est ce que Freud en dit d’abord en effet : c’est des pensées.

Aussi bien le terme de régression de la pensée, a-t-il tout de même ici l’avantage d’inclure la pulsation indiquée par nos préliminaires : soit ce mouvement de retrait prédateur dont la succion vide en quelque sorte les représentations de leur implication de connaissance, ceci tantôt de l’aveu même des auteurs qui se prévalent de ce vidage (behaviouriste ou mythologisant au meilleur cas), tantôt de ce qu’ils n’en soutiennent la bulle qu’à la farcir de la « paraffine » d’un positivisme moins de saison encore ici qu’ailleurs (migration de la libido prétendu développement affectif).

C’est du mouvement même de l’inconscient que procède la réduction de l’inconscient à l’inconscience, où le moment de la réduction se dérobe de ne pouvoir se mesurer du mouvement comme de sa cause.

Nulle prétention de connaissance ne serait de mise ici, puisque nous ne savons même pas si l’inconscient a un être propre, et que c’est de ne pouvoir dire « c’est ça « qu’on l’a appelé du nom de ça ». (Es en allemand soit : ça, au sens où l’on dit « ça barde » ou « ça déconne »). En fait l’inconscient « c’est pas ça », ou bien « c’est ça, mais à la gomme ». jamais aux p’tits oignons.

« je suis un tricheur de vie », dit un gosse de quatre ans en se lovant dans les bras de sa génitrice, devant son père qui vient de lui répondre : « Tu es beau » à sa question « Pourquoi tu me regardes ? » Et le père n’y reconnaît pas (même de ce que l’enfant dans l’intervalle l’ait feinté d’avoir perdu le goût de soi du jour où il a parlé) l’impasse que lui-même tente sur l’Autre, en jouant du mort. C’est au père qui me l’a dit, d’ici m’entendre ou non.

Impossible de retrouver l’inconscient sans y mettre toute la gomme, puisque c’est sa fonction d’effacer le sujet. D’où les aphorismes de Lacan : « L’inconscient est structuré comme un langage », ou bien encore « L’inconscient, c’est le discours de l’Autre ».

Ceci rappelle que l’inconscient, ce n’est pas de perdre la mémoire ; c’est de ne pas se rappeler de ce qu’on sait. Car il faut dire, selon (36)l’usage du non puriste : « je m’en rappelle[1] », soit : je me rappelle à l’être (de la représentation) à partir de cela. De quoi ? D’un signifiant.

Je ne m’en rappelle plus. Ça veut dire, je ne me retrouve pas là-dedans. Ça ne me provoque à nulle représentation d’où se prouve que j’aie habité là.

Cette représentation, c’est ce qu’on appelle souvenir[2]. Le souvenir, le glisser dessous, est de deux sources qu’on a confondues jusqu’ici :

1) l’insertion du vivant dans la réalité qui est ce qu’il en imagine et qui peut se mesurer à la façon dont il y réagit ;

2) le lien du sujet à un discours d’où il peut être réprimé, c’est-à-dire ne pas savoir que ce discours l’implique.

Le formidable tableau de l’amnésie dite d’identité, devrait ici être édifiant.

Il y faut impliquer que l’usage du nom propre, de ce qu’il soit social, n’y livre pas que ce soit là son origine. Dès lors on peut bien appeler amnésie l’ordre d’éclipse qui se suspend à sa perte : l’énigme ne s’en distingue que mieux que le sujet n’y perde aucun bénéfice de l’appris.

Tout ce qui est de l’inconscient, ne joue que sur des effets de langage. C’est quelque chose qui se dit, sans que le sujet s’y représente ni qu’il s’y dise, – ni qu’il sache ce qu’il dit.

Là n’est pas la difficulté. L’ordre d’indétermination que constitue le rapport du sujet à un savoir qui le dépasse, résulte, peut-on dire, de notre pratique, qui l’implique, aussi loin qu’elle est interprétative.

Mais qu’il puisse y avoir un dire qui se dise sans qu’on sache (37)qui le dit, voilà à quoi la pensée se dérobe : c’est une résistance ontique. (Je joue sur le mot on en français, dont je fais, non sans titre, un support de l’être, un ön un étant, et non pas la figure de l’omnitude : bref le sujet supposé savoir.)

Si on, l’omnitude, a fini par s’habituer à l’interprétation, c’est d’autant plus facilement qu’il y a beau temps qu’elle y est faite, par la religion.

C’est même par là qu’une certaine obscénité universitaire, celle qui se dénomme l’herméneutique trouve son beurre dans la psychanalyse.

Au nom du pattern, et du phylos évoqué plus haut, de l’étalon-amour qui est la pierre philosophale du fiduciaire intersubjectif et sans que personne se soit jamais arrêté au mystère de cette hétéroclite Trinité, l’interprétation donne toute satisfaction… à qui à propos ? Avant tout au psychanalyste qui y déploie le moralisme bénisseur dont les dessous sont dits plus haut.

C’est-à-dire qui se couvre de n’agir en tout cas que pour le bien conformisme, héritage et ferveur réconciliatrice, font la triple mamelle qu’offre celui-là au petit nombre de ceux qui, d’en avoir entendu l’appel, en sont déjà élus.

Ainsi les pierres où son patient trébuche, ne sont plus que les pavés de ses bonnes intentions, à lui, façon sans doute pour le psychanalyste de ne pas renier la mouvance de l’enfer à quoi Freud s’était résigné (Si nequeo flectere Superos…).

Mais ce n’est peut-être pas à cette pastorale, de ce propos de bergerie, que Freud procédait. Il suffit de le lire.

Et qu’il ait appelé mythologie la pulsion, ne veut pas dire qu’il ne faut pas prendre au sérieux ce qu’il y montre.

Ce qui s’y démontre, dirons-nous plutôt, c’est la structure de ce désir dont Spinoza a formulé que c’est l’essence de l’homme. Ce désir, qui de la désidération qu’il avoue dans les langues romanes, subit ici la déflation, qui le ramène à son désêtre.

Et il est assez bouffon, si le psychanalyste a bien touché, de son inhérence à la pulsion anale, que l’or, c’est de la merde, de le voir bourrer du doigt la plaie au flanc qu’est l’amour, avec la pommade de l’authentique, dont l’or fons et… origo.

C’est pourquoi le psychanalyste n’interprète plus comme à la (38)belle époque, on le sait. C’est pour, lui-même, en avoir souillé la source vive.

Mais comme il faut bien qu’il marche droit, il sèvre, c’est-à-dire qu’il corrige le désir et qu’il s’imagine qu’il sèvre (frustration, agression…, etc.). Castigat mores, dirons-nous : ridendo ? Non, hélas ! C’est sans rire : il châtre les mœurs de son propre ridicule.

L’interprétation, il la reporte sur le transfert qui nous ramène à notre on.

Ce que le psychanalyste d’aujourd’hui épargne au psychanalysant, c’est bien ce que nous avons dit plus haut : ce n’est pas ce qui le concerne, qu’il est bientôt prêt à gober puisqu’on y met les formes, les formes de la potion… Il ouvrira son gentil petit bec de bécot; l’ouvrira, l’ouvrira pas. Non, ce que le psychanalyste couvre, parce que lui-même s’en couvre, C’est qu’il puisse se dire quelque chose, sans qu’aucun sujet le sache.

Méné, méné, thékel, oupharsin. Si ça apparaît sur le mur pour que tout le monde le lise, ça vous fout un empire par terre. La chose est rapportée en bon lieu.

Mais du même souffle, on en attribue la farce au Tout-Puissant, de sorte que le trou est refermé du même coup dont on le rapporte, et l’on ne prend même pas garde que par cet artifice le fracas lui-même sert de rempart au désir majeur, le désir de dormir. Celui dont Freud fait la dernière instance du rêve.

Pourtant ne pourrions-nous nous apercevoir que la seule différence, mais la différence qui réduit au néant ce dont elle diffère, la différence d’être, celle sans quoi l’inconscient de Freud est futile, c’est qu’à l’opposé de tout ce qui a été avant lui produit sous le label de l’inconscient, il marque bien que c’est d’un lieu qui diffère de toute prise du sujet qu’un savoir est livré, puisqu’il ne s’y rend qu’à ce qui du sujet est la méprise ?

Le Vergreifen (cf. Freud : la méprise, c’est son mot pour les actes dits symptomatiques), dépassant le Begriff (ou la prise), promeut un rien qui s’affirme et s’impose de ce que sa négation même l’indique à la confirmation qui ne fera pas défaut de son effet dans la séquence.

Une question soudain se lève, de faire apparaître la réponse qui en prémunissait de lui être sup-posée. Le savoir qui ne se livre qu’à la méprise du sujet quel peut bien être le sujet à le savoir avant ?

(39)Si la découverte du nombre transfini, nous pouvons fort bien la supposer s’être ouverte de ce que Cantor ait achoppé à tripoter diagonalement des décimales, nous n’irons pas pour autant à réduire la question de la fureur que sa construction déchaîne chez un Kronecker. Mais que cette question ne nous masque pas cette autre concernant le savoir ainsi surgi : où peut-on dire que le nombre transfini, comme « rien que savoir », attendait celui qui devait se faire son trouveur ? Si ce n’est en aucun sujet, C’est en quel on de l’être ?

Le sujet supposé savoir, Dieu lui-même pour l’appeler par le nom que lui donne Pascal, quand on précise à son inverse : non pas le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, mais le Dieu des philosophes, le voici débusqué de sa latence dans toute théorie. Theoria, serait-ce la place au monde de la théo-logie ?

– De la chrétienne assurément depuis qu’elle existe, moyennant quoi l’athée nous apparaît celui qui y tient le plus fort. On s’en doutait : et que ce Dieu-là était un peu malade. Ce n’est pas la cure d’œcuménisme qui va le rendre plus vaillant, ni l’Autre avec un grand A, celui de Lacan, non plus je crains.

Pour la Dio-logie qu’il conviendrait d’en séparer : et dont les Pères s’étagent de Moïse à James Joyce en passant par Maître Eckhart, il nous semble que c’est encore Freud qui lui marque le mieux sa place. Comme je l’ai dit : sans cette place marquée, la théorie psychanalytique se réduirait à ce qu’elle est pour le meilleur et pour le pire, un délire du type schrébérien : Freud, lui, ne s’y et pas trompé et ne recule pas à le reconnaître (cf. précisément son « cas Schreber »).

Cette place du Dieu-le-Père, c’est celle que j’ai désignée comme le Nom-du-Père et que je me proposais d’illustrer dans ce qui devait être ma treizième année de séminaire (ma onzième à Sainte-Anne), quand un passage à l’acte de mes collègues psychanalystes m’a forcé d’y mettre un terme, après sa première leçon. Je ne reprendrai jamais ce thème, y voyant le signe que ce sceau ne saurait être encore levé pour la psychanalyse.

En effet c’est à un rapport si béant qu’est suspendue la position du psychanalyste. Non pas seulement est-il requis de construire la théorie de la méprise essentielle au sujet de la théorie : ce que nous appelons le sujet supposé savoir.

(40)Une théorie incluant un manque qui doit se retrouver à tous les niveaux, s’inscrire ici en indétermination, là en certitude, et former le nœud de l’ininterprétable, je m’y emploie non certes sans en éprouver l’atopie sans précédent. La question est ici : que suis je pour oser une telle élaboration ? La réponse est simple : un psychanalyste. C’est une réponse suffisante, si l’on en limite la portée à ceci que j’ai d’un psychanalyste la pratique.

Or c’est bien dans la pratique d’abord que le psychanalyste a à s’égaler à la structure qui le détermine non pas dans sa forme mentale, hélas ! c’est bien là qu’est l’impasse, mais dans sa position de sujet en tant qu’inscrite dans le réel : une telle inscription est ce qui définit proprement l’acte.

Dans la structure de la méprise du sujet supposé savoir, le psychanalyste (mais qui est, et où est, et quand est, épuisez la lyre des catégories, c’est-à-dire l’indétermination de son sujet, le psychanalyste ?), le psychanalyste pourtant doit trouver la certitude de son acte et la béance qui fait sa loi.

Irai-je à rappeler à ceux qui en savent quelque chose, l’irréductibilité de ce qui en reste à la fin de la psychanalyse, et que Freud a pointé (dans Analyse finie et indéfinie) sous les termes de la castration voire de l’envie du pénis ?

Peut-il être évité que m’adressant à une audience que rien ne prépare à cette intrusion de l’acte psychanalytique, puisque cet acte ne se présente à elle que sous des déguisements qui le ravalent et le dévient, le sujet que mon discours cerne, ne demeure ce qu’il reste pour notre réalité de fiction psychologisante : au pire le sujet de la représentation, le sujet de l’évêque Berkeley, point d’impasse de l’idéalisme, au mieux le sujet de la communication, l’intersubjectif du message et de l’information, hors d’état même de contribuer à notre affaire ?

Bien qu’on ait été pour me produire en cette rencontre, jusqu’à me dire que j’étais à Naples populaire, je ne puis voir dans le succès de mes Écrits plus que le signe que mon travail émerge en ce moment du pressentiment universel, qui ressortit d’autres émergences plus opaques.

Cette interprétation est sûrement juste, s’il s’avère que cet écho se produit au-delà du champ français, où cet accueil s’explique mieux de l’exclusion où je l’ai vingt ans maintenu.

(41)Aucun critique, depuis la parution de mon livre, n’ayant fait son métier qui est de rendre compte, à part un nommé Jean-Marie Auzias, dans un de ces petits livres-torchon dont la légèreté pour la poche n’excuse pas les négligences typographiques, cela s’appelle : Clefs du structuralisme : le chapitre IX m’est consacré et ma référence est utilisée dans les autres. Jean-Marie Auzias, je répète, est un critique estimable, avis rara.

Malgré son cas, je n’attends de ceux à qui ici je parle que de confirmer le malentendu.

Retenez au moins ce dont vous témoigne ce texte que j’ai jeté à votre adresse : c’est que mon entreprise ne dépasse pas l’acte où elle est prise, et que donc elle n’a de chance que de sa méprise.

Encore de l’acte psychanalytique faut-il dire qu’à être de sa révélation originelle, l’acte qui ne réussit jamais si bien que d’être manqué, cette définition n’implique pas (non plus qu’ailleurs en notre champ) la réciprocité, notion si chère à la divagation psychologique.

C’est dire qu’il ne suffit pas qu’il échoue pour réussir, que le ratage à lui seul n’ouvre pas la dimension de la méprise ici en question

Un certain retard de la pensée dans la psychanalyse, – en laissant aux jeux de l’imaginaire tout ce qui peut se proférer d’une expérience poursuivie à la place que Freud lui a faite, constitue un ratage sans plus de signification.

C’est pourquoi il est toute une part de mon enseignement qui n’est pas acte analytique, mais thèse, et polémique à elle inhérente, sur les conditions qui redoublent la méprise propre à l’acte, d’un échec dans sa retombée.

De n’avoir pu changer ces conditions, laisse mon effort dans le suspens de cet échec.

La fausse méprise, ces deux termes noués au titre d’une comédie de Marivaux, trouvent ici un sens renouvelé qui n’implique nulle vérité de trouvaille. C’est à Rome qu’en mémoire d’un tournant de mon entreprise, demain je donnerai, comme il se peut, la mesure de cet échec avec ses raisons.

Le sort dira s’il reste gros de l’avenir qui est aux mains de ceux que j’ai formés.

J. L.

 

 



[1]. « De ceci, dit le sujet, je ne me rappelle pas ». – Soit : à l’appel d’un signifiant dont il faudrait « qu’il me représente pour un autre signifiant », je ne réponds pas. « présent », pour la raison que de l’effet de cet appel, je ne me représente plus rien. je suis une chambre obscure où l’on a allumé : plus moyen que s’y peigne par son trou d’épingle l’image de ce qui se passe au dehors.

L’inconscient n’est pas subliminal, faible clarté. Il est la lumière qui ne laisse pas sa place à l’ombre, ai s’insinuer le contour. Il représente ma représentation là où elle manque, où je ne suis qu’un manque du sujet.

D’où le terme dans Freud de : représentant de la représentation.

[2]. Il est amusant de noter ici que : se souvenir de, vient du : se rappeler de, réprouvé des puristes, lequel est attesté du XIVe siècle.

1967-11-10 conférence sur la psychanalyse et la formation du psychiatre à Ste Anne

En 1966 avait été créé, sous l’autorité du Dr. henri Ey, le Cercle d’études psychiatriques. Un cycle d’enseignement avait été organisé, dans lequel une section était réservée à la psychanalyse. C’est dans ce cadre que le Dr. Jacques Lacan avait accepté d’intervenir. Le 10 novembre 1967, il y fit une conférence sur la psychanalyse et la formation du psychiatre. Cette conférence fut enregistrée sur bande magnétique. Rappelons le contexte de l’époque : la « Proposition du 9 octobre » par le Dr. Lacan, avec les dissensions qui allaient aboutir à la création du « Quatrième Groupe », la préparation de la revue « Scilicet » avec son principe du texte non signé, l’annonce faite par Lacan du litre de son prochain séminaire sur « l’Acte psychanalytique » et l’annonce concomitante de l’échec de son enseignement en tant qu’il ne s’était adressé qu’à des psychanalystes. Le transcripteur a pris le parti de donner à ce « petit discours aux psychiatres de Sainte-Anne », une forme écrite qui reproduise dans la mesure du possible le style parlé, avec les artifices de ponctuation qui ne peuvent être évités. Sont maintenus les suspens, les hésitations, scansions, répétitions et lapsus comme parties intégrantes du discours. Des indications sur les variations du ton auraient inutilement surchargé le texte, qu’on sache seulement que l’orateur ne se privait pas d’en faire usage : mordant, voire grinçant au début, incisif et concis dans la partie où il s’agit de la théorie du langage, confidentiel et d’une grande douceur à la fin. La très mauvaise qualité de l’enregistrement n’a pas permis de transcrire en totalité quelques passages. D’où l’utilisation des signes […] qui indiquent des passages absolument inaudibles et donc laissés en blanc ou les corrections du transcripteur. Entre crochets <…> quelques rares corrections au texte de la transcription originale. Enfin entre parenthèses sont notées les réactions de la salle.

Je vous remercie d’être venus, comme ça, si nombreux. Je vais tâcher de rendre cette cohabitation momentanée pas trop désagréable, étant donné cette espèce d’attention collective que vous voulez bien me donner.

Pourtant, en principe, je n’aurai pas, ce soir, des choses spécialement encourageantes à vous dire. En tout cas, ce n’était pas dans cette intention que j’avais accepté de parler, comme ça, presque en tête, car c’est tout au moins, ainsi, qu’on m’avait présenté les choses. Et si j’ai choisi car c’est moi qui l’ai choisi, ce titre : Formation du psychanalyste et… Psychanalyse[1], c’est parce que ça me parait un thème spécialement important, mais, à propos de quoi, j’étais porté à commencer par, mon Dieu, ce qui peut se voir, se toucher, ce qui de toute apparence, en est déjà là, comme résultat, à savoir une constatation assez désabusée.

La formation du psychiatre, ça ne semble pas être quelque chose de tout simple, ni qui aille de soi, je dirai presque, jusqu’a un certain point, que cet énorme programme dans lequel on m’inscrit, en est la preuve. Pour déplacer tellement de personnes pour la « formation du psychiatre », il faut en mettre un rude coup. Enfin… c’est une certaine conception de la formation qui se répand de plus en plus : on forme, on forme. On forme à l’aide de communications, conférences, entassement de propos ; à propos de quoi, d’ailleurs, on pourrait de temps en temps se demander quel peut en être le résultat, car on ne peut pas dire, non plus, que ce que vous alliez entendre, ici, sur ce qui vous concerne comme psychiatres – je suppose qu’il y en a ici une très grande majorité – vous n’allez pas entendre des propos qui soient tous convergents, ni même seulement compatibles. Alors, qu’est-ce que vous allez faire ? Une synthèse, comme on dit ? On peut appeler ça autrement… pourquoi pas fatras aussi ! Il faut dire que la question se pose quelques fois sérieusement, de la différenciation entre le fatras et la synthèse.

Alors évidemment, cette formation du psychiatre, pour l’instant, semble entraîner beaucoup de remue-ménage, dans l’espace et dans le temps.

Il s’agit de voir… il s’agit de voir là-dedans quel est le rôle qui peut et doit être réservé à la psychanalyse.

Le côté désabusé dont je parlais tout à l’heure c’est, et au premier abord, cette conjonction qui est vraiment à la portée de tous – j’crois que personne ici, ou ailleurs, enfin là où il y a des psychiatres, où on fait de la psychiatrie, n’élèvera la voix contre ce que je vais avancer – c’est que la psychanalyse, au niveau où nous sommes là, n’est-ce pas, au niveau du collectif – je parle pas des effets de la psychanalyse, localisés chez tel ou tel, ça c’est une autre question, à laquelle nous viendrons tout à l’heure – mais enfin au niveau de l’effet d’masse… – j’emploie le terme que Freud emploie quand il s’agit du collectif, c’est un terme qui me paraît excellent, parce que ça ne suppose pas… rien de commun ce terme de masse ; ce n’est pas une conscience collective. Il n’y a pas besoin de conscience de masse, il y a des effets de masse – mais au niveau des effets de masse, qui ne sont que l’addition d’un certain nombre d’effets particuliers qui se produisent – <avec>* pour résultat de faire que le psychiatre s’occupe de moins en moins de ce qu’on appelle le malade, en général. Il s’en occupe de moins en moins, parce qu’il est tout occupé à sa formation psychanalytique et qu’il pense que tant qu’il n’aura pas la clef que peut lui donner la psychanalyse, ben, mon Dieu, ce n’est pas la peine de faire ce qui ne sera jusque là que du grossier sarclage, de l’approche inconsidérée.

Le résultat, c’est que pendant sa période de formation, précisément, celle qui est de l’internat, il ne songe absolument pas à ce qu’il en est de sa position de psychiatre : il se considère comme psychanalyste en formation. C’est pour les lendemains qui chantent, qu’on attendra le résultat.

En outre, un certain nombre de malentendus existant à la base, par exemple ceux qui fleurissent sur la bouche des candidats… – je dois dire qu’au courant d’une existence déjà longue, j’ai déjà vu se présenter devant moi pas mal de candidats à la position de psychanalyste et, histoire d’amorcer l’entretien, je leur demande : « enfin, qu’est-ce qui peut bien vous pousser dans cette voie ? »… Bien sûr, c’est une question à laquelle les réponses surabondent, mais il y en a une qui est toujours avancée, parce que c’est évidemment la plus noble, c’est le désir de comprendre ses malades. Évidemment, je ne peux pas dire que ce ne soit pas un motif tout à fait recevable, la première chose, en effet, qui apparaît, qui peut fort bien se manifester, c’est qu’il y a quelque chose qui ne va pas du côté de la compréhension, quand on est en présence de ce qui, tout de même il faut le dire, est le cœur, le centre du champ du psychiatre et qu’il faut appeler par son nom : c’est le fou. Psychotique, si vous voulez.

