Groupe niçois de psychanalyse lacanienne

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1974-03-30 Alla Scuola Freudiana

Conférence donnée au Centre culturel français le 30 mars 1974, suivie d’une série de questions préparées à l’avance, en vue de cette discussion, et datées du 25 mars 1974. Parue dans l’ouvrage bilingue : Lacan in Italia 1953-1978. En Italie Lacan, Milan, La Salamandra, 1978, pp. 104-147.

 

(104)Dites-moi, comment est-ce qu’il faut que je parle en français ?

est-ce qu’il faut que je fasse très attention à bien articuler, ou bien est-ce que peut-être vous êtes tous capables d’entendre, comme ça, à mi-voix, ce que je peux avoir à dire…

Est-ce qu’ils veulent en somme que je… que j’articule très bien…

Levez la main, écoutez, dépêchons-nous.

Bon. Voilà.

Alors, je suis à votre disposition pour répondre à vos questions. J’ai déjà là des questions… dont je suis très content parce que c’est des questions qui prouvent que…

est-ce que je parle suffisamment haut ?…

oui

ça va ?

c’est des questions qui… qui prouvent que vous avez vraiment bien travaillé avec Contri, je veux dire travaillé les choses que j’ai écrites, donc je suis très content de ces questions.

Alors… comme il faut bien que quelqu’un mette les choses en train… je vais dire un certain nombre de choses… je vais dire un certain nombre de choses qui ne répondent pas tout de suite à toutes les questions, parce que ça serait très long… je vais dire un certain nombre de choses que je vais tâcher d’éclairer… d’éclairer dans leur portée exacte. Ce que j’attends, c’est le minimum de ce que je puisse attendre pour m’être dérangé, n’est-ce pas ?

Je ne suis pas ici pour faire du tourisme ni même non plus pour me reposer – ce sont deux choses différentes, n’est-ce pas, le tourisme et le repos.

Mais je suis ici parce que ce que j’attends c’est que (105)quelque chose se produise en Italie, à savoir qu’un certain nombre de gens ici soient, soient je dis, – c’est le verbe es-se-re – soient analysés.

Mais ça ne dépend pas de moi. Pour être analyste, ce qui est une position très difficile quoique tout à fait conditionnée par le point où nous en sommes, je veux dire que…

Bonjour !

Venez près de moi, Fachinelli. Venez. Venez, je voudrais vous voir là. Fachinelli est, en somme, la première personne, qui m’a lu en Italie et à qui ça a fait quelque chose.

Alors… pour que vous soyez analystes, je ne peux pas du tout le vouloir à votre place. Ça doit venir de chacun.

Il y a… il peut y avoir quelqu’un qui veuille être analyste… c’est une chose dont certainement il y a demande, d’analystes. Je vous expliquerai pourquoi après. Enfin, ça va venir, pourquoi il y a demande – mais ce n’est absolument pas une raison pour que quiconque y réponde.

Puisque, je viens de vous le dire, c’est une position quasiment impossible.

Donc je ne peux pas le vouloir à votre place. Il faut que ça soit chaque personne qui se tâte là-dessus et qui se décide à vouloir l’être.

Je ne fais, pour qu’il y ait des analystes, aucune propagande.

Je ne vois absolument pas pourquoi…

Ce n’est pas du tout qu’on n’ait pas besoin d’analystes, en Italie.

On en a sûrement besoin, pour la raison qu’en Italie on est au même point… que ce point que je vais essayer de définir.

Je vais vraiment essayer de définir pourquoi les choses en sont à ce qu’on ait besoin d’analystes. C’est sûrement vrai pour l’Italie comme partout, d’ailleurs.

Ce n’est pas une raison pour qu’il y en ait… je veux dire que quelqu’un se dévoue à cette place.

Donc, je ne fais aucune propagande… Le mot de propagande est vraiment associé, depuis longtemps, à l’idée de foi… enfin, de propaganda, c’est comme ça, que le mot est né, de propaganda fide.

Il y a non plus aucun besoin d’avoir la foi. Je ne vois même pas, quand vous aurez entendu ce que j’ai à vous (106)dire, quelle foi vous pourrez avoir pour être analystes.

 

Il y a une nécessité, au point où nous en sommes venus, une nécessité, c’est ce que je dis, à ce qu’il y ait des analystes.

Cette nécessité est liée à quelque chose qui est de l’ordre…

… on s’est aperçu depuis longtemps que le nécessaire était lié à ce que je vais dire : à savoir que c’est de l’ordre…

… c’est de l’ordre qu’il y a quelque chose qui est devenu impossible…

… quelque chose qui est devenu impossible dans la vie, la vie quotidienne des seules gens que nous connaissions, dont nous sachions certainement qu’ils parlent, à savoir ce qu’on appelle généralement les hommes.

Il y a quelque chose qui est devenu impossible du fait d’un certain envahissement… quelque chose que je pointe comme le réel.

Nos rapports avec le réel… – … quand je dis « nos » je parle des êtres parlants – il y a quelque chose qui est devenu impossible d’une sorte d’envahissement du réel qui nous échappe peut-être, mais qui est devenu extrêmement incommode.

Le réel par la science s’est mis à foisonner… je veux dire que même la façon dont est faite cette table est quelque chose qui a une tout autre insistance que ça a jamais pu avoir dans la vie antérieure des hommes.

J’ai fait allusion à ça à Rome il y a huit jours… je demande pardon à ceux qui n’ont pas pu venir à ce moment-là…

Le réel est devenu d’une présence qu’il n’avait pas avant à cause du fait qu’on s’est mis à fabriquer un tas d’appareils qui nous dominent, comme ça ne s’était jamais produit auparavant.

C’est uniquement à cause de cela que nous en sommes poussés à considérer que l’analyse, c’est la seule chose qui puisse nous permettre de survivre au réel.

L’homme a toujours eu très bien le sens de ce qu’il pouvait atteindre de réel. Il en a toujours eu une idée très précise.

Le réel, c’est la seule catégorie dont il puisse savoir quelque chose, et c’est exactement pour ça qu’il a commencé par s’intéresser… si vous avez le moindre aperçu de ce que c’est que l’histoire du savoir, vous (107)devez tout de même savoir qu’il a commencé à s’intéresser au ciel – ce qui est une chose bizarre, parce qu’il aurait pu commencer à s’intéresser à la terre.

Il tout de suite très bien compris qu’il ne pouvait s’accrocher qu’au ciel.

Quand je parle du ciel je parle de ce qu’on a appelé longtemps la voûte céleste, à savoir : les choses qui restent toujours dans la même position dans le ciel.

Il a très bien saisi cela : que là il pouvait savoir quelque chose […] c’est à partir du ciel qu’il a fait, si je puis dire, descendre sur la terre des choses qu’il savait faire.

Il a très bien compris que… c’est déjà une chose prodigieuse, n’est-ce pas, complètement prodigieuse qu’il ait tout de suite compris qu’il n’y avait que là qu’il pouvait s’accrocher pour faire ce qu’il n’est arrivé qu’après très longtemps, à savoir toute sorte de petites machines qui, en fin de compte, l’écrasent… l’écrasent parce qu’en fin de compte ce qui se rapporte à sa vie – quand je dis « vie », vous verrez tout à l’heure ce que je veux dire par là – ce qui se rapporte à sa vie, c’est tout autre chose.

Simplement… l’encombrement que ces petites machines apportent dans sa vie, le mettent dans l’urgence de savoir comment il vit.

Naturellement… il ne peut en avoir aucune espèce d’idée, puisque les seules choses qu’il puisse vraiment savoir passent par ailleurs… par ce que j’ai appelé le ciel, qui n’a rien à faire, bien entendu, avec l’idée religieuse du ciel. Elles passent par ailleurs, à savoir par quelque chose auquel il avait accès et, comme il est encombré de tout ce qui lui est revenu de cette considération du ciel, comme il en est véritablement encombré au point que tout peut arriver, il sent le danger… alors on en est arrivé à penser qu’il y avait des gens qu’il fallait aider à vivre, et pour ça on a élucubré un autre savoir, qui essaye quand même de voir le rapport que ça a, la vie, au savoir.

 

… Alors, maintenant je vais entrer dans quelque chose qui a l’air… qui a l’air d’être une philosophie.

Ce que je viens de dire jusqu’à présent, c’est l’évidence, l’évidence que ce n’est pas pour rien que l’analyse – à savoir le besoin qu’ont les gens d’avoir une petite idée de ce qu’ils sont comme êtres vivants – que c’est pas pour rien que ce n’est apparu que de nos jours (108)… de nos jours à cause de cet encombrement du réel.

[…] Ce n’est absolument pas une philosophie, c’est simplement un… un certain repérage, une certaine reconnaissance de ce à quoi il faut s’accorder, ce avec quoi il faut se mettre en résonance, pour remplir cette fonction qui est requise par… disons, quoi ? – le monde moderne.

Requise pour qu’il n’y ait pas trop de gens qui soient écrasés par le réel.

C’est pour ça qu’on a besoin de gens qu’on appelle, tout à fait improprement, des psychologues.

Les psychologues, c’est un héritage, un héritage d’une certaine idée qu’on se fait des rapports de l’homme avec ce qu’on a imaginé être… un monde, à savoir quelque chose qui serait fait pour lui.

Alors, ce que j’essaye d’énoncer c’est ce à partir de quoi… je veux dire le minimum pour que cette pratique soit supportable pour les personnes qui y répondent.

Je veux dire : qui s’offrent, c’est le cas de le dire. Elles s’offrent à remplir cette fonction qui est devenue nécessaire, à savoir pour que les gens aient une petite idée de ce que comporte de survivre à l’entrée d’un réel – d’ailleurs, quand je dis « un réel » je ne fais que de l’histoire – à l’entrée d’un réel qui n’est pas forcément plus réel que n’importe quoi, mais le seul réel qu’ils étaient capables, justement, de faire entrer dans leur vie.

À force de remuer les choses qu’ils n’avaient jamais vraiment pu faire venir que du ciel, ils sont maintenant mangés par le réel.

Le réel, ça ne veut pas dire que c’est vraiment réel… c’est le seul réel auquel ils étaient capables d’accéder.

Maintenant qu’ils l’ont matérialisé, pour appeler les choses par leur nom, ils s’aperçoivent que ça n’a pas beaucoup de rapport avec leur vie de toujours.

Je mets ce mot « vie » entre guillemets parce que ce n’est pas très sûr qu’ils vivent.

La preuve d’ailleurs c’est ce rapport qu’ils ont avec le réel, qui est assurément – maintenant la chose est tangible [batte sul tavolo] – quelque chose de très insupportable.

Alors, j’ai essayé de dire le minimum… le minimum grâce à quoi on pouvait, si je puis dire, faire que, ce réel, on conçoive ce qui arrive avec lui, à savoir que ça nous, je dis, écrase. Ça fait en réalité plus : ça nous empêche de respirer, ça nous étrangle.

(109)Alors, le point où j’en suis… le point où j’en suis, c’est évidemment ça que reflète la plupart des questions qu’on m’a apportées… le point où j’en suis est lié à une longue… enfin, « bataille ».

Il y a eu des batailles – c’est pas très français, il faut bien le dire – il y a eu des batailles que Lacan a « combattues ». (En français on ne dit jamais « combattre une bataille » : on « livre » une bataille. Mais ça n’a aucune importance. Je ne vois pas pourquoi on ne dirait pas que Lacan a combattu des batailles, à ceci près qu’on ne combat pas des batailles, une bataille, on combat un adversaire… etc.).

Alors, en effet j’ai combattu certaines choses… j’ai combattu certaines choses dans la pensée des analystes.

C’est certain que le fait de croire, de croire, parce que Freud a dit certaines choses, que ça laisse intacte la notion du moi, par exemple, – qui est une chose venue très tardivement dans la pensée, dans la philosophie –, penser que l’inconscient de Freud, ça laissait intact le moi, – je dirais même plus, c’était la première fois qu’on avait osé parler du moi autonome, de l’idée qu’on a une instance, pour exprimer comme s’exprime Freud lui-même, une instance qui serait celle du moi et qui serait une instance distincte de l’inconscient – c’est vraiment une chose qui n’a pu venir à l’idée que de gens qui croyaient devoir expliquer ce qu’ils faisaient d’une certaine façon, à savoir venir au secours d’un moi qui…

[Il discorso si interrompe per il cambio del nastro]

L’idée que l’analyste a un allié – parce que c’est comme ça, c’est de là qu’est partie l’idée du moi autonome – un allié dans le moi de chacun, et que ce moi est autonome, c’est une chose qui n’a vraiment pu venir à l’idée que de personnes, dont le but avoué était d’exploiter ce terrain, à savoir qu’ils avaient affaire à des hommes qui souffraient de quelque chose, à savoir de quoi ?, à savoir d’un détour de l’histoire du point où nous en sommes de cet envahissement des choses fabriquées – fabriquées selon le modèle céleste, n’est-ce pas ?

L’idée d’exploiter ça en leur passant la main dans le dos en leur disant :

« Mais ce qu’il y a à faire c’est de libérer votre moi autonome, de le libérer de tout ça dont il souffre d’une façon patente et dont il n’y a absolument aucune raison

(110)

<image absente>

Jacques Lacan disegna il « nodo borromeo » al Congresso dell’École freudienne de Paris

a Roma, 31 octobre-3 novembre 1974]

(111)qu’il ne continue pas à en souffrir tout autant – mais puisque vous avez un moi autonome… vous êtes de cœur avec nous ».

C’est très bizarre, c’est un exemple de ce qui n’est pas tellement nouveau, n’est-ce pas : on a réussi pendant des siècles à fasciner beaucoup de gens sur ce que j’appelle de la foi,… c’est-à-dire à les décaler, les déplacer… disons le mot : les duper.

Alors, pourquoi les analystes ne continueraient-ils pas… ? La seule chose ennuyeuse… c’est que ça ne peut plus continuer.

À savoir que ça – faire croire aux gens qu’ils ont un moi, alors que tout va contre – ça ne peut plus marcher.

Ils sont trop écrasés par ce qui est la conséquence de leur savoir – à savoir que leur savoir leur revient en pleine figure et les étrangle.

Vous pouvez leur parler de leur moi, comme ça, pendant cent ans, ça ne les améliorera pas.

Moi je veux bien que ça continue.

Je suis sûr que ça ne peut pas continuer, et qu’en tout cas, s’il y a quelque chose dont les analystes sont bien incapables, c’est de faire croire quiconque au moi.

Comme je pense d’autre part que les analystes, en somme, viennent à leur place… je ne veux pas dire du tout par là qu’ils ont le flambeau de l’espoir… il sont comme tous les hommes conditionnés, appelés à une fonction, et une fonction qui peut remplir ce dont il s’agit, à savoir si on peut pas savoir des choses qui pour l’instant serviraient… serviraient ces êtres parlants… leur serviraient et leur permettraient de s’accommoder des conséquences de leur savoir : il est certain que pour ça il faut en savoir un peu plus.

Et que certainement ce qu’il y a à savoir de plus, ce n’est pas l’existence du moi autonome.

J’essaye de dire le minimum de ce qui résulte de cette expérience, de l’expérience de l’analyste.

Pourquoi est-ce que j’avance ça sous cette forme qui est le nœud ?

Le nœud au sens où il y a des choses qui se tiennent ensemble et qui ont un comportement très spécial, le nœud des trois registres ou catégories qui sont le réel, l’imaginaire et le symbolique.

C’est ce qui m’est à moi surgi comme ça, après un certain temps d’expérience analytique.

Alors je les ai associés, en intercalant des virgules (112)entre chacun : l’imaginaire, le symbolique, et le réel.

Vous n’êtes pas du tout invités par moi à y croire : vous êtes invités à essayer de vous en servir.

Ça n’est pas du tout une illumination philosophique : je suis parti de mon expérience, et il m’a semblé que… il m’a semblé que ça rendait compte de quelque chose, à savoir, de comment cette expérience se constitue.

Quand je parle du symbolique, naturellement, il ne s’agit absolument pas de la métaphore, des images, de ce que généralement on appelle le symbole – de ce que Jung, par exemple, appelle le symbole – au sens par exemple où le cœur dessiné serait le symbole de l’amour : ce n’est pas du tout de ça qu’il s’agit.

Quand je parle du symbolique, il s’agit de la langue.

Pour vous la langue… – que j’écris en un seul mot : je fais lalangue, parce que ça veut dire lalala, la lalation, à savoir que c’est un fait que très tôt l’être humain fait des lallations, comme ça, il n’y a qu’à voir un bébé, l’entendre, et que peu a peu il y a une personne, la mère, qui est exactement la même chose que lalangue, à part que c’est quelqu’un d’incarné, qui lui transmet lalangue…

… alors, pour vous lalangue c’est la langue italienne, pour moi, il se trouve que c’est la langue française – puisque c’est celle que m’a enseignée la mère qui était la mienne…

et il me semble difficile de ne pas voir que la pratique analytique passe par là, puisque tout ce qu’on demande à la personne qui vient se confier à vous, c’est rien d’autre : c’est parler.

J’ai vu récemment mon bon maître – puisque c’était bien mon maître, bien avant Freud – c’était Étienne Gilson.