Seulement, il n’y a pas que ça dans l’expérience d’un psychiatre, il y a aussi un tas d’autres malades qui viennent, pour des raisons de police, dans le même cadre, mais enfin, accordons nos violons, sachons de quoi nous avons à parler, c’est du fou. On peut parler d’un tas d’autres choses qui ne sont pas des fous, quoique ce soient des gens qui viennent dans les mêmes lieux que ceux où l’on soigne le fou, c’est des déments, des gens affaiblis, désintégrés, désagrégés, mis de façon passagère en état de moins-value mentale ; ça, ce n’est pas ça qui est à proprement parler l’objet du psychiatre.

C’est pour ça qu’il faut faire une grande différence entre une certaine théorie qui peut s’appeler, à plus ou moins juste titre, déstructuration de la conscience, ou tout autre mode d’organo-dynamisme jouant dans le sens d’une moindre fonction, il n’en reste pas moins qu’il apparaît – et justement dans toute la mesure où le dit organo-dynamisme a eu tout le temps… enfin… de répandre ses lumières – qu’il faut changer de registre, quand on parle, à proprement parler du fou. D’ailleurs, les propres représentants – mêmes de cet organo-dynamisme, éprouvent bien la nécessité de ce changement de registre et ne peuvent classer de façon univoque les démences et les folies, dans le même registre, disons jacksonien. Il faut faire intervenir autre chose, qu’on appelle – quand on est de ce côté là – au titre de la personnalité, pour commencer à… et non plus seulement de la conscience, quand il s’agit du fou.

Or, ce fou, c’est vrai qu’on ne le comprend pas et on vient trouver le psychanalyste, en lui déclarant que… c’est l’espoir, enfin, la… la certitude, car c’est un bruit qui s’est répandu que la psychanalyse aide à comprendre, et c’est ainsi qu’on entre d’un bon pas dans ce chemin de la psychanalyse ; d’ici à comprendre le fou pour autant, il est clair qu’on peut attendre, pour la raison que c’est tout a fait une maldonne que de croire que ce soit dans ce registre de la compréhension que l’analyse doive jouer. Je veux dire, ce qui peut de l’analyse avoir prise sur le fou, bien entendu ça va de soi, mais même, en elle-même, la psychanalyse n’est nullement une technique dont l’essence soit de répandre la compréhension, d’établir, même, quoi que ce soit entre l’analysé et l’analyste qui serait de cet ordre, si nous donnons au mot « compréhension » un sens, qui est le sens jaspersien, par exemple ; cette communauté de registre, ce quelque chose qui va s’enraciner dans une sorte d’Einfühlung, d’empathie, qui ferait que l’autre nous deviendrait transparent, à la façon naïve dont nous nous croyons transparents à nous-mêmes, ne serait-ce que pour ceci que justement la psychanalyse ça consiste à découvrir que nous ne sommes pas transparents à nous-mêmes ! Alors, pourquoi est-ce que les autres nous le deviendraient ?

S’il y a quelque chose que la psychanalyse est faite pour faire ressortir, pour mettre en valeur, ça n’est certainement pas le sens, au sens en effet où les choses font sens, où on croit se communiquer un sens, mais justement de marquer en quels fondements radicaux de non-sens et en quels endroits les non-sens décisifs existent sur quoi se fonde l’existence d’un certain nombre de choses qui s’appellent les faits subjectifs. C’est bien plus dans le repérage de la non-compréhension, par le fait qu’on dissipe, qu’on efface, qu’on souffle le terrain de la fausse compréhension que quelque chose peut se produire qui soit avantageux dans l’expérience analytique.

De sorte que, comme vous le voyez, cette expérience du candidat psychiatre qui vient comme candidat à se faire analyser, vous voyez déjà que dès les premiers pas, la première minute, la première seconde de l’abord, cela s’engage sur le plan du malentendu, que je peux bien qualifier de plus radical, parce qu’à la vérité, je vous ai dit tout à l’heure que c’est une grande majorité des gens que j’ai vu, parmi les candidats que j’écoutais, faire cette déclaration d’intention, comme on dit, mais… c’est parce que… enfin, je vous l’ai déjà dit en vous voyant si nombreux, je me suis un peu attendri, j’étais venu ici avec un discours fait de rugissements, alors je tempère… mais en réalité il n’y en a pas un seul qui ne m’ait dit, aussi : « je viens là pour mieux comprendre mes patients » ! Je peux dire que tous démarrent sur cette erreur de principe. C’est tout dire… Naturellement, je ne suis pas là, comme ça, face à des candidats pour enseigner la doctrine, la théorie, pour redresser ou discuter, je suis là pour enregistrer de quel pied ils partent. Ils partent tous, comme vous le voyez, du pied qu’il ne faudrait pas. Enfin, ils ne sont pas du tout, du tout éclairés. On peut se demander, jusqu’à un certain point, comment ça se fait, parce que ce que je viens, enfin, de vous dire comme ça, je ne vous dis pas que c’est pour la première fois. Je ressasse ça, mon Dieu, entre autres choses, depuis maintenant… ouais… on entre maintenant dans la dix-septième année de mon enseignement. Comme vous voyez, l’effet, enfin, est… magistral, c’est le cas de le dire ! c’est vous dire que, bien sûr, il y a des choses qui ne pénètrent pas, simplement d’être enseignées comme ça ex cathedra.

Il y a peut-être des gens qui de ce que je viens de dire ont un soupçon, de la valabilité de ce que je viens de dire. Je pense que c’est le cas en général des gens que j’ai analysé moi-même et aussi bien d’ailleurs de tous ceux qui auront passé par une véritable psychanalyse. Si la psychanalyse doit leur apprendre quelque chose, c’est évidemment, que ce qu’on recueille à la fin n’est pas de l’ordre, tenu pour sublime de l’intersubjectivité du sens. C’est une expérience d’un tout autre ordre. Ce qu’on a gagné, c’est précisément de voir que ce qu’on croyait si bien comprendre, justement, on n’y comprenait rien. Et ça ne veut pas dire pour autant qu’on a conquis autre chose qui soit entièrement caractérisé dans la note qui soit constituée par le fait de ce que l’on pourrait appeler une compréhension plus profonde. Si ce n’est ça qu’on recueille à la fin et même certainement, je dirais qu’on n’en sort pas généralement intact.

Le fait, donc, que le préjugé continue à circuler dans le discours commun est très précisément quelque chose de nature à nous faire toucher la faille qu’il peut y avoir entre le discours commun et cette expérience, cette expérience qui est celle de l’analyse et dont il semble donc, que si vous vous reportez à tout ce que je viens de dire, à mes propos précédents, naturellement j’ai beaucoup insisté sur ce… cette petite chose du seuil – parce qu’après tout je considère que c’est ce qui est le plus immédiatement à votre portée – puisque je ne suppose pas que vous soyez tous ici déjà entrés dans cette voie – du seuil et puis du résultat final que j’ai placé tout à l’heure au niveau collectif comme enfin, comme… je ne sais pas quoi, je ne sais pas quoi… qui est certainement l’objet de questions valables et que nous pouvons appeler, désigner d’un terme qui n’est pas de moi, que j’emprunte à un jeune interne, qui est venu devant moi, tâcher de me dire, enfin, ce qu’il éprouvait, lui qui était effectivement des personnes que j’ai rencontrées, des plus sensibles à ce qui constitue l’expérience qui est celle de la position du médecin qui aborde le champ du fou, la réalité du fou, la confrontation avec le fou, l’affrontement avec le fou. Je dois dire que c’est assez exceptionnel, il restait assez… assez vif, assez frais, assez neuf, à ce qu’il y a – disons le mot – d’angoisse à cette rencontre, cet affrontement – il ne lui semblait pas à lui que la psychanalyse diminuât en rien cette note de la rencontre avec le fou. Pour caractériser ce qu’il en était, enfin, de ce que l’on appelle la salle de garde, à savoir une masse collective, avec laquelle il était et le rapport de ce qui s’y passait avec la psychanalyse, il avait trouvé un mot que je trouve, ma foi, excellent et qui date tout à fait ce qu’il en est de l’effet de l’introduction de la psychanalyse dans le champ – disons depuis une trentaine d’années – dans le champ français, le résultat est une chose qu’il a appelée : un profond [et… tant] accentué passif.

En fait c’est bien frappant, c’est bien frappant que depuis un certain nombre… un certain temps qui correspond à cette trentaine d’années dont je viens de vous parler, il n’y a pas eu, dans le champ de la psychiatrie, le champ de ce rapport avec cet objet : le fou, pas eu la moindre, la moindre découverte ! Pas la plus petite modification du champ clinique, pas le moindre apport. avec tous les moyens considérablement accrus d’interrogation, enfin… qui…qu’on a en main, il est clair que tout ce qu’on a, même à un certain moment, comme ça, pu voir spécifier d’un petit épinglage de… d’anneau psychique, l’association de certains tableaux avec certains dosages, enfin… tout ça a été toujours extraordinairement fugace, au bout de deux ou trois ans personne ne parle plus du petit syndrome que tel ou tel a décrit et nous en restons avec le bel héritage du 19e siècle qui est là constitué, intégral, n’est-ce pas… Évidemment on a ajouté un peu à ce [qu’on avait dessiné, ne parlons pas des grands noms français,] que je ne prononcerai plus, pour parler d’un autre… on a ajouté quelques détails, quelques retouches, mais dans l’ensemble… enfin, ils sont quoi, les derniers, les derniers compléments, constitués techniquement, que j’appelle des découvertes, spécification de telle entité clinique ? Eh bien, c’est Clérambault. Clérambault… Maintenant si vous allez chercher jusqu’à la plus extrême pointe, là où ça devient complètement minuscule, vous prenez cette dernière retouche : ma thèse, la Paranoïa d’autopunition. J’ajoute un petit truc, à l’emmanchure Kraepelin Clérambault. Bon et puis… depuis ? Je demande… Enfin, ça m’intéresserait d’ailleurs, peut-être que j’oublie quelque chose, quelqu’un qui ait apporté un nouveau tableau clinique ? Évidemment, tout n’est pas dans la clinique, mais enfin la clinique traduit, traduit quand même quelque chose, dans le sens de la compréhension ou de l’extension, je ne sais pas, mais assurément dans le sens de ce qui est, enfin, de ce qui devrait être la psychiatrie. Maintenant, comme vous le savez, la psychiatrie – j’ai entendu ça à la télévision – la psychiatrie rentre dans la médecine générale sur la base de ceci que la médecine générale entre elle-même entièrement dans le dynamisme pharmaceutique. Évidemment, il se produit là des choses nouvelles : on obnubile, on tempère, on interfère ou modifie… Mais on ne sait pas du tout ce qu’on modifie, ni d’ailleurs où iront ces modifications, ni même le sens qu’elles ont ; puisqu’il s’agit de sens.

Alors, est-ce à dire que… bon, [nous avons assez] de ces choses, je pense que le [test] de la chose, la référence, ce soit ce que je vous ai dit tout à l’heure, à savoir ce garçon qui paraissait se distinguer entre tous ses camarades, [de marquer], d’appeler par son nom ceci qui lui paraissait vraiment irréductible : l’angoisse. Elle était pour lui absolument coextensive de son expérience du fou. Il se croyait pas, parce qu’il était en psychanalyse, il se croyait pas moins en devoir pour autant d’aller… enfin, de faire sa visite au fou.

Est-ce que [nous allons] donner à cet [effet/son affect] d’angoisse une espèce de valeur mystique ? Non, ce n’est pas ça du tout. Le fait qu’on soit angoissé, c’est pas parce que c’est l’angoisse que c’est important. [J’parle] pas d’une expérience existentielle, [je suis là] pour la prôner, pour en faire en quelque sorte l’éloge comme d’un trait caractéristique ? Non, [je n’ai pas dit ça ce soir]. Mais enfin, à laisser de côté ce que l’angoisse a d’angoissant, j’dirais, il est quand même tout à fait décisif que pour concevoir seulement ce qu’il en est, ce qu’il en est du fou, de tenir compte de ceci, c’est que celui qui se pose en sa présence dans cette position qui est celle du psychiatre, est, qu’il le veuille ou non, concerné. Il est irréductiblement concerné ! S’il ne se sent pas concerné c’est, – c’est là quelque chose de tout à fait démontrable, tangible, sans qu’on ait besoin pour autant de faire intervenir l’expérience psychanalytique – s’il n’est pas concerné, c’est par certains procédés qui se manifestent quand on y regarde de près, de façon pas contestable, ceci qu’on soit psychanalyste ou pas, par le fait qu’il se protège de ce concernement, si vous permettez. C’est-à-dire qu’il interpose entre lui et le fou, un certain nombre de barrières protectrices, qui sont à la portée des grands patrons, il met, par exemple, d’autres personnes que soi, n’est-ce pas, qui lui fournissent des rapports… Et puis, pour ceux qui ne sont pas des grands patrons, il suffit d’avoir une petite idée, un organo-dynamisme, par exemple, ou n’importe quoi d’autre, une idée qui vous sépare de ce… de cette espèce d’être qui est en face de vous, qui est le fou, qui vous en sépare en l’épinglant, n’est-ce pas, comme une espèce, entre autres, de bizarre coléoptère, dont il s’agit de rendre compte, comme ça, dans sa donnée naturelle. Qu’est-ce que ce […] ce « concerné », ce n’est pas du tout forcément un affect ; bien sûr que ça prend la forme, la forme de l’angoisse, comme je disais tout à l’heure […] l’angoisse n’est pas un affect si simple que ça, en tant qu’affect. La preuve que… le mal qu’on se donne pour en rendre compte : « peur sans objet », par exemple, qu’on dit ; le seul fait qu’on précise « sans objet », montre bien qu’il y a autre chose là que la dimension affective, on éprouve le besoin de mentionner que là, on s’attendrait à un objet, un objet qui n’est pas simplement quelque chose qui vous remue là-bas quelque part dans les tripes. C’est un certain rapport, c’est un rapport avec un objet absent… vous voyez ? bon… enfin, laissons ça de côté. La question n’est pas là. Ce que je […] simplement pour vous préciser que je parle de ce rapport du psychiatre en tant qu’il est concerné avec le fou, ça n’est pas pour porter les choses sur le plan de l’affectif, de l’élan, de je ne sais quoi qui irait à forcer cette difficulté, cette difficulté de rapport.

Il est évident que ce n’est pas du côté de l’élan généreux que j’indiquais la solution, d’ailleurs, pour en revenir au personnage exemplaire dont je parlais tout à l’heure, ce n’était certainement pas non plus, pour lui, dans ce sens que… que s’aiguillait, quoiqu’on dise, enfin, l’impression, la chose unique qui semblait être pour lui à retenir dans ce rapport qui lui semblait, du fait de son destin, avoir ce caractère tout à fait privilégié. Donc, ce que je suis en train de vous dire, ça ne veut pas dire que, ce fou, enfin… quel qu’il soit, vous allez lui donner le sein, comme ça, tout d’un coup, comme Rosen, comme Mme Sechehaye. Vous allez pas lui donner le sein d’abord parce qu’il vous le demande pas. C’est même peut-être ce qu’il y a de plus troublant justement c’est qu’il ne vous le demande pas. Bref, si la question du fou peut s’éclairer par la psychanalyse, ben, ça serait évidemment à partir d’abord d’un autre centrement [c’est/de] ce qu’on appelle rapport premier. [Vous voyez peut-être ce que je dis].

Ce centrement, j’essayerai de vous faire sentir pourquoi tout à l’heure, tout à l’heure pourquoi, euh… ben, il n’est pas du tout donné, comme ça, par tout ce qui se dit, par tout ce qu’on dit, par tout ce qui se rapporte, par tout ce qui se ramène, au sujet de la psychanalyse ; et pourtant il y est inclus et il est tout à fait aussi difficile d’y accéder après avoir beaucoup entendu parler de psychanalyse, car la chose curieuse, c’est que le fait d’y avoir accès dans le courant de la psychanalyse ne laisse pas moins intouché qu’avant une espèce de monde de préjugés. On revient dans le discours commun qui s’oppose à ce recentrement. Ce recentrement, [je l’ai manifestement exprimé d’une façon…].Enfin…

Il nous est commandé de repenser – comme on s’exprime – quelque chose qui dans l’occasion n’est pas mince, puisque c’est la pensée elle-même ! Il nous est demandé de repenser la pensée et… ça ne se fait pas tout seul. à la vérité, après que ça ait beaucoup étonné le monde qu’il y ait de la pensée inconsciente, ça a provoqué vraiment une espèce de blocage général, pendant dix ans, vingt ans et même plus tard.

Au début de mon internat, il y avait encore un homme d’esprit qui s’appelait Charles Blondel, qui avait articulé des choses, justement sur la conscience morbide et pour lequel c’était un argument de dire que la pensée et la conscience c’est forcément de la même dimension et, par conséquent, que l’inconscient avec des pensées dedans, c’était impensable. Ouais…

Depuis, on a fait beaucoup de progrès. Personne ne pensant plus à ce que c’est que la conscience, ni non plus d’ailleurs à ce que c’est que la pensée, les choses sont devenues naturellement plus facile, surtout qu’il y a tellement de bruit ! Hein ? Il y a les existentialistes, il y a les phénoménologistes, il y a les… les… les philologistes, il y a les structuralistes maintenant ; alors tout ça… tous ces discours se superposant bien, en quelque sorte tous entretenus pour votre formation, n’est-ce pas, vous êtes radicalement formés à tout, c’est-à-dire que quoi qu’on puisse vous dire, ça vous fait en somme à peu près le même effet, à savoir que tout ça c’est du baratin. alors, il n’y a plus d’objection à l’inconscient, l’inconscient c’est de la pensée, oui, tout le monde le sait, et qu’est-ce que ça peut faire ! n’est-ce pas ? alors…

Je dois vous dire que la formation […] de ces discours bien construits, j’crois pas que c’est en les laissant faire en vous, comme ça, une espèce de turn, n’est-ce pas, de cirque… tous ces discours, l’un après l’autre, chacun fonctionne, l’un courant après l’autre, j’crois pas que ça soit d’aucune façon ça, qui puisse avoir un rôle de formation.

À la vérité, un p’tit fil, hein ! que vous trouveriez tout seuls, dans ce rapport de concernement avec cette chose vraiment unique, problématique, qui vous est donnée, je ne dirais pas sous le titre de fou, parce que ce n’est pas un titre… un fou, c’est quand même quelque chose… ça résiste, voyez-vous, et qui n’est pas encore près de s’évanouir simplement en raison de la diffusion du traitement pharmacodynamique. Si vous aviez un p’tit fil, quel qu’il soit, ça vaudrait mieux que n’importe quoi, d’autant plus que ça vous mènerait quand même nécessairement à ce dont il s’agit.

Pour moi, le p’tit fil, ça a été ceci – j’étais pas un gros malin – c’est cette chose qui s’articule comme ça, c’est : l’inconscient est structuré comme un langage. J’aurais pu partir d’un autre point, mais celui-là m’est apparu sérieux. Ou l’inconscient ne veut rien dire du tout, ou dès qu’il nous est présenté […] je veux dire non pas […] mais en l’interrogeant lui-même comme – psychanalyste, c’est au titre de ceci qu’il est un langage, avec un certain nombre de propriétés qui n’existent que dans la dimension du langage : la traduction par exemple.

Alors… évidemment ceci ne va pas de soi, que si à ce propos, de cette expérience et de ce petit fil que ça accroche, on en tire, après un certain nombre de questions, ce qui veut dire un certain nombre de réponses – et en particulier sur ceci : qu’est-ce que c’est qu’un langage ? Parce que si, comme ça, de première approximation, c’est impossible d’écarter ça : le langage y est là : c’est même ce qui domine, c’est la plus belle occasion de se demander… quand j’ai commencé avec ce petit fil on n’en était pas encore, j’vous prie de le croire – vous l’oubliez parce que d’abord vous êtes nés d’hier, vous ne savez pas – on n’en était pas encore à ce que tout le monde parle de linguistique et Dieu sait comment, dans la confusion la plus totale ! Parce que la diffusion des idées c’est pas ça qui éclaircit l’esprit, qui conditionne pour autant les lumières. Enfin, pour l’instant, il n’y a personne dans la bouche duquel vous ne voyiez traîner, enfin, ces termes de « signifiant », de « signifié », de « communication », de « message »…on marche avec ça, on n’a plus d’autres semelles ; quand on fait de la physiologie on considère que la thyroïde envoie un message à l’hypophyse… on appelle ça un message… Je veux bien, c’est une question de définition. Il s’agit de savoir si c’est un langage. Ce qui est très difficile c’est qu’à partir du moment où vous mettez le mot « message », c’est difficile de ne pas imaginer que l’hypophyse le reçoit !… et y répond ! On parle aussi de message plus ou moins à propos de je ne sais quel objet que vous découvrez dans le ciel. On traduit en terme de message le fait que simplement vous le voyez, ça envoie des photos… en message !

ça c’est vous dire que ceci serait du jeu tout à fait innocent, n’est-ce pas, si justement le langage n’y était pas intéressé et premièrement d’une certaine façon, c’est qu’il devient de plus en plus difficile de parler du langage à cause de tout ce grand brouhaha qui monopolise les mots qui pourraient servir à accrocher les choses dans ce domaine assez complexe et qui sont déjà tellement diffus partout, qu’à la vérité, enfin, une chatte n’y retrouverait pas ses petits. Enfin… moi j’suis un des responsifs, hein, de cette espèce de grande confusion dans laquelle nous nageons pour l’instant ; parce que j’ai commencé, moi, à parler de langage il y a dix-sept ans. À ce moment nous étions dans la fleur de… de la morale en situation, l’engagement… enfin… vous connaissez… d’autres conneries, quoi !

Enfin, quand même, il y a des gens qui s’occupent du langage. Et moi, ce que je trouve le plus encourageant c’est que… c’est que dans ceux qui s’occupent vraiment de langage, on emploie le langage dans le même sens que je me suis trouvé en avoir développé les dimensions, à savoir ce que ça voulait dire – dans mon discours. Là où on sait de quoi on parle : premièrement tout le monde s’aperçoit qu’un langage n’est pas fait de signes. Ce qui veut dire qu’un langage n’a pas de rapport direct aux choses. Un signe, pour le définir d’une façon claire et simple, je le fais comme je crois sans que personne ne le conteste, c’est ce qui représente quelque chose justement et qui représente pour quelqu’un. Un langage ça ne sert pas à ça, c’est pas fait de signes, ça peut s’étudier. La fonction du signe, c’est même très important comme toujours, même parfaitement important, en plus il n’y a aucun besoin, d’ailleurs, comme on l’a vu jusqu’ici depuis le temps qu’il y a une sémiotique médicale, jamais personne ne s’était le moindrement du monde intéressé au langage.

Ce qui trouble, bien sûr, c’est que le langage a en général une signification, c’est-à-dire qu’il engendre du signifié. C’est justement pour ça qu’on s’est aperçu que le rapport que peut avoir le langage, éventuel, aux choses, est un rapport tiers, ternaire, et qu’il faut distinguer le signifiant, le signifié et éventuellement le référent qui n’est pas toujours facile à trouver, pas plus d’ailleurs que le signifié n’est facile à cerner. C’est pourtant là que se joue le jeu du flou des choses, à savoir ce qui fait que, par exemple, un langage est ou n’est pas adéquat. Un langage plutôt que d’être signe des choses, nous dirons plutôt quelque chose, pour ceux qui n’auraient jamais entendu dire enfin, naturellement ce dont j’ai donné, enfin… l’énonciation beaucoup élaborée, nous dirons, n’est-ce pas, pour nous faire entendre aujourd’hui, que sa fonction c’est… de faire le tour, non pas des choses, hein ? de la chose. En tout cas c’est bien sensible pour nous quand il s’agit de l’expérience analytique. La chose, que j’ai appelée un jour la Chose Freudienne, qui est là au cœur et qu’on ne touche pas facilement, en tout cas je vous l’assure, qu’on ne vient jamais à comprendre – le langage la cerne, la chose. Et la chose, que même, si vous voulez, j’écrirais comme ça : [Lacan écrit au tableau : l’achose] pour bien indiquer qu’elle ne se distingue pas là par sa présence.

Et puis, le langage est quelque chose de tout à fait nécessaire. Je parle naturellement du premier débroussaillage, une chose tout à fait nécessaire… En tout cas pour que vous compreniez mon p’tit fil : l’inconscient est structuré comme un langage ; c’est que le langage, tout le monde le sait, enfin, on vit là-dedans, seulement c’est assez curieux, c’est très curieux même, quand on parle du langage spécialement, on se croit toujours obligé d’aller à ce qui est exactement le contraire de l’expérience la plus commune : le langage n’est pas fait pour la communication. La preuve, elle est à notre portée à tout instant ; vous devez quand même vous apercevoir, quand vous êtes avec votre conjoint ou votre conjointe par exemple, que quand vous commencez à être forcés d’expliquer les choses, premièrement c’est non seulement que ça va mal, mais deuxièmement c’est sans espoir ! Et plus vous en mettrez et moins on communiquera… enfin… (rires dans la salle) c’est tuant ! (rires). Ca fait tout de même dix-sept ans que je me suis forcé d’rapport… de recommencer toujours les mêmes choses, d’ailleurs avec le même résultat, n’est-ce pas, qui est vraiment formidable, à savoir que si ça vous amuse un instant, si vous trouvez que, bien sûr, ce sont des jeux d’esprit, n’est-ce pas – j’intellectualise, paraît-il – ouais…une scène de ménage par exemple, en effet, voilà un procédé d’intellectualisation qui est bien connu (rires) je vous en informe.

Alors à quoi ça sert le langage ?

S’il n’est ni fait pour signifier les choses expressément, je veux dire que c’est pas du tout sa première destination, et si la communication non plus ?

Eh bien c’est simple, c’est simple et c’est capital : il fait le sujet. Ca suffit bougrement. Parce qu’autrement, je vous le demande, comment vous pouvez justifier l’existence au monde de ce qu’on appelle le sujet.

Alors, est-ce qu’on peut se comprendre ? La réponse est tout à fait accessible : on se comprend en é-chan-geant ce que fabrique le langage.

N’est-ce pas clair que, la communication… à savoir ceci, qu’on imaginerait que quand vous dites une phrase, ça représente un message, et que de l’autre côté, la phrase, c’est la même que celle que vous avez prononcée… à la vérité, c’est pas celle que vous avez prononcée qui est importante, c’est celle qui est de l’autre côté, bien sûr. C’est justement pour ça que vous ne savez pas ce que vous avez dit. Il est capital que vous le sachiez : que chaque fois que vous parlez, au moins à quelqu’un d’autre, vous ne savez pas ce que vous dites, quand vous êtes tout seul, encore moins.

Mais le résultat du langage c’est quand même que quelque chose arrive dès qu’on a trouvé ce sacré médium, quelque chose arrive, quelquefois chez l’autre, à la vérité toujours chez l’autre, et de ce fait il vous en revient toujours des retours de bâton. Et c’est même comme ça que ce qui s’appelle l’être humain en a la première expérience : on s’aperçoit qu’il arrive des choses quand on parle. Ces choses peuvent très bien être cernées en elles-mêmes, c’est même ce dont je m’efforce d’écrire, depuis les 17 années que j’ai suffisamment évoquées, la théorie.

Ce que fabrique le langage, par exemple, c’est le désir, hein ! Le désir, après tout, c’est pas quelque chose… qui soit… qui soit très connu. Parmi les philosophes on a toujours plutôt considéré que c’était l’objet à écarter pour parvenir à ce qu’on appelle la connaissance : la connaissance est troublée, soi-disant par le désir… d’ailleurs c’est vrai. Seulement ça tient à ce qu’on croyait à la connaissance ! Je ne veux pas entrer dans le détail de tout ça, faire le… un dessin sur ce qui distingue ce qui a prévalu pendant des siècles concernant la fonction de la connaissance, avec les positions bien différentes qui sont celles que nous devons adopter maintenant, du fait d’avoir créé une science qui ne doit absolument rien aux catégories de la connaissance et qui ne s’en porte pas plus mal ; nous, peut-être nous nous en portons plus mal ; mais c’est pas ça qui est la question. C’est que la science fonctionne et… une foule de dimensions que suscitait, que suggérait cette [psychologie] de la connaissance sont parfaitement périmées et hors de jeu.

Ce qu’il y a d’intéressant, c’est qu’à considérer comme étant absolument coextensif au registre de plus en plus élaboré de la science, ce que j’ai appelé tout à l’heure le sujet, on peut arriver à donner une théorie complètement différente, complètement distincte et tout autrement maniable de ce qu’il en est à proprement parler du désir que tout ce qui s’est fait jusqu’à présent. Et on a même, à l’occasion, le bonheur de s’apercevoir qu’il y avait eu de ça, enfin, chez quelques très rares gens, parmi les philosophants du passé, je ne sais quoi qui pourrait s’en appeler un pressentiment. C’est à Spinoza que je pense. Quoi qu’il en soit, cette théorie, comme chacun sait, ou croit savoir, je l’ai donnée, je l’ai affinée même pendant des années, je suis bien sûr loin de penser que j’en ai donné la formulation définitive, mais il y a dans ce que j’en ai énoncé quelque chose qui me parait assez prometteur, c’est que, il y a là, de par mes soins, un tout petit commencement de formalisation. à savoir quelque chose qui peut s’exprimer par ce qu’il y a de plus pur et de plus maniable dans la fonction comme telle du signifiant, à savoir un maniement de petites lettres. C’est d’une certaine façon de manier ces petites lettres et de les mettre entre elles dans des connexions définies qu’est fondée cette théorie du désir, en quoi elle laisse l’espoir d’un développement ultérieur beaucoup plus précis pour peu qu’on y mette cette sorte de capacité mentale qui relève de la combinatoire.

Car évidemment ceci suppose la simple reconnaissance – de ce qui n’est pas donné de la façon la plus commune dans la formation que vous recevez comme médecins, qui est une formation qu’on peut qualifier de positiviste. C’est ceci qui ne vous est pas rendu familier faute d’avoir une véritable formation mathématique qui ne soit pas simplement un instrument à usage des connaissances sur les choses en tant qu’elles sont des choses, des étants. C’est ceci, qui est parfaitement rendu sensible par un certain usage de la mathématique mais qui n’est pas son privilège, c’est que par elle-même la combinaison des signifiants constitue un ordre, un registre, que vous pouvez qualifier comme vous voulez, vous pouvez en faire un jeu ; néanmoins, c’est même un jeu si sérieux que c’est ça qui constitue justement le sérieux du jeu. Ce qu’il y a de drôle dans le jeu c’est que c’est une des choses les plus soumises à des lois qui soient qu’il n’y a pas de jeu qui ne consiste en une certaine rigueur […] justement faite et qui existe toujours, à savoir : une combinatoire entre des signifiants ; des signifiants en tant que ce ne sont pas des signes, mais que le signifiant que j’ai défini très précisément en cette formule qui après tout mérite que je l’aie un tant soit peu serinée, ne serait-ce que parce qu’on peut dire que personne ne l’a donnée avant moi, c’est qu’un signifiant est ce qui représente un sujet, pour qui ? justement pas « pour qui », pour un autre signifiant.

ça peut vous paraître opaque, peu compréhensible, mais comme je viens de vous en avertir je m’en fous, parce que c’est pas fait pour que vous le compreniez, c’est fait pour que vous vous en serviez… et que vous voyiez que ça marche toujours, et non seulement que ça marche toujours, mais que ça commence à [rendre] à partir de là. Ceci veut dire deux choses : premièrement que le signifiant ne prend son statut que là et ensuite que de sa relation à l’autre signifiant qui inaugure la dimension de la batterie signifiante, ce qui commence à poser des questions, cette batterie est-elle finie ou infinie, et là, évidemment on peut continuer, à savoir [ce qu’infini veut dire] et que d’autre part le signifiant est antérieur au sujet, que pour qu’apparaisse cette fonction en tant qu’elle est définie par un sujet, qu’elle est distincte de ce qu’on peut appeler par exemple psychisme, connaissance, représentation, qu’elle est tout à fait distincte de tout ça, car c’est une dimension de l’être… : il y a du sujet seulement et uniquement après qu’il y ait eu du signifiant.

Maintenant, la question de savoir comment le signifiant apparaît avant qu’apparaisse ce qui est à proprement parler le sujet on peut aussi y répondre. C’est précisément, pour y donner une réponse formelle, que j’ai introduit ce champ, cette dimension de l’Autre (avec un grand A) comme place, et lieu du signifiant. Cet Autre avec un grand A, bien sûr, vous allez me demander où est-ce qu’il est, hein ? Est-ce que c’est l’espace commun ? Est-ce que c’est l’oreille du voisin ? Est-ce que c’est ceci ou cela… c’est ne rien comprendre à ce en quoi consiste un système formaliste. Cet Autre est précisément un lieu défini comme nécessaire à cette primarité de la chaîne signifiante.

Au départ se trouve ainsi, puisqu’il y a avant le sujet introduite la dimension que nous appellerons celle de la vérité car il n’y a de dimension de la vérité qu’à partir du moment où il y a du signifiant.

Il n’y a ni vérité, ni mensonge, dans la feinte par exemple, ou la parade animale, pour la simple raison qu’elles sont exactement ce qu’elles sont, ni menteuses ni vraies ; elles répondent à cet effet de captation [réduit], c’est en ça qu’elles ne sont pas du registre du signifiant. Le signifiant c’est autre chose.

C’est à partir du moment où il a engendré le sujet et où il s’inscrit quelque part à ce niveau de l’Autre, que la dimension de quelque chose qui se propose toujours comme une vérité, même quand c’est un mensonge – car ce ne serait pas un mensonge si ça ne se proposait pas comme une vérité – qu’il y a cette dimension du signifiant, observez ceci que l’Autre en aucun cas n’est garant de la vérité. Puisque l’Autre en lui-même rien ne nous dit qu’il est un sujet. Il y a des gens qui disent qu’il est un sujet, qui l’appellent Dieu, avec divers qualificatifs : bon Dieu, méchant Dieu… ça c’est une autre affaire, c’est un autre pas à franchir. Nous n’avons aucun besoin de le franchir pour donner la théorie du langage.

L’expérience/de l’analyse/n’est rien d’autre/que/de réaliser/ce qu’il en est/de cette fonction, comme telle, du sujet. Il se trouve/que ça ouvre/à certain effet/qui nous montre/que dans ce qui est primordialement intéressé de cette fonction du signifiant, prédomine/une difficulté, une faille, un trou, un manque, /de cette opération signifiante,/qui est très précisément liée/à l’aveu, l’articulation/du sujet/en tant/qu’il s’affecte d’un sexe. C’est parce que le signifiant/se montre manifester/des défaillances électives/à ce moment où il s’agit que ce qui dit Je/se dise,/comme mâle ou comme femelle/qu’il se trouve qu’il ne peut pas dire ça sans que ça entraîne le surgissement au niveau du désir de quelque chose de bien étrange, de quelque chose qui représente ni plus ni moins que l’escamotage symbolique – entendez qu’on ne le trouve plus à sa place – l’escamotage d’une chose tout à fait singulière qui est très précisément l’organe de la copulation. À savoir ce qui dans le Réel est le mieux destiné à faire la preuve de ce qu’il y en a un qui est mâle et l’autre qui est femelle, hein ? [C’est encore…].

C’est ça, c’est ça la grande trouvaille de la psychanalyse, c’est une trouvaille qui n’a pu strictement être faite que d’y être faite d’une façon qui lui donne un sens, c’est le cas de le dire, qui lui donne un sens recevable, au niveau d’autre chose que de ce que Spinoza, puisque j’en ai parlé tout à l’heure il faut que j’en reparle maintenant, appelait des historiolae, des petites histoires, hein ? c’est parce que papa ou maman lui ont fait peur qu’il croit à ça, enfin… des tas de choses qui ne tiennent pas debout. Ce qui s’appelle la castration c’est ça, c’est que pour que vienne à s’articuler en fonction du signifiant – du signifiant en tant qu’il est primordial au sujet – pour que vienne à s’articuler quelque chose qui porte le sujet sur le plan sexuel, il faut qu’il y intervienne ceci que, en tant que […] du signifiant, que ce soit comme manquant que soit représenté l’organe, précisément de la copulation.

Cela mérite un tout petit peu qu’on y fasse attention, car ceci – c’est le fait de l’expérience poursuivie d’une façon correcte, à savoir qu’on ait poursuivi l’expérience analytique – rend compte du fait que, quoiqu’on en dise, ce n’est purement et simplement qu’une expérience menée à l’aide et à l’intérieur du médium signifiant – que tout ce qu’on peut y ajouter de plus, de ce qui s’appelle, en effet, effets psychiques, à savoir : réaction, défense, résistance, tout ce que vous voudrez, affect, transfert, tout ça ne prend son sens que si nous arrivons à y pointer, [à débrouiller], à l’épingler dans le registre d’une formalisation qui prend pour départ et pour base la primordialité par rapport au sujet de la chaîne signifiante.

Il est évident que ce n’est pas ce soir que je vous en ferai la démonstration, mais si jamais ce que j’ai dit a une portée quelconque, il est en tout cas certain, clair, que je ne dis pas autre chose, que je ne fais pas autre chose que de poursuivre la construction qui s’y rapporte depuis exactement les dix-sept ans dont je vous parlais tout à l’heure.

Que ce que laisse la fin de l’expérience analytique ne soit pas autre chose que d’avoir à son terme une […] du fait de cette expérience, qui vous permet de savoir ce que c’est que de vous mettre vous-même à cette place du sujet, dans cette dépendance très spéciale du signifiant, qui fait que tel ou tel énoncé qui s’en déduit, par exemple de la valabilité de cette formule que j’énonce : votre désir ne se conçoit, ne prend sa place juste, ne s’anime qu’à ce que vous ayez effectivement aperçu qu’il s’est formé dans ce lieu que j’ai appelé tout à l’heure le lieu de l’Autre, avec un grand A, qu’il est de sa nature et de sa fonction désir de l’Autre et que ceci est précisément la raison qui fait que vous ne pouvez en aucun cas le reconnaître tout seul et c’est ce qui justifie que l’analyse, vous n’ayez pu la poursuivre qu’avec l’aide d’un analyste, ce qui ne veut pas dire que l’analyste soit l’Autre, avec un grand A, dont j’ai parlé tout de suite, il est bien autre chose que je ne peux pas vous expliquer ce soir.

Enfin pour ceux qui en auraient vaguement, comme ça, enfin quand même, une petite idée, je veux dire que le propos [d’arrêt] paradoxal que je pousse devant vous ce soir aurait quand même suffisamment chatouillé pour qu’ils aient envie d’en savoir un peu plus, je peux vous dire que c’est cette année ce que je donnerais pour sujet à mon séminaire, j’essayerais d’y préciser d’une façon telle que je n’ai pas encore pu le faire – parce qu’il y a beaucoup de choses que je n’ai pas encore pu faire, parce qu’on ne peut même pas imaginer à quel point dans mon enseignement je suis didactique, je veux dire par là que je pars de l’idée que… qu’il est en tout cas bien certain qu’on ne comprend rien à ce que je dis. Ma seule chance c’est de le répéter assez longtemps pour que ça finisse par meubler quelque part des cervelles. Il n’y a pas à s’étonner bien sûr que pendant un certain temps on ne trouve pas mieux à faire que de me répéter, vaguement. Pour certains d’ailleurs ça a un autre usage : on peut toujours développer – et justement parce que ce que je formule est si incompréhensible – autour de ce que j’enseigne, un certain snobisme. alors quand on est distingué, comme ça, on enseigne Lacan, à l’Institut de Psychanalyse de Paris par exemple, ça fait distingué ; seulement ça ne veut pas dire qu’on comprenne ce que je dis, d’ailleurs comme je suis en train de vous le dire c’est pas fait pour ça, c’est fait pour qu’on s’en serve et, avec le temps, il finira bien par arriver ceci qui arrive toujours quand des formules fonctionnent, c’est qu’on finit par s’en servir, tout bêtement. alors on s’aperçoit que ça éclaire quelques perspectives, aucun besoin qu’on ait à ressentir auparavant le choc intuitif de la vérité.

Ceci ne veut pas dire pourtant que la vérité ne soit pas intéressée dans la chose… la vérité est intéressée justement en ceci qu’il apparaît dans tout cette affaire ce quelque chose d’inattendu dont je vous ai parlé tout a l’heure à savoir l’intrusion véritablement incroyable, enfin… obscène, déplacée, pas à sa place du tout, justement, de la sexualité, là où on l’attendait le moins. Car en fin de compte il faut bien le dire, c’est pas parce que nous savons maintenant, bien sûr, qu’elle est là, que nous en savons plus ! Car il ne suffit pas d’appeler ça non plus la sexualité. Tout à l’heure j’ai essayé de vous en donner une formule plus précise en vous disant que c’était l’aveu du sujet comme affecté d’un sexe qui était concerné. C’est pas vaguement la sexualité, comme ça, c’est pas tout ce qu’on peut savoir sur la sexualité ; la preuve, c’est que tout ce que l’on peut savoir sur la sexualité – on en a fait des pas depuis Freud à ce sujet – on en a fait des expériences et on en sait un tout petit peu plus maintenant sur ce que c’est… je ne sais pas… par exemple que le chromosome sexuel… à quoi ça nous sert en psychanalyse ? Eh bien à rien du tout ! C’est pas la sexualité comme ça dans son ensemble, dans son essence, comme si d’ailleurs ça existait quelque part… ça n’a aucun sens la sexualité. Il y a des faits biologiques qui se rapportent au fait qu’il y a des choses qu’on qualifie généralement de sexuelles et puis quand on y regarde de près, on voit qu’il y a un tas d’étages et que ces étages ne se recouvrent pas. Et que si à prendre les choses au niveau, par exemple, hormonal ou des caractères dits sexuels secondaires, on voit bien que la répartition, le jeu des choses, n’est pas la même chose que si vous le prenez au niveau des fonctions cellulaires ; alors ne parlons pas de la sexualité comme ça, comme si c’était une vague et grande chose… non, il y a quelque chose qui se produit pour le sujet à ce niveau là. Et ça peut bien prendre… étant donné que ça vient là où on ne l’attend pas et qu’en tout cas il y a une chose bien certaine c’est très justement que ça résiste et que ça résiste même tellement bien que quoi qu’on en pense, loin que nous soyons vraiment habitués à ce que Freud a découvert, à savoir que la sexualité était dans le coup, nous nous y retrouvons toujours de la façon la plus énergique, et pour une simple raison, c’est que c’est au niveau, là, juste où je le place, à savoir de cette, en quelque sorte, déclaration de sexe que se placent les choses ; il y a en effet vraiment là quelque chose qui parait tellement opaque et pour tout dire en effet incompréhensible, que nous nous réfugions vers toute espèce d’autre idée de la sexualité, nous faisons entrer en jeu la sexualité comme émotion, comme instinct, comme affect, comme attrait, toutes sortes de choses qui n’ont absolument rien à faire dans la question. Tout, plutôt que de chercher à comprendre ce dont il s’agit au niveau de ce que j’appellerais de l’acte sexuel, l’acte étant une chose conçue, comme ayant essentiellement en elle-même cette dimension de signifiant.

Il ne s’agit pas simplement de savoir ce qu’on fait et comment on opère, il s’agit de s’apercevoir que ce qui fait difficulté, c’est qu’on entre dans l’acte sexuel pour s’avérer tel ou tel, mâle ou femelle par exemple.

C’est de l’acte que les difficultés commencent, c’est en tant que l’acte est signifiant et que comme signifiant il rate. D’où ma remarque qu’en définitive quoi que vous fassiez, messieurs-dames, vous ne serez jamais absolument sûrs d’être mâles ou d’être femelles. ça, ça c’est la chose…

Bon, enfin, je sens que ce soir je me suis laissé un tout petit peu entraîner… Ce que je voudrais vous dire c’est que cette fin, cette pointe, ce sommet de l’expérience psychanalytique se caractérise en ceci qu’elle est précaire. Je veux dire qu’il ne suffit pas d’avoir eu à un moment cette expérience qui est celle du sujet en tant qu’il est déterminé par tout ce qui lui a préexisté de signifiant. Bien entendu, c’est dans la mesure où ces signifiants lui sont d’autant plus proches pour avoir été ceux qui ont constitué ce dont il surgit un jour, même si c’est par hasard, à savoir le désir de ses parents. Car, même si c’est par hasard, c’est tout de même là qu’il est venu choir ; à savoir que tout ce qui lui arrive – au moins au départ – va dépendre de cette place qui s’appelle, chez ses parents, le désir, déjà qui se manifeste dans son existence – et prenons le mot existence dans tous les sens que vous voudrez lui donner, aussi bien existentialiste – [existence] de l’Autre, de cet Autre qui est là incarné par le rapport aussi de ses parents toujours à cet Autre comme lieu du signifiant, que c’est là qu’il vient choir, il ne se peut pas que [cela n’ait pas] sur tout ce qui va lui arriver une fonction déterminante.