Étienne Gilson était thomiste, et grâce à lui j’ai pratiqué ce vieil auteur, ce vieil auteur qui était loin d’être un idiot, puisque tout ce qu’il dit se tient très très bien, enfin…

Le bon Étienne Gilson fait l’objection à la Traumdeutung de Freud… d’écrire, et d’y écrire, parce qu’il lit Freud, d’écrire les rêves.

Il est certain qu’en effet parler un rêve c’est quelque chose qui n’a rien à faire avec le rêve lui-même, le rêve comme vécu.

C’est ce que m’objecte Étienne Gilson, qui n’est pas freudien.

(113)La différence entre lui et moi c’est que… j’ai eu une pratique analytique… et il m’objecte ça, qu’en fin de compte un rêve c’est quelque chose qu’on ne peut pas dire parce que c’est quelque chose de vécu.

Je crois que… comme il est très vieux maintenant – il a vingt ans plus que moi, ce qui n’est pas peu, puisque ce que j’en ai déjà beaucoup, d’années – j’ai pas pu arriver à lui faire saisir qu’il apportait de l’eau à mon moulin : à savoir que c’est justement de ne prendre le rêve qu’une fois bel et bien, pourquoi pas le dire ?, traduit dans lalangue, que je veux bien que ça soit un vécu.

À part ceci : que comme je ne sais pas qu’est-ce que c’est que la vie, je vous l’ai bien souligné avant, je ne sais pas non plus qu’est-ce que c’est que le vécu. Je sais bien qu’on y a accordé, dans une certaine philosophie, beaucoup d’importance, au vécu, mais moi je ne suis pas philosophe, je suis praticien, et ce que je sais c’est qu’un rêve, ça se déchiffre, ça s’interprète mais uniquement à partir du moment où l’analysant le parle.

Ce qu’il y a de fabuleux c’est que… c’est le fait que ce véhicule qui a toujours été, en lui-même, une énigme, si on le parle, alors là découvre qu’on peut l’interpréter.

À savoir, que c’est précisément au niveau du fait qu’il est parlé, qu’on s’aperçoit qu’il recèle ce qui n’apparaissait pas du tout, d’abord, dans son vécu, qu’il recèle un savoir, et que c’est ça que Freud a désigné sous le nom d’inconscient.

C’est à savoir qu’en disant certaines choses, parmi lesquelles il y a les rêves, parmi lesquelles il y a les actes manqués, parmi lesquelles il y a les mots d’esprit, on en dit plus qu’on en sait.

Qu’on en sait au sens dont j’ai parlé d’abord, au sens de ce réel… ce réel qui est descendu du ciel, et même qu’il y a toutes les chances que la langue se soit en quelque sorte formée, cristallisée comme précipitation de ce savoir.

Mais ça… ça serait en dire plus que nous n’en savons.

Je ne dis pas que la langue ne soit formée que de l’inconscient : non seulement je ne le dis pas, mais il est certain que la langue porte la trace de tout un usage pratique, qui descend d’un tout autre savoir et nommément de ce savoir que j’ai qualifié tout à l’heure de savoir du réel, à savoir de ce que l’homme a fabriqué avec le ciel.

(114)Je ne le dis pas, et je ne le dis d’autant moins que je pense qu’il n’y a que par là, par ce fil-là, par le fil de lalangue, que nous pouvons justement y lire la trace d’un autre savoir, un autre savoir qui quelque part est à la place de ce que Freud a imaginé, je dis imaginé, comme inconscient, et que ce que nous avons à faire, c’est de suivre le fil de cette imagination freudienne, de voir où ça mène, ce que ça veut dire, comment c’est structuré.

Si j’ai mis en avant la fonction de lalangue dans la pratique analytique, c’était simplement pour que… pour que l’analyse ne soit pas une escroquerie. Pour qu’elle ne soit pas une escroquerie, la moindre des choses à faire est de savoir avec quoi on opère.

Je trouve quand même incroyable de dire qu’une pratique qui ne se passe qu’à faire parler quelqu’un, et après tout à l’écouter, voire de temps en temps à y répondre, à intervenir, de dire que la langue n’y sert à rien, à savoir qu’on cherche au-delà, qu’on cherche je ne sais pas quoi, par exemple…

La première chose qu’on rencontre c’est la pensée, c’est vrai, c’est ce qu’il y a de plus proche de ce qui s’énonce dans le fait de parler. Les gens, bien sûr, pensent qu’ils pensent, et il est quand même très curieux que… que c’est ça qui les réveille.

Il est quand même très curieux qu’on n’ait jamais vraiment souligné que la pensée, dans ce que nous pouvons toucher… [batte sul microfono]… que la pensée est seconde par rapport à la langue – contrairement à ce que certains philosophes de l’école dite de Strasbourg ont essayé de mettre en avant – qu’il n’y a pas de pensée qui ne se supporte de la langue.

C’est très certain.

Il n’y a pas de pensée dicible, en tout cas… Moi je veux bien qu’il y ait quelque part de la pensée – ce qu’on a appelé généralement comme ça, c’est quelque chose qui faisait référence à des choses qui rentrent parfaitement dans ce savoir, ce savoir céleste dont je suis parti tout à l’heure.

On s’imagine que, de ce savoir, nous sommes le reflet, qu’il y a quelque chose qui s’appelle l’âme qui reflète le ciel.

Je crois qu’à cet égard la reprise de la pratique analytique s’explique – m’a-t-il semblé à moi, mais si quelqu’un trouve mieux je ne vois pas pourquoi je ne lui ferais pas place – par la référence à cette distinction (115)massive, de ce qui est là présent dans notre pratique comme la langue qu’on parle, dont se supporte le symbolique, du réel, d’autre part, dont nous sommes encombrés, et du fait que l’homme imagine : il imagine tellement fort et tellement bien que c’est ça, en fin de compte, qui supporte sa vie, qu’il imagine au point qu’il ne peut pas s’empêcher de penser que les animaux imaginent également – enfin, pourquoi pas d’ailleurs, ça en a tout l’air, on en est sûr quand on voit qu’ils se comportent comme des fous, enfin, je veux dire qu’ils ont l’air de voir quelque chose qui n’est pas là, qui n’est pas là pour nous, hein ?

Cette idée d’image a toujours eu un très grand rôle, et ordonne très très bien un tas de fonctions.

 

Alors, avec ce nœud, ce nœud triple, ce nœud fabriqué d’une façon qui est une chose que j’ai imaginée, bien sûr… : parce que Freud a imaginé l’inconscient, moi j’ai imaginé ce qu’on appelle le nœud borroméen pour imager quel est le rapport de ce symbolique, de cet imaginaire et de ce réel.

Je veux dire que deux ne sont jamais noués que grâce au troisième.

C’est évident, pour voir le lien de l’imaginaire au symbolique il nous faut bien supposer le réel… qui est le seul qui puisse faire le lien.

Nouer et dénouer le réel et l’imaginaire, c’est ce que le symbolique passe son temps à faire, puisque c’est dans lalangue qu’est la distinction de l’imaginaire et du réel.

Mais, ce qu’on ne voit pas assez, n’est-ce pas, c’est pourquoi j’ai avancé ce nœud borroméen. C’est que le lien, le lien très important qui paraît être capital, entre le symbolique et le réel, c’est capital parce que c’est quand même avec l’appareil du symbolique que l’homme a fait descendre ce réel, ce réel céleste dont je parlais tout à l’heure, ce réel céleste d’où résulte, pourquoi pas, aussi bien cette bouteille de je ne sais pas quoi, de San Pellegrino, car c’est aussi la conséquence… la conséquence de notre science.

C’est grâce à ça que nous ne pouvons pas… comme les taoïstes le conseillent… le conseillent à très juste titre… car à partir du moment où nous avons des bouteilles il faut que nous les payions, il faut qu’on les fabrique, il faut qu’il y ait des tas de gens qui en soient les victimes sanglantes, avant que ça nous parvienne,… (116)là dans un verre de je ne sais pas quoi… pliable… – cette bouteille de San Pellegrino serait totalement superflue s’il y avait des ruisseaux à notre portée, mais bien sûr il n’en est pas question dans Milan… nous n’aurions qu’à aller en prendre et boire avec le creux de la main… – c’est justement là que les taoïstes ont interdit même l’usage de la cuillère, enfin, ils l’ont interdit au nom de… au nom de la vie, tout simplement, n’est-ce pas : parce que cette bouteille de San Pellegrino est aussi mortelle que tout le reste, du seul fait qu’elle existe comme bouteille, c’est-à-dire comme un maniement du réel. Tout ceci n’empêche pas qu’au point où nous en sommes, il est important que nous nous apercevions que, même avec ce fait, – que si l’être humain n’était pas un être parlant il n’y aurait pas de bouteilles de San Pellegrino –, tout ceci n’empêche pas le symbolique, à savoir le fait qu’il parle, d’atteindre ce réel sublime de la bouteille de San Pellegrino… ce réel et ce symbolique, à savoir la bouteille et le fait que je parle… eh bien, il faut pour les nouer, les nouer tous les deux, le dernier terme de l’imaginaire, car ce nœud, ce nœud entre les trois instances, il n’est, à l’état actuel des choses, qu’imaginable lui aussi.

Et c’est bien pour ça que j’ai avancé ce nœud triple, ce nœud borroméen, que si j’avais un tableau noir je vous dessinerais. Il est très facile de voir, essayez, qu’il y a moyen de disposer trois ronds de ficelle de façon telle qu’une seule des trois, n’importe laquelle, étant coupée, les deux autres soient libres. Je veux dire qu’elles ne tiennent ensemble que par le troisième, le troisième terme.

Ça ne veut donc pas dire que je déprécie quoi que ce soit de ce qui est de l’ordre de l’imaginaire… si c’est d’en faire l’instance réelle qu’elle est… tout aussi réelle que le réel, parce que c’est elle qui du réel au symbolique fait le nœud.

Alors, qu’est-ce qu’il en résulte ?

Il en résulte ceci : il en résulte que ce que Freud a révélé, c’est qu’un savoir, le savoir d’un autre ordre, le savoir qui n’est pas ce savoir dont l’être parlant a sucé le lait céleste – il l’a sucé jusqu’à en devenir empoisonné, n’est-ce pas ? – c’est qu’il y a un autre savoir qui est lisible là où on le peut,… on le prend là où l’on peut…

(117)Je trouve qu’on peut, en faisant parler les gens de leurs rêves, de leurs actes manqués, voire de ce qui les fait rigoler, à savoir le mot d’esprit, qu’on peut voir que là ils en savent plus que ce qu’ils ont… qu’ils ont tiré du ciel.

Ils en savent quelque chose, dont on ne savait par quel bout le prendre.

Et ce qu’il y a d’étrange, c’est qu’il y a quelque chose dont on n’a jamais cessé de parler, sur lequel on a même dit qu’on n’a jamais été plus abondant, mais dont on ne sait littéralement que faire quand on essaye de le réduire au savoir… au savoir…

[Il discorso si interrompe per il cambio del nastro]

… contrairement à ce qui est généralement répandu, qu’est-ce que ce que Freud montre… c’est que l’amour… enfin… l’inconscient […].

Il n’a jamais parlé que de ça, seulement il ne s’en est pas lui-même aperçu, comme c’était… en somme… un pervers, à savoir qu’il était hétérosexuel… Grâce à des transpositions délirantes, il aimait une femme, la sienne… il croyait que c’était la sienne. Naturellement elle ne lui appartenait pas plus que n’importe quoi appartient à qui que ce soit. Il en avait fait un être de rêve, justement.

Enfin, il s’imaginait aimer ce qu’il appelait « sa femme » : dans son cas c’est tout à fait clair que c’était une perversion… lui-même en fin de compte a donné les clefs de ceci, c’est à savoir qu’on n’aime pas une femme, on aime une idée… dans son cas c’est sûr.

Il arrive de temps en temps qu’on aime une femme. Quand ça arrive, c’est très encombrant. C’est même… c’est beaucoup plus encombrant qu’une bouteille de San Pellegrino.

C’est évident que j’ai pris la bouteille de San Pellegrino parce que c’est un ustensile de notre production. Naturellement les automobiles le sont beaucoup plus, … en fin de compte c’est pour ça que nous sommes faits, tout le monde peut voir que l’automobile tient beaucoup plus de place dans la vie de l’homme qu’une femme.

Seulement… il y a l’amour, il y a l’amour qui est cette espèce de biais par où on aime une femme.

Enfin, je n’ai jamais vu autre chose que… que des manifestations diversement catastrophiques de l’amour. Pourquoi ?

C’est justement ce que Freud a permis de mettre en évidence parce que, malgré son amour pour sa femme, il (118)s’intéressait quand même à d’autres femmes à titre de médecin, nommément aux hystériques, et c’est d’elles qu’il a tout appris. Il a appris ceci : c’est que les hystériques ne survivent que de faire l’homme.

Ça l’a amené à toutes sortes de choses qui s’en sont suivies, à savoir que ça l’a amené à s’interroger sur ce que c’est que de faire l’homme, et comment une hystérique peut faire l’homme.

Il n’a pas tout de suite supposé qu’après tout… enfin, on ne voit pas pourquoi il lui a fallu du temps pour se rendre compte que les êtres, appelés les humains, quels qu’ils soient, sont sexués, mais qu’on ne sait pas de quel sexe ils sont, ni les uns ni les autres.

Il n’y a qu’avec une analyse qu’on se rend compte comment le sexe, ça vient à faire corps chez cet être parlant – mais que, en tout cas, il y a une seule chose qui est exclue, c’est que jamais puisse s’écrire le rapport d’un être sexué à celui de l’autre sexe : s’écrire d’une façon qui permette de donner corps logique à ce rapport. Et c’est bien pour ça que l’amour ne s’écrit que grâce à un foisonnement, à une prolifération de détours, de chicanes, d’élucubrations, de délires, de folies – pourquoi ne pas dire le mot n’est-ce pas – qui tiennent dans la vie de chacun une place énorme.

Puisqu’en fin de compte, quand on voit quelqu’un sur le divan, de quoi est-ce qu’il vous parle ?… Non seulement de quelle peine il a bien souvent, comme ça, à faire l’amour, mais de quelle peine il a à savoir en fin de compte qui il aime.

Si on parle tant de ça, c’est tout de même ce qui dénonce que les êtres ne sont pas prédestinés, comme on dit, comme on l’a imaginé… que les êtres qui s’aiment ne sont pas eux-mêmes, ceux qui s’aiment heureusement, c’est-à-dire toujours par une cascade de malentendus, n’est-ce pas… ils ne sont pas prédestinés depuis toujours l’un à l’autre.

Il y a toujours un moment, quand c’est bien l’amour, enfin on se l’imagine, mais enfin, il y a toujours aussi un moment où on en déchante, et c’est quand même quelque chose qui est sérieux… qui est terriblement sérieux, parce qu’il n’y a qu’à voir la place que ça tient dans la vie de chacun.

Si on peut arriver à situer les choses de ceci, qu’il n’y a pas de rapport sexuel, ceci au niveau du réel… je ne tiens pas du tout à ce que ce soit le couronnement de la création.

(119)De la création, il faudra que je vous en parle, mais je ne peux pas parler de tout aujourd’hui.

Peut-être que chez les animaux non plus il n’y a pas de rapport sexuel, puisqu’il faut qu’il leur arrive je ne sais quoi de physiologique qui s’appelle le rut, pour qu’ils s’intéressent, enfin, provisoirement à… à quelque chose de l’autre espèce. Mais justement, enfin, il semble que là, malgré qu’il ne soit que syncopé, il y ait un rapport… un rapport pour l’autre de l’autre sexe en tant qu’il est de l’autre sexe.

Mais chez l’être parlant, selon toute apparence, ça n’est pas le cas, il faut que l’être parlant arrive à…

– je sens que je m’aventure… Vous devez sûrement être fatigués d’entendre des choses qui, en fin de compte, sont tout à fait nouvelles puisque, mise à part dans ma bouche, on ne les trouve nulle part, à l’heure qu’il est, bien sûr.

Enfin, bien sûr, je m’en fous… peut-être on trouvera ça dans toutes le bouches dans vingt ans, ça sera une nouvelle épidémie,… tout le monde sera lacanien, c’est-à-dire aussi bête qu’avant, n’est-ce pas ? C’est pas parce qu’on dira les choses que je dis, que ça rendra plus intelligent, puisque intelligere c’est savoir lire les choses au niveau de ce qu’on entend, au niveau de ce qui se dit, au niveau des faits, parce qu’il n’y a pas d’autre fait que ce qui se dit : ça c’est savoir lire. Quand tout le monde répéterait ce que je raconte et que ça n’avancerait en rien, ça voudrait dire qu’on a trouvé… une nouvelle rivière à descendre n’est-ce pas ?

 

Il y a quand même quelque chose que la biologie est arrivée à trouver. Ça n’a aucune conséquence. La biologie s’est quand même aperçue de cette chose frappante : c’est que le sexe, la reproduction sexuée, est strictement co-dimensionnelle à la mort, à la mort des corps, des corps qui sont reproduits dans la reproduction sexuée.

Est-ce que vous croyez que ça fait le moindre effet dans la cogitation des êtres parlants ?

Absolument aucun.

Absolument aucun parce que il aurait pu par exemple leur venir à l’idée que la mort, c’est ce dont ils n’ont aucune espèce d’idée.