 

Je voudrais revenir aux psychiatres, leur donner avec mon algèbre… – je serais désolé si elle ne vous paraît pas immédiatement frappante, mais enfin, c’est une formule de politesse – je n’ai pas le temps de vous l’écrire autrement, mais je pense que ça vous donnera par contre une petite idée des modes simples sous lesquels ça peut exprimer certaines choses pour ne pas être confondues avec d’autres ensuite. [Lacan va au tableau].

Je vous ai parlé tout à l’heure de l’organe, organe copulatoire en tant qu’il manque – c’est parce que j’ai été… enfin… je vous ai indiqué ce que ça voulait dire, l’ordre de vérité que permet de découvrir d’avoir pris le bon départ… Enfin il y a d’autres choses qui arrivent à cette place où l’organe manque, il y a même d’autres choses qui se placent, expressément faites pour faire qu’on ne s’aperçoive pas qu’il manque. C’est ce que j’ai appelé, dans mon algèbre, l’objet a. Tous ceux qui ont quand même une vague teinture ici de ce que c’est que la psychanalyse doivent tout de même savoir le rapport d’homotopie, d’à-la-même-place, qu’il peut y avoir entre la castration d’une part et la fonction que jouent éventuellement un certain nombre d’objets. C’est même au point qu’on parle couramment de castration anale, orale et de tout ce qui s’en suit. Je ne vais pas ici là-dessus faire un cours. Quoi qu’il en soit cet objet a, c’est la formule générale de ce qui se manifeste de façon absolument décisive et causale dans la détermination précisément de ce que la découverte de l’inconscient nous a permis d’apercevoir a savoir : la division du sujet.

Ce sujet n’est pas simplement comme dans la théorie mathématique par exemple où une suite de chaînes signifiantes ne fait que se transmettre d’un bout à l’autre un seul et univoque sujet, d’ailleurs impossible à localiser sous aucun des signifiants dont il s’agit. Or certes, il se produit quelque chose d’autre du… de la fonction, de l’effet de langage dans toute sa généralité, qui est étroitement lié à ce qui est son premier effet, à savoir une certaine participation du corps en tant que réel. Étroitement lié au fait que le sujet joue précisément sur ce double registre qui fait que si nous pouvons épurer le sujet de la science, le sujet d’une chaîne mathématique, comme quelque chose de simple et d’univoque, nous ne pouvons pas le faire dans le cas où l’être parlant est un être vivant, pour la simple raison que quelque chose reste enchaîné précisément à cette origine, à savoir à cette dépendance première de la chaîne signifiante, qu’il n’y est pas maniable à son gré, qu’il y reste fixé en certains points ; que même certaines données de l’expérience et celle parmi les plus évidentes, celle par exemple que sa mère n’a pas de pénis, n’est pas une chose qui fonctionne pour une partie du sujet, pour cette partie divisée, pour la raison très simple que pour cette partie il faut non pas qu’elle ne l’ait pas, mais qu’elle en ait été privée. Voilà ce que désigne le S barré, S c’est le sujet en tant que divisé, qui est dans un certain rapport avec l’objet a. Cet objet a, a pour propriété d’être ce qui fait le désir, en tant que le désir est ce qui est supporté par ceci qui est la formule du fantasme. Si ce désir dépend du désir du grand Autre, à savoir ce qui est formalisable au niveau du grand Autre comme effet du désir, c’est dans la mesure où – alors ceci… je fais une réserve, c’est parce que je suis devant vous ce soir et que je vous suppose, enfin, concernant ce que je vous dis, que je répète depuis des temps et des temps, complètement dans les vapes – alors ici j’inscris ce que je n’ai jamais inscrit nulle part, mais que je fais là pour empêcher que ça file : demande de petit a. Je le mets ainsi parce que j’ai mes raisons pour ça, parce que c’est trop simple. Mais pour ce soir ça peut suffire. Ce qui fait le lien du désir en tant qu’il est fonction du sujet, du sujet lui-même désigné comme effet du signifiant, c’est ceci, c’est que le a est toujours demandé à l’Autre. C’est la vrai nature du lien qui existe [pour] cet être que nous appelons normé.

Bon, alors, pour vous expliquer les choses simplement, il y a des hommes libres, et comme je l’ai dit depuis toujours, car je l’ai écrit au Congrès de Bonneval bien avant les dix-sept ans dont il s’agit – vous ne pouvez pas même imaginer à quel point je suis vieux – les hommes libres, les vrais, ce sont précisément les fous. Il n’y a pas de demande du petit a, son petit a il le tient, c’est ce qu’il appelle ses voix, par exemple. Et ce pourquoi vous êtes en sa présence à juste titre angoissés c’est parce que le fou c’est l’homme libre.

Il ne tient pas au lieu de l’Autre, du grand Autre, par l’objet a, le a il l’a à sa disposition. Le fou est véritablement l’être libre. Le fou, en ce sens, c’est d’une certaine façon cet être d’irréalité, cette chose absurde, absurde… d’ailleurs magnifique comme tout ce qui est absurde. Le bon Dieu des philosophes on l’a appelé « causa sui », cause de soi, lui, disons qu’il a sa cause dans sa poche, c’est pour ça qu’il est un fou ; c’est pour ça que vous avez devant lui un sentiment bien particulier qui est ce qui devrait, chez nous, constituer le progrès – progrès capital – qui pourrait résulter du fait que quelqu’un de psychanalysé s’occupe un jour vraiment du fou. C’est un fait que de temps en temps, ça donne quelque chose qui ressemble à de la psychanalyse, à de premiers succès, hein ! ça ne va pas très loin. ça ne vas pas très loin pourquoi ? Parce que, je vous le dis : cette expérience de la psychanalyse est une expérience précaire. Elle est précaire pourquoi ? parce qu’il y a le psychiatre ; c’est que quand vous sortez d’une psychanalyse dite didactique vous reprenez la position psychiatrique.

La position psychiatrique est parfaitement définissable historiquement. Il y a un monsieur qui s’appelle Michel Foucault et qui a écrit l’Histoire de la folie ; il explique, il met en valeur [à ce moment précis le bouchon en plastique d’une bouteille d’eau minérale saute en l’air] il démontre magnifiquement… [rires] (vous voyez c’est un signe ça !) il démontre magnifiquement… [rires] (c’est beau hein c’est ce qui s’appelle la chaleur communicative, hein ! bon) il démontre magnifiquement la mutation, la mutation essentielle, qui résulte du moment où ces fous – avec lesquels, enfin, on en avait agi jusque là, mon Dieu, comme on avait pu… en fonction de toutes sortes de registres et principalement les registres du Sacré – tous ces fous ont été traités, ont été traités de la façon qu’on appelle humanitaire, à savoir : enfermés. Cette opération… n’est pas du tout dépourvue d’intérêt… du point de vue de l’histoire de l’esprit… car c’est ça précisément qui nous a permis de mettre au moins en question que quelque chose existât qu’on puisse appeler des symptômes. On ne commence à avoir l’idée de symptôme qu’a partir du moment où le fou est isolé…

Naturellement, ce livre absolument capital de Michel Foucault a eu ce succès on peut dire vraiment remarquable, qu’il n’y a pas un seul psychiatre qui s’en soit occupé ! Je demande qu’on me donne un juste compte-rendu paru dans une revue psychiatrique concernant ce livre de Michel Foucault. C’est tout à fait frappant ! Car c’est quelque chose pour la compréhension de la position du psychiatre d’absolument capital ! ça replace les choses dans un contexte qui permet vraiment de voir ce dont il s’agit : qu’est-ce que ça veut dire qu’Esquirol et Pinel ? Il ne s’agit quand même pas là, pour l’instant de faire… de… de la politique, n’est-ce pas… Il ne s’agit pas de ça du tout. Il s’agit de s’apercevoir d’une certaine fonction qui est née avec cette pratique qui a constitu… constitué (sic) à isoler les fous. Le fait que nous tendions maintenant de moins en moins à les isoler ça veut dire que nous y mettons d’autres barrières, d’autres murailles… dont en particulier ceci que nous les considérons beaucoup plus – c’est là justement la pente psychiatrique – beaucoup plus comme objets d’études que comme point d’interrogation au niveau de ce qu’il en est d’un certain rapport du sujet, de ce qui situe le sujet par rapport à ce quelque chose que nous qualifions d’objet étranger, parasitique, qui est la voix essentiellement. En tant [que] voix, elle n’a ici de sens que d’être support du signifiant.

À partir de là, ce qu’il en est de la position du psychiatre, va nous permettre d’entrevoir, si je puis dire, que ça n’est pas une position toute simple. Outre que du fait de <l’observer> – c’est-à-dire, de prendre une certaine position de principe qui est aussi radicalement contraire, s’il se peut, à ce qui peut en être expérimenté en tant que le psychiatre saurait ce qu’il en est de la considération du sujet – outre cela, ce qui fait barrière, c’est à savoir que le psychiatre est intégré comme tel à un certain rapport hiérarchique, qu’il le veuille ou pas, il est en position d’autorité, de dignité, de défense d’une certaine position qui, d’abord et avant tout, est la sienne : il s’agit précisément que ce soit par autre chose que par l’angoisse qu’il réponde à cette existence du fou. Je n’irai pas plus loin ce soir dans ce sens, car on aurait tort de croire qu’ici je veuille d’aucune façon mettre en cause la position du psychiatre : elle ne peut pas être autre chose que ce qu’elle est. Ce que je mettrais plutôt en cause c’est que ma dignité, si l’on peut dire, [n’y accusait] un échelon de voix dans ce qui constitue ces sortes de réunions dont on souhaiterait qu’elles soient de société scientifique, qui sont celles qui prouvent que les psychanalystes conservent dans leur hiérarchie quelque chose qui est du même ordre que cette distance, que cet échelonnage, par rapport à un objet, qui fait justement l’impossibilité dans laquelle est le psychiatre d’aborder la réalité du fou d’un nouveau point de vue.

Ce que je veux mettre simplement en valeur ce soir, parce que je crois que c’est quelque chose dont, peut-être – comme je vous vois tous ici, je connais bien à peu près pour tous vos bouilles, je vois bien ceux qui ont déjà entendu parler de certaines choses et les autres pas – donc quelque chose dont en somme vous n’avez pas eu vent jusqu’ici. C’est une considération qui est celle-ci : cette histoire du sujet, vous me direz, n’est pas une chose pour [l’y entifier] – ça pouvait être au temps de Freud – seulement il s’est passé – je pense quand même que vous vous en rendez compte – une certaine transformation que connaît notre monde qui est considérable et qui fait que le sujet est quelque chose, dans notre temps, que définit comme sujet l’existence de la science. La science qui est la nôtre est ceci qui ne se constitue que d’une rupture qui est datable dans les siècles, et l’âge n’en est pas plus que le siècle d’or, le 17e. La science est née précisément du jour où l’homme a rompu les amarres de tout ce qui peut s’appeler intuition, connaissance intuitive, et où il s’en est remis au pur et simple sujet qui est introduit, inauguré d’abord sous la forme parfaitement vide qui s’énonce dans le cogito ; je pense, donc je suis. Il est tout à fait clair maintenant à nos yeux que cette formule ne tient pas debout, elle est néanmoins décisive, car c’est elle qui a permis… qui a permis ceci : on n’avait plus aucun besoin d’en recourir à l’intuition corporelle pour commencer d’énoncer les lois de la dynamique.

À partir de ce moment là la science est née, corrélative d’une première isolation du sujet pur, si je puis dire. Ce sujet – pur – bien sûr, n’existe nulle part, sinon comme sujet du savoir scientifique. C’est un sujet dont une part est voilée, celle justement qui s’exprime dans la structure du fantasme, à savoir qui comporte une autre moitié du sujet et son rapport à l’objet a. Le fait que tout ce qui a été jusqu’ici intéressé à son insu par cette structure réelle, à savoir la façon dont on l’a traitée jusque là, la façon dont ça s’est inscrit dans les rapports sociaux, dont en quelque sorte toute la construction sociale s’est fondée sur ces réalités subjectives mais sans savoir les nommer ; il est clair que l’expansion, la dominance de ce sujet pur de la science est ce qui vient à ces effets dont vous êtes tous les acteurs et les participants, à savoir : ces profonds remaniements des hiérarchies sociales qui constituent la caractéristique de notre temps. Eh bien, ce qu’il faut que vous sachiez, parce que vous allez le voir et vous le verrez de plus en plus – si naturellement jusqu’ici vous ne l’avez pas vu, encore que ça crève les yeux – c’est qu’il y a un prix dont ça se paye l’universalisation du sujet, en tant qu’il est le sujet parlant, l’homme.

Le fait que s’effacent les frontières, les hiérarchies, les degrés, les fonctions royales et autres, même si ça reste sous des formes atténuées, plus ça va plus ça prend un tout autre sens, et plus ça devient soumis aux transformations de la science, plus c’est ce qui domine toute notre vie quotidienne et jusqu’à l’incidence de nos objets a. Je ne peux pas [en rester] ici, mais s’il est un des fruits les plus tangibles, que vous pouvez maintenant toucher tous les jours, de ce qu’il en est des progrès de la science, c’est que les objets a cavalent partout, isolés, tous seuls et toujours prêts à vous saisir au premier tournant. Je ne fais là allusion à rien d’autre qu’à l’existence de ce qu’on appelle les mass-média, à savoir ces regards errants et ces voix folâtres dont vous êtes tout naturellement destinés à être de plus en plus entourés – sans qu’il n’y ait pour les supporter autre chose que [ce qui est intéressé] par le sujet de la science qui vous les déverse dans les – yeux et dans les oreilles.

Seulement il y a une rançon à ça – vous ne vous en êtes pas encore aperçus, quoi que vous ayez traversé – malgré tout il y a un certain nombre d’entre vous qui n’avait pas seulement un an ou deux à ce moment là, mais certainement il s’est produit pas mal de choses – c’est que, probablement en raison de cette structure profonde, les progrès de la civilisation universelle vont se traduire, non seulement par un certain malaise comme déjà Monsieur Freud s’en était aperçu, mais par une pratique, dont vous verrez qu’elle va devenir de plus en plus étendue, qui ne fera pas tout de suite voir son vrai visage, mais qui a un nom qui, qu’on le transforme ou pas voudra toujours dire la même chose et qui va se passer : la ségrégation.

Messieurs les nazis, vous pourriez leur en avoir une reconnaissance considérable, ont été des précurseurs et ont d’ailleurs eu tout de suite, un peu plus à l’Est, des imitateurs, pour ce qui est de concentrer les gens – c’est la rançon de cette universalisation pour autant qu’elle ne résulte que du progrès du sujet de la science.

C’est précisément en tant que vous êtes psychiatres que vous pourriez avoir quelque chose à dire sur les effets de la ségrégation, sur le sens véritable que ça a. Parce que de savoir comment les choses se produisent ça permet très certainement de leur donner une forme différente, d’une lancée moins brutale et si vous le voulez plus consciente, que si on ne sait pas à quoi l’on cède, vôtre… ce que vous représentez si je puis dire dans l’histoire, et comme les choses vont vite, ce qu’on verra très vite, je sais pas, peut-être dans une petite trentaine ou cinquantaine d’années, c’est qu’il y avait déjà, autrefois, quelque chose qui s’appelait le corps des psychiatres et qui se trouvait dans une position analogue à ce qu’il faudra bien alors inventer pour comprendre ce dont il s’agira dans les remuements qui vont se produire et à des niveaux sur lesquels vous pouvez compter, qui seront planétaires, dans ce qui se produira au niveau de ces initiatives constituant une nouvelle répartition [interhumaine] et qui s’appellera : l’effet de ségrégation. À ce moment là l’historien dira : mon Dieu, les chers psychiatres, en effet, nous donnent un petit modèle de ce qui aurait pu être fait à ce moment là comme cogitation qui aurait pu nous servir, mais à la vérité il ne nous l’ont pas donné, parce qu’à ce moment là ils dormaient, ils dormaient pourquoi ? Mon Dieu, parce qu’ils n’ont jamais vu bien clairement de quoi il s’agissait dans leur rapport à la folie à partir d’une certaine période ; ils ne l’ont pas vu, Dieu sait pourquoi, dira-t-on, ils ne l’ont pas vu justement parce qu’ils avaient le moyen de le voir. Simplement parce que la psychanalyse était là et que la psychanalyse c’est trop difficile. C’est trop difficile pourquoi ? Parce que la psychanalyse ils en ont fait après tout quelque chose que nous pourrons appeler plutôt un moyen d’accession sociale. D’accession sociale à quoi ? Oh, mon Dieu, à quelque chose qui n’est pas très compliqué : moi j’ai beaucoup parlé avec mes collègues américains, de questions de technique par exemple, et, ce qui leur apparaissait décisif pour le maintien de certaines habitudes, de certaines coutumes, d’une certaine routine, eh bien, mon Dieu, ils le disaient : c’était leur tranquillité ; rien ne leur paraissait plus décisif pour motiver la façon, par exemple, dont est levée ou fermée la séance que le fait qu’ils pourraient être absolument sûrs qu’à cinq heures moins dix ils prendraient tranquillement leur whisky. Je vous donne ma parole que je n’exagère pas. Pour tout dire il y a bien d’autres choses encore de reposantes dans la psychanalyse telle qu’elle est actuellement organisée, ne serait-ce que par cette espèce de progression, d’incita… d’accession sûre à des positions qu’on considère comme d’autant plus éminentes que l’on est censé détenir un savoir que les autres, les petits, les novices, enfin ceux à qui on n’aurait pas encore donné… enfin… la baraka, la bénédiction, auraient pas. Alors que dans bien des cas il est tout à fait clair que quelqu’un qui sort juste de sa psychanalyse est capable de voir des choses que le psychanalyste chevronné, n’est-ce pas – qui depuis le temps, a eu le temps tout à fait d’oublier son expérience que j’ai appelée précaire – laisse tranquillement passer.

Alors il est bien certain que dans tout ça je pourrais penser qu’après tout je n’ai pas parlé pour en obtenir de grands résultats. Bien que j’ai parlé si longtemps, il est clair que tout un ordre de mœurs quant à la transmission de l’expérience psychanalytique s’avère non seulement pas du tout bouger, mais qu’il conserve tout son prestige, tout son pouvoir d’attraction sur les jeunes génies qui sont titillés par l’envie d’y consacrer leur existence. Oui, à la vérité je pourrais penser qu’en effet j’ai longuement parlé et parlé pour pas grand chose, si finalement reste cet obstacle qui me permettrait, ce serait facile, de montrer la même absence de progrès concernant les vérités analytiques que celles que j’avais désignées tout à l’heure dans l’expérience psychiatrique.

Il ne suffit évidemment pas de se servir de mon vocabulaire pour épingler, enfin… des choses qu’on disait avant moi autrement, pour que ça ait le moindre effet sur ce qu’il en est effectivement de la pratique psychanalytique. Oui, il ne suffit même pas, je dirais, de répéter d’une façon, non plus simplement de vocabulaire – vous comprenez, on ne s’en aperçoit même plus, mais enfin depuis un temps, le désir, la demande… on a complètement oublié que personne n’avait parlé du désir et de la demande avant que j’aie appris à ce qu’on les distingue – mais ceci n’a aucune importance, parce qu’on peut parler du désir et de la demande et ça peut n’avoir aucune espèce d’effet dans la pratique analytique, même pas le plus petit commencement d’illumination dans la pensée du psychanalyste qui les emploie. On peut aussi transcrire plus intelligemment si je puis m’exprimer ainsi – je voulais aujourd’hui vous faire une théorie intelligente mais, vous voyez, je suis débordé par le temps – on peut parler plus intelligemment de ce que je raconte et même le transcrire d’une façon beaucoup plus intéressante. Il y a là une toute petite chose, dont je n’ai fait la découverte que tout a fait récemment et que je vous communique comme ça parce que je suis de bonne humeur, (ça ne fait pas partie de mon plan) ; j’ai observé ça après que j’aie – faut vous dire que j’ai tout de suite posé comme principe au départ qu’il n’y a pas de propriété intellectuelle – ça je l’ai toujours dit, je l’ai dit dès les premiers jours, dès les premières minutes de mon enseignement – enfin, n’est-ce pas, ce que je raconte pourquoi est-ce que quelqu’un d’autre ne le reprendrait pas ? et même s’il veut le reprendre comme étant de lui, je n’y vois absolument aucun obstacle. Dans cet ordre de choses pourquoi est-ce qu’on dirait que ça appartient à Monsieur Untel ? Seulement voilà, [en fonction d’un but] secondaire, je suis revenu sur mes positions.

Il y a donc ceux qui font ça et puis, bon, euh… enfin… c’est bien, fait proprement… il y en a beaucoup maintenant, ça se fait beaucoup… enfin… certains de mes élèves pensent que même, enfin, maintenant… oui… « maintenant voila faisons autre chose ! La doctrine de Lacan, eh ben, on sait que c’est vrai, c’est établi, c’est acquis… après tout, tout le monde est d’accord ! elle est en circulation ! »… oui…

Il y a une chose très frappante c’est que ceux qui font très bien le travail de la transmission, sans me citer, perdent régulièrement l’occasion qui est souvent visible, comme ça, affleurant dans leur texte, de faire juste la petite trouvaille qu’ils pourraient faire au-delà ! Petite ou grande même. Parce que bien sûr je n’ai pas eu le temps de toujours tout dire, tout monnayer, enfin ne croyez pas que tant que je vivrai vous pourrez prendre aucune de mes formules comme définitive, j’ai encore d’autres petits trucs dans mon sac à malices. Et quelques fois rien n’est plus visible que le fait qu’ils sont tout proches de la trouver avant moi et ça me ferait tellement d’plaisir, qu’un type ait fait une trouvaille dans mon sac à malices avant moi (rires). Eh bien, pas du tout ! Ils ne me citent pas pourquoi ? – Pour que tout le monde croie que c’est d’eux. Ils sont tellement fascinés par ce fait, parce qu’ils veulent que ça soit eux qui aient dit ça – tout le monde sait effectivement que c’est moi, mais peu importe – que c’est ça qui les empêche de faire le petit pas d’après – je peux pas – on est tard ce soir – j’aurais pu vous apporter des exemples, et après tout je veux pas être méchant, n’est-ce pas (rires dans la salle) alors… oui… Et pourquoi, pourquoi est-ce qu’ils feraient la petite trouvaille, hein ? S’ils me citaient ? C’est pas parce qu’ils me citeraient, mais parce que du fait de me citer, ils présentifieraient – c’est la même chose que pour les noms propres dans une psychanalyse, dont vous savez que c’est tellement utile que les gens les disent – ils évoqueraient le contexte, à savoir le contexte de bagarre dans lequel moi je pousse tout ça. Du seul fait de l’énoncer dans ce contexte de bagarre, ça me remettrait à ma place, ça leur permettrait, à eux, de faire juste la petite trouvaille d’après et de dire : « mais voilà, là… c’est grossièrement incomplet, on peut dire quelque chose de tellement plus intelligent » !… Seulement voilà, seulement voilà, il y a un obstacle comme ça, qui fait que… qui fait que – ça a un certain rapport, enfin… Je vous expliquerai ça une autre fois, ça s’appelle l’aliénation – n’est-ce pas ? (rires). Il y a des choses comme ça, vous comprenez, que… dans lesquelles on n’a pas le choix. La dernière fois que je vous ai fait un petit discours, je vous ai parlé d’une chose drôle, comme ça, sur la psychanalyse, qui est passée, parce que dans le fond tout ce que je dis passe ! Je peux dire tout ce que je veux, enfin, n’est-ce pas ! ça vous fait ni chaud ni froid… J’ai parlé de la bêtise et de la canaillerie, comme ça entre autres… Eh bien, la psychanalyse – je peux pas vous développer ça ce soir – est un domaine tout à fait extraordinaire et spécifique, c’est ça qui pourrait de fait faire penser qu’elle est vraiment de la nature de la science, je n’ai encore jamais osé le dire : c’est que la canaillerie n’y a aucune place. Elle peut pas s’y manifester. Alors c’est comme vous le savez à la bourse ou la vie, hein, on n’a pas le choix… On choisit naturellement la vie : on est écorné quant à la bourse. Ben, là où on ne peut pas choisir c’est ça que j’appelle l’aliénation – vous voyez, on en vient à une tout autre définition que ce qui est courant – là où <on> ne peut pas choisir l’alternative on choisit forcément la bêtise, un tout petit peu écornée de canaillerie. Voilà – au revoir.

 



[1] La conférence avait été annoncée sous le titre de « La Psychanalyse et la formation du psychiatre ».

* La transcription originale indiquait ait.

1967-10-22 Discours de clôture des journées sur les psychoses

Des journées d’études sur les psychoses furent organisées à la Maison de la Chimie, à Paris, les 21 et 22 octobre 1967. Les interventions parurent dans Recherches Décembre 1968 Enfance aliénée II. Parmi les intervenants non membres de l’E.F.P. : D.W. Winnicott, D. Cooper, R. Laing. Nous reproduisons telle quelle la transcription de Jacques Lacan dans Recherches non sans inviter le lecteur à prendre connaissance de la note à son sujet, datée du 26 06 1968.

(143)Mes amis,

Je voudrais d’abord remercier Maud Mannoni, à qui nous devons la réunion de ces deux jours, et donc, tout ce qui a pu s’en dégager. Elle a réussi dans son dessein, grâce à cette extraordinaire générosité, caractéristique de sa personne, qui lui a fait payer auprès de chacun, de son effort, le privilège d’amener de tous les horizons quiconque pouvait donner réponse à une question qu’elle a faite sienne. Après quoi, à s’effacer devant l’objet, elle en faisait interrogations recevables.

Pour partir de cet objet qui est bien centré, je voudrais vous en faire sentir l’unité à partir de quelques phrases que j’ai prononcées il y a quelque vingt ans dans une réunion chez notre ami Henri Ey, dont vous savez qu’il a été dans le champ psychiatrique français, ce que nous appellerons un civilisateur. Il a posé la question de ce qu’il en est de la maladie mentale d’une façon dont on peut dire qu’au moins a-t-elle éveillé le corps de la psychiatrie en France, à la plus sérieuse question sur ce que ce corps lui-même représentait.

(144)Pour ramener le tout à sa plus juste fin, je devais contredire l’organo-dynamisme dont Ey s’était fait le promoteur. Ainsi sur l’homme en son être, m’exprimais-je en ces termes : « Loin que la folie soit la faille contingente des fragilités de son organisme, elle est la virtualité permanente d’une faille ouverte dans son essence. Loin qu’elle soit pour la liberté une insulte (comme Ey l’énonce), elle est sa plus fidèle compagne, elle suit son mouvement comme une ombre. Et l’être de l’homme non seulement ne peut être compris sans la folie, mais il ne serait pas l’être de l’homme, s’il ne portait en soi la folie comme la limite de sa liberté ».

ÀÊ partir de là, il ne peut pas vous paraître étrange qu’en notre réunion aient été conjointes les questions portant sur l’enfant, sur la psychose, sur l’institution. Il doit vous paraître naturel que nulle part plus qu’en ces trois thèmes, soit évoquée plus constamment la liberté. Si la psychose est bien la vérité de tout ce qui verbalement s’agite sous ce drapeau, sous cette idéologie, actuellement la seule à ce que l’homme de la civilisation s’en arme, nous voyons mieux le sens de ce qu’à leur témoignage font nos amis et collègues anglais dans la psychose, de ce qu’ils aillent justement dans ce champ et justement avec ces partenaires à instaurer des modes, des méthodes où le sujet est invité à se proférer dans ce qu’eux pensent comme des manifestations de leur liberté.

Mais n’est-ce pas là une perspective un peu courte, je veux dire, est-ce que cette liberté suscitée, suggérée par une certaine pratique s’adressant à ces sujets, ne porte pas en elle-même sa limite et son leurre ?

Pour ce qui est de l’enfant, de l’enfant psychotique, ceci débouche sur des lois, lois d’ordre dialectique, qui sont en quelque sorte résumées dans l’observation pertinente que le Dr Cooper a faite, que pour obtenir un enfant psychotique, il y faut au moins le travail de deux générations, lui-même en étant le fruit à la troisième.

Que si enfin la question se pose d’une institution qui soit proprement en rapport avec ce champ de la psychose, il s’avère que toujours en quelque point à situation variable y prévale un rapport fondé à la liberté.

Qu’est-ce à dire ? Assurément pas que j’entende ainsi d’aucune façon clore ces problèmes, ni non plus les ouvrir comme on dit, ou les laisser ouvert. Il s’agit de les situer et de saisir la référence d’où nous pouvons les traiter sans nous-mêmes rester pris dans un certain leurre, et pour cela de rendre compte de la distance où gîte la corrélation dont nous sommes nous-mêmes prisonniers. Le facteur dont il s’agit, est le problème le plus brûlant à notre époque, en tant que, la première, elle a à ressentir la remise en question de toutes les structures sociales par le progrès de la science. Ce à quoi, pas seulement dans notre domaine à nous psychiatres, mais aussi loin que s’étendra notre univers, nous allons avoir affaire, et toujours de façon plus pressante : à la ségrégation.

(145)Les hommes s’engagent dans un temps qu’on appelle planétaire, où ils s’informeront de ce quelque chose qui surgit de la destruction d’un ancien ordre social que je symboliserai par l’Empire tel que son ombre s’est longtemps encore profilée dans une grande civilisation, pour que s’y substitue quelque chose de bien autre et qui n’a pas du tout le même sens, les impérialismes, dont la question est la suivante : comment faire pour que des masses humaines, vouées au même espace, non pas seulement géographique, mais à l’occasion familial, demeurent séparées ?

Le problème au niveau où Oury l’a articulé tout à l’heure du terme juste de ségrégation, n’est donc qu’un point local, un petit modèle de ce dont il s’agit de savoir comment nous autres, je veux dire les psychanalystes, allons y répondre : la ségrégation mise à l’ordre du jour par une subversion sans précédent. Ici n’est pas à négliger la perspective d’où Oury pouvait formuler tout à l’heure qu’à l’intérieur du collectif, le psychotique essentiellement se présente comme le signe, signe en impasse, de ce qui légitime la référence à la liberté.

Le plus grand péché, nous dit Dante, est la tristesse. Il faut nous demander comment nous, engagés dans ce champ que je viens de cerner, pouvons être en dehors cependant.

Chacun sait que je suis gai, gamin même on dit : je m’amuse. Il m’arrive sans cesse, dans mes textes, de me livrer à des plaisanteries qui ne sont pas du goût des universitaires. C’est vrai. Je ne suis pas triste. Ou plus exactement, je n’ai qu’une seule tristesse, dans ce qui m’a été tracé de carrière, c’est qu’il y ait de moins en moins de personnes à qui je puisse dire les raisons de ma gaieté, quand j’en ai.

Venons pourtant au fait que si nous pouvons poser les questions comme il s’est fait ici depuis quelques jours, c’est qu’à la place de l’X qui est en charge d’y répondre, l’aliéniste longtemps, puis le psychiatre, quelqu’un d’ailleurs a dit son mot qui s’appelle le psychanalyste, figure née de l’œuvre de Freud.

Qu’est cette œuvre ?

Vous le savez, c’est pour faire face aux carences d’un certain groupe que j’ai été porté à cette place que je n’ambitionnais en rien, d’avoir à nous interroger, avec ceux qui pouvaient m’entendre, sur ce que nous faisions en conséquence de cette œuvre, et pour cela d’y remonter.

Juste avant les sommets du chemin que j’instaurais de sa lecture avant d’aborder le transfert, puis l’identification, puis l’angoisse, ce n’est pas hasard, l’idée n’en viendrait à personne, si cette année, la quatrième avant que mon séminaire prît fin à Sainte Anne, j’ai cru devoir nous assurer de l’éthique de la psychanalyse.

(146)Il semble en effet que nous risquions d’oublier dans le champ de notre fonction qu’une éthique est à son principe, et que dès lors, quoi qu’il puisse se dire, et aussi bien sans mon aveu, sur la fin de l’homme, c’est concernant une formation qu’on puisse qualifier d’humaine qu’est notre principal tourment.

Toute formation humaine a pour essence, et non pour accident, de réfréner la jouissance. La chose nous apparaît nue, – et non plus à travers ces prismes ou lentilles qui s’appellent religion, philosophie,… voire hédonisme, car le principe du plaisir, c’est là le frein de la jouissance.

C’est un fait qu’à la fin du 19ème siècle et non sans quelque antinomie avec l’assurance prise de l’éthique utilitariste, Freud a ramené la jouissance à sa place qui est centrale, pour apprécier tout ce que nous pouvons voir s’attester, au long de l’histoire, de morale.

Qu’a-t-il fallu de remuement, j’entends aux bases pour que ce gouffre en réémerge à quoi nous jetons en pâture deux fois par nuit ? deux fois par mois ? notre rapport avec quelque conjoint sexuel ?

Il n’est pas moins remarquable que rien n’a été plus rare en nos propos de ces deux jours que le recours à l’un de ces termes qu’on peut appeler le rapport sexuel (pour laisser de côté l’acte), l’inconscient, la jouissance.

Ce ne veut pas dire que leur présence ne nous commandait pas, invisible, mais aussi bien, dans telle gesticulation derrière le micro, palpable.

Néanmoins, jamais théoriquement articulée.

Ce qui s’entend (inexactement) de ce que Heidegger nous propose du fondement à prendre dans l’être-pour-la-mort, prête à cet écho qu’il fait retentir des siècles, et des siècles d’or, du pénitent comme mis au cœur de la vie spirituelle. Ne pas méconnaître aux antécédents de la méditation de Pascal le support d’un franchissement de l’amour et de l’ambition, ne nous assure que mieux du lieu commun, jusqu’en son temps, de la retraite où se consomme l’affrontement de l’être-pour-la-mort. Constat qui prend son prix de ce que Pascal, à transformer cette ascèse en pari, la clôt en fait.

Sommes-nous pourtant à la hauteur de ce qu’il semble que nous soyons, par la subversion freudienne, appelés à porter, à savoir l’être-pour-le-sexe ?

Nous ne semblons pas bien vaillants à en tenir la position.

Non plus bien gais. Ce qui, je pense, prouve que nous n’y sommes pas tout à fait.

(147)Et nous n’y sommes pas en raison de ce que les psychanalystes disent trop bien pour supporter de le savoir, et qu’ils désignent grâce à Freud comme la castration : c’est l’être-pour-le-sexe.

L’affaire s’éclaire de ceci que Freud a dit en historiettes et qu’il nous faut mettre en épingle, c’est que, dès qu’on est deux, l’être-pour-la-mort, quoi qu’en croient ceux qui le cultivent, laisse voir au moindre lapsus que c’est de la mort de l’autre qu’il s’agit. Ce qui explique les espoirs mis dans l’être-pour-le-sexe. Mais en contraste, l’expérience analytique démontre que, quand on est deux, la castration que le sujet découvre, ne saurait être que la sienne. Ce qui pour les espoirs mis dans l’être-pour-le-sexe, joue le rôle du second terme dans le nom des Pecci-Blunt : celui de fermer les portes qui s’étaient d’abord grandes ouvertes.

Le pénitent perd donc beaucoup à s’allier au psychanalyste. Au temps où il donnait le ton, il laissait libre, incroyablement plus que depuis l’avènement du psychanalyste, le champ des ébats sexuels, comme il est sous forme de mémoires, épîtres, rapports et traits plaisants, maints documents pour l’attester. Pour le dire, s’il est difficile de juger justement si la vie sexuelle était plus aisée au XVIIe ou au XVIIIe siècle qu’au nôtre, le fait par contre que les jugements y aient été plus libres à concerner la vie sexuelle, se décide en toute justice à nos dépens.

Ce n’est certes pas trop de rapporter cette dégradation à la « présence du psychanalyste », entendue dans la seule acception où l’emploi de ce terme ne soit pas d’impudence, c’est-à-dire dans son effet d’influence théorique, précisément marqué du défaut de la théorie.

À se réduire à leur présence, les psychanalystes méritent qu’on s’aperçoive qu’ils ne jugent ni mieux ni plus mal des choses de la vie sexuelle que l’époque qui leur fait place, qu’ils ne sont dans leur vie de couple pas plus souvent deux qu’on ne l’est ailleurs, ce qui ne gêne pas leur profession puisqu’une telle paire n’a rien à faire dans l’acte analytique.

Bien sûr la castration n’a de figure qu’au terme de cet acte, mais couverte de ceci qu’à ce moment le partenaire se réduit à ce que j’appelle l’objet a, – c’est-à-dire, comme il convient, que l’être-pour-le-sexe a à s’éprouver ailleurs : et c’est alors dans la confusion croissante qu’y apporte la diffusion de la psychanalyse elle-même, ou de ce qui ainsi s’intitule.

Autrement dit ce qui institue l’entrée dans la psychanalyse provient de la difficulté de l’être-pour-le-sexe, mais la sortie, à lire les psychanalystes d’aujourd’hui, n’en serait rien d’autre qu’une réforme de l’éthique où se constitue le sujet. Ce n’est donc pas nous, Jacques Lacan, qui ne nous fions qu’à opérer sur le sujet en tant que passion du langage, mais bien ceux qui l’acquittent d’en obtenir l’émission de belles paroles.

(148)C’est à rester dans cette fiction sans rien entendre à la structure où elle se réalise, qu’on ne songe plus qu’à la feindre réelle et qu’on tombe dans la forgerie.

La valeur de la psychanalyse, c’est d’opérer sur le fantasme. Le degré de sa réussite a démontré que là se juge la forme qui assujettit comme névrose, perversion ou psychose.

D’où se pose à seulement s’en tenir là, que le fantasme fait à réalité son cadre : évident là !

Et aussi bien impossible à bouger, n’était la marge laissée par la possibilité d’extériorisation de l’objet a.

On nous dira que c’est bien ce dont on parle sous le terme d’objet partiel.

Mais justement à le présenter sous ce terme, on en parle déjà trop pour en rien dire de recevable.

S’il était si facile d’en parler, nous l’appellerions autrement que l’objet a.

Un objet qui nécessite la reprise de tout le discours sur la cause, n’est pas assignable à merci, même théoriquement.

Nous ne touchons ici à ces confins que pour expliquer comment dans la psychanalyse, on fait si brièvement retour à la réalité, faute d’avoir vue sur son contour.

Notons qu’ici nous n’évoquons pas le réel, qui dans une expérience de parole ne vient qu’en virtualité, qui dans l’édifice logique se définit comme l’impossible.

Il faut déjà bien des ravages exercés par le signifiant pour qu’il soit question de réalité.

Ceux-ci sont à saisir bien tempérés dans le statut du fantasme, faute de quoi le critère pris de l’adaptation aux institutions humaines, revient à la pédagogie.

Par impuissance à poser ce statut du fantasme dans l’être-pour-le-sexe (lequel se voile dans l’idée trompeuse du « choix » subjectif entre névrose, perversion ou psychose), la psychanalyse bâcle avec du folklore un fantasme postiche, celui de l’harmonie logée dans l’habitat maternel. Ni incommodité, ni incompatibilité ne sauraient s’y produire, et l’anorexie mentale s’en relègue comme bizarrerie.

On ne saurait mesurer à quel point ce mythe obstrue l’abord de ces moments à explorer dont tant furent évoqués ici. Tel celui du langage abordé sous le signe du malheur. Quel prix de consistance attend-on d’épingler comme préverbal ce moment juste à précéder l’articulation patente de ce autour de quoi semblait fléchir la voix même du présentateur : la gage ? La gâche ? J’ai mis du temps à reconnaître le mot : langage.

(149)Mais ce que je demande à quiconque a entendu la communication que je mets en cause, c’est oui ou non, si un enfant qui se bouche les oreilles, on nous le dit, à quoi ? à quelque chose en train de se parler, n’est pas déjà dans le postverbal, puisque du verbe il se protège.

En ce qui concerne une prétendue construction de l’espace qu’on croit saisir là naissante, il me semble plutôt trouver le moment qui témoigne d’une relation déjà établie à l’ici et au là-bas qui sont structures de langage.

Faut-il rappeler qu’à se priver du recours linguistique, l’observateur ne saurait que manquer l’incidence éventuelle des oppositions caractéristiques dans chaque langue à connoter la distance, fût-ce à entrer par là dans les nœuds que plus d’une nous incite à situer entre l’ici et le là-bas ? Bref il y a du linguistique dans la construction de l’espace.

Tant d’ignorance, au sens actif qui s’y recèle, ne permet guère d’évoquer la différence si bien marquée en latin du taceo au silet.

Si le silet y vise déjà, sans encore qu’on s’en effraye, faute du contexte « des espaces infinis », la configuration des astres, n’est-ce pas pour nous faire remarquer que l’espace en appelle au langage dans une toute autre dimension que celle où le mutisme pousse une parole plus primordiale qu’aucun mom-mom.

Ce qu’il convient d’indiquer ici, c’est pourtant le préjugé irréductible dont se grève la référence au corps tant que le mythe qui couvre la relation de l’enfant à la mère n’est pas levé.

Il se produit une élision qui ne peut se noter que de l’objet a, alors que c’est précisément cet objet qu’elle soustrait à aucune prise exacte.

Disons donc qu’on ne la comprend qu’à s’opposer à ce que ce soit le corps de l’enfant qui réponde à l’objet a : ce qui est délicat, là où ne se fait jour nulle prétention semblable, laquelle ne s’animerait qu’à soupçonner l’existence de l’objet a.

Elle s’animerait justement de ce que l’objet a fonctionne comme inanimé, car c’est comme cause qu’il apparaît dans le fantasme.

Cause au regard de ce qu’est le désir dont le fantasme est le montage.

Mais aussi bien par rapport au sujet qui se refend dans le fantasme en s’y fixant d’une alternance, monture qui rend possible que le désir n’en subisse pas pour autant de retournement.

Une plus juste physiologie des mammifères à placenta ou simplement la part mieux faite à l’expérience de l’accoucheur (dont on peut s’étonner qu’elle se contente en fait de (150)psychosomatique des caquets de l’accouchée sans douleurs) serait le meilleur antidote à un mirage pernicieux.

Qu’on se souvienne qu’à la clef, on nous sert le narcissisme primaire comme fonction d’attraction intercellulaire postulée par les tissus.

Nous fûmes les premiers à situer exactement l’importance théorique de l’objet dit transitionnel, isolé comme trait clinique par Winnicott.

Winnicott lui-même se maintient, pour l’apprécier, dans un registre de développement.

Sa finesse extrême s’exténue à ordonner sa trouvaille en paradoxe à ne pouvoir que l’enregistrer comme frustration, où elle ferait de nécessité besoin, à toute fin de Providence.

L’important pourtant n’est pas que l’objet transitionnel préserve l’autonomie de l’enfant mais que l’enfant serve ou non d’objet transitionnel à la mère.

Et ce suspens ne livre sa raison qu’en même temps que l’objet livre sa structure. C’est à savoir celle d’un condensateur pour la jouissance, en tant que par la régulation du plaisir, elle est au corps dérobée.

Est-il loisible ici d’un saut d’indiquer qu’à fuir ces allées théoriques, rien ne saurait qu’apparaître en impasse des problèmes posés à l’époque.

Problèmes du droit à la naissance d’une part, – mais aussi dans la lancée du : ton corps est à toi, où se vulgarise au début du siècle un adage du libéralisme, la question de savoir, si du fait de l’ignorance où ce corps est tenu par le sujet de la science, on va venir en droit, ce corps, à le détailler pour l’échange.

Ne discerne-t-on pas de ce que j’ai dit aujourd’hui la convergence ? En épinglerons-nous du terme de l’enfant généralisé, la conséquence ? Certains antimémoires tiennent ces jours-ci l’actualité (pourquoi anti – sont-ils ces mémoires ? Si c’est de n’être pas des confessions, nous avertit-on, n’est-ce pas là depuis toujours la différence des mémoires ?). Quoiqu’il en soit l’auteur les ouvre par la confidence d’étrange résonance dont un religieux lui fit adieu : « J’en viens à croire, voyez-vous, en ce déclin de ma vie, lui dit-il, qu’il n’y a pas de grandes personnes ».

Voilà qui signe l’entrée de tout un monde dans la voie de la ségrégation.

N’est-ce pas de ce qu’il faille y répondre que nous entrevoyons maintenant pourquoi sans doute Freud s’est senti devoir réintroduire notre mesure dans l’éthique, par la jouissance ? et n’est-ce pas tenter d’en agir avec vous comme avec ceux dont c’est la loi dès lors, que de vous quitter sur la question : quelle joie trouvons-nous dans ce qui fait notre travail ?

 

1967-10-09 Première version de la proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’école.

Cette première version de la proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’école est parue dans Ornicar ? Analytica volume 8 –1978. Elle y est présentée comme celle qui fut effectivement prononcée par Lacan le 9 octobre 1967. Elle contient 4845 mots alors que la version dite seconde publiée dans Scilicet comprend 5059 mots.

(5)Il s’agit de fonder dans un statut assez durable pour être soumis à l’expérience, les garanties dont notre École pourra autoriser de sa formation un psychanalyste – et dès lors en répondre.

Pour introduire mes propositions, il y a déjà mon acte de fondation et le préambule de l’annuaire. L’autonomie de l’initiative du psychanalyste y est posée en un principe qui ne saurait souffrir chez nous de retour.

L’École peut témoigner que le psychanalyste en cette initiative apporte une garantie de formation suffisante.