Il n’y a pas, contrairement à ce que l’on dit, d’angoisse de mort, puisque tout homme se croit immortel.

(120)On l’a assez vu s’étaler, dans toutes les croyances : il ne peut pas se penser mort. Il a les meilleures raisons pour ça. Toute angoisse est une angoisse de vie, c’est la seule chose qui angoisse : que vous deviez vivre encore demain, c’est ça qui est angoissant.

La mort, on en a aucune espèce d’idée. C’est pas la peine non plus de la mettre du côté du réel, c’est un réel qui ne compte pas, puisque le réel… C’est bien pour ça d’ailleurs, c’est dans l’éternelle giration céleste que se forme le savoir humain, et qu’il est conçu comme devant justement durer éternellement. Alors, l’être parlant vit de cette éternité, il vit la mort comme fonction temporelle… Je n’ai jamais vu trace de quoi que ce soit qui soit de l’ordre de l’angoisse de mort.

J’ai vu une volonté d’en finir avec la vie, c’est-à-dire de ne plus vouloir rien savoir : c’est le motif du suicide.

Comme je l’ai dit quelque part – je l’ai dit sans le moindre scrupule, hein ? – à la télévision : le suicide est le seul acte, pour parler d’acte : Im Anfang war die Tat, dit Goethe, et il ne se rend pas compte qu’il dit exactement la même chose que ce qui était dans l’Évangile, à savoir que Im Anfang war das Wort : car c’est exactement la même chose : s’il n’y avait pas de Wort, de verbe, il n’y aurait pas d’action, de Tat.

En tout cas, la seule action qui puisse être réussie, et qui va dans le sens de rien vouloir savoir, c’est le suicide – c’est bien pour ça qu’il est généralement, comme toutes les actions humaines… qu’il est généralement raté.

Mais ce n’est pas pour ça qu’il est une action plus recommandable, puisque c’est… c’est renoncer, c’est donner sa démission, devant la seule chose qui vaille la peine, à savoir ce que c’est que savoir…

 

Alors, bien entendu, il y a des tas de questions, là, … qu’on m’a posées. On m’a posé des questions sur la Marxlust, puisque l’autre jour j’ai raconté ça dans un coin… j’ai dit que la Mehrwert, c’était peut-être la Marxlust.

Je ne sais pas très bien qu’est-ce que c’est que la Marxlust : ce que je sais c’est que le marxisme a eu son résultat, un résultat étonnant : de faire collaborer les ouvriers à l’ordre capitaliste en leur redonnant le sentiment de leur dignité…

(121)Que ça soit… comme ça, arrivé un truc pareil… c’est quand même plus fort que ce que pourraient jamais arriver à faire les analystes.

Les analystes, ils disent qu’ils sont là… enfin… quand on a une crise. Crise qui peut vraiment mettre en question… mettre la question du savoir sur la sellette d’une façon telle qu’on ne voudrait plus rien savoir… enfin… que l’être espèce humaine… en finirait avec cette chose dont elle ne s’est jamais occupée, à savoir de la terre.

Je ne sais pas si les analystes arriveront à persuader la plus grande part de ceux autour de quoi nous vivons, c’est-à-dire les malades – les malades du réel, n’est-ce pas ?

Je ne sais pas s’ils arriveront à remplir ce à quoi, si je puis dire, ils sont appelés, appelés par la voix de tout le monde, enfin, de tous les névrosés en particulier. Je ne sais pas s’ils y arriveront jamais, parce que il y aurait beaucoup de travail pour ça, il faudrait qu’ils prennent leur fonction au sérieux d’abord, c’est-à-dire qu’ils la prennent par le bon fil, par le droit fil.

Il y a une chose certaine, pour ce qui est de Marx… d’avoir mis la classe ouvrière, comme on dit… de l’avoir remise au pas, de lui avoir donné l’idée que c’est elle qui porte, qui porte en elle l’avenir, ce qui fait qu’en se sentant responsable, bien sûr… Il n’y a pas de meilleur ouvrier que l’ouvrier marxiste, je veux dire communiste…

C’est quand même un résultat fabuleux, et qui doit quand même nous inspirer, à nous aussi, une certaine humilité pour que quelqu’un qui… au nom de je ne sais quoi, au nom d’un mythe, d’une espèce de petite turbulence qui s’est passée pour un moment justement autour du principe du plaisir, qui s’est passée en France, et dont tout le monde a pu voir que le résultat était un renforcement du servage d’avant… que ça ait pas du tout arrêté Marx, et que élucubrant sur le capital il soit arrivé à faire que les ouvriers font la grande partie, c’est-à-dire soient disciplinés, c’est-à-dire ne foutent pas tout en l’air – ça peut laisser de l’espoir à ce qu’on appelle, enfin, des analystes… Peut-être, aussi, ne sont-ils pas à la hauteur parce que, ce dont s’agit, c’est évidemment du tout, c’est-à-dire du sort de cette espèce insensée, de cette espèce foisonnante qui est l’espèce humaine.

(122)Il faut dire que ce n’est pas tentant d’être analyste, parce qu’on a de tels exemples d’où aboutit l’espoir, que c’est même un peu désespérant d’aller se fourrer dans ce trou-là.

Si on faisait vraiment son travail, c’est-à-dire si on savait épeler, si on sentait quelque chose de l’expérience à laquelle les gens s’offrent… ils sont malades du biais par […] le réel.

Si un analyste tout de même trouvait quelque chose qui aille un peu plus loin que ce qu’a trouvé Freud… Ça ne s’est encore jamais vu… jusqu’à un certain point, je vous dirai, même pas moi… J’essaye d’établir les conditions pour que ça se trouve, je veux dire de se débarrasser d’un certain nombre de préjugés ; apprendre à lire fraîchement ; ne pas se référer à des modèles archi-anciens qui de toute façon sont rendus périmés par le point où nous on a fait venir le savoir, le savoir scientifique ; essayer, ce savoir, de s’en aider comme prise et comme modèle, mais sans trop limiter… enfin, je le dis : simplement apprendre à savoir lire la façon… par quel biais les gens sont coincés, les gens sont surpris, par quel détour au milieu de toutes les faveurs, si je puis dire, de la fortune, quelque chose surprend qui fait que ça craque.

Essayer de s’en sortir… de s’en sortir de quelque chose qui a beaucoup servi jusqu’à présent, et qui servira sûrement encore, à savoir : de la religion.

 

Il y a quand même quelque chose sur quoi je voudrais interroger le groupe pour qui je parle aujourd’hui, n’est-ce pas : qu’est-ce que veut dire le titre : Communion… et Libération… ?

La libération… on ne peut pas dire que mon discours vous promette une libération de quoi que ce soit, puisqu’il s’agit, au contraire, de coller à la souffrance des gens dont vous…

Je ne sais pas pourquoi, d’ailleurs, mais, si on m’interroge, je dirais comment ça peut arriver qu’on se fasse analyste, et quel biais… Je ne peux pas parler d’un tas de choses. Il y a quelque chose que j’ai raconté… qui s’appelle dans mon école : la passe.

C’est une expérience absolument stupéfiante. C’est quelque chose que j’ai proposé pour les gens au moment où ils veulent devenir analystes.

Ce qu’on aperçoit de là, à savoir de ce moment de (123)décision, concernant ce qui a été pour eux l’analyse, c’est un monde… jamais personne, bien sûr… parce que les analystes savent… ils savent beaucoup mieux encore que je ne peux le dire, vous le communiquer… savent la folie de leur situation. Ce qu’ils veulent surtout c’est que ça dure, enfin… « pourvu que cela dure », comme disait la mère de Napoléon, n’est-ce pas ?

Les analystes veulent que ça dure et, pour ça, moins ils en font, mieux ça vaut.

Une chose comme ce que je dis aujourd’hui… je ne sais pas pourquoi, d’ailleurs, je ne sais pas pourquoi personne ne me tue. Ça m’arrivera, un jour… oui.

Enfin, il est certain que s’il y a quelque chose qu’ils préfèrent ne pas savoir, c’est à quoi ils servent.

Donc, moi je ne vous l’ai absolument pas même laissé entrevoir qu’au milieu de ce nœud, que vous soyez libres de quoi que ce soit – si ce n’est d’en choir en vous offrant comme pâture à l’amour : car c’est ça l’analyste, hein ! – c’est quelqu’un qui se fait consommer…

… il y en a à qui ça plaît parce que ça rapporte.

Freud avait trouvé ça : quand même, on pouvait bien se donner en communion comme ça, il fallait que ça paye : mais en réalité… rien paye ça.

S’offrir comme objet d’amour : car c’est bien de ça qu’il s’agit dans l’analyse, n’est-ce pas ? S’apercevoir qu’au nom de ceci, que vous attachez, que vous collez à la question du savoir, que ça déclenche l’amour.

Jamais ça n’a été vraiment élucidé.

Ce que j’ai mis en valeur dans la fonction du transfert, c’est ça, c’est ça la vérité, la raison de l’amour transférentiel, c’est que l’analyste est supposé savoir.

En général il ne sait absolument rien, n’est-ce pas ?

Ce qu’il a tiré de son analyste et zéro, c’est exactement la même chose.

Mais enfin, il est supposé savoir et, sans l’analyse, on ne saurait pas ce que l’amour doit à cette supposition. Grâce à l’analyse on le sait – c’est un petit pas, hein ?

Mais que diable a à faire cette libération…

[Il discorso si interrompe per il cambio del nastro]

… si vous communiez, il faut faire quelque chose pour ça, c’est-à-dire, justement, ne plus être là comme mes petit cercles de tout à l’heure en éléments fous, en éléments dénoués.

Moi je peux bien aussi vous poser une question : qu’est-ce que la communion a à faire avec la libération ?

(124)Si vous m’expliquez quelle communion, peut-être je commencerais d’entrevoir. Le psychanalyste, lui, bien sûr, est le moins libre des hommes, mais ça n’empêche pas que ça ne le fait pas communier en quoi que ce soit avec les autres analystes.

L’expérience est démonstrative, de sorte qu’à l’envers il est aussi la sorte d’objection que je fais, je vous dis, à ce drapeau.

Q’est-ce que veut dire « Communion et Libération » ?

Que quelqu’un me réponde.

Ranchetti, répondez… [voci sul fondo].

Non, je vous prends parce que je vous suppose capable de parler avec moi, puisque personne… que tout le monde la boucle.

Si ça sert, ma question… je veux dire par là que si vous m’expliquez, j’arriverais peut-être à comprendre… si tant est qu’on comprenne jamais quoi que ce soit.

[alcuni secondi di silenzio]

… qu’est-ce donc qu’on libère, quel que soit…

Lacan – Ranchetti, vous avez bien entendu ce que je viens de dire…

 

Ranchetti – J’ai entendu très bien, j’ai entendu les mots que vous avez dits, mais pas la question que j’ai entendue…*

 

Lacan – Oui…

 

Ranchetti – … Je dois dire…

 

Lacan – Quelle est la sorte de communion qui libère ?

 

Ranchetti – … je dois dire qu’il faut que vous vous adressiez mieux, parce que je n’ai rien à faire avec ça.

 

Lacan – Non – mais quelle est la sorte de communion, Contri, qui libère ?

 

Contri – Je dois à mon tour vous poser une question.

 

Lacan – Oui…

 

Contri – Quelle est la pertinence de votre question, à partir de quoi vous la posez ?

 

Lacan – À partir de tout ce que je viens de dire, à savoir du fait que je n’ai pas laissé, à tout ce qui est un fait d’urgence, enfin, la façon dont je situe historiquement l’analyse, je n’ai pas laissé même entrevoir qu’il puisse y avoir des lendemains en tout ça, en quoi que ce soit libératoires.

C’est parce qu’on en saura un peu plus sur le fait, qui, lui, restera inébranlé, n’est-ce pas, qu’il n’y a pas de rapport sexuel chez l’être parlant, c’est pas parce qu’on (125)en sera là – ce qui n’empêchera pas de voir tout ce que ça a de radicelles qui, elles, ont pu faire que l’être humain s’est épanoui partout d’ailleurs, en ce qui concerne ce au moyen de quoi ils se sont reproduits, c’est-à-dire, justement, non pas le rapport sexuel, il n’y en a pas, mais l’acte sexuel… bon : il n’y a pas dans tout ça, enfin, l’ombre d’une promesse de libération.

Simplement, une façon de recentrer le savoir, tel qu’il puisse devenir un peu plus praticable, qu’il n’engendre pas uniquement ce qu’il est de la façon la plus patente, cette sorte de condamnation à mort que j’appelle la condamnation à vie.

Mais où est la liberté dans tout ça ?

Mais pourquoi… pourquoi… pourquoi se refuse-t-on absolument de m’expliquer pourquoi il n’y aurait pas une communion : je ne vois pas très bien laquelle, mais pourquoi on n’essaye pas de m’expliquer – mais évangélisez-moi !

Qu’elle est la communion qui peut s’associer, se combiner autrement que par… C’est peut-être une opposition, vous voulez peut-être dire : communion versus libération, à savoir : l’une ou l’autre, et en effet, si vous vous libérez, c’est forcément de la communion… de la communion des saints en tout cas.

Mais qu’est-ce que… qu’est-ce que ça veut dire ? – c’est ce que je demande.

 

Contri – Évidemment…

 

Lacan – Écoutez, c’est ce que je vous demande, je me roule à vos pieds pour que vous disiez un mot.

 

Contri – Le mot… le mot à dire est que je souscris depuis très très longtemps [alcune parole perdute]…

 

Lacan – C’est-à-dire ?

 

Contri – [parole perdute].

 

Lacan – … que c’est une opposition, que c’est : communion versus libération, l’une ou l’autre.

 

Contri – L’une ou l’autre.

 

Lacan – Oui.

 

Contri – C’est pour ça que je posais la question de la pertinence, parce que pour moi il n’y a pas de question qui se pose à ce propos.

… Il y a une série de personnes qui, quand vous posez cette question, me regarde en supposant : je suis un sujet-supposé-être-de-Communion-et-Libération. Il y a quelqu’un qui en sait quelque chose, la plus grande partie n’en sait absolument rien, il y en a qui supposent. Je laisse supposer.

(126)Je crois qu’à partir du fait que je souscris à ce que vous…

 

Lacan – Alors, pourquoi pas dire, ce qui est même sans préjugé… si vous dites : communion ou libération sans vous servir de aut mais de vel, à savoir si vous faites la réunion non exclusive, ce n’est pas : aut communion aut libération… qui pourtant est ce à quoi vous venez de souscrire. Mais pourquoi ne pas dire : communion ou libération – parce que communion et libération c’est tout de même les lier : c’est ce qu’on appelle, logiquement, une conjonction.

 

Contri – À ce propos j’ai écrit il y a deux ans un article dans une revue de théologie… Mais si vous voulez une description…

 

Lacan – Une description de quoi ?

 

Contri – Une description de ce à quoi se rapporte ce titre de Communion et Libération [alcune parole perdute].

 

Lacan – Oui, par exemple ? Oui, oui : dites, dites.

 

Contri – [parole perdute].

 

Lacan – Quoi ?

 

Contri – Est-ce qu’on m’entend ?

Je veux dire que, si vous voulez, je peux même vous donner une description de l’Action Catholique, dont j’ai une grande expérience pour vous la décrire… Alors pourquoi Communion et Libération ?

 

Lacan – Oui, dites, donnez, donnez, dites, dites, parce que ça m’intéresse, ça m’intéresse au premier chef.

 

Contri – Je veux dire que je connais aussi bien le Parti Communiste. Pourquoi non pas le Parti Communiste, non pas l’Action Catholique, mais Communion et Libération ? Si vous voulez je connais assez bien…

 

Lacan – Pourquoi… le parti…

 

Contri – Pourquoi voulez-vous que je vous parle de Communion et Libération et non pas du Parti Communiste ? Je pourrais vous en parler…

 

Lacan – Eh bien, moi, je… si je vous ai parlé de Communion et Libération, c’est pas parce que je vous crois communiste…

 

Contri – Mais je trouve jusqu’à maintenant une indifférence thématique entre les trois choses. Je connais assez bien aussi les Jésuites – je pourrais vous donner une description de certains groupes de Jésuites.

 

Lacan – Oui, faites-le, faites-le, faites-le…

[parole perdute]

 

(127)Contri – Le communisme… le communisme veut dire aussi une conjonction, un et entre commun et libération. Je pose la question…

 

Lacan – Il est certain que la réalisation de l’état communiste est, n’est-ce pas, tout à fait dite accentuer qu’il y a des problèmes qui sont post-révolutionnaires,… quoique nous soyons très exactement… je ne sais pas, soixante ans… un peu plus, enfin, soixante cinq ans après la révolution… et que la période post-révolutionnaire… n’a pu se manifester un progrès dans le sens d’une libération quelconque.

Alors, le mot « communion » n’a pas les mêmes résonances que le mot « communisme ». Communisme, qui est de mettre non pas toutes les âmes ensemble mais tous les biens ensemble.

[alcune parole perdute]

… à ce titre, c’était bien avant que la révolution de neuf cent dix-sept existe… Ça pose des problèmes tout à fait propres, mais le mot « communion » n’est en général pas employé dans le sens d’une communauté des biens. Le mot « communion » est en général articulé soit dans le sens d’une communion de par l’intermédiaire d’un même corps, et c’est le sens qu’il a dans la religion catholique, n’est-ce pas, ou bien dans le sens de la communion des cœurs.