Elle peut aussi constituer le milieu d’expérience et de critique qui établisse voire soutienne les conditions des garanties les meilleures.

Elle le peut et donc elle le doit, puisqu’école, elle ne l’est pas seulement au sens où elle distribue un enseignement, mais où elle instaure entre ses membres une communauté d’expérience, dont le cœur est donné par l’expérience des praticiens.

À vrai dire, son enseignement même n’a de fin que d’apporter à cette expérience la correction, à cette communauté la discipline d’où se promeut la question théorique par exemple, de situer la psychanalyse au regard de la science.

Le noyau d’urgence de cette responsabilité n’a pu faire que de s’inscrire déjà à l’annuaire.

Garantie de formation suffisante : c’est l’A.M.E. – l’analyste membre de l’École.

Aux A.E., dits analystes de l’École, reviendrait le devoir (6)de l’institution interne soumettant à une critique permanente l’autorisation des meilleurs.

Nous devons ici insérer l’École dans ce qui pour elle, est le cas. Expression qui désigne une position de fait à retenir d’événements relégués dans cette considération.

L’École, de son rassemblement inaugural ne peut omettre qu’il s’est constitué d’un choix pour ses membres délibéré, celui d’être exclu de l’Association psychanalytique internationale.

Chacun sait en effet que c’est sur un vote, lequel n’avait d’autre enjeu que de permettre ou d’interdire la présence de mon enseignement, qu’a été suspendue leur admission à l’I.P.A., sans autre considération tirée de la formation reçue, et spécialement sans objection de ce qu’elle fût reçue de moi. Un vote, un vote politique, suffisait pour être admis à l’Association psychanalytique internationale, comme l’ont montré ses suites.

Il en résulte que ceux qui se sont regroupés dans ma fondation, ne témoignent par là de rien d’autre que du prix qu’ils attachent à un enseignement – qui est le mien, qui est de fait sans rival – pour soutenir leur expérience. Cet attachement est de pensée pratique, disons le, et non pas d’énoncés conformistes : c’est pour l’air, nous irons jusqu’à cette métaphore, que notre enseignement apporte au travail, qu’on a préféré être exclu que de le voir disparaître et même que de s’en séparer. Ceci se conclut aisément de ce que nous ne disposons jusqu’à présent d’aucun autre avantage dont nous puissions balancer la chance ainsi déclinée.

Avant d’être un problème à proposer à quelques cavillations analytiques, ma position de chef d’École est un résultat d’une relation entre analystes, qui depuis dix sept ans s’impose à nous comme un scandale.

(7)Je souligne que je n’ai rien fait en produisant l’enseignement qui m’était confié dans un groupe, ni pour en tirer la lumière à moi, notamment par aucun appel au public, ni même pour trop souligner les arêtes qui auraient pu contrarier la rentrée dans la communauté, laquelle restait pendant ces années le seul souci véritable de ceux à qui m’avait réuni une précédente infortune (soit la sanction donnée par les soins de Mademoiselle Anna Freud à une sottise de manœuvre, commise elle-même sous la consigne que je n’en sois pas averti).

Cette réserve de ma part est notable par exemple dans le fait qu’un texte essentiel à trouver dans mes Écrits pour donner, sous la forme inévitable de la satire, la critique dont tous les termes sont choisis, des sociétés analytiques en exercice, (Situation de la psychanalyse en 1956) – que ce texte à tenir pour préface à notre effort présent, a été retenu par moi jusqu’à l’édition qui le livre.

J’ai donc préservé dans ces épreuves, on le sait, ce que je pouvais donner. Mais j’ai préservé aussi ce qui à d’autres paraissait à obtenir.

Ces rappels ne sont là que pour situer justement l’ordre de concession éducative auquel j’ai soumis même les temps de ma doctrine.

Cette mesure toujours tenue, laisse maintenant oublier l’obscurantisme incroyable de l’audience où j’avais à la faire valoir.

Ceci pour dire qu’ici il me faudra devancer, dans les formules à vous proposer maintenant, les suites que je suis en droit d’attendre, et notamment des personnes présentes, pour ce qu’il m’a été permis d’en émettre jusqu’alors. Du moins a-t-on pour inférer ce qui vient ici, sous toutes les formes possibles, déjà de moi l’indication.

(8)Nous partons de ceci que la racine de l’expérience du champ de la psychanalyse posé en son extension, seule base possible à motiver une École, est à trouver dans l’expérience psychanalytique elle-même, nous voulons dire prise en intension : seule raison juste à formuler de la nécessité d’une psychanalyse introductive pour opérer dans ce champ. En quoi donc nous nous accordons de fait avec la condition partout reçue de la psychanalyse dite didactique.

Pour le reste, nous laissons en suspens ce qui a poussé Freud à cet extraordinaire joke que réalise la constitution des sociétés psychanalytiques existantes, car il n’est pas possible de dire qu’il les aurait voulues autrement.

Ce qui importe, c’est qu’elles ne peuvent se soutenir dans leur succès présent sans un appui certain dans le réel de l’expérience analytique.

Il faut donc interroger ce réel pour savoir comment il conduit à sa propre méconnaissance, voire produit sa négation systématique.

Ce feed-back déviant ne peut, comme nous venons de le poser, être détecté que dans la psychanalyse en intension. Du moins l’isolera-t-on ainsi de ce qui dans l’extension relève de ressorts de compétition sociale, par exemple, qui ne peuvent faire ici que confusion.

Qui à avoir quelque vue du transfert, pourrait douter qu’il n’y a pas de référence plus contraire à l’idée de l’intersubjectivité ?

Au point que je pourrais m’étonner qu’aucun praticien ne se soit avisé de m’en faire objection hostile, voire amicale. Ce m’aurait été occasion de marquer que c’était bien pour qu’il y pense, que j’ai dû rappeler d’abord ce qu’implique de relation intersubjective l’usage de la parole.

(9)C’est pourquoi à tout bout de champ de mes Écrits, j’indique ma réserve sur l’emploi de la dite intersubjectivité par cette sorte d’universitaires qui ne savent se tirer de leur lot, qu’à s’accrocher à des termes qui leur semblent lévitatoires, faute de saisir leur connexion là où ils servent.

Il est vrai que ce sont les mêmes qui favorisent l’idée que la praxis analytique est faite pour ouvrir notre relation au malade à la compréhension. Complaisance ou malentendu qui fausse notre sélection au départ, où se montre qu’ils ne perdent pas tellement le nord quand il s’agit de la matérielle.

Le transfert, je le martèle depuis déjà quelque temps, ne se conçoit qu’à partir du terme du sujet supposé savoir.

À m’adresser à d’autres, je produirais d’emblée ce que ce terme implique de déchéance constituante pour le psychanalyste, à l’illustrer du cas originel. Fliess, c’est-à-dire le médicastre, le chatouilleur de nez, mais qui à cette corde prétend faire résonner les rythmes archétypiques, vingt et un jours pour le mâle, vingt huit pour la femelle, très précisément ce savoir qu’on suppose fondé sur d’autres rets que ceux de la science qui à l’époque se spécifie d’avoir renoncé à ceux là.

Cette mystification qui double l’antiquité du statut médical, voilà qui a suffi à creuser la place où le psychanalyste s’est logé depuis. Qu’est-ce à dire, sinon que la psychanalyse tient à celui qui doit être nommé le psychanalysant : Freud le premier en l’occasion, démontrant qu’il peut concentrer en lui le tout de l’expérience. Ce qui ne fait pas une autoanalyse pour autant.

Il est clair que le psychanalyste tel qu’il résulte de la reproduction de cette expérience, par la substitution du psychanalysant originel à sa place, se détermine différemment par rapport au sujet supposé savoir.

(10)Ce terme exige une formalisation qui l’explique.

Et justement qui bute aussitôt sur l’intersubjectivité. Sujet supposé par qui ? dira t on, sinon par un autre sujet.

Et si nous supposions provisoirement qu’il n’y a pas de sujet supposable par un autre sujet ? On sait en effet que nous ne nous référons pas ici au sens vague du sujet psychologique qui est précisément ce que l’inconscient met en question.

N’est-il pas acquis que le sujet transcendantal, disons celui du cogito, est incompatible avec la position d’un autre sujet ? Déjà dans Descartes, on saisit qu’il n’en saurait être question, sinon à passer par Dieu comme garant de l’existence. Hegel remet les choses au point avec la fameuse exclusion de la coexistence des consciences. D’où part la destruction de l’autre, inaugurale de la phénoménologie de l’esprit, mais de quel autre ? On détruit le vivant qui supporte la conscience, mais la conscience, celle du sujet transcendantal, c’est impossible. D’où le huis clos où Sartre conclut : c’est l’enfer. L’obscurantisme lui non plus ne semble pas près de mourir si vite.

Mais peut-être à poser le sujet comme ce qu’un signifiant représente pour un autre signifiant, pourrons nous rendre la notion du sujet supposé plus maniable : le sujet est là bien supposé, très précisément sous la barre elle même tirée sous l’algorithme de l’implication signifiante. Soit :

 

Le sujet est le signifié de la pure relation signifiante.

Et le savoir, où l’accrocher ? Le savoir n’est pas moins supposé, nous venons d’en prendre l’idée – que le sujet. La nécessité de la portée de l’écriture musicale pour rendre compte du discours s’impose ici une fois de plus, pour faire (11)saisir vivement le

 

 

Deux sujets ne sont pas imposés par la supposition d’un sujet, mais seulement un signifiant qui représente pour un autre quelconque, la supposition d’un savoir comme attenante à un signifié, soit un savoir pris dans sa signification.

C’est l’introduction de ce signifiant dans la relation artificielle du psychanalysant en puissance à ce qui reste à l’état d’x, à savoir le psychanalyste, qui définit comme ternaire la fonction psychanalytique.

Il s’agit d’en extraire la position ainsi définie du psychanalyste.

Car celui qui se désigne ainsi, ne saurait, sans malhonnêteté radicale se glisser dans ce signifié, même si son partenaire l’en habille (ce qui n’est nullement le cas moyen), dans ce signifié à qui est imputé le savoir.

Car non seulement son savoir n’est pas de l’espèce de ce que Fliess élucubre, mais très précisément c’est là ce dont il ne veut rien savoir. Comme il se voit dans ce réel de l’expérience tout à l’heure invoqué là où il est : dans les Sociétés, si l’ignorance où l’analyste se tient de ce qui pourrait même commencer à s’articuler de scientifique dans ce champ, la génétique par exemple, ou l’intersexualité hormonale. Il n’y connaît rien, on le sait. Il n’a à en connaître à la rigueur qu’en manière d’alibi pour les confrères.

Les choses du reste trouvent leur place tout de suite, à se souvenir de ce qu’il y a, pour le seul sujet en question (qui est, ne l’oublions pas, le psychanalysant) à savoir.

Et ceci à introduire la distinction depuis toujours présente à l’expérience de la pensée telle que l’histoire la (12)fournit : distinction du savoir textuel et du savoir référentiel.

Une chaîne signifiante, telle est la forme radicale du savoir dit textuel. Et ce que le sujet du transfert est supposé savoir, c’est, sans que le psychanalysant le sache encore, un texte, si l’inconscient est bien ce que nous nous savons : structuré comme un langage.

N’importe quel clerc d’autrefois, voire sophiste, colporteur de contes, ou autre talmudiste, serait tout de suite ici au fait. On aurait tort de croire pourtant que ce savoir textuel a terminé sa mission sous prétexte que nous n’admettons plus de révélation divine.

Un psychanalyste, au moins de ceux à qui nous apprenons à réfléchir, devrait pourtant reconnaître ici la raison de la prévalence d’un texte au moins, celui de Freud, dans sa cogitation.

Disons que le savoir référentiel, celui qui se rapporte au référent, dont vous savez qu’il complète le ternaire dont les deux autres termes sont signifiant et signifié, autrement dit le connote dans la dénotation, n’est bien entendu pas absent du savoir analytique, mais il concerne avant tout les effets du langage, le sujet d’abord, et ce qu’on peut désigner du terme large de structures logiques.

Sur énormément d’objets que ces structures impliquent, sur presque tous les objets qui par elles viennent à conditionner le monde humain, on ne peut dire que le psychanalyste sache grand chose.

Ça vaudrait mieux, mais c’est variable.

La question est non pas de ce qu’il sait, mais de la fonction de ce qu’il sait dans la psychanalyse.

Si nous nous en tenons à ce point nodal que nous y (14)désignons comme intensif, soit la façon dont il a à parer à l’investiture qu’il reçoit du sujet supposé savoir, la discordance apparaît évidente de ce qui va s’en inscrire aussitôt dans notre algorithme

 

 

Tout ce qu’il sait n’a rien à voir avec le savoir textuel que le sujet supposé savoir lui signifie : l’inconscient qu’implique l’entreprise du psychanalysant.

Simplement le signifiant qui détermine un tel sujet, a à être retenu par lui pour ce qu’il signifie : le signifié du texte qu’il ne sait pas.

Tel est ce qui commande l’étrangeté où lui paraît la recommandation de Freud, si insistante pourtant, laquelle s’articule expressément comme d’exclure tout ce qu’il sait dans son abord de chaque nouveau cas.

L’analyste n’a d’autre recours que de se placer au niveau du s de la pure signification du savoir, soit du sujet qui n’est pas encore déterminable que d’un glissement qui est désir, de se faire désir de l’Autre, dans la pure forme qui s’isole comme désir de savoir.

Le signifiant de cette forme étant ce qui est articulé dans le Banquet comme l’galma, le problème de l’analyste est représentable (et c’est pourquoi nous lui avons fait la place que l’on sait) dans la façon dont Socrate supporte le discours d’Alcibiade, c’est à dire très précisément en tant qu’il vise un autre, Agathon, au nom ironique précisément dans ce cas.

Nous savons qu’il n’y a pas d’galma que celui qui veut sa possession, puisse obtenir.

L’enveloppe (quelle qu’en soit la disgrâce qui fasse le psychanalyste paraître la constituer), est une enveloppe qui (14)sera vide, s’il l’ouvre aux séductions de l’amour ou de la haine du sujet.

Mais ce n’est pas dire que la fonction de l’galma du sujet supposé savoir, ne puisse être pour le psychanalyste, comme je viens d’en ébaucher les premiers pas, la façon de centrer ce qu’il en est de ce qu’il choisit de savoir.

Dans ce choix, la place du non-savoir est centrale.

Elle n’en est pas moins articulable en conduites pratiques. Celle du respect du cas par exemple, nous l’avons dit. Mais celles ci restent parfaitement vaines hors d’une théorie ferme de ce qu’on refuse et de ce qu’on admet de tenir pour être à savoir.

Le non-savoir n’est pas de modestie, ce qui est encore se situer par rapport à soi ; il est proprement la production « en réserve » de la structure du seul savoir opportun.

Pour nous référer au réel de l’expérience, supposé décelable dans la fonction des sociétés, trouvons là forme à saisir pourquoi des êtres qui se distinguent par un néant de la pensée, reconnu de tous et accordé comme de fait dans les propos courants (c’est là l’important), sont aisément mis dans le groupe en position représentative.

C’est qu’il y a là un chapitre que je désignerai comme la confusion sur le zéro. Le vide n’est pas équivalent au rien. Le repère dans la mesure n’est pas l’élément neutre de l’opération logique. La nullité de l’incompétence n’est pas le non marqué par la différence signifiante.

Désigner la forme du zéro est essentiel, qui, (c’est la visée de notre 8 intérieur), placée au centre de notre savoir, soit rebelle à ce que s’y substituent les semblants d’un batelage ici très singulièrement favorisé.

(15)Car justement parce que tout un savoir exclu par la science ne peut qu’être tenu à l’écart de la psychanalyse, si l’on ne sait pas dire quelle structure logique y supplée « au centre » (terme ici approché), n’importe quoi peut y venir – (et les discours sur la bonté).

C’est dans cette ligne que se place la logique du fantasme. La logique de l’analyste est l’galma qui s’intègre au fantasme radical que construit le psychanalysant.

Cette ordination de l’ordre de savoir en fonction dans le procès analytique, voilà ce autour de quoi doit tourner l’admission dans l’École. Elle implique toutes sortes d’appareils – dont l’âme est à trouver dans les fonctions déjà déléguées dans le Directoire – Enseignement, Direction de travaux, Publication.

Elle comporte le groupement de certains livres à publier en collection – et au delà une bibliographie systématique. Je ne m’en tiens là qu’à des indications.

Ce propos est fait pour montrer comment se raccordent immédiatement les problèmes en extension, à ceux, centraux à l’intention.

C’est ainsi qu’il nous faut reprendre la relation du psychanalysant au psychanalyste, et comme dans les traités d’échecs passer du début à la fin de partie.

Que dans la fin de partie la clef se trouve du passage de l’une des deux fonctions à l’autre, c’est ce qui est exigé par la pratique de la psychanalyse didactique.

Rien qui là ne reste confus ou voilé. Je voudrais indiquer comment notre École pourrait opérer pour dissiper cette ténèbres.

Je n’ai pas à ménager ici de transition pour ceux qui (16)me suivent ailleurs.

Qu’est ce qui à la fin de l’analyse vient à être donné à savoir ?

Dans son désir, le psychanalysant peut savoir ce qu’il est. Pur manque en tant que (– f), c’est par le médium de la castration quel que soit son sexe qu’il trouve la place dans la relation dite génitale. Pur objet en tant que (a) il obture la béance essentielle qui s’ouvre dans l’acte sexuel, par des fonctions qu’on qualifiera de prégénitales.

Ce manque et cet objet, je démontre qu’ils ont même structure. Cette structure ne peut être que rapport au sujet, au sens admis par l’inconscient. C’est elle qui conditionne la division de ce sujet.

Leur participation à l’imaginaire (de ce manque et de cet objet) est ce qui permet au mirage du désir de s’établir sur le jeu aperçu du rapport de causation par où l’objet (a) divise le sujet (d à(S <> a)).

Mais apercevez là vous même ce qu’il en est de ce que j’ai appelé le psychanalysant plus haut. Si je le dis être cette cause de sa division, c’est en tant qu’il est devenu ce signifiant qui suppose le sujet du savoir. Il n’y a que lui à ne pas savoir qu’il est l’ galma du procès analytique (comment quand c’est Alcibiade, ne pas le reconnaître ?), ni à quel autre signifiant inconnu (et combien nul d’ordinaire) sa signification de sujet s’adresse.

Sa signification de sujet ne dépasse pas l’avènement du désir, fin apparente de la psychanalyse, mais il y reste la différence du signifiant au signifié qui va choir (sous la forme du (– f) ou de l’objet (a) entre lui et le psychanalyste pour autant que celui-ci va se réduire au signifiant quelconque.

(17)C’est pourquoi je dis que c’est dans ce (– f) ou ce (a) qu’apparaît son être. L’être de l’ galma, du sujet supposé savoir, achève le procès du psychanalysant, dans une destitution subjective.

Voilà-t-il pas ce que nous ne pourrions énoncer qu’entre nous ? N’est ce pas là assez pour semer la panique, l’horreur, la malédiction, voire l’attentat ? En tout cas justifier les aversions préjudicielles à l’entrée dans la psychanalyse ?

Certes il y a trouble à une certaine pointe de l’analyse, mais il n’y a d’angoisse légitime (dont j’ai fait état) qu’à pénétrer – et il le faut pour la psychanalyse didactique – dans ce qu’il faut bien appeler un au-delà de la psychanalyse, dans la véritable garde où succombe présentement toute énonciation rigoureuse sur ce qui s’y passe.

Cette garde rencontre l’insouciance qui protège le plus sûrement vérité et sujets tout ensemble, et c’est pourquoi à proférer devant les seconds la première, cela ne fait, on le sait bien, ni chaud ni froid, qu’à ceux qui en sont proches. Parler de destitution subjective n’arrêtera pas l’innocent.

Il faut seulement avoir présent qu’au regard du psychanalysant, le psychanalyste, et à mesure qu’on est plus loin dans la fin de partie, est en position de reste au point que c’est bien à lui que ce qu’on appellerait d’une dénotation grammaticale qui en vaut mille, le participe passé du verbe, conviendrait plutôt en cet extrême.

Dans la destitution subjective, l’éclipse du savoir va à cette reparution dans le réel, dont quelqu’un vous entretient parfois.

Celui qui a reconstruit sa réalité de la fente de l’impubère réduit son psychanalyste au point projectif du regard.

Celui qui, enfant, s’est trouvé dans le représentant (18)représentatif de sa propre plongée à travers le papier journal dont s’abritait le champ d’épandage des pensées paternelles, renvoie au psychanalyste l’effet de seuil où il bascule dans sa propre déjection.

La psychanalyse montre en sa fin une naïveté dont c’est une question à poser, si nous pouvons la mettre au rang de garantie dans le passage au désir d’être psychanalyste.

Il vaut donc de reprendre ici le sujet supposé savoir du côté du psychanalyste. Quoi ce dernier peut-il penser devant ce qui choit d’être du psychanalysant, quand celui-ci étant venu de ce sujet à en savoir un bout, n’a plus envie du tout d’en lever l’option ?

À quoi ressemble cette jonction où le psychanalysant semble le doubler d’un renversement logique qui se dirait à lui en attribuer l’articulation : « Qu’il sache comme étant de lui ce que je ne savais pas de l’être du savoir, et qui a maintenant pour effet que ce que je ne savais pas est de lui effacé » ?

C’est lui faire la part belle de ce savoir peut-être imminent, au plus aigu, que ce que la destitution subjective en cette chute masque la restitution où vient l’être du désir, de se rejoindre, à ne s’y nouer que d’un seul bord, à l’être du savoir.

Ainsi Thomas à la fin de sa vie : sicut palea, de son œuvre il le dit : du fumier.

De ce que le psychanalyste a laissé obtenir au psychanalysant du sujet-supposé-savoir, c’est à lui que revient d’y perdre l’ galma.

Formule qui ne nous semble pas indigne de venir à la place de celle de la liquidation – terme combien futile ! – du transfert, dont le bénéfice principal est, malgré l’apparence, de renvoyer toujours au patient prétendu, en dernier ressort, (19)la faute.

Dans ce détour qui le ravale, ce dont l’analyste est le gond, c’est de l’assurance que prend le désir dans le fantasme, et dont alors il s’avère que la prise n’est rien que celle d’un désêtre.

Mais n’est-ce pas là qu’est offerte au psychanalysant ce tour de plus dans le doublage qui nous permet d’y engendrer le désir du psychanalyste ?

Retenons pourtant, avant de franchir ce passage, cette alternance dont notre discours se syncope de faire ainsi l’un l’autre s’écranter. Où toucher mieux la non-intersubjectivité ? Et combien il est impossible qu’un témoignage juste soit porté par celui qui franchit cette passe, sur celui qui la constitue – entendons qu’il l’est cette passe, de ce que son moment reste son essence même, même si, après, ça lui passera.

C’est pourquoi ceux à qui ça a passé au point d’en être béats, me paraissent conjoindre l’impropre à l’impossible en ce témoignage éventuel – et ma proposition va-t-elle être que ce soit plutôt devant quelqu’un qui soit encore dans le moment originel, que s’éprouve qu’est bien advenu le désir du psychanalyste.

Qui pourrait mieux que ce psychanalysant dans la passe, y authentifier la qualité d’une certaine position dépressive ? Nous n’éventons là rien. On ne peut s’en donner les airs, si on n’y est pas.

C’est le moment même de savoir si dans la destitution du sujet, le désir advient qui permette d’occuper la place du désêtre, justement de vouloir opérer à nouveau ce qu’implique de séparation (avec l’ambiguïté du se parere que nous y incluons pour y prendre ici son accent) l’ agalma.

Disons ici, sans développer, qu’un tel accès implique, (20)la barre mise sur l’Autre, que l’ agalma en est le signifiant, que c’est de l’Autre que choit le (a) comme en l’Autre s’ouvre la béance du (– f) et que c’est pourquoi, qui peut articuler ce S(A) celui là n’a nul stage à faire, ni dans les Bien-Nécessaires ni parmi les Suffisances pour être digne de la Béatitude des Grands Ineptes de la technique régnante.

Pour la raison que celui-là comme S(A) s’enracine dans ce qui s’oppose le plus radicalement à tout ce à quoi il faut et il suffit d’être reconnu pour être : l’honorabilité par exemple.

Le passage qu’il a accompli se traduit ici autrement. Ni il n’y faut, ni il n’y suffit qu’on le croie franchi pour qu’il le soit. C’est la vraie portée de la négation constituante de la signification d’infamie.

Connotation qu’il faudrait bien restaurer dans la psychanalyse.

Détendons-nous. Appliquons S(A) à A. E. Ça fait : E. Reste l’École ou l’Épreuve, peut-être. Ça peut indiquer qu’un psychanalyste doit toujours pouvoir choisir entre l’analyse et les psychanalystes.

Je prétends désigner dans la seule psychanalyse en intension l’initiative possible d’un nouveau mode d’accession du psychanalyste à une garantie collective.

Ce n’est pas dire que de considérer la psychanalyse en extension – soit les intérêts, la recherche, l’idéologie qu’elle cumule, ne soit pas nécessaire à la critique des sociétés telles qu’elles supportent cette garantie hors de chez nous, à l’orientation à donner à une École nouvelle.

Je ne pare aujourd’hui qu’à une construction d’organes pour un fonctionnement immédiat.

(21)Ceci ne me dispense peut-être pas d’indiquer au moins, préalable d’une critique au niveau de l’extension, trois repères à produire comme essentiels. D’autant plus significatifs qu’à s’imposer par leur grosseur, ils se répartissent dans les trois registres du symbolique, de l’imaginaire et du réel.

L’attachement spécifié de l’analyse aux coordonnées de la famille, est un fait qui est à estimer sur plusieurs plans. Il est extrêmement remarquable dans le contexte social.

Il semble lié à un mode d’interrogation de la sexualité qui risque fort de manquer une conversion de la fonction sexuelle qui s’opère sous nos yeux.

La participation du savoir analytique à ce mythe privilégié qu’est l’Œdipe, privilégié pour la fonction qu’il tient dans l’analyse, privilégié aussi d’être selon le mot de Kroeber, le seul mythe de création moderne, est le premier de ces repères.

Observons son rôle dans l’économie de la pensée analytique et épinglons-le de ceci qu’à l’en retirer, toute la pensée normative de la psychanalyse se trouve équivaloir en sa structure au délire de Schreber. Qu’on pense à Entmannung, aux âmes rédimées, voire au psychanalyste comme cadavre lépreux.

Ceci laisse la place à un séminaire sur le Nom-du-Père dont je maintiens qu’il n’est pas de hasard que je n’aie pu le faire.

La fonction de l’identification dans la théorie – sa prévalence – comme l’aberrance d’y réduire la terminaison de l’analyse, est liée à la constitution donnée par Freud aux sociétés – et pose la question de la limite qu’il a entendu donner par là à son message.

Elle doit être étudiée en fonction de ce qu’est dans l’Église et dans l’Armée, prises ici pour modèles, le sujet supposé savoir.

(22)Cette structure est incontestablement une défense contre la mise en question de l’Œdipe : le Père idéal, c’est à dire le Père mort, conditionne les limites où restera désormais le procès analytique. Il fige la pratique dans une finalité désormais impossible à articuler et qui obscurcit au principe ce qui est à obtenir de la psychanalyse didactique.

La mise en marge de la dialectique œdipienne qui en résulte, va toujours plus s’accentuant dans la théorie et dans la pratique.

Or, cette exclusion a une coordonnée dans le réel, laissée dans une ombre profonde.

C’est l’avènement, corrélatif de l’universalisation du sujet procédant de la science, du phénomène fondamental, dont le camp de concentration a montré l’éruption.

Qui ne voit que le nazisme n’a eu ici que la valeur d’un réactif précurseur.

La montée d’un monde organisé sur toutes les formes de ségrégation, voilà à quoi la psychanalyse s’est montrée plus sensible encore, en ne laissant pas un de ses membres reconnus aux camps d’extermination.

Or c’est là le ressort de la ségrégation particulière où elle se soutient elle-même, en tant que l’I.P.A. se présente dans cette extra-territorialité scientifique que nous avons accentuée, et qui en fait bien autre chose que les associations analogues en titre d’autres professions.

À proprement parler, une assurance prise de trouver un accueil, une solidarité, contre la menace des camps s’étendant à l’un de ses secteurs.

L’analyse se trouve ainsi protéger ses tenants, – d’une réduction des devoirs impliqués dans le désir de l’analyste.

(23)Nous tenons ici à marquer l’horizon complexe, au sens propre du terme, sans lequel on ne saurait faire la situation de la psychanalyse.

La solidarité des trois fonctions majeures que nous venons de tracer, trouve son point de concours dans l’existence des Juifs. Ce qui n’est pas pour étonner quand on sait l’importance de leur présence dans tout son mouvement.

Il est impossible de s’acquitter de la ségrégation constitutive de cette ethnie avec les considérations de Marx, celles de Sartre encore bien moins. C’est pourquoi, pourquoi spécialement la religion des Juifs doit être mise en question dans notre sein.

Je m’en tiendrai à ces indications.

 

Nul remède à attendre, tant que ces problèmes n’auront pas été ouverts, à la stimulation narcissique où le psychanalyste ne peut éviter de se précipiter dans le contexte des Sociétés présent.

Nul autre remède que de rompre la routine qui est actuellement le constituant prévalent de la pratique du psychanalyste.

Routine appréciée, goûtée comme telle, j’en ai recueilli de la bouche des intéressés eux-mêmes aux U. S. A. l’étonnante, formelle, expresse déclaration.

Elle constitue un des attraits de principe du recrutement.

Notre pauvre École peut être le départ d’une rénovation de l’expérience.

(24)Telle qu’elle se propose, elle se propose comme telle.

Nous proposons d’y définir actuellement :

1.– Le jury d’accueil, comme :

a) choisi par le Directoire annuel dans son extension variable ;

b) chargé d’accueillir selon les principes du travail qu’ils se proposent, les membres de l’École, sans limitation de leurs titres ou provenance. Les psychanalystes (A.P.) à ce niveau, n’y ont aucune préférence.

2.– Le jury d’agrément :

a) composé de sept membres : trois analystes de l’École (A.E.) et trois psychanalysants pris dans une liste présentée par les analystes de l’École (A.E.). Il est clair qu’en répondant, ces psychanalystes choisiront dans leur propre clientèle, des sujets dans la passe de devenir psychanalystes, – s’y adjoignant le directeur de l’École.

Ces analystes de l’École (A.E.), comme ces psychanalysants seront choisis par tirage au sort sur chacune des listes.

Un psychanalysant se présente-t-il, quel qu’il soit, qui postule le titre d’analyste de l’École, c’est aux trois psychanalysants qu’il aura à faire, à charge pour ceux-ci d’en rendre compte devant le collège au complet du jury d’agrément (présentation d’un rapport).

b) le dit jury d’agrément se trouvera de ce fait en devoir de contribuer aux critères de l’achèvement de la psychanalyse didactique.

c) son renouvellement par le même procédé du sort, se fera tous les six mois, jusqu’à ce que des résultats suffisants pour être publiables, permettent sa refonte éventuelle ou sa reconduction.

3.– (25)L’analyste membre de l’École présente qui lui convient à la candidature précédente. Si son candidat est adjoint aux analystes de l’École, il y est admis lui-même du même fait.

L’analyste membre de l’École est une personne qui de son initiative réunit ces deux qualités (la seconde implique son passage devant le jury d’accueil).

Il est choisi pour la qualification qui soude ces deux qualités, sans avoir à poser de candidature à ce titre, par le jury d’agrément au complet qui en prend l’initiative sur le critère de ses travaux et de son style de pratique.

Un analyste praticien, non qualifié d’A.M.E., passera par ce stage au cas où un de ses psychanalysants est admis au rang d’A.E.

 

On appliquera ce fonctionnement sur notre graphe pour en faire apparaître le sens.

Il suffit d’y substituer

– A. E, à S(A)

– psychanalysants du jury d’agrément à (S<>D)

– A.M.E. à S (A)

– psychanalysants tout venant, à A

Le sens des flèches y indiquera dès lors la circulation des qualifications.

Un peu d’attention suffira à montrer quelle rupture – non suppression – de hiérarchie en résulte. Et l’expérience démontrera ce que l’on peut en attendre.

La proposition des nouveaux appareils fera l’objet (26)d’une réunion plénière des A.E., – aux fins d’être homologuée pour présentation générale.

Un groupe sera chargé d’une bibliographie concernant les questions de formation, – aux fins d’établir une anatomie de la société du type I.P.A., sur ces problèmes.

 

 

 

1967-10-09 Seconde version de la Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’école

Seconde version de la proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’école, d’après Scilicet n° 1, 1er trimestre 1968, Champ Freudien, Seuil, Paris, pp. 14-30.

 

(14)Avant de la lire, je souligne qu’il faut l’entendre sur le fonds de la lecture, à faire ou à refaire, de mon article : « Situation de la psychanalyse et formation du psychanalyste en 1956 ». (Pages 419-486 de mes Écrits).

 

Il va s’agir de structures assurées dans la psychanalyse et de garantir leur effectuation chez le psychanalyste.

Ceci s’offre à notre École, après durée suffisante d’organes ébauchés sur des principes limitatifs. Nous n’instituons du nouveau que dans le fonctionnement. Il est vrai que de là apparaît la solution du problème de la Société psychanalytique.

Laquelle se trouve dans la distinction de la hiérarchie et du gradus.

Je vais produire au début de cette année ce pas constructif :

1) le produire – vous le montrer ;

2) vous mettre en fait à en produire l’appareil, lequel doit reproduire ce pas en ces deux sens.

Rappelons chez nous l’existant.

D’abord un principe : le psychanalyste ne s’autorise que de lui-même, ce principe est inscrit aux textes originels de l’École et décide de sa position.

Ceci n’exclut pas que l’École garantisse qu’un analyste relève de sa formation.

Elle le peut de son chef.

Et l’analyste peut vouloir cette garantie, ce qui dès lors ne peut qu’aller au-delà : devenir responsable du progrès de l’École, devenir psychanalyste de son expérience même.

(15)À y regarder de cette vue, on reconnaît que dès maintenant c’est à ces deux formes que répondent :

I. l’A.M.E., ou analyste membre de l’École, constitué simplement par le fait que l’École le reconnaît comme psychanalyste ayant fait ses preuves.

C’est là ce qui constitue la garantie venant de l’École, distinguée d’abord. L’initiative en revient à l’École, où l’on est admis à la base que dans le projet d’un travail et sans égard de provenance ni de qualifications. Un analyste-praticien n’y est enregistré au départ qu’au même titre où on l’y inscrit médecin, ethnologue, et tutti quanti.

II. l’A.E, ou analyste de l’École, auquel on impute d’être de ceux qui peuvent témoigner des problèmes cruciaux aux points vifs où ils en sont pour l’analyse, spécialement en tant qu’eux-mêmes sont à la tâche ou du moins sur la brèche de les résoudre.

Cette place implique qu’on veuille l’occuper : on ne peut y être qu’à l’avoir demandé de fait, sinon de forme.

Que l’École puisse garantir le rapport de l’analyste à la formation qu’elle dispense, est donc établi.

Elle le peut, et le doit dès lors.

C’est ici qu’apparaît le défaut, le manque d’invention, pour remplir un office (soit celui dont se targuent les sociétés existantes) en y trouvant des voies différentes, qui évitent les inconvénients (et les méfaits) du régime de ces sociétés.

L’idée que le maintien d’un régime semblable est nécessaire à régler le gradus, est à relever dans ses effets de malaise. Ce malaise ne suffit pas à justifier la maintenance de l’idée. Encore moins son retour pratique.

Qu’il y ait une règle du gradus est impliqué dans une École, encore plus certainement que dans une société. Car après tout dans une société, nul besoin de cela, quand une société n’a d’intérêts que scientifiques.

Mais il y a un réel en jeu dans la formation même du psychanalyste. Nous tenons que les sociétés existantes se fondent sur ce réel.

Nous partons aussi du fait qui a pour lui toute apparence, que Freud les a voulues telles qu’elles sont.

Le fait est pas moins patent – et pour nous concevable – (16)que ce réel provoque sa propre méconnaissance, voire produise sa négation systématique.

Il est donc clair que Freud a pris le risque d’un certain arrêt. Peut-être plus : qu’il y a vu le seul abri possible pour éviter l’extinction de l’expérience.

Que nous nous affrontions à la question ainsi posée, n’est pas mon privilège. C’est la suite même, disons-le au moins pour les analystes de l’École, du choix qu’ils ont fait de l’École.

Ils s’y trouvent groupés de n’avoir pas voulu par un vote accepter ce qu’il emportait : la pure et simple survivance d’un enseignement, celui de Lacan.

Quiconque ailleurs reste à dire qu’il s’agissait de la formation des analystes, en a menti. Car il a suffi qu’on vote dans le sens souhaité par l’I.P.A., pour y obtenir son entrée toutes voiles dehors, à l’ablution reçue près pour un court temps d’un sigle made in English (on n’oubliera le french group). Mes analysés, comme on dit, y furent même particulièrement bien venus, et le seraient encore si le résultat pouvait être de me faire taire.

On le rappelle tous les jours à qui veut bien l’entendre. C’est donc à un groupe à qui mon enseignement était assez précieux, voire assez essentiel, pour que chacun délibérant ait marqué préférer son maintien à l’avantage offert, – ceci sans voir plus loin, de même que sans voir plus loin, j’interrompais mon séminaire à la suite dudit vote –, c’est à ce groupe en mal d’issue que j’ai offert la fondation de l’École.

À ce choix décisif pour ceux qui sont ici, se marque la valeur de l’enjeu. Il peut y avoir un enjeu, qui pour certains vaille au point de leur être essentiel, et c’est mon enseignement.

Si ledit enseignement est sans rival pour eux, il l’est pour tous, comme le prouvent ceux qui s’y pressent sans en avoir payé le prix, la question étant suspendue pour eux du profit qui leur en reste permis.

Sans rival ici ne veut pas dire une estimation, mais un fait : nul enseignement ne parle de ce qu’est la psychanalyse. Ailleurs, et de façon avouée, on ne se soucie que de ce qu’elle soit conforme.

Il y a solidarité entre la panne, voire les déviations que montre la psychanalyse et la hiérarchie qui y règne, – et que nous désignons, (17)bienveillamment on nous l’accordera, comme celui d’une cooptation de sages.

La raison en est que cette cooptation promeut un retour à un statut de la prestance, conjoignant la prégnance narcissique à la ruse compétitive. Retour qui restaure des renforcements du relaps ce que la psychanalyse didactique a pour fin de liquider.

C’est l’effet qui porte son ombre sur la pratique de la psychanalyse, – dont la terminaison, l’objet, le but même s’avèrent inarticulables après un demi-siècle au moins d’expérience suivie.

Y porter remède chez nous doit se faire de la constatation du défaut dont j’ai fait état, loin de songer à le voiler.

Mais c’est pour prendre en ce défaut, l’articulation qui manque.

Elle ne fait que recouper ce qu’on trouvera partout, et qui est su depuis toujours, c’est qu’il ne suffit pas de l’évidence d’un devoir pour le remplir. C’est par le biais de sa béance, qu’il peut être mis en action, et il l’est chaque fois qu’on trouve le moyen d’en user.

Pour vous y introduire, je m’appuierai sur les deux moments du raccord de ce que j’appellerai respectivement dans ce déduit la psychanalyse en extension, soit tout ce que résume la fonction de notre École en tant qu’elle présentifie la psychanalyse au monde, et la psychanalyse en intension, soit la didactique, en tant qu’elle ne fait pas que d’y préparer des opérateurs.

On oublie en effet sa raison d’être prégnante, qui est de constituer la psychanalyse comme expérience originale, de la pousser au point qui en figure la finitude pour en permettre l’après-coup, effet de temps, on le sait, qui lui est radical.

Cette expérience est essentielle à l’isoler de la thérapeutique, qui ne distord pas la psychanalyse seulement de relâcher sa rigueur.

Observerai-je en effet qu’il n’y a aucune définition possible de la thérapeutique si ce n’est la restitution d’un état premier. Définition justement impossible à poser dans la psychanalyse.

Pour le primum non nocere, n’en parlons pas, car il est mouvant de ne pouvoir être déterminé primum au départ : à quoi choisir de ne pas nuire ! Essayez. Il est trop facile dans cette condition de mettre à l’actif d’une cure quelconque le fait de n’avoir pas nui à quelque chose. Ce trait forcé n’a d’intérêt que de tenir sans doute d’un indécidable logique.

On peut trouver le temps révolu où ce à quoi il s’agissait de ne (18)pas nuire, c’était à l’entité morbide. Mais le temps du médecin est plus intéressé qu’on ne croit dans cette révolution, – en tout cas l’exigence devenue plus précaire de ce qui rend ou non médical un enseignement. Digression.

Nos points de raccord, où ont à fonctionner nos organes de garantie, sont connus : c’est le début et la fin de la psychanalyse, comme aux échecs. Par chance, ce sont les plus exemplaires pour sa structure. Cette chance doit tenir de ce que nous appelons la rencontre.

 

Au commencement de la psychanalyse est le transfert. Il l’est par la grâce de celui que nous appellerons à l’orée de ce propos : le psychanalysant[1]. Nous n’avons pas à rendre compte de ce qui le conditionne. Au moins ici. Il est au départ, Mais qu’est-ce que c’est ?

Je suis étonné que personne n’ait jamais songé à m’opposer, vu certains termes de ma doctrine, que le transfert fait à lui seul objection à l’intersubjectivité. Je le regrette même, vu que rien n’est plus vrai : il la réfute, il est sa pierre d’achoppement. Aussi bien est-ce pour établir le fond où l’on puisse en apercevoir le contraste, que j’ai promu d’abord ce que d’intersubjectivité implique l’usage de la parole. Ce terme fut donc une façon, façon comme une autre, dirais-je, si elle ne s’était pas imposée à moi, de circonscrire la portée du transfert.

Là-dessus, là où il faut bien qu’on justifie son lot universitaire, on s’empare dudit terme, supposé, sans doute parce que j’en ai usé, être lévitatoire. Mais qui me lit, peut remarquer l’« en réserve » dont je fais jouer cette référence pour la conception de la psychanalyse. Cela fait partie des concessions éducatives à quoi j’ai dû me livrer pour le contexte d’ignorantisme fabuleux où j’ai dû proférer mes premiers séminaires.

Peut-on maintenant douter qu’à rapporter au sujet du cogito ce que l’inconscient nous découvre, qu’à en avoir défini la distinction de l’autre imaginaire, dit familièrement, petit autre, du lieu d’opération du langage, posé comme étant le grand Autre, j’indique assez qu’aucun sujet n’est supposable par un autre sujet, – si ce terme doit bien être pris du coté de Descartes. Qu’il lui faille Dieu (19)ou plutôt la vérité dont il le crédite, pour que le sujet vienne se loger sous cette même cape qui habille de trompeuses ombres humaines, – que Hegel à le reprendre pose l’impossibilité de la coexistence des consciences, en tant qu’il s’agit du sujet promis au savoir, – n’est-ce pas assez pour pointer la difficulté, dont précisément notre impasse, celle du sujet de l’inconscient, offre la solution –, à qui sait la former.

Il est vrai qu’ici Jean-Paul Sartre, fort capable de s’apercevoir que la lutte à mort n’est pas cette solution, puisqu’on ne saurait détruire un sujet, et qu’aussi bien elle est dans Hegel à sa naissance préposée, en prononce à huis clos la sentence phénoménologique : c’est l’enfer. Mais comme c’est faux, et de façon justiciable de la structure, le phénomène montrant bien que le lâche, s’il n’est pas fou, peut fort bien s’arranger du regard qui le fixe, cette sentence prouve aussi que l’obscurantisme a son couvert mis pas seulement aux agapes de droite.

Le sujet supposé savoir est pour nous le pivot d’où s’articule tout ce qu’il en est du transfert. Dont les effets échappent, à faire pince pour les saisir du pun assez maladroit à s’établir du besoin de la répétition à la répétition du besoin.

Ici le lévitant de l’intersubjectivité montrera sa finesse à interroger : sujet supposé par qui ? sinon par un autre sujet.

Un souvenir d’Aristote, une goutte des catégories, prions-nous, pour décrotter ce sujet du subjectif. Un sujet ne suppose rien, il est supposé.

Supposé, enseignons-nous, par le signifiant qui le représente pour un autre signifiant.

Écrivons comme il convient le supposé de ce sujet en mettant le savoir à sa place d’attenance de la supposition :

On reconnaît à la première ligne le signifiant S du transfert, c’est-à-dire d’un sujet, avec son implication d’un signifiant que nous dirons quelconque, c’est-à-dire qui ne suppose que la particularité au sens d’Aristote (toujours bien venu), qui de ce fait suppose encore d’autres choses. S’il est nommable d’un nom propre, (20)ce n’est pas qu’il se distingue par le savoir, comme nous allons le voir.

Sous la barre, mais réduite à l’empan supposant du premier signifiant : le s représente le sujet qui en résulte impliquant dans la parenthèse le savoir, supposé présent, des signifiants dans l’inconscient, signification qui tient la place du référent encore latent dans ce rapport tiers qui l’adjoint au couple signifiant-signifié.