C’est sous ce chatoiement que la communion des cœurs en effet, jusqu’à un certain point, a été un idéal, mais dont on voit très bien ce qu’il a soutenu et maintenu, c’est à savoir : une relation d’obéissance qui n’a absolument rien à faire avec une liberté quelconque.

C’est pour ça que je me permettais d’interroger sur… sur ce que peut contenir de… de fascinant, de vibratoire ce titre, cette raison sociale, si je puis dire.

Bon. Enfin, je vois que j’en apprends pas plus pour autant…

 

Alors. Il y a des questions qu’on m’a posées. Donc : le discours du maître.

C’est des questions tout à…

Vous êtes au courant de ce… tous ceux qui font partie de ce cercle, vous êtes au courant de ce qui finalement a été rédigé et m’a été remis par Contri ?

Oui ou non ?

Mais répondez, mon dieu !

(128)Alors, le discours du maître : tout le jeu est là… sur « padrone », opposé à « maestro », etc… Tout ça, je suis absolument d’accord.

Je suis absolument d’accord qu’on me pose la question sur le rapport de mes fameux quatre discours – je ne sais pas pour qui ils sont fameux – avec les quatre formules autour de quoi s’articule logiquement l’identification sexuelle. Je dois dire que je suis intéressé de voir si quelqu’un les a mis en liaison d’une façon quelconque. Il est certain que c’est en effet tout à fait d’un autre registre… Ce qui fait l’identification sexuelle c’est… c’est pour chacun ce qui le fait verser d’un côté ou de l’autre, et tel que je l’ai exprimé avec des quantificateurs.

Enfin, j’ai fait ce que j’ai pu là aussi…

« Pourquoi des formules qui recourent aux quantificateurs ? » – me pose-t-on la question. « Pourquoi passer par là plutôt que par des formulations radicalement nouvelles ? »

Parce que j’ai préféré quand même recourir à des formules qui sont quand même accessibles par une certaine pratique, la pratique des logiciens. Les formulations radicalement nouvelles, c’est pas si facile à faire comprendre que ça.

Je fais ce que je peux.

« Le signifiant… » : si on ne sait pas qu’est-ce que c’est que le signifiant après que j’en ai tellement longtemps parlé, c’est sans espoir…

Mais… je ne vois pas pourquoi je ne recommencerais pas, enfin.

J’ai appelé le signifiant : « logique pure » évidemment parce que je tiens compte de la barre, et que le signifiant en lui-même ne signifie rien.

La correspondance signans/signatum, au niveau d’un signifiant, il n’y a rien.

Quand je dis d’autre part qu’un signifiant représente un sujet pour un autre signifiant je dis quelque chose dont il y a, évidemment, à tirer des développements.

Ce sont des questions que je trouve, moi – contrairement à ce qu’on m’a dit à propos de ma question de tout à l’heure, à ce que m’a suggéré Contri, à savoir que ma question n’était pas pertinente – moi je trouve que ces questions sont pertinentes.

Je n’y ai pas répondu une par une sauf pour ce qu’on m’a demandé pour la Marx-Lust

On me propose, pour l’Unbewust, la FreudLust.

(129)C’est plutôt le Freud-Unbehagen, je veux dire que si Freud a parlé de malaise, je pense qu’il savait de quoi il parlait.

Il est certain que je n’ai parlé de Marx-Lust, d’ailleurs, qu’avec beaucoup de prudence, et c’était pour donner à la Mehr-Wert, à la plus-value, son extension du côté de ce que j’ai appelé le plus-de-jouir, qui réveille des ondes innombrables en vertu du passé. En fin de compte… tout ce que Platon évoque sous la dyade c’est une approche de ceci : à la jouissance que… qu’il n’y a pas de véritable possession de la jouissance… que la jouissance se réduit toujours au plus-de-jouir.

Enfin, on peut me poser des questions, c’est le moment. J’en serais bien content. À moins que j’aie parlé aujourd’hui d’une façon encore plus obscure que d’habitude, et que tout ce que j’ai dit soit exactement quelque chose qui a été sans portée.

 

Qui ai-je donc là ?

Est-ce que même Ajmone Claretta est là ?

C’est vous ? Bon, je suis ravi de savoir que vous êtes là.

Vous trav… vous êtes en analyse ? … J’espère que tout ce que j’ai raconté n’aura pas des conséquences trop catastrophiques pour votre analyse.

Azzaroli Giorgio est là ? … C’est vous ? Vous êtes en analyse aussi ? … Je suis bien heureux de l’apprendre. Parce que ça m’intéresse… Ça ne peut avoir de sens que pour quelqu’un qui fait une analyse.

 

Sciacchitano Antonello, mathématicien

Sciacchitano – Je suis médecin, mais…

 

Lacan – Vous avez eu l’air de… je ne sais pas, enfin, de vous intéresser… je voyais sur votre visage le signe que vous m’écoutiez…

 

Sciacchitano – [poco udibile : quesito sulla formalizzazione].

 

Lacan – J’ai quand même beaucoup donné dans le sens de la formalisation. Si j’avais eu un tableau noir j’aurais pu reprendre toutes ces quatre formules qu’on me présuppose avoir des rapports entre elle… Je l’aurais fait très volontiers, je me suis laissé au contraire entraîner…

Qu’est-ce qui est peu formalisable dans ce que je dis ?

(130)Quand je parle de trois choses qui sont nouées ensemble, à savoir le réel, l’imaginaire, et le symbolique, et qu’il y a une certaine façon de les prendre où l’on voit que ces trois consistances doivent être considérées comme strictement équivalentes, jusques et y compris l’imaginaire que prétendument je dédaigne, ça… ça me semble articulé d’une façon qu’on peut dire formelle. Pourquoi dites-vous que c’est très difficile à formaliser ce que je raconte ?

 

Sciacchitano – [poco udibile: precisazione del quesito].

 

Lacan – … dans toute logification formelle on ne fait état de la vérité que comme valeur, on ne fait jamais état de la vérité comme sens.

On note, par exemple, dans toute formalisation logicienne, la vérité par un, par exemple, et le faux par zéro, c’est-à-dire qu’on les transforme en valeurs : la vérité, là, est réduite à la fonction de… d’instrument, en somme, mais d’instrument du savoir, en fin de compte. C’est en ça que la définition de la logique comme particulièrement liée à l’articulation de la vérité me parait déficiente… parce que en fin de compte il n’y a jamais de vérité que supposée vérité.

 

Sciacchitano – Il n’y a pas de place dans la logique quantique pour ce que vous appelez conjecture.

 

Lacan – Ah, c’est vous qui m’avez posé la question sur la conjecture ?… Je considère que cette façon de manipuler la vérité comme valeur c’est le propre même de la conjecture, c’est transposer la vérité sur le plan de la conjecture. D’ailleurs depuis longtemps la logique y a été entraînée. Si vous manipulez quoi que se soit, par exemple sous la forme de la conséquence – à savoir : si ceci, alors cela – vous touchez-là du doigt que la logique à ce niveau, à ce stade, est conjecturale… Quelle objection voyez-vous à l’usage du mot « conjecture » ? Même quand j’ai parlé de sciences humaines en répudiant ce terme d’humaines pour y substituer le terme de conjecturales, c’était évidemment pour autant que je supposais le caractère fondamental de ce quelque chose dont je n’ai pas du tout parlé aujourd’hui : je n’ai parlé que de la langue, il y a le langage aussi… L’idée même de la stratégie est là pour donner corps à ceci, c’est qu’il n’est qu’à partir d’une certaine organisation du jeu qu’il y a une stratégie possible. Que cette organisation du jeu (131)ne soit donnée certainement pas par la langue toute seule, mais par le langage, c’est bien là que s’édifie le premier pas de la logique.

… Le rapport entre la conjecture et le savoir implique évidemment la fonction du réel. C’est à savoir que nous inventons des conjectures et nous les mettons à l’épreuve du réel. Mais il s’agit de savoir quel est l’ordre du réel auquel nous avançons. Il est clair que toute l’évolution philosophique, pour qu’elle ait pu quand même aboutir à cette extravagante opposition du réalisme et de l’idéalisme, montre bien à quel point le réel n’est pas facile à trouver. Quand je fais allusion – enfin, je ne sais pas si ça a été très bien saisi ni compris – au fait que toute la science s’est édifiée, depuis qu’il est question de science – c’est-à-dire depuis Aristote, autour des problèmes qu’Aristote ne liait pas du tout, bien entendu, des problèmes de la rotation des corps célestes, dont il a fallu mettre je ne sais pas combien de siècles, deux mille ans, pour arriver à se dépêtrer, pour faire le lien avec la chute des corps, avec la gravitation – c’est quand même les premiers objets du même acabit que ce dans lequel maintenant nous voyageons, puisque c’est de tout cela qu’il s’agit : les premiers objets sont descendus du ciel au sens où l’astrolabe c’est déjà quelque chose de fait à l’image d’un certain réel, et pas de n’importe lequel : d’un réel qui était mesurable, quantifiable, mais dont le dernier ressort est en fin de compte le nombre. Et je ne serais pas loin d’articuler que si le langage d’une façon quelconque se noue au réel, c’est pour autant qu’il y a dedans du numérable : pas seulement à cause des noms des nombres, mais à cause du fait que les éléments, à quelque niveau que vous les preniez, sont tous des éléments numérables.

C’est par là que le réel fait son entrée et aboutit à ce que j’ai appelé l’encombrement par le réel : c’est par le savoir, par le numérique.

Alors qu’il n’y a qu’un seul nombre qui fasse vraiment problème, c’est celui qui pourrait donner la clef du sexe, à savoir le nombre deux. Le nombre deux n’est pas du tout si facile à constituer que ça, comme seuls les mathématiciens peuvent le savoir. C’est pour ça que je m’adresse à vous spécialement.

Est-ce que vous êtes d’accord que le nombre deux est inaccessible ?

Il est tout à fait différent du nombre un ou trois (132)parce qu’il ne peut pas être engendré par un plus un en ceci : que déjà à poser un plus un, vous posez deux. C’est un cercle vicieux, le nombre deux, n’est-ce pas ? Si vous considérez comme un nombre accessible celui que vous pouvez faire dériver d’un nombre plus petit, il est certain que déjà dans l’idée même de la réunion de deux uns, il y a déjà présupposé le nombre deux. L’addition en elle-même tient le nombre deux pour déjà supposé. Enfin, vous comprenez, il y a le même abîme entre le nombre un et le nombre deux, qu’entre n’importe lequel des nombres entiers et la lettre zéro de Cantor… C’est pour ça que si nous n’avions pas le piémontais Peano, nous serions absolument hors d’état de rendre compte de quoi que ce soit des nombres qu’on appelle pourtant naturels… qui ne peuvent reposer en fin de compte que sur une axiomatique, c’est-à-dire sur quelque chose d’inventé.

… Alors, je n’ai pas du tout eu le temps de parler des rapports de Freud avec la vérité.

Est-ce que l’inconscient est une révélation, c’est-à-dire une découverte, une reconnaissance ?

Je serais porté à le dire, à savoir que l’inconscient […] l’attestation… l’attestation justement à analyser les textes philosophiques. Mais les analyser, ça veut dire les interpréter, les traduire.

Alors, je vous ai plutôt donné de ça quelques orientations, à savoir…

 

Sciacchitano – […] rapport entre interprétation et formalisation.

 

Lacan – Mais c’est évident que l’interprétation ne peut arriver à aucune formalisation, en ce sens que l’interprétation, c’est toujours donner un sens. Mais il faut s’apercevoir de ceci : c’est que le lieu du sens, c’est justement là où il n’y a aucun rapport formalisable, parce que après tout quand je dis : il n’y a pas de rapport sexuel, ça veut dire : il n’y a pas de formalisation possible du rapport de l’un à l’autre. Ce qu’on savait depuis Parménide. Car il y a quand même un dialogue de Platon qui là-dessus est absolument éclairant, n’est-ce pas ? Donc Platon, bien entendu, ne voit absolument pas que ce dont il donne la forme, c’est la forme du non-rapport, l’un et l’autre restent séparés par un abîme…

C’est en fin de compte autour de ça que le sens de n’importe quoi de ce qui peut s’énoncer s’oriente : il s’oriente vers ce trou dans le réel qui est le trou de… qui (133)justement permet au symbolique d’y faire nœud.

Vous pouvez entendre un peu ce que j’essaye de faire quand je cherche des références topologiques… c’est-à-dire quelque chose qui malgré tout suppose l’image en tant que ça suppose l’espace – qui est imaginaire, hein ?, qui est tellement imaginaire qu’on n’arrive pas à trouver d’algorithmes convenables, au moins jusqu’à présent, pour faire une théorie des nœuds, je parle d’un nœud à plusieurs. Je sais, ou crois savoir, qu’il y a un algorithme pour une seule consistance, pour une ficelle indéfiniment nouée à elle-même ; mais dès qu’il y en a plusieurs, on n’a plus d’algorithme. C’est ça aussi pour la personne qui m’a posé une question sur l’algèbre et l’algorithme.

Bon.

Qui est ce qu’il y a encore ici ?

Turolla Alberto. C’est vous. Vous êtes à l’hôpital psychiatrique d’où ?

 

Turolla – De Padova.

 

Lacan – Ah, oui. Vous fonctionnez depuis combien de temps là ?

 

Turolla – … [parole perdute].

 

Lacan – Ah, oui… Et qu’est-ce qui vous a poussé à venir travailler avec Contri ? C’est la communion ou la libération ?

[risate]

Turolla – … [parole perdute].

 

Lacan – « Est-ce que l’analyste peut être classé comme un intellectuel » ?

Quelqu’un pose la question…

… Oui, puisque justement il y a, malgré tout, par je ne sais quel miracle, le mot intelligere, qui fait quand même allusion à « lire », et même à lire-entre, à lire entre les lignes, en somme.

C’est une conception de l’intelligence qui me semble devoir être particulièrement pertinente pour l’analyste, dont c’est à proprement parler le métier, enfin, de savoir lire entre les lignes.

Qu’est-ce qui vous intéresse dans la question de savoir si l’analyste est ou non un intellectuel, et qu’est-ce qui vous porte à répondre que non ?

Il est certain que tous les intellectuels ne sont pas intelligents…

Seulement, c’est pas moi qui ai inventé le mot intelligere. En fin de compte, cette histoire du lire a (134)été… a été prise par tout le monde comme allant de soi. Pendant un temps on a cru que le monde était un objet à lire… L’idée de la signatura rerum est là depuis toujours, et n’est pas du tout spécialement le privilège des mystiques.

C’est évident que la lecture analytique est une lecture très… systématique, puisqu’elle est centrée sur ce que Freud croit être le sens sexuel, et dont je crois plutôt – puisque c’est une deuxième lecture, ça me paraît s’imposer, et puis aussi une expérience déjà un peu longue de l’analyse – que c’est une lecture qui ne réussit que dans la mesure où elle échoue, et que c’est cet échec même qui a quelque chose, pour oser le dire, quelque chose de fécondant, de fécondant en tant que ça ramène les gens à ce qui alors, par contre, ne manque jamais de les intéresser, par quelque biais que se soit.

… Enfin, c’est vrai qu’il y a une classe dite d’intellectuels, mais c’est tout de même une classification… enfin, très externe. On ne parle jamais des intellectuels qu’à se poser soi-même au dehors.

 

Nobécourt – Si vous permettez, Monsieur, je ferais une question à propos et sur le débat sur le thème de l’intellectuel. Il me semble qu’en Italie on n’emploie pas impunément le mot d’intellectuel comme nous l’employons…

 

Lacan – Ah, oui ?

 

Nobécourt – … parce que, qu’on le veuille ou non, il est marqué de toute la théorie de Gramsci sur les intellectuels, sur le rôle de l’intellectuel, sur le rôle de ce qu’on appelle l’intellectuel organique, sur le rôle de l’intellectuel collectif, et quand un italien dit « intellectuel », c’est pas du tout comme quand un français dit « intellectuel », de même pour le monde culturel… Est-ce qu’il n’y a pas là une contamination du discours politique dans le champs analytique ?

[…]

 

Lacan – Ah, Fachinelli, soyez gentil, donnez-moi une idée que vous avez entendu quelque chose…

 

Fachinelli – Je vais vous poser une question…

 

Lacan – À savoir ? C’est tout ce que je demande…

 

Fachinelli – … Qui est en même temps une fameuse dispute…

 

(135)Lacan – Dites-moi, cher… Alors, allez-y !

 

Fachinelli – Je l’ai déjà fait. [aveva compiuto ilgesto consistente nel passarsi il dorso delle dita sotto il mento].

 

Lacan – C’est-à-dire ?

 

Fachinelli – [risate] C’est-à-dire : cette question, qu’est-ce que ça veut dire pour vous ?

 

Lacan – Quoi ?

 

Fachinelli – Celle que j’ai faite.

 

Lacan – Oui, oui… je n’ai pas une notion très précise : ça veut dire la barbe, quoi ?

 

Fachinelli – Oui – Je veux dire ce que j’ai dit.

 

Lacan – Qu’est-ce qui vous barbe dans tout ça ?

 

Fachinelli – Non, c’est une fameuse question, c’est la question qu’a posée un économiste italien à Wittgenstein… Un jour, selon l’anecdote, selon la blague, il y avait Wittgenstein et Sraffa… Sraffa est un économiste de Cambridge, qui était un ami de Gramsci… Alors, Sraffa disait : de ce qu’on ne peut pas dire, il faut se** taire.

 

Lacan – C’est une position kojévienne…

 

Fachinelli – Alors, Sraffa a posé la question : qu’est-ce c’est que c’est ça ? – justement. Parce que ça c’est un… comment dire ?, un élément de la langue, qui dans l’espèce italienne est la langue napolitaine, c’est-à-dire, c’est du symbolique… C’est une langue, mais ce n’est pas la langue italienne, ce n’est pas la langue de la lalation. C’est un élément symbolique qui, d’une certaine façon, précède la lalation…

 

Lacan – Je m’étonnerais que… même à Naples, que les bébés fassent ça avant de faire de la lalation… [risa].

 

Fachinelli – Non, c’est pas une bonne réponse, parce que quand vous avez dit que la mère, c’est elle qui passe la lalation, la langue, vous avez dit, justement, que c’est une incarnation. Quand vous avez dit incarnation vous vouliez dire, je pense, qu’il y a là le problème d’une langue du corps. C’est-à-dire qu’entre la mère et l’enfant il y a une langue, symbolique, qui précède la langue italienne.

 

Lacan – C’est tout à fait vrai.

 

Fachinelli – Alors, alors, si c’est ainsi…

 

Lacan – C’est tout à fait vrai, mais écoutez, je ne vois pas… enfin… qu’est-ce qu’explique en somme Freud ? Il explique – il explique, bien sûr, il l’explique pour moi… bon – qu’est-ce que Freud explique ? C’est que toute femme, pour ce qui est de l’amour que pourrait (136)avoir pour elle un homme, l’homme y retrouvera toujours la mère. Donc dans l’énoncé œdipien, enfin, de Freud, c’est comme ça que Freud manifeste l’obstacle.

Obstacle que je radicalise par rapport à lui, que je radicalise en ceci : c’est que, en parlant, moi je ne dis jamais : toute femme, mais : une femme qui est en question dans l’amour, si bien sûr, comme je l’ai dit, il s’agit de cette zone du sexe mâle, ou prétendu tel, de cette zone du sexe mâle qui baigne dans l’hétérosexualité, ce qui n’est pas le cas général… Mais, enfin, il y en a. Il y en a qui aiment une femme. Il y en a qui aiment une femme.

Freud y voit d’obstacle, l’obstacle tout à fait, il faut bien le dire, fondé sur l’organisation mammifère, à proprement parler : c’est qu’il faudra toujours la mère pour faire ba-ba.

C’est-à-dire, qu’elle laisse sa trace ineffaçable, et cette trace, il appelle ça « mnésique », mais c’est tout autre chose, c’est l’inconscient. Enfin, ça marchera ou ça ne marchera pas d’une façon plus ou moins heureuse, selon qu’une femme aura su plus ou moins bien le décoller de la mère, si je peux m’exprimer ainsi.

Ma position a ceci de plus radical : que je pense que, au niveau de la parole il y a déjà – la parole est du langage, mais ce n’est pas pareil – il y a déjà quelque chose qui fait que le « partenaire » entre guillemets, est en lui-même Autre, Autre avec un grand A. Il n’est pas l’autre, justement, le partenaire, l’alter, il est alius.

On a, dieu merci, en latin deux mots pour distinguer l’alter, c’est-à-dire celui dont on est déjà en compagnie, n’est-ce pas, alors que le sexe est Autre, et la mère est là, si j’ose m’exprimer ainsi, en trompe-l’œil.

Il est Autre, si on peut dire, de par la structure de langage.

De sorte que votre langage corporel…, il est clair qu’il est du côté de l’obstacle.

Ce qui fait après tout un des plus grands obstacles à l’amour, c’est justement le corps…

 

Fachinelli – … mais c’est seulement un obstacle… il y a un symbolique, une langue du corps. Alors, quand on insiste sur cette… sur la position de la langue parlée…

 

Lacan – … j’oserais dire, malgré tous ces embrassements, n’est-ce pas, de cet amour… enfin, on essaye de lui frayer le passage, il faut bien le dire… parce que c’est vraiment le texte même de l’expérience analytique, ces (137)embrassements des corps… nous parlons de ce qui concerne l’amour pour l’instant, hein ?… ces embrassements des corps, ils sont surtout efficaces dans ce qu’on appelle communément la perversion…

 

Fachinelli – Oui, mais justement c’est vous qui avez posé la question qu’il n’y a pas de pervers, et qu’alors la question qui se pose en analyse…

 

Lacan – Je n’ai jamais dit une chose pareille…

 

Fachinelli – Oui, je l’ai entendue à Paris.

 

Lacan – Quand est-ce que… écoutez, je n’ai jamais dit une chose pareille…

 

Fachinelli – Oui, enfin… ce que je voulais dire c’est que si on pose qu’il y a…

 

Lacan – S’il y a une chose que souligne Freud, c’est l’importance fondamentale de la perversion dans les gestes de l’amour…

 

Fachinelli – Oui, sans doute – et dans l’analyse aussi. Parce que j’oserai écrire que l’analyste… qu’avant le sujet du savoir, le sujet supposé savoir, il y a le sujet supposé avoir, et cela c’est directement le corps, et dans chaque analyse il y a le moment où l’obstacle, enfin, la langue qui parle, est bien celle du corps. Ils veulent faire l’amour avec vous.

 

Lacan – Ça, je n’irais pas jusque là.

 

Fachinelli – Je le crois bien. Vous savez très bien que dans l’histoire de l’analyse…

 

Lacan – … tous les analysants sont tourmentés par l’amour très facilement porté… porté sur l’analyste.

Mais, enfin, qu’ils veuillent faire l’amour, nous est, à nous analystes, généralement évité…

 

Fachinelli – … mais disons que c’est une règle qui est presque constamment transgressée… [risate]. C’est bien vrai. Je crois que c’est bien vrai aussi dans votre expérience. Presque toutes les règles freudiennes, n’est-ce pas, sont des règles qui sont des règles en tant qu’elles sont transgressées.

 

Lacan – Ça c’est une opinion diffusée… diffusée par quelqu’un de l’entourage, mais…

 

Fachinelli – Mais Ferenczi aussi se posait ce problème-là…

 

Lacan – Oui…

 

Fachinelli – … quand il disait…

 

Lacan – Ça… écoutez, Ferenczi n’est quand même pas un modèle…

 

Fachinelli – Non, c’est un problème.

 

(138)Lacan – C’est un problème, c’est vrai. Je ne crois quand même pas que l’axe de l’expérience analytique passe par l’étreinte des corps…

 

Fachinelli – … Et ça se voit, par exemple, dans toutes les situations où les analystes freudiens classiques disent que ça ne va pas. Pourquoi toutes ces tentatives de reformulation de l’analyse avec les psychotiques, si ce n’est parce que avec les psychotiques, justement, se pose ce problème de la langue du corps, de la langue maternelle, n’est-ce pas ?

 

Lacan – Si je vous entends bien, la langue maternelle consiste dans les soins et ces soins c’est ce qu’une personne, Mme Sechehaye pour la nommer, a pu concevoir comme étant la voie pour frayer les contacts, si j’ose m’exprimer ainsi, avec les psychotiques. Je vous dirai que je n’en crois rien. Je crois que le problème chez les psychotiques, j’ai essayé de le dire, est dans ce que j’appelle la forclusion du nom du père. C’est une équivoque tout à fait compréhensible, qu’avec les psychotiques, chez qui le nom du père, par le fait de la mère, a été effectivement forclos, qu’en lui refrayant les voies de ce qui est déjà frayé avec la mère, et qui c’est d’autant mieux développé que le nom du père a été forclos, qu’en lui frayant de nouveau ces voies on ait le sentiment qu’il est plus heureux, et qu’on espère que ce mieux-être va se prolonger jusqu’à ce qu’il soit débarrassé de sa psychose.

Je ne crois pas que l’expérience corresponde à ça, à la pratique de Mme Sechehaye…

Je crois que ce qui convient avec les psychotiques…

Je dis simplement que le langage, étant de l’ordre de ce que j’ai appelé le symbolique, c’est-à-dire la parole et le langage, je veux dire les pôles où la langue fonctionne, la parole dans la performance et le langage dans la compétence plus ou moins logicienne…, je crois que c’est d’un registre différent de ce que, par pure métaphore, on appelle le langage du corps.

Je crois que le rapport du corps, tout en ayant vraiment tout son poids au niveau de l’imaginaire… je ne crois pas, malgré l’expressivité, c’est vrai, l’expressivité de certains gestes, y compris votre geste napolitain de tout à l’heure, je crois quand même qu’il n’a pas la dimension, à proprement parler, du langage, et c’est en ça que mon apport a eu son poids, comme vous me faisiez, comme ça, tout à l’heure, reconnaissance. Enfin, (139)je ne crois pas que ce soit du tout du même ordre, que ça mérite d’être appelé langage. La mère… c’est très important, bien sûr, les soins, mais… ce qu’elle dit est très important, ce qu’elle dit est très important par ses conséquences, je dirais même plus… ça va plus loin que la parole et même le langage : c’est le dire, enfin.

En fin de compte, la réponse de Sraffa à Wittgenstein est évidemment très jolie à cause de ce qu’il s’agissait de Wittgenstein… C’est évident que tout ce que Wittgenstein en somme a articulé autour du langage, ça reste tout à fait marqué par ce qu’il a appelé le jeu du langage, c’est-à-dire par l’idée de quelque chose qui se joue selon une règle… ce dont j’entendais une fois de plus les échos de tout à l’heure à propos de l’existence du code : et s’il y a quelque chose qui est tout à fait manifeste dans la langue, c’est qu’il n’y a rien de plus étranger à la langue que la notion de code, et qu’il suffit de lire un texte… enfin, à lire un texte, on ne s’en tire qu’à la condition de s’en donner un peu la peine, n’est-ce pas… on peut le faire jouer quant au sens, on peut donner à n’importe quel mot n’importe quel sens et pas simplement ceux qui sont déjà dans le dictionnaire. Si l’on s’en donne la peine, je le répète, on peut faire jouer à n’importe quel mot n’importe quel sens, et ça c’est, à proprement parler, la dimension du langage… qu’on fait tout, n’est-ce pas, pour le réduire à…

[Il discorso si interrompe per il cambio del nastro]

… le langage d’un côté, et on emploie des choses codées, pour le transcrire, d’une part, et d’autre part, il y a des choses qui ont été déjà parfaitement langagées, si je peux m’exprimer ainsi, en fabriquant pour ça un participe passé, celui du verbe langagier quelque chose, n’est-ce pas ; on pourrait trouver mieux, c’est logiciser, etc.

Un carte géographique par exemple… c’est parce qu’il y a la carte géographique avec déjà des noms, que vous pouvez faire des poteaux indicateurs : là, il y a un code. Mais la langue, ce qui se cristallise d’usage dans la langue, est d’un tout autre ordre que de ce qui est codifiable, quoique, bien sûr, il y ait dans la langue quelque chose qui va de ce côté-là : il y a une orientation des molécules, si on peut dire, de la langue qui tendent à se nouer à quelque chose qui n’est rien d’autre que le réel. C’est justement en ça que je disais tout à l’heure que c’est la langue, pour tout dire, qui vous donne le modèle de l’élément.

(140)L’idée de l’élément, même l’idée de l’atome, le stoixeÝon… enfin, l’usage d’Aristote de ce terme, c’est quelque chose dont la première appréhension par l’être parlant se trouve dans le mot : ça fait élément. Ça fait élément, et c’est par là qu’il apprend à compter…

En plus il y a quand même des nouveaux nombres – on va toujours très loin dans toutes les langues, qui pour la plupart sont arrivées à se libérer des premiers pas et à pouvoir compter n’importe quoi, des nombres aussi, aussi énormes qu’on suppose.

 

Drazien [à Fachinelli] – Est-ce que je peux te poser une question ? Si ce geste était apparu dans un rêve, si un patient sur ton divan était en train de faire le récit de son rêve – d’abord il y aurait eu le problème de te formuler ce geste dans le discours sur le divan… et puis est-ce qu’il y aurait un sens arrêté ? Alors, à ce moment-là, pour ce geste, est-ce que ça aurait une valeur de parole, est-ce que… puisque pour toi c’est langue…

 

Fachinelli – C’est, bien entendu, une langue… Alors quand tu dis cela, d’une certaine façon c’est le problème que posait Gilson à Lacan. C’est une traduction. Une traduction c’est, d’une certaine façon… c’est toujours une réduction…

Je comprends très bien cette question – ce n’est pas pour rien que je suis ici, n’est-ce pas – mais enfin, il y a aussi le problème d’autres langues et surtout des langues corporelles… parce que, justement, avant la lallation il y a toute cette zone de la petite enfance qui est celle d’un rapport et d’un circuit corporel.

 

Lacan – Vous savez, en fin de compte, cette espèce, comme ça, de préoccupation du nœud qui m’est venue, à propos d’un nœud qui me rend bien service… momentanément, enfin… ce n’est pas évidemment sans rapport avec ce que vous impliquez,… ce besoin, cette aspiration dont témoigne, d’une façon pas toujours forcément inappropriée, le nœud des corps, mais est-ce que ça suffit à…

 

Fachinelli – Non, ça ne suffit pas…

 

Lacan – … à rendre l’amour possible…

 

Fachinelli – … ah, c’est pas ça…

 

Lacan – … j’en ai mis le doute sous cette forme, n’est-ce pas ?

C’est quand même autour de ça que se noue tout ce qui s’est découvert dans l’analyse de la fonction du déplacement, de la glissade à la perversion, à quoi (141)l’amour peut être dit conduire.

Je veux dire par là que si depuis des siècles la jouissance du corps de l’autre a été vouée au niveau bas, si l’on peut s’exprimer ainsi, du plaisir, c’est qu’en fin de compte, quant au rapport, même à le limiter à cette impasse qu’est l’amour, quant au rapport… [parole perdute] une relation amoureuse dont je ne dis pas qu’elle n’existe pas : je dis que le rapport sexuel n’existe pas.

Il n’existe pas, dans un certain sens du mot exister,… il n’est pas inscriptible hors de quelque chose, hors de ce qui est en jeu.

Cette histoire du langage du corps, c’est bien ce qui nous porte au cœur de la question de ce qu’on peut appeler la déviation du rapport.

Alors, là l’analyse est surabondante, parce que c’est elle qui nous a montré le caractère central de l’imaginaire et du réel, et d’ailleurs de la fonction phallique comme telle – qui l’a isolée et qui a dit que ce n’est pas du tout le privilège d’un sexe. Si l’on veut vraiment commenter les choses, on voit que c’est de là que part tout ce qui se dit dans l’amour, n’est-ce pas ?

C’est vraiment le es indistinct, qui ne joue pas seulement son rôle dans l’amour, n’est-ce pas : il joue son rôle dans tous les discours humains.

Bien sûr qu’il y a toute une palpitation langagière dans le corps. Elle ne s’inscrit dans la réalité que sous la forme du fantasme. C’est en tant que le fantasme prend tout son épanouissement dans un amour, que fonctionne le langage du corps. Le corps est vraiment impliqué dans le fantasme.

C’est ça dont nous avons l’expérience, dont nous ne pourrions même pas par notre expérience personnelle soupçonner l’immensité. Immensité d’ailleurs absolument stéréotypée, qui fait que, comme je le remarque, l’analyse n’a même pas été foutue d’introduire une nouvelle perversion sexuelle, ce qui aurait été quand même une preuve de son existence. On n’a rien introduit d’autre que cette découverte de la vérité sur l’amour qui s’appelle le transfert, à savoir qu’il n’y a qu’à pousser sur un bouton, c’est-à-dire commencer une analyse, pour que ça se déclenche, d’une façon qui en réalité, pour ce que sont la plupart du temps les analystes, est strictement impensable – du dehors, donc.

Ça c’est la seule trouvaille qu’on a faite… on n’a (142)jamais inventé une perversion…

C’est quand même frappant, enfin, hein ?

 

Fachinelli – Peut-être seulement la perversion de refuser l’amour.

 

Lacan – Ouais. C’est pas dire le bouton encourageant. Pour ce qui est de refuser l’amour pour une femme, alors ça pour le coup on en a depuis des siècles à la pelle.

Vous avez lu St Augustin ? Parce que je l’ai déjà lu trente six fois, n’est-ce pas, je parle des Confessions, parce que je n’ai pas lu autre chose [alcune parole perdute]. Vous l’avez lu très frais ce texte de St Augustin ?… Vous avez tort, relisez-le. C’est colossal.

Qui est-ce qui pose une question ?

Je sens quelqu’un qui commence à bailler.

Vous avez quelque chose à dire, vous Mme… naturellement j’ai oublié le nom que tout à l’heure…

 

X. – votre distinction, trop nette je crois, entre le réel, l’imaginaire, et le symbolique… je ne comprend surtout pas la distinction, entre le réel et l’imaginaire.

 

Lacan – C’est évident que vous avez vu que, moi-même, j’ai mis l’accent sur ceci : que même s’il semble être ce que j’exclus, si je parle d’un nœud entre le réel et le symbolique, je dis qu’il est fait par l’imaginaire.

Évidemment, là vous élidez toute une accentuation que j’ai mise, et que j’ai mise parce que c’était ce qui était fourni par mon expérience : à savoir que ce qu’a trouvé de mieux Freud pour expliquer l’amour, c’était précisément que c’était en somme l’amour pour sa propre image.

C’est ça qui fait chez moi centre et axe à la fonction de l’imaginaire, c’est ce que le discours analytique, tel qu’il est déjà frayé, tracé par Freud, appelle l’amour narcissique.

Il est clair que dans Freud, même l’amour objectal, prend son sens de l’amour narcissique.

L’importance de l’imaginaire va bien au-delà de ce que Freud en a articulé, puisque nous en avons la fonction de la bonne forme, et je vous prie de noter au passage ce qu’implique ce terme de bonne forme, de la Gestalt, pour appeler les choses par leur nom.

[…]

Si vous voulez, c’est autour de ça que se révèle le noyau de la fonction imaginaire comme telle.

Ça c’est de l’ordre justement de ce qu’il a manifesté, (143)à savoir d’avoir à tenir compte du fait que les vivants sont toujours corporels.

Alors, cette fonction de l’imaginaire, elle est isolable, et tout spécialement, dans ce qui en est de la fonction de l’amour, du côté visuel, si vous voulez le centrer sur ce qu’on appelle aussi intuitif, je veux dire : la vue, qui est toujours quelque chose d’à plat, quelque chose selon l’imagination, quelque chose qui a pour centre l’œil et qui se dispose selon une série d’un tableau de projection. Ça donne aussi le modèle de ce quelque chose qui vraiment nous colle à la peau : dès que nous faisons appel à l’intuition, c’est toujours quelque chose de plus ou moins parent de l’image.

Nous savons aussi… je ne pense pas qu’ici personne ne me contredise… que l’idéal du mathématicien c’est un type de démonstration qui se débarrasse de toute espèce de recours intuitif.

Le mathématicien arrive au comble de ses vœux quand il donne ce qu’on appelle une formalisation, c’est-à-dire quelque chose qui ne se manipule qu’à l’aide de petits éléments écrits. Ce qu’il pourchasse, c’est justement tout ce qui est de l’ordre intuitif… Il n’est vraiment satisfait que quand il est assez arrivé à se débarrasser, tout à fait particulièrement, de l’intuition spatiale, pour articuler une pure et simple démonstration.

Voilà quand même qu’il y a un clivage entre l’imaginaire et le symbolique, ce qui, d’autre part, présentifie ce que Freud appelle Darstellbarkeit, le figurable. C’est avec ça que le rêve se trouve articuler quelque chose.

Son texte est fait de ce qui sort des images, et on ne peut pas dire que là, tout au moins dans le rêve, l’imaginaire ne soit pas présentifié d’une façon… – le mot « exemplaire » est faible parce que c’est en quelque sorte l’idée même de l’exemplification… presque toute exemplification plonge dans quelque chose qui a une parenté avec le réel.

Alors, c’est ce qui, je crois, me permet d’identifier, d’authentifier… c’est-à-dire de mettre quelque chose qui spécifie la dimension de l’imaginaire…

En tout cas, dans notre pratique, il me semble que, l’imaginaire, nous y avons tout le temps à faire. Et si je dis que c’est dans le symbolique que ça s’exprime… du fait que le symbolique à tout instant articule, mais (144)articule dans la langue… ceci est tout à fait imaginaire, c’est pas réel. Alors : où est-ce que dans le langage on fait le clivage, qu’on distingue l’imaginaire du réel ? C’est ce qui selon les discours naturellement varie. Ce qui n’empêche pas que la notion du réel dans la langue… c’est ce qui dans la langue est en général traduit, et traduit d’une façon qui convient étant donnée la structure corporelle de l’homme, la prévalence de la fiction, n’est-ce pas, de l’intuition… c’est ce que la langue s’emploie tout le temps à distinguer. Est-ce que vous rêvez ou est-ce que vous êtes dans le réel ? J’appelle ça des catégories en quelque sorte primordiales.

Je ne vous dis pas que nous savons à tout instant en faire le départ, mais que ça fonctionne comme tel et qu’il y a tout un fil qui est très proprement attaché non pas à la langue, mais au langage lui-même. Dans le langage alors l’imaginaire et le réel se distinguent comme une des oppositions les plus fondamentales.

 

X. – Je suis un peu en difficulté à distinguer entre la pensée et la langue. Vous dites, enfin, si j’ai bien compris…

 

Lacan – Je ne distingue pas. Je dis qu’il n’y a de pensée qu’articulée.

[…]

… je n’ai pas rejeté la pensée… mais nous pensons que la pensée c’est une réalité qui est au-dessus d’une langue… Ces histoires de dessus et de dessous, ça c’est vraiment de l’ordre de l’imaginaire, vous comprenez ?

Nous pouvons très difficilement articuler quelque chose sans l’idée de hiérarchie, et l’idée qu’il ne peut y avoir qu’une pensée pour expliquer le monde, c’est ce que nous appelons généralement Dieu. C’est quand même quelque chose qui est tellement tissé vraiment dans les fibres de tout le monde, en fin de compte… sans le savoir. Même les athées le pensent, enfin.

 

C’est très difficile d’échapper à cette idée que c’est pas une pensée qui gouverne le monde.

Je me permets de penser que c’est pas indispensable, au moins depuis le moment où nous avons la notion de l’inconscient.

La notion de l’inconscient, j’avais essayé, comme ça, d’en donner, enfin, en marge… tout à fait en marge parce qu’il fallait bien, comme ça, que je les amuse, les premiers types de canailles parmi les analystes, quand j’ai (145)essayé, comme ça, de faire prendere corps à [ride] ma pensée, alors je leur demandais, comme ça, de temps en temps, en marge, des choses comme ça, auxquelles ils ne comprenaient, bien entendu, absolument rien …, enfin : « Dieu croit-il en Dieu ? ».

Ça c’est plus venimeux que ça n’apparaît d’abord.

C’était simplement la façon de leur sonner une petite clochette, enfin.

Il est certain en tout cas que toute la pensée philosophique est théologisante puisque… enfin, je vous ai épargné tout à l’heure certaines des choses que j’aurais pu dire à propos du savoir.

C’est quand même tout à fait frappant que le savoir, le savoir-là – qui veut le toucher ? si je puis dire, puisqu’il se transforme en chose réelle, n’est-ce pas – que le savoir à quoi s’entend si bien l’homme parce qu’il, justement, parce qu’il construit… : le savoir ne lui sert qu’à ça, à faire des choses qu’il croit qu’il crée.

Il y a quand même quelque chose qu’il sait très bien qu’il ne sait pas : c’est tout ce qui concerne le sexe. Alors il en a chargé Dieu, n’est-ce pas ?

Dieu a créé l’essentiel de ce qu’il crée… évidemment pas tous ces trafics que l’homme se sent capable de faire lui-même.

Enfin, il ne rêve que ça, de faire le ciel, la terre, les eaux supérieures, inférieures, les animaux etc.

Tout ça c’est un jeu d’enfant, pour l’homme, n’est-ce pas… mais pour le sexe, là alors, l’homme et la femme, ça, il fallait vraiment Dieu. C’est pour ça qu’on dit : Dieu créa l’homme et la femme… parce que là il donne sa langue au chat.

Écoutez, vous n’êtes pas très habitués n’est-ce pas, aux choses que je suis amené, comme ça, à articuler.

J’ai fait allusion tout à l’heure à l’Autre.

Il est évident que l’Autre, avec un grand A, celui dont je parle, c’est pas Dieu.

Dieu serait… existerait s’il y avait l’Autre de l’Autre.

Alors, il n’y a pas d’Autre de l’Autre, à savoir qu’il n’y a pas, il y a rien pour garantir que l’Autre, c’est bien là [batte sul microfono] que se font les comptes, n’est-ce pas, il n’y a aucune preuve perceptible, n’est-ce pas ?

Quand je dis qu’il n’y a pas d’Autre de l’Autre, c’est-à-dire celui dont on a besoin, dont a besoin tout le monde… Descartes marche, il fait : « il pense et il est »… (146)mais quand même tout ça est soufflé s’il n’y a pas là un dieu pas trompeur.

On ne s’est pas simplement aperçu que, s’il était trompeur, ça serait exactement la même chose, parce que tromper et être la vérité c’est tout à fait pareil, puisque s’il était trompeur, ce qu’il penserait pour nous tromper – puisqu’il n’y a que nous qui sommes dans le coup – ce qu’il penserait pour nous tromper, ça serait la vérité.

Alors que la question n’est pas là : la question est de savoir si justement il y a quelqu’un pour faire le partage entre la vérité et le mensonge. Si on revient là… alors à tous le truc, n’est-ce pas, l’énigme du « je mens », enfin…

Je ne vous ai pas parlé de cette vérité qui est évidemment tout à fait capitale, parce que ce que nous entendons dans l’analyse, ce qui nous intéresse, c’est que justement c’est toujours la vérité : même quand c’est un pur mensonge, ça s’ordonne dans le champ de la vérité.

Ceci dans un champ où il n’est pas facile de savoir, mais où, avec une certaine pratique, on arrive quand même à en savoir long, grâce à cette forme, à cette incurvation, à cet hyper-espace des valeurs de vérité, comment le seul être que nous connaissons quand même doué de la parole, comment cet être dit la vérité même quand il se trompe, quand il ment.

Il y a là un champ qui n’est pas facile à manier, parce que le savoir n’y a pas cette valeur constructive qu’il a ailleurs… un champ que je crois limité, mais qui, si limité soit-il, est devenu ce que j’ai appelé si encombrant pour nous forcer à une sorte d’exploration, comme ça, plus radicale concernant ce que je définis de l’image topologique du trou… du trou dans le réel, dont presque tout ce qui se dit d’une certaine façon porte témoignage.

Encore une chose, que j’exprime d’une autre façon : en disant que la vérité n’est pas toute, je veux dire qu’on ne peut jamais arriver à la dire toute. On vous demande toujours, au tribunal, à dire la vérité, rien que la vérité, toute la vérité. Toute la vérité… [batte sul tavolo]… c’est une folie. Qui est-ce qui peut prétendre dire, sur quoi que se soit, toute la vérité ?

Ça, n’en reste pas moins la valeur de vérité, très opératoire, dans ce savoir que nous construisons avec la logique – qui a au moins l’avantage de nous apporter (147)des… des meubles, à ceci près, que l’appartement, si nous en croyons le Tao, est toujours trop meublé.

Comme nous n’avons besoin de rien si ce n’est d’une coquille, au fond, je veux dire un petit abri parce que l’homme est porté à habiter, donc il habite… parce que je pense que même Lao-Tsé habitait une cabane près d’un ruisseau… il habitait à cause du fait que le corps ne fonctionne pas autrement. Mais ça ne l’empêchait pas de parler d’une façon très très sûre… Il n’avait pas eu besoin des progrès scientifiques modernes pour avertir que ce n’était pas dans ce sens-là qu’il fallait aller… et dans un langage admirable…

[Il discorso si interrompe per il cambio del nastro]

… ce que je suis forcé de faire à cause du fait que les analystes ont une imagination si bornée qu’ils croient des choses que, même au-dehors, personne ne croit plus…

 



*. Sans doute, Ranchetti confond-il entendre et comprendre, il voudrait donc dire : « J’ai entendu les mots que vous avez dits, mais je n’ai pas compris la question… ».

**. Sans doute une traduction maladroite, la phrase est : ce qu’on ne peut pas dire, il faut le taire.

1973-02-03 La psychanalyse dans sa référence au rapport sexuel – 1973-02-04 EXCURSUS

1973-02-03 La psychanalyse dans sa référence au rapport sexuel

Conférence donnée au Musée de la science et de la technique de Milan, le 3 février 1973. Parue dans l’ouvrage bilingue : Lacan in Italia 1953-1978. En Italie Lacan, Milan, La Salamandra, 1978, pp. 58-77.

 

(58)Alors, vous êtes ici… pour des raisons, évidemment… je suppose… diverses et parmi lesquelles je pense que mon titre n’est pas pour rien.

Alors, mon titre je l’avais d’abord livré à Contri grâce à qui je suis ici. Mon titre lui a été transmis par ma secrétaire – j’ai une merveilleuse secrétaire que tout le monde connaît, dans Paris bien sûr. Elle s’appelle : Gloria.

Alors, Gloria lui a dit : La psychanalyse dans sa référence au rapport sexuel.

Je suis bien content, bien content que ceci ait été transcrit par : La psychanalyse et sa référence au rapport sexuel, parce que ça va me donner beaucoup moins de mal, que ça soit lié par une conjonction et non par une implication… ça va me donner beaucoup plus de liberté.

 

Je suis revenu… venu ici pour vous des sports d’hiver… Je suis en train de me délasser, et ça signifie un très grand goût pour Milan : il faut vraiment que j’aime beaucoup Milan pour avoir coupé mon séjour aux sports d’hiver.

Comme donc j’y étais, je n’ai pas spécialement préparé ce que j’ai à vous dire, d’autant plus que je crois que c’était impréparable, impréparable justement à cause du caractère, disons, hétéroclite de ceux à qui je pouvais m’adresser.

Tout à l’heure on m’a demandé s’il fallait me présenter. Vous êtes là assez nombreux pour que ça suffise comme présentation. Je vais tâcher de me présenter par la façon dont je vais tenter de frayer ce sujet.

 

Ce sujet, je l’ai choisi, je l’ai donné à Contri parce que quand on est pris dans une certaine pratique il ne (59)faut pas croire qu’on a le pouvoir de prendre son recul.

La psychanalyse et sa référence au rapport sexuel, disons que c’est là que, déjà quand même depuis quelques années, c’est là que j’en suis.

C’est un point qui m’occupe et au niveau duquel forcément… j’essaie de dire quelque chose que je crois important.

Tout le monde sait – même la majorité de nos psychanalystes qui est ici – tout le monde sait que la psychanalyse donne une certaine importance, dans la… disons, dans le statut des gens qui viennent demander une psychanalyse, donne une certaine importance au rapport sexuel.

Ce qu’on appelle « sexualité » par exemple, est mis au premier plan… de quoi ? D’une théorie ou d’une pratique ? Il est bien clair que c’est au niveau de la théorie, et la théorie… la théorie, c’est très difficile à faire.

 

La théorie… le mot, mon dieu, a ses origines… Il y a un nommé Aristote qui en faisait grand cas. C’est quand même de lui que nous vient cette notion intuitive, n’est-ce pas, cette façon de contempler, pour tout dire, pour avancer le mot capital, de contempler le… quoi ? – le monde.

C’est de là que nous vient tout un mode de penser qui dans l’occasion s’appelle cosmologie. Le monde est supposé être univers, il y a la sphère suprême, enfin, le moteur immobile qui englobe tout ça, et on peut peut-être arriver à s’égaler à ce tout ça en le contemplant…

Pour essayer quand même de me faire entendre… parce que je me fais plutôt entendre en général à demi-mot… C’est même pour ça que mon public dans l’ensemble n’y comprend rien, mais enfin, ils reviennent, parce que, ces demi-mot, c’est ça qui les attache : ils voudraient bien connaître l’autre moitié. Il n’y a aucun autre moyen de communiquer qu’à demi-mot, c’est pour ça que je n’ai pas plus d’espoir de communiquer ici, mais je vais essayer de ne pas rester dans le demi-mot, puisque…, enfin, ce que j’ai c’est plutôt à me présenter… Enfin, vous verrez à la fin n’est-ce pas… ?

J’en suis donc arrivé à la théorie, à la cosmologie, enfin, à l’idée qu’on peut s’égaler de quelque façon à ce qui est, comme on dit, déjà tout de suite là. On a fait un (60)pas en plus, n’est-ce pas ?

On ne voit pas du tout pourquoi, enfin, cette contemplation du monde serait identifiée d’aucune façon à ce qui est. Parce que ça… ça peut être une grande illusion, cette contemplation.

Non seulement ça peut l’être, mais incontestablement, enfin… nous avons toutes les preuves que cette idée que nous avons affaire à ce qui est, c’est un délire, un délire sans doute commun.

Enfin, ça constitue ce qu’on appelle le bon sens, qui est incontestablement la chose du monde la plus répandue – comme le disait un philosophe, comme ça, qui a écrit en français – la chose du monde la plus répandue, c’est-à-dire, il faut bien le dire : la plus bête.

Nous avons fait depuis quelque temps un petit effort pour fonder une pratique du discours qui se tienne. On appelle ça : la science.

Chacun n’a qu’à regarder, à faire… à faire un effort pour se tenir au courant de l’élucubration scientifique. Assurément c’est pas bête.

C’est pas bête, mais ça a abouti à des choses très étranges… très étranges et qui n’ont absolument rien à faire avec le bon sens. Malgré tout, l’espace-temps… enfin, ce qu’avance M. Einstein… c’est quand même pas quelque chose qui tombe sous les sens… je veux dire que tous tant que vous êtes, et moi aussi bien sûr, nous ne pouvons pas du tout échapper à cette représentation de l’espace qui, fût ce qu’Einstein dit et avance prouvé et vrai, n’est évidemment qu’un abord de l’espace totalement imaginaire…

 

Alors, voilà un mot, comme ça, d’avancé, qui est le mot « imaginaire ». C’est un mot-clef pour mon discours à moi.

La première fois que j’ai été sollicité, du côté de la formation des analystes, par un certain besoin qu’on manifestait que quelque chose s’en transmette, de cette formation, j’ai avancé ces trois termes : l’imaginaire, le symbolique et le réel.

Et puis j’ai donné à cette catégorisation quelques développements, comme ça fait vingt ans que j’ai avancé ça et que, jusqu’à une époque récente, j’ai fait tous les huit jours très régulièrement, pendant l’année dite scolaire, quelques…, j’ai avancé tous les huit jours quelques propositions qui ne constituaient pas un cycle, (61)qui… qui ont toujours avancé… Jamais je n’ai repris une seule fois un thème que pendant une année j’avais choisi. Évidemment je ne peux pas vous en donner une idée maintenant, mais peut-être qu’à certains – et encore, pourquoi même la supposerais-je ? – à certains est venu aux oreilles que cette distinction de l’imaginaire et du symbolique, c’est quelque chose que je mets très en avant dans la fonction analytique.

J’en profite pour bien préciser qu’il n’y a là nul manichéisme, si je puis m’exprimer ainsi, c’est à savoir que j’opposerais l’imaginaire au symbolique, à la façon du préjugé – ce qui est assez courant au sujet de mon enseignement – de gens qui ne sont jamais venus, et d’ailleurs même de ceux qui y sont venus, parce que on a beau marteler les choses, les expliquer, y faire dessus un piétinement d’éléphant : ça ne change absolument rien, n’est-ce pas ? il faut toujours qu’il y ait le bien et le mal…

Alors, soi-disant pour moi le bien, ça serait le symbolique, et quand au contraire on fait état de quelque chose qui par ailleurs est dénoncé comme imaginaire, comme je viens de le faire pour l’instant, par exemple, à propos de l’univers, quand on recourt à ça… ça… cacà [sic] : il faut pas. Sous prétexte, en d’autres termes, que j’ai insisté sur ceci, que ce n’est pas une explication recevable que de parler comme il se fait couramment, dans une certaine psychanalyse, de la fonction du moi… – Dieu sait la place que ça tient dans un certain développement de la psychanalyse – je veux dire quelque part dans des endroits d’ailleurs où c’est parce qu’on s’efforce de penser un peu à ce qu’on fait qu’on s’exprime ainsi : on parle du moi, du moi fort ou du moi faible et… C’est une fonction à laquelle, en somme, on donne corps.

C’est pas du tout dire que le moi, ça n’existe pas, que d’en dénoncer la référence comme imaginaire.

Le moi, nous y croyons chacun [ride] dur comme fer, enfin, comme le disait une petite personne comme ça, dans un temps… je ne sais pas pourquoi j’y ai repensé cette nuit… elle s’appelait Natasha : elle essayait un jour de bien m’expliquer que, de quelque façon qu’il fût désigné, dans le langage commun, il n’en restait pas moins absolument certain que, comme elle s’est exprimée, moi je suis moi.

Mais, elle avait raison.

(62)Elle exprimait là un sentiment très foncier, malgré qu’on puisse, sans aucune espèce de doute, le considérer comme totalement illusoire…

C’est totalement illusoire, mais c’est une illusion qui tient et qui est, à proprement parler, incassable.

Parce qu’en fin de compte, l’imaginaire… l’imaginaire fait partie du réel. Je veux dire que sans la référence à l’imaginaire, il y a un tas de choses qui ne fonctionnerait pas.

Par exemple, il serait démontrable qu’en faisant apparaître dans le champ que nous supposons être le champ visuel de certains animaux de basse-cour, un découpage qui ait l’air d’être les ailes déployées d’un oiseau de proie, enfin, que ça suffit à provoquer la terreur des dits animaux de basse-cour : il est bien certain qu’il est présumable – ce n’est pas à trancher avant d’en faire l’expérience, mais il est présumable – qu’il manquerait quelque chose aux fonctions de conservations des dites bestioles.

Il est intéressant de voir que l’imaginaire, ça fonctionne, et que ça fonctionne dans le réel. Ça ne veut donc pas dire qu’on ne puisse pas s’y référer. La question est plutôt : comment est-il pensable qu’on en sorte ?

C’est-à-dire que le réel n’est pas à concevoir tout entier comme imaginaire. Comme je vous l’ai dit, le bon sens, enfin, reste toujours très proche de cet imaginaire fondamental qui certainement vous soutient dans la position sur deux pattes qui est celle que vous occupez, comme le dit le mythe d’Œdipe, n’est-ce pas, le mythe du Sphinx, la situation érigée qui vous sert pendant la plus grand partie de votre vie, enfin… non seulement on s’imagine, à propos de cette position, que c’est une position tout à fait fondamentale, mais c’est justement là-dessus qu’on peut faire reposer ceci : c’est que chez l’animal humain l’identification à l’autre en tant qu’il tient debout, donne – c’est là qu’est le glissement – donne la métaphore fondamentale : celle du stable, ce qui se tient debout, stat, et là-dessus se branche toute cette histoire du moi.

C’est intéressant de s’apercevoir que, quand même grâce à l’éthologie animale,… qu’il y a des images qui sont tout à fait déterminantes pour la subsistance. Subsistance, c’est pas tout à fait pareil que stabilité, n’est-ce pas – voilà, c’est même un peu différent…

sistere c’est plutôt être assis, et stare c’est être (63)debout, et en fin de compte la plupart des animaux sont plutôt souvent assis que debout. Ça va même jusqu’à s’étendre, puisque vous en avez là l’exemple, à l’animalité humaine : elle est plus souvent sur son derrière que sur ses deux pattes… c’est la position, dans tout un champ de l’éthologie, la position la plus fondamentale. Être assis, c’est celle où, par exemple, enfin, comme j’espère que c’est le cas pour vous tous, on digère.

Vous digérez votre petit-déjeuner et vous êtes assis, c’est pour ça que vous pouvez vous laisser aller peu à peu au berçage de mes mots. Donc je n’ai jamais dit que l’imaginaire, c’est très vilain, et qu’il ne faut jamais s’y référer. J’ai plutôt posé la question de savoir ce qui ne va pas dans la digestion, enfin, dans les fonctions d’évacuation, et quelques autres fonctions de cette espèce qui font partie de la même assiette. Il est clair qu’il y a des choses qui ne vont pas, et que, ces choses qui ne vont pas, les psychanalystes, saisis par une espèce de folie qui prend son origine dans leur propre expérience, je veux dire dans le temps où ils ont fait eux-mêmes une analyse, ils ont pu s’apercevoir qu’il y a quelque chose qu’on peut faire bouger dans les troubles de la subsistance.

 

Il est tout de même frappant que ce qu’on peut ainsi faire bouger, on le fait bouger, quand on est analyste, dans un mode d’expérience qui a pour support uniquement la parole.

Dieu merci, c’est pas… c’est pas la parole de l’analyste ! Ça arrive de temps en temps, qu’il donne ce qu’on appelle une interprétation : ça doit même arriver, si tant est qu’il n’y a pas déjà dans l’expérience… un mode d’institution tel qu’il a à peine besoin de parler. Parce qu’il y a une chose en tous cas certaine, c’est que l’autre – celui que j’appelle… que tout le monde appelle, en France, depuis que j’ai employé ce terme, l’analysant – l’autre c’est pas l’analyste.

On s’imagine que l’analyste analyse : c’est celui qui est en position de demande dans l’analyse qui est l’élément actif, qui mérite d’être appelé l’analysant.

Eh bien, celui-là… il est clair que dans les cas heureux, disons, il tire de l’analyse un bénéfice, à savoir que les troubles dans son assiette, enfin, digestive ou défécatoire – car ce que l’analyse a montré c’est que ça se ramène à quelque chose comme ça, en fin de compte, les fameux troubles – eh bien, il y a quelque chose qui (64)se régularise, qui s’arrange, enfin… il sort de là plus au moins détordu.

Comment ça peut-il se faire ? C’est là qu’est la question : comment une analyse, c’est-à-dire une technique qui ne procède que de paroles, avec le minimum d’intervention enseignante… Parce que, bien sûr, la parole, on sait déjà, comme ça, à quoi ça sert : c’est la prédication, c’est le bourrage de crâne. Un analyste, ça n’assassine pas son analysant avec des principes moraux, ça le laisse parler ; et qu’il y ait là, autour de ça seulement, quelque chose qui s’opère… ça mérite bien quand même qu’on y réfléchisse.

Ça mérite qu’on y réfléchisse, d’autant plus qu’on a bien la notion que dans d’autres champs on a déjà une expérience analogue : à savoir qu’il y a des gens qui ruminent – on appelle ça penser, sans doute à cause du rapport avec la panse – il y a des gens qui ruminent et qui sont arrivés à dire des choses qui ne restent pas au niveau de la capture du simple bon sens, qu’en d’autres termes – simplement, enfin, c’est une référence massive à la science – il est arrivé qu’on se fasse une idée… mais enfin, ceci c’est depuis toujours… qu’on arrive à une idée toute différente de ce qu’on peut appeler le réel.

Une idée qui est complètement scindée de cette capture imaginaire que nous trouvons être la dimension commune à cette chose que j’hésite toujours à appeler l’homme – il y a des très bonnes raisons pour ça, c’est pas évident, l’homme, c’est pas évident parce que… à partir du moment où l’on est parti de cette idée… qu’ils ne sont que des moi, c’est-à-dire des captures imaginaires… c’est justement en donnant de l’importance à l’imaginaire, qu’on peut se douter qu’il faut y regarder à deux fois avant d’y faire jouer ce dont il s’agit dans l’imaginaire, avant d’y faire jouer, justement à ce niveau-là, n’est-ce pas, la notion de… la notion de la forme.

C’est certain que, cette notion de la forme, elle est capitale, elle est tout à fait pratique, n’est-ce pas, il y a des gens qui se sont amusés, comme ça, à faire des expérimentations au sujet que vous bien savez, c’est-à-dire de la bonne forme. Ils se sont aperçus qu’il y avait un rapport entre certaines formes qu’on peut appeler bonnes, celle de la bulle par exemple, et le fait qu’à un autre niveau, n’est-ce pas, justement au niveau où l’on parle, la sphère, ça paraît quelque chose… de fondamental.

(65)On a appelé ça la Gestaltheorie. On s’est imaginé que ça rendait raison d’un certain nombre de phénomènes, dans ce qu’il en est de la subsistance des corps, justement…

Dans d’autres termes, on a transmis sur le champ de quelque chose de très différent, enfin, de l’expérience, ce qui était apparu, à un certain niveau de pensée qu’on appelle philosophique, ce qui était apparu au temps et à la pensée de Platon, n’est-ce pas ?

À la vérité, le propre des grands penseurs est de ne pas se laisser aller, comme ça, à toutes les évidences.

L’homme en soi, si je puis dire… c’est pas autour de ça que tourne, dans Platon, la théorie de la forme. Qu’on y regarde de près, pour tout dire, il n’était pas si humaniste que ça. Il faut vraiment être fou pour être humaniste.

C’est-à-dire, ne pas s’apercevoir que justement il y a cette faille, enfin… que la faille existe déjà au niveau de la théorie, mais elle n’est pas évidente, là.

La difficulté donc commence à ceci, c’est qu’il est difficile de réduire tout ce qu’il en est de ce qui va ou de ce qui ne va pas, dans la subsistance de l’homme… de le réduire à des rapports imaginaires, et que la fonction de la contemplation est à la source d’innombrables erreurs.

Comment savons-nous que ce sont des erreurs ?

 

Justement parce que c’est d’ailleurs que nous les corrigeons. D’ailleurs, il me semble que ce que je viens de vous dire vous l’indique suffisamment, et d’une fonction dont le moindre examen manifeste qu’elle est impensable, cette fonction, celle que je viens d’énoncer sous le titre de la parole, qu’elle est impensable, s’il n’y a pas déjà, et distinct de ce qui s’y agite, quelque chose que vous n’avez jamais, je suppose, jamais vu se focaliser sur ce point-là, mis à part ceux ici qui en ont eu les oreilles chatouillées par quelque chose qui s’appelle la linguistique. La linguistique montre que quand même le langage c’est quelque chose… quelque chose qui est là bien avant toute construction individuelle : nous naissons chacun dans une ère où domine la langue. La langue maternelle est… c’est pas nous qui l’avons faite. Elle est là.

C’est évidemment quelque chose qui s’est produit… la langue… pour aucune on ne peut dire qu’elle est éternelle. Mais nous avons quand même un rapport bien (66)particulier, et celui-ci c’est que… on n’a pas besoin d’être grand savant pour que, quand on habite une langue – pour employer le terme qu’il faut employer – quand on habite une langue… c’est légitimement que quelqu’un dont c’est la fonction d’en penser, de réfléchir, d’élucubrer l’objet linguistique, c’est légitimement qu’il s’adresse à vous comme à une compétence.

Ça, de toujours… prenons les gens qui ont été les frayeurs, ceux qui ont frayé la linguistique, enfin, appelons-les les grammairiens, et aussi les gens qui parlent du bon usage, enfin, tous… de quiconque qu’il s’agisse… qu’il s’agisse de Vaugelas, de Ménage ou de Boileau… enfin, quand il faut déterminer comment il faut entendre un certain mode de s’exprimer, ou inversement, quand on veut exprimer de quelque chose comment il faut le dire, eh bien, ils vont le demander, comme s’exprimait l’un d’entre eux, au charretier… [parole perdute]

Quand on est dans la langue, il y a cette chose surprenante, enfin, c’est que n’importe qui a la compétence – c’est comme ça que les linguistes la distinguent, l’appellent.

Ça c’est une chose dont il faut tenir compte quant au statut de l’affaire, parce que c’est avec ça, la langue, que se produit tout ce remue-ménage, grâce à quoi la domination de l’image n’est pas tout à fait prévalente, grâce à quoi on peut envisager un autre mode d’accès, d’accès au réel – ce que nous-mêmes cherchons, n’est-ce pas, quand nous étudions le fonctionnement, le comportement, comme on s’exprime, dans l’animal : nous partons bien de l’idée qu’il est captif des images, que c’est même comme ça que ça doit se faire pour tourner rond… mettons dans des situations postulées à partir de cette idée d’imaginaire.

Tout est là, justement : que nous puissions le calculer, signifie que nous avons un autre fondement pour… non pas pour apprécier notre comportement…, car il se trouvait des gens qui, sous le nom de behaviouristes, voulaient étendre ça aux êtres humains aussi : puisqu’il est quand même assez frappant que pour l’étendre, il faut bien qu’il y ait toute cette cogitation fondamentale, celle qui justement a commencé de qualifier l’imaginaire d’imaginaire, et l’image comme fonctionnant.

(67)… Alors, je fais simplement cette remarque, qu’il était tout de même difficile de penser – voyez : j’en reste là ce matin – de penser quelque chose comme ce qu’on appelle l’inconscient, l’inconscient qui est fait de pensées, car, enfin, ce que Freud dit c’est exactement ça, n’est-ce pas, à savoir que même quand nous ne savons pas qui pense, quelque part ça pense, hein ?, même quand nous sommes endormis et que nous rêvons ; nous sommes capables de nous poser même la question de savoir : est-ce que nous rêvons ?, on peut se demander ça en rêve… oui…

… mais dans les couches mêmes du rêve, à savoir dans toute cette élaboration…

enfin, quand nous avons ce déchet incroyable qui a été considéré de tout temps le rêve, là-dessus il y a une articulation : c’est pas seulement ce que j’appellerai du vague, du mirage, de l’hallucination pour employer le terme : le nerf de la découverte de Freud, c’est justement ça que ça veut dire : c’est pas parce que, de temps en temps, il prête là-dessus à glissement, qu’il homogénéise la rêve avec l’hallucination… Ce qu’il veut dire c’est non pas que le rêve est comme une hallucination, mais que l’hallucination justement est comme un rêve, et ce à quoi ça se réfère c’est que le rêve est quelque chose de pleinement articulé, que le rêve est fait comme une phrase – la phrase d’une demande, d’un Wunsch, mais d’un Wunsch qui se décompose, qui est articulé, qui se traduit, qui se traite comme une langue, qui se traite dans la langue, et qui, pour des raisons qui sont des raisons d’expérience, est ce que j’ai formulé à dire que l’inconscient est structuré comme un langage. J’ai été prudent.

Il est absolument inconcevable que ceci ne soit pas mis au premier plan, parce que ça s’étale, enfin.

Je pense… je suppose, quand même, que peut-être il faut espérer que deux ou trois personnes ici ont ouvert Freud de temps en temps – enfin, naturellement personne ne le lit, bien sûr… on ne le lit pas, c’est vrai, si on le lisait…

L’Interprétation des rêves c’est le jaspinage autour de ce récit… c’est ce qu’on appelle l’association libre, c’est-à-dire : déconnez à plein tuyau sur votre rêve, n’est-ce pas, et puis…

… vous savez qu’est-ce que ça veut dire « déconner » ? – c’est peut-être pas courant en Italie…

(68)enfin, dites toutes les bêtises que vous voudrez et de ça va résulter quelque chose. On y reste, on n’en sort pas, on est de bout à bout dans le langage, à propos de n’importe quoi de ce qui est de l’ordre de l’inconscient, à propos d’un lapsus, de toute espèce, enfin, de n’importe quel raté dans la vie quotidienne : c’est dans la dimension du langage que ça s’exprime.

Vous sortez votre propre clé de votre poche au moment où vous arrivez chez votre psychanalyste : c’est un lapsus bien connu. Disons, ça se traduit… ça se traduit par : « je suis chez moi ». Alors, dire que Freud, enfin, a énoncé autre chose sinon ceci… c’est que ça parle, ça parle d’abord avant tout autre chose jusques et y compris… avant même que ça se tienne debout, n’est-ce pas, puisque justement quand on rêve on n’est ni debout, ni couché, ni assis… on rêve et on parle : ça parle…

Je vous demande pardon, enfin, parce que vous… quand même, étant donné que je suppose que j’ai ici comme auditeurs…

Je fais remarquer seulement ce que c’est évidemment le début, enfin, l’irruption, la remarque, la remarque qui change tout, dans ce rapport au langage, parce que à partir du moment, comme ça, où on s’aperçoit que ça va tout seul, qu’on n’a nullement besoin d’y être acteur pour que ça fonctionne, ça change beaucoup de choses… ça change même énormément de choses – ça change tout.

 

Je ne veux pas me livrer, enfin, à une excursion parce qu’il y aurait trop de gens qui s’en pourlècheraient les babines.

C’est certain que… c’est pas fou de dire que ça a des rapports avec la découverte marxiste.

Le moindre soupçon… que Marx… pour des raisons comme ça, des raisons d’attachement sexuel, enfin, je veux dire que chacun sait qu’il était fou de sa dame Marx… aurait trouvé tout ce que Freud a avancé plus tard à vomir…

Mais enfin, il y a eu justement ce décollement, ce décollement que le langage c’est ça ce qui fonctionne d’abord, et Dieu sait d’où ça vient, c’est le cas de le dire. C’est quelque chose qui n’est pas du tout sans analogie avec le fait que Marx part de cette fameuse valeur, cette valeur d’échange, grâce à quoi il fait apparaître un tas de trucs, enfin, y compris la plus-value.

(69)C’est de ce côté-là qu’il faut voir qu’il y a aussi, là, un clivage, parce que tout tourne autour de la valeur d’échange, et la valeur d’usage n’est là que pour qu’on puisse parler de la valeur d’échange…

… enfin, parce que la valeur d’usage… ah… elle est bien bonne…

… valeur d’usage, qu’on appelle ça : ça sert à quoi ?

Toute la question est là, justement, c’est que ce qu’on désigne par valeur d’usage c’est…

… ça serait bien la chose capitale, à savoir quelque chose dont on n’use pas comme d’un moyen, mais dont on jouit.

Eh bien, alors, si j’ai fait cette brève, comme ça, latéralisation, c’est quand même pour vous dire que la découverte de Freud c’est que la parole… c’est que la parole c’est pas quelque chose qui sert à quelque chose – à communiquer, par exemple, comme on pourrait se l’imaginer par l’institution analytique.

Ce que vous communiquez à un analysant, ça a beaucoup d’intérêt pour lui, ça c’est bien vrai…

… mais enfin c’est pas un intérêt à ce qu’on succombe soi-même dans une capture…

Il faut avoir un peu de recul pour que ça soit intéressant : ce que Freud a découvert c’est que dans le moindre acte de parole est impliquée une jouissance.

Bien sûr, ça se voit mieux dans un rêve, parce que la parole, elle est là qui fonctionne – comme je vous l’ai fait remarquer tout à l’heure – toute seule… Ça se voit mieux dans n’importe quoi où elle fonctionne toute seule.

Mais dans la parole la plus courante – je veux dire celle qui a l’air d’être là pour communiquer, comme on dit, quelque chose – la jouissance est présente.

C’est même pour ça qu’il n’y a à peu près pas de discours qu’on ne puisse pas soumettre […] d’un recul qui l’interprète en fonction de quoi ? de lajouissance.

C’est ça, ce dont il s’agit dans l’analyse.

C’est là, que porte l’intervention de l’analyste.

Tant que ce qui se jouit, là à portée de son oreille, tant que ce qui se jouit ne passe pas, comme ça, pour un court moment, à une portée telle qu’il puisse faire en sorte que s’en aperçoive celui qui est là à suer, à travailler, à travailler le sujet qu’il est lui-même – tant que, cette action de parole, tant qu’il n’y a pas cette (70)petite ouverture qui permette de faire nous apercevoir, apercevoir à l’autre, à l’analysant, ce qui se jouit dans sa parole – on fait mieux de se tenir tranquille.

Et c’est pour ça que la plupart des analystes ont en somme cette belle bonne règle de conduite : que la plupart du temps ils la ferment.

Il faudrait que ce soit pour une bonne raison, n’est-ce pas, mais en général ils s’en donnent de mauvaises parce que… parce que l’analyste, enfin, l’analyste vaut ce qu’il vaut : c’est-à-dire pas beaucoup mieux que quiconque, n’est-ce pas, à ceci près, qu’il s’est soumis à cette expérience et qu’il lui en est peut-être resté quelque chose.

C’est là le point capital.

 

Alors, chacun sait – bien sûr personne de vous ne sait, sauf trois ou quatre personnes ici qui ont lu Freud – chacun sait que – chacun sait si on avait ouvert Freud – que ce qui est par Freud avancé et qui est autrement nouveau… c’est que ce que j’appellerai l’effet du langage en tant que c’est ça l’inconscient, ça parle ailleurs que là où ça se bavoche.

Chacun sait que l’autre franchissement de ce qu’a apporté Freud, c’est ce qu’on appelle – ça, histoire d’en donner des mots-clefs, parce qu’on ne peut pas tout expliquer – c’est ce qu’on appelle les pulsions partielles.

Qu’est-ce que veut dire le mot « pulsions partielles » ? C’est pas un instinct, c’est jamais un instinct, comme on l’a traduit. C’est pas non plus ce qu’on appelle, à plus ou moins bon titre, quelque chose qui soit de l’ordre de la tendance. C’est une dérive : Trieb.

Ça veut dire au moins ceci : que pour un certain nombre de jouissances – celle de bouffer, de chier, de boire[1], ou de jaspiner, justement – ça – j’en ai dit quatre, hein ! comptez-les, pas besoin de répéter – ça c’est dérivé, c’est infléchi, c’est pris comme substitut, pour dire le mot, à une autre jouissance, qui est justement la jouissance sexuelle.

S’il y a une découverte, un pas-clef en ce qu’a apporté Freud, c’est ça.

Il y a à ajouter ceci – puisque là je viens de vous en donner quatre, de ces pulsions partielles – il y a à ajouter ceci, qu’il y en a une autre, qui se passe aux frontières de ce par quoi la jouissance c’est quelque chose qui concerne le corps et ses confins. Ça s’appelle : la douleur.

(71)Jouir d’un corps comme tel, c’est quelque chose qui est, semble-t-il bien, la propriété de l’être parlant… il jouit… disons : il joue – parce que je ne vois pas pourquoi je n’userais pas des équivoques qui sont le précieux de ma langue. Vous en trouverez sûrement l’équivalent, mais dans d’autres points, dans l’italien qui est la vôtre.

Cette façon de… qui joue entre le joué et le joui, entre les corps, c’est quelque chose aussi qui vient se substituer, fournir le parallèle, l’équivalent, de la pratique de ce qui s’appelle chez le même être… chez l’être parlant, la jouissance sexuelle.

 

Alors, c’est comme ça, enfin, qu’est introduite la question de la référence.

La référence est qualifiée de référence au rapport sexuel.

C’est tuant, hein ?, de vous raconter ça comme ça, en si peu de temps, mais enfin je veux essayer de franchir, de couper, de tailler, pour… vous montrer la visée de ce dont il s’agit.

La référence, c’est tout un monde, vous comprenez : parce que la référence, ça ne veut pas dire la signification.

… Référence, c’est le terme qu’on emploie à propos de ce dont je n’ai même pas fait la moindre référence, c’est le cas de le dire, à ce qu’on appelle, à ce qu’on distingue en linguistique sous le terme de signifiant.

Le signifiant, ça a des effets, ça s’appelle le signifié.

C’est à ça que ça sert apparemment : à signifier.

Mais c’est pas ça, justement : le signifié est de l’ordre de ce que nous avons appelé, dans la parole, la dimension du jouir.

Et, pour que ça serve à quelque chose, il faut qu’il y ait quelque part quelque chose à quoi ça se réfère.

Ce par quoi le langage, comme on dit, ne connote pas seulement, mais dénote, pour désigner quelque chose… quelque chose de réel, pierre à quoi je me cogne.

Est-ce que, au niveau de la jouissance, de la jouissance sexuelle, la référence c’est ce à quoi ça sert, la dite jouissance, c’est-à-dire, justement, au rapport sexuel ?

Qu’est-ce que je désigne par rapport sexuel ?

Qu’est-ce que Freud désigne par rapport sexuel ?

Parce que, après tout, si on se donne un peu de (72)peine pour le lire… il faut évidemment se donner un peu de peine pour s’apercevoir qu’il dit déjà tout ce que je dis, il n’avait pas de peine pour ça… parce qu’il partait de la même expérience.

Alors, que veut dire le mot « rapport sexuel », là où je l’avance ?

Bon, il y a d’abord l’usage commun, courant : quand vous baisez, vous appelez ça, en général, un rapport sexuel.

Seulement, ça c’est justement trancher la question : il n’est pas clair que ce qu’on appelle couramment rapport sexuel, ça veuille dire que ça soit en rien du tout sexuel.

Si la parole c’est de la jouissance – c’est de la jouissance qui a un certain rapport avec la jouissance sexuelle – il y a une chose que par contre nous montre fort bien l’expérience analytique : c’est que la jouissance sexuelle, c’est rare que ça établisse un rapport.

Il n’y aurait pas tant de gens qui viendraient nous voir pour nous parler très précisément de ce rapport qui justement n’existe pas.

Au niveau… au niveau des hautes aspirations du cœur, au niveau de ce qui se jaspine, au niveau justement de ce qui surgit comme exigence d’un accord auquel ne contreviendrait pas la parole, s’il y a une chose qui n’est pas claire, que l’expérience analytique révèle, c’est que – quoi qu’il en soit chez les animaux qui sont, soi-disant, soi-disant, soi-disant… c’est des histoires, enfin, dont on ne peut même pas savoir de quel lobe du cerveau du biologiste cette idée de tropisme a pu sortir… une nostalgie… – qu’avec madame ça ne se passe pas comme ça, que c’est pas le tropisme qui la dirige, ni elle ni lui.

Alors, pour l’animal, ça doit tourner rond.

En effet, ça a l’air de marcher… les saumons montent très très loin dans les fleuves, et tout ça pour faire l’amour, n’est-ce pas. C’est captivant, hein ?

Qu’est-ce que ça serait bien si c’était comme ça chez les hommes.

Le tropisme, c’est pas évident. Je dirais même plus : ce que j’avance, c’est que l’être parlant se […] fort de l’expérience analytique.

L’être parlant se distingue… se distingue de ceci : c’est qu’il y a quelque chose qui se dérobe le plus, c’est ce rapport qu’il y aurait quelque part, existant, (73)fondamental, et qui serait nommable, et qui définirait le rapport sexuel.

Qu’est-ce que l’analyse nous montre, enfin, qu’est-ce qui en fait le texte, qu’est-ce qui en fait les discussions, les problèmes, enfin le… ce sur quoi s’étendent les analystes quand ils ont quelque chose à dire… ce qui est rare ?

C’est que, justement, s’il y a rapport, c’est de cet ordre d’ambigu qui peut faire – je n’en dis pas plus pour aujourd’hui – qui peut faire, disons, toutes les erreurs.

À savoir, que même là où il est mâle – avançons les mots, enfin, tels que ce sont les mots qui conviennent – celui qui, plus ou moins précisément peut se désigner, chromosomiquement enfin, comme un mâle, c’est justement dans sa fonction de mâle qu’il s’identifie le plus au sujet.

Je dis sujet, ici, parce que c’est en tant que le sujet se détermine du fait du langage, qu’il s’identifie au sujet qui… du versant opposé et inversement, qu’est-ce… d’où est partie toute l’expérience analytique sinon… sinon de cette hystérique dont j’ai dit, le plus freudiennement du monde, qu’elle fait l’homme…

Cette sorte d’ambiguïté – qui est dans l’assiette même de ces positions qui se définissent comme ça, massivement, grossièrement comme, dans l’humanité, constituant les deux parts, les deux partenaires – cette ambiguïté qui est, justement, ce sur quoi joue toute l’expérience analytique, ne permet pas d’en écrire le rapport d’une façon qui satisfasse à ce qu’il en est du terme de rapport, du terme de relation, pour peu qu’il soit élaboré.

Élaboré jusqu’à un certain niveau de logique, qui spécifie, comme distincts, comme deux, les termes entre lesquels se situe la relation.

Il est certain qu’ici, vous le sentez je pense, je m’avance au niveau… dans le fil… dans le droit fil de ce qui peut s’élaborer d’un usage scientifique du langage. L’usage scientifique du langage repose sur ceci : que ses effets sont poursuivis jusqu’à la pointe où, à proprement parler, il s’agit de quelque chose qui, sans le langage, ne serait nulle part au monde, à savoir : l’écrit.

Ce qui ne s’écrit pas mathématiquement, ceci peut toujours, quant au statut propre de ce qui en est de ce qui s’exprime dans le langage, être mis en suspens.

Que rien au niveau d’un être qui est sujet – (74)c’est-à-dire conséquence de son habitation dans le langage – que rien ne puisse s’assurer de l’écrit… d’un écrit tel qu’il définisse et distingue le rapport : voilà ce que j’avance comme, non pas hypothèse, mais conséquence, mais suite, mais ligne dans quoi nous sommes conduits par l’expérience elle même.

Il n’y a pas de rapport inscriptible qui puisse se formuler, s’instituer du fait de tout ce qui peut se dire au niveau de cet être, dont vous voyez que ce n’est pas pour rien qu’en hésitant à l’appeler l’homme, je ne le situe que dans ce rapport – lui sûr et certain rapport de jouissance qu’il a à l’endroit du langage.

Toute sa jouissance en est littéralement commandée.

Cet être, cet être parlant, c’est en tant qu’il y a cette chose que seul le langage permet, et qui s’appelle la demande, avec toute l’ambiguïté qui en ressort quant à ce que j’ai cru aussi pouvoir en distinguer du désir.

Que tout chez lui soit infléchi, tordu, de par cette habitation dans le langage, et qu’on puisse aller jusqu’à dire que de tout ce qui se dit, rien, semble-t-il, au moins jusqu’à présent, ne peut se situer d’un écrit… ce quelque chose par où cet acte de parole, qui est aussi acte de jouissance, aboutirait à un réel où se serrerait ce qu’il en est radicalement du rapport entre un pôle et l’autre de ce qui assurément, chez lui comme chez tout animal, se situe biologiquement.

C’est là… c’est là, semble-t-il, dans l’état actuel de notre discours, du discours analytique, ce qui ressort, et aussi bien explique que, de ce qui est jouissance, tout chez l’être parlant soit dévié.

Dévié au sens que toutes ces variétés de jouissances, qui se centrent si bien sur la jouissance sexuelle, c’est justement en tant que la jouissance sexuelle est en quelque sorte détachée du rapport : et c’est bien ce que montre toute l’expérience analytique… Nulle part avant, n’est montée, dans un énoncé de discours, la référence au phallus, si ce n’est dans des lieux qui se distinguaient du mystère, si ce n’est qu’au niveau de la religion qu’avant le discours analytique a pu se produire ce qui distingue la jouissance sexuelle du rapport qu’elle commande.

C’est là… c’est là où se situe le nerf par où il peut se concevoir quelque chose. De quoi ?

Est-ce qu’il y a là, enfin, si je puis dire, une nouvelle ontologie ? une de ces petites histoires, enfin, comme (75)celle dont nous régale un peu la tradition religieuse : c’est à savoir… une fois de plus on trouve l’homme, là, au point… au point-clef, au point d’illumination…

Quand on fera des cours de philosophie… on résumera mon enseignement, on dira : « Ce que Lacan énonce est ceci, n’est-ce pas, il dit ceci, c’est que… c’est que dans l’échelle… l’échelle animale – cette fameuse échelle évolutive, vous savez, qui va toujours se perfectionnant, celle qui nous promet le superman à la suite… : une belle connerie, ça, oui, bon… – là, il est arrivé cette chose, qui, crac, hein ! : plus de rapport sexuel ! ».

Ce qui veut dire la même chose – parce que naturellement les philosophes sont pas idiots – ce qui veut dire la même chose que l’origine du langage.

Un être parlant n’a pas de rapport sexuel !

Je vous dis comment on énoncera le truc théorique, enfin, que j’aurais, soi-disant, avancé.

C’est très marrant, parce qu’on retrouvera la totalité du monde, là.

On pénètre dans le réel par quel biais, par quel biais, par quelle béance ? et puis, il est certain que… j’ai du dire de temps en temps deux ou trois trucs qui permettent de faire