On voit que si la psychanalyse consiste dans le maintien d’une situation convenue entre deux partenaires, qui s’y posent comme le psychanalysant et le psychanalyste, elle ne saurait se développer qu’au prix du constituant ternaire qu’est le signifiant introduit dans le discours qui s’en instaure, celui qui a nom : le sujet supposé savoir, formation, elle, non d’artifice mais de veine, comme détachée du psychanalysant.

Nous avons à voir ce qui qualifie le psychanalyste à répondre à cette situation dont on voit qu’elle n’enveloppe pas sa personne. Non seulement le sujet supposé savoir n’est pas réel en effet, mais il n’est nullement nécessaire que le sujet en activité dans la conjoncture, le psychanalysant (seul à parler d’abord), lui en fasse l’imposition.

C’est même si peu nécessaire que ce n’est pas vrai d’ordinaire : ce que démontre dans les premiers temps du discours, une façon de s’assurer que le costume ne va pas au psychanalyste, – assurance contre la crainte qu’il n’y mette, si je puis dire, trop tôt ses plis.

Ce qui nous importe ici c’est le psychanalyste, dans sa relation au savoir du sujet supposé, non pas seconde mais directe.

Il est clair que du savoir supposé, il ne sait rien. Le Sq de la première ligne n’a rien à faire avec les S en chaîne de la seconde et ne peut s’y trouver que par rencontre. Pointons ce fait pour y réduire l’étrangeté de l’insistance que met Freud à nous recommander d’aborder chaque cas nouveau comme si nous n’avions rien acquis de ses premiers déchiffrements.

Ceci n’autorise nullement le psychanalyste à se suffire de savoir qu’il ne sait rien, car ce dont il s’agit, c’est de ce qu’il a à savoir.

Ce qu’il a à savoir, peut être tracé du même rapport « en réserve » selon lequel opère toute logique digne de ce nom. Ça ne veut rien dire de « particulier », mais ça s’articule en chaîne de lettres si (21)rigoureuses qu’à la condition de n’en pas rater une, le non-su s’ordonne comme le cadre du savoir.

L’étonnant est qu’avec ça on trouve quelque chose, les nombres transfinis par exemple. Qu’était-il d’eux, avant ? J’indique ici leur rapport au désir qui leur a donné consistance. Il est utile de penser à l’aventure d’un Cantor, aventure qui ne fut pas précisément gratuite, pour suggérer l’ordre, ne fut-il pas, lui, transfini, où le désir du psychanalyste se situe.

Cette situation rend compte à l’inverse, de l’aise apparente dont s’installent aux positions de direction dans les sociétés existantes ce qu’il faut bien appeler des néants. Entendez-moi : l’important n’est pas la façon dont ces néants se meublent (discours sur la bonté ?) pour le dehors, ni la discipline que suppose le vide soutenu à l’intérieur (il ne s’agit pas de sottise), c’est que ce néant (du savoir) est reconnu de tous, objet usuel si l’on peut dire, pour les subordonnés et monnaie courante de leur appréciation des Supérieurs.

La raison s’en trouve dans la confusion sur le zéro, où l’on reste en un champ où elle est pas de mise. Personne qui se soucie dans le gradus d’enseigner ce qui distingue le vide du rien, ce qui pourtant n’est pas pareil, – ni le trait repère pour la mesure, de l’élément neutre impliqué dans le groupe logique, non plus que la nullité de l’incompétence, du non-marqué de la naïveté, d’où tant de choses prendraient leur place.

C’est pour parer à ce défaut, que j’ai produit le huit intérieur et généralement la topologie dont le sujet se soutient.

Ce qui doit disposer un membre de l’École à pareilles études est la prévalence que vous pouvez saisir dans l’algorithme plus haut produit, mais qui n’en demeure pas moins pour ce qu’on l’ignore, la prévalence manifeste où que ce soit : dans la psychanalyse en extension comme dans celle en intension, de ce que j’appellerai savoir textuel pour l’opposer à la notion référentielle qui la masque.

De tous les objets que le langage ne propose pas seulement au savoir, mais qu’il a d’abord mis au monde de la réalité, de la réalité de l’exploitation interhumaine, on ne peut dire que le psychanalyste soit expert. Ça vaudrait mieux, mais c’est de fait plutôt court.

Le savoir textuel n’était pas parasite à avoir animé une logique dont la nôtre trouve leçon à sa surprise (je parle de celle du Moyen (22)Âge), et ce n’est pas à ses dépens qu’elle a su faire face au rapport du sujet à la Révélation.

Ce n’est pas de ce que la valeur religieuse de celle-ci nous est devenue indifférente, que son effet dans la structure doit être négligé. La psychanalyse a consistance des textes de Freud, c’est là un fait irréfutable. On sait ce que, de Shakespeare à Lewis Carroll, les textes apportent à son génie et à ses praticiens.

Voilà le champ où se discerne qui admettre à son étude. C’est celui dont le sophiste et le talmudiste, le colporteur de contes et l’aède ont pris la force, qu’à chaque instant nous récupérons plus ou moins maladroitement pour notre usage.

Qu’un Lévi-Strauss en ses mythologiques, lui donne son statut scientifique, est bien pour nous faciliter d’en faire seuil à notre sélection.

Rappelons le guide que donne mon graphe à l’analyse et l’articulation qui s’en isole du désir dans les instances du sujet.

C’est pour noter l’identité de l’algorithme ici précisé, avec ce qui est connoté dans Le Banquet comme galma.

Où est mieux dit que ne l’y fait Alcibiade, que les embûches d’amour du transfert n’ont de fin que d’obtenir ce dont il pense que Socrate est le contenant ingrat ?

Mais qui sait mieux que Socrate qu’il ne détient que la signification qu’il engendre à retenir ce rien, ce qui lui permet de renvoyer Alcibiade au destinataire présent de son discours, Agathon (comme par hasard) : ceci pour vous apprendre qu’à vous obséder de ce qui dans le discours du psychanalysant vous concerne, vous n’y êtes pas encore.

Mais est-ce là tout ? quand ici le psychanalysant est identique à l’galma la merveille à nous éblouir, nous tiers, en Alcibiade.

N’est-ce pas pour nous occasion d’y voir s’isoler le pur biais du sujet comme rapport libre au signifiant, celui dont s’isole le désir du savoir comme désir de l’Autre.

Comme tous ces cas particuliers qui font le miracle grec, celui-ci ne nous présente que fermée la boîte de Pandore.

Ouverte, c’est la psychanalyse, dont Alcibiade n’avait pas besoin.

 

 

Avec ce que j’ai appelé la fin de partie, nous sommes – enfin – (23)à l’os de notre propos de ce soir. La terminaison de la psychanalyse dite superfétatoirement didactique, c’est le passage en effet du psychanalysant au psychanalyste.

Notre propos est d’en poser une équation dont la constante est l’ galma.

Le désir du psychanalyste, c’est son énonciation, laquelle ne saurait s’opérer qu’à ce qu’il y vienne en position de l’x :

de cet x même, dont la solution au psychanalysant livre son être et dont la valeur se note (– f), la béance que l’on désigne comme la fonction du phallus à l’isoler dans le complexe de castration, ou (a) pour ce qui l’obture de l’objet qu’on reconnaît sous la fonction approchée de la relation prégénitale. (C’est elle que le cas Alcibiade se trouve annuler : ce que connote la mutilation des Hermès.)

La structure ainsi abrégée vous permet de vous faire idée de ce qui se passe au terme de la relation du transfert, soit : quand le désir s’étant résolu qui a soutenu dans son opération le psychanalysant, il n’a plus envie à la fin d’en lever l’option, c’est-à-dire le reste qui comme déterminant sa division, le fait déchoir de son fantasme et le destitue comme sujet.

Voilà-t-il pas le grand motus qu’il nous faut garder entre nous, qui en prenons, psychanalystes, notre suffisance, alors que la béatitude s’offre au-delà de l’oublier nous-même ?

N’irions-nous à l’annoncer, décourager les amateurs ? La destitution subjective inscrite sur le ticket d’entrée…, n’est-ce point provoquer l’horreur, l’indignation, la panique, voire l’attentat, en tout cas donner le prétexte à objection de principe ?

Seulement faire interdiction de ce qui s’impose de notre être, c’est nous offrir à un retour de destinée qui est malédiction. Ce qui est refusé dans le symbolique, rappelons-en le verdict lacanien, reparaît dans le réel.

Dans le réel de la science qui destitue le sujet bien autrement dans notre époque, quand seuls ses tenants les plus éminents, un Oppenheimer, s’en affolent.

Voilà où nous démissionnons de ce qui nous fait responsables, à savoir : la position où j’ai fixé la psychanalyse dans sa relation à la science, celle d’extraire la vérité qui lui répond en des termes dont le reste de voix nous est alloué.

De quel prétexte abritons-nous ce refus, quand on sait bien (24)quelle insouciance protège vérité et sujets tout ensemble, et qu’à promettre aux seconds la première, cela ne fait ni chaud ni froid qu’à ceux qui déjà en sont proches.

Parler de destitution subjective n’arrêtera jamais l’innocent, qui n’a de loi que son désir.

Nous n’avons de choix qu’entre affronter la vérité ou ridiculiser notre savoir.

 

Cette ombre épaisse à recouvrir ce raccord dont ici je m’occupe, celui où le psychanalysant passe au psychanalyste, voilà ce que notre École peut s’employer à dissiper.

Je n’en suis pas plus loin que vous dans cette œuvre qui ne peut être menée seul, puisque la psychanalyse en fait l’accès.

Je dois me contenter ici d’un flash ou deux à la précéder.

À l’origine de la psychanalyse, comment ne pas rappeler ce que, d’entre nous, a fait enfin Mannoni, que le psychanalyste, c’est Fliess, c’est-à-dire le médicastre, le chatouilleur de nez, l’homme à qui se révèle le principe mâle et le femelle dans les nombres 21, 28, ne vous en déplaise, bref ce savoir que le psychanalysant, Freud le scientiste, comme s’exprime la petite bouche des âmes ouvertes à l’œcuménisme, rejette de toute la force du serment qui le lie au programme d’Helmholtz et de ses complices.

Que cet article ait été donné à une revue qui ne permettait guère que le terme du : « sujet supposé savoir » y parût autrement que perdu au milieu d’une page, n’ôte rien au prix qu’il peut avoir pour nous.

En nous rappelant « l’analyse originelle », il nous remet au pied de la dimension de mirage où s’assoit la position du psychanalyste et nous suggère qu’il n’est pas sûr qu’elle soit réduite tant qu’une critique scientifique n’aura pas été établie dans notre discipline.

Le titre prête à la remarque que la vraie originelle ne peut être que la seconde, de constituer la répétition qui de la première fait un acte, car c’est elle qui y introduit l’après-coup propre au temps logique, qui se marque de ce que le psychanalysant est passé au psychanalyste. (je veux dire Freud lui-même qui sanctionne là de n’avoir pas fait une auto-analyse.)

Je me permets en outre de rappeler à Mannoni que la scansion du temps logique inclut ce que j’ai appelé le moment de comprendre, (25)justement de l’effet produit (qu’il reprenne mon sophisme) par la non-compréhension, et qu’à éluder en somme ce qui fait l’âme de son article il aide à ce qu’on comprenne à-côté.

Je rappelle ici que le tout-venant que nous recrutons sur la base de « comprendre ses malades », s’engage sur un malentendu qui n’est pas sain comme tel.

 

Flash maintenant où nous en sommes. Avec la fin de l’analyse hypomaniaque, décrite par notre Balint comme le dernier cri, c’est le cas de le dire, de l’identification du psychanalysant à son guide, – nous touchons la conséquence du refus dénoncé plus haut (louche refus : Verleugnung ?), lequel ne laisse plus que le refuge du mot d’ordre, maintenant adopté dans les sociétés existantes, de l’alliance avec la partie saine du moi, laquelle résout le passage à l’analyste, de la postulation chez lui de cette partie saine au départ. À quoi bon dès lors son passage par l’expérience.

Telle est la position des sociétés existantes. Elle rejette notre propos dans un au-delà de la psychanalyse.

Le passage du psychanalysant au psychanalyste, a une porte dont ce reste qui fait leur division est le gond, car cette division n’est autre que celle du sujet, dont ce reste est la cause.

Dans ce virage où le sujet voit chavirer l’assurance qu’il prenait de ce fantasme où se constitue pour chacun sa fenêtre sur le réel, ce qui s’aperçoit, c’est que la prise du désir n’est rien que celle d’un désêtre.

En ce désêtre se dévoile l’inessentiel du sujet supposé savoir, d’où le psychanalyste à venir se voue à l’ galma de l’essence du désir, prêt à le payer de se réduire, lui et son nom, au signifiant quelconque.

Car il a rejeté l’être qui ne savait pas la cause de son fantasme, au moment même où enfin ce savoir supposé, il l’est devenu.

« Qu’il sache de ce que je ne savais pas de l’être du désir, ce qu’il en est de lui, venu à l’être du savoir, et qu’il s’efface ». Sicut palea, comme Thomas dit de son œuvre à la fin de sa vie, – comme du fumier.

Ainsi l’être du désir rejoint l’être du savoir pour en renaître à ce (26)qu’ils se nouent en une bande faite du seul bord où s’inscrit un seul manque, celui que soutient l’ galma.

La paix ne vient pas aussitôt sceller cette métamorphose où le partenaire s’évanouit de n’être plus que savoir vain d’un être qui se dérobe.

Touchons là la futilité du terme de liquidation pour ce trou où seulement se résout le transfert. Je n’y vois, contre l’apparence, que dénégation du désir de l’analyste.

Car qui, à apercevoir les deux partenaires jouer comme les deux pales d’un écran tournant dans mes dernières lignes, ne peut saisir que le transfert n’a jamais été que le pivot de cette alternance même.

Ainsi de celui qui a reçu la clef du monde dans la fente de l’impubère, le psychanalyste n’a plus à attendre un regard, mais se voit devenir une voix.

Et cet autre qui, enfant, a trouvé son représentant représentatif dans son irruption à travers le journal déployé dont s’abritait le champ d’épandage des pensées de son géniteur, renvoie au psychanalyste l’effet d’angoisse où il bascule dans sa propre déjection.

Ainsi la fin de la psychanalyse garde en elle une naïveté, dont la question se pose si elle doit être tenue pour une garantie dans le passage au désir d’être psychanalyste.

D’où pourrait donc être attendu un témoignage juste sur celui qui franchit cette passe, sinon d’un autre qui, comme lui, l’est encore, cette passe, à savoir en qui est présent à ce moment le désêtre où son psychanalyste garde l’essence de ce qui lui est passé comme un deuil, sachant par là, comme tout autre en fonction de didacticien, qu’à eux aussi ça leur passera.

Qui pourrait mieux que ce psychanalysant dans la passe, y authentifier ce qu’elle a de la position dépressive ? Nous n’éventons là rien dont on se puisse donner les airs, si on n’y est pas.

C’est ce que je vous proposerai tout à l’heure comme l’office à confier pour la demande du devenir analyste de l’École à certains que nous y dénommerons : passeurs.

Ils auront chacun été choisi par un analyste de l’École, celui qui peut répondre de ce qu’ils sont en cette passe ou de ce qu’ils y soient revenus, bref encore liés au dénouement de leur expérience personnelle.

C’est à eux qu’un psychanalysant, pour se faire autoriser comme (27)analyste de l’École, parlera de son analyse, et le témoignage qu’ils sauront accueillir du vif même de leur propre passé sera de ceux que ne recueille jamais aucun jury d’agrément, La décision d’un tel jury en serait donc éclairée, ces témoins bien entendu n’étant pas juges.

Inutile d’indiquer que cette proposition implique une cumulation de l’expérience, son recueil et son élaboration, une sériation de sa variété, une notation de ses degrés.

Qu’il puisse sortir des libertés de la clôture d’une expérience, c’est ce qui tient à la nature de l’après-coup dans la signifiance.

De toute façon cette expérience ne peut pas être éludée. Ses résultats doivent être communiqués : à l’École d’abord pour critiques, et corrélativement mis à portée de ces sociétés qui, tout exclus qu’elles nous aient faits, n’en restent pas moins notre affaire.

Le jury fonctionnant ne peut donc s’abstenir d’un travail de doctrine, au-delà de son fonctionnement de sélecteur.

 

Avant de vous en proposer une forme, je veux indiquer que conformément à la topologie du plan projectif, c’est à l’horizon même de 1a psychanalyse en extension, que se noue le cercle intérieur que nous traçons comme béance de la psychanalyse en intension.

Cet horizon, je voudrais le centrer de trois points de fuite perspectifs, remarquables d’appartenir chacun à l’un des registres dont la collusion dans l’hétérotopie constitue notre expérience.

 

Dans le symbolique, nous avons le mythe œdipien.

Observons par rapport au noyau de l’expérience sur lequel nous venons d’insister, ce que j’appellerai techniquement la facticité de ce point. Il relève en effet d’une mythogénie, dont on sait qu’un des constituants est sa redistribution. Or l’Œdipe, d’y être ectopique (caractère souligné par un Kroeber), pose un problème.

L’ouvrir permettrait de restaurer, à la relativer même, sa radicalité dans l’expérience.

Je voudrais éclairer ma lanterne simplement de ceci que, retirez l’Œdipe, et la psychanalyse en extension, dirai-je, devient tout entière justiciable du délire du président Schreber.

(28)Contrôlez-en la correspondance point par point, certainement pas atténuée depuis que Freud l’a notée en n’en déclinant pas l’imputation. Mais laissons ce que mon séminaire sur Schreber a offert à ceux qui pouvaient l’entendre.

Il y a d’autres aspects de ce point relatifs à nos rapports à l’extérieur, ou plus exactement à notre extraterritorialité, – terme essentiel en l’Écrit, que je tiens pour préface à cette proposition.

Observons la place que tient l’idéologie œdipienne pour dispenser en quelque sorte la sociologie depuis un siècle de prendre parti, comme elle dut le faire avant, sur la valeur de la famille, de la famille existante, de la famille petite-bourgeoise dans la civilisation, – soit dans la société véhiculée par la science. Bénéficions-nous ou pas de ce que là nous couvrons à notre insu ?

 

Le second point est constitué par le type existant, dont la facticité cette fois est évidente, de l’unité : société de psychanalyse, en tant que coiffée par un exécutif à l’échelle internationale.

Nous l’avons dit, Freud l’a voulu ainsi, et le sourire gêné dont il rétracte le romantisme de la sorte de Komintern clandestin auquel il a d’abord donné son blanc-seing (cf. Jones, cité dans mon Écrit), ne fait que mieux le souligner.

La nature de ces sociétés et le mode sur lequel elles obtempèrent, s’éclaire de la promotion par Freud de l’Église et de l’Armée comme modèles de ce qu’il conçoit comme la structure du groupe. (C’est par ce terme en effet qu’il faudrait traduire aujourd’hui Masse de sa Massenpsychologie.)

L’effet induit de la structure ainsi privilégiée s’éclaire encore d’y ajouter la fonction dans l’Église et dans l’Armée du sujet supposé savoir. Étude pour qui voudra l’entreprendre : elle irait loin.

À s’en tenir au modèle freudien, apparaît de façon éclatante la faveur qu’en reçoivent les identifications imaginaires, et du même coup la raison qui enchaîne la psychanalyse en intension à y limiter sa considération, voire sa portée.

Un de mes meilleurs élèves en a fort bien reporté le tracé sur l’Œdipe lui-même en définissant la fonction du Père idéal.

Cette tendance, comme on dit, est responsable de la relégation au point d’horizon précédemment défini de ce qui est qualifiable œdipien dans l’expérience.

 

(29)La troisième facticité, réelle, trop réelle, assez réelle pour que le réel soit plus bégueule à le promouvoir que la langue, c’est ce que rend parlable le terme du : camp de concentration, sur lequel il nous semble que nos penseurs, à vaguer de l’humanisme à la terreur, ne se sont pas assez concentrés.

Abrégeons à dire que ce que nous en avons vu émerger, pour notre horreur, représente la réaction de précurseurs par rapport à ce qui ira en se développant comme conséquence du remaniement des groupements sociaux par la science, et nommément de l’universalisation qu’elle y introduit.

Notre avenir de marchés communs trouvera sa balance d’une extension de plus en plus dure des procès de ségrégation.

Faut-il attribuer à Freud d’avoir voulu, vu son introduction de naissance au modèle séculaire de ce processus, assurer en son groupe le privilège de la flottabilité universelle dont bénéficient les deux institutions susnommées ? Ce n’est pas impensable.

Quoi qu’il en soit, ce recours ne rend pas plus aisé au désir du psychanalyste de se situer dans cette conjoncture.

Rappelons que si l’I.P.A. de la Mitteleuropa a démontré sa préadaptation à cette épreuve en ne perdant dans les dits camps pas un seul de ses membres, elle a dû à ce tour de force de voir se produire après la guerre une ruée, qui n’était pas sans avoir sa doublure de rabattage (cent psychanalystes médiocres, souvenons-nous), de candidats dans l’esprit desquels le motif de trouver abri contre la marée rouge, fantasme d’alors, n’était pas absent.

Que la « coexistence », qui pourrait bien elle aussi s’éclairer d’un transfert, ne nous fasse pas oublier un phénomène qui est une de nos coordonnées géographiques, c’est le cas de le dire, et dont les bafouillages sur le racisme masquent plutôt la portée.

 

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La fin de ce document précise le mode sous lequel pourrait être introduit ce qui ne tend, en ouvrant une expérience, qu’à rendre enfin, véritables les garanties recherchées.

On les y laisse sans partage aux mains de ceux qui ont de l’acquis.

On n’oublie pas pourtant qu’ils sont ceux qui ont le plus pâti (30)des épreuves imposées par le débat avec l’organisation existante.

Ce que doivent le style et les fins de cette organisation au black-out porté sur la fonction de la psychanalyse didactique, est évident dès qu’un regard y est permis : d’où l’isolement dont elle se protège elle-même.

Les objections qu’a rencontrées notre proposition, ne relèvent pas dans notre École d’une crainte aussi organique.

Le fait qu’elles se soient exprimées sur un thème motivé, mobilise déjà l’autocritique. Le contrôle des capacités n’est plus ineffable, de requérir de plus justes titres.

C’est à une telle épreuve que l’autorité se fait reconnaître.

Que le public des techniciens sache qu’il ne s’agit pas de la contester, mais de l’extraire de la fiction.

L’École freudienne ne saurait tomber dans le tough sans humour d’un psychanalyste que je rencontrai à mon dernier voyage aux U.S.A. « Ce pourquoi je n’attaquerai jamais les formes instituées, me dit-il, c’est qu’elles m’assurent sans problème d’une routine qui fait mon confort ».

J.L.


[1]. Ce qu’on appelle d’ordinaire : le psychanalysé, par anticipation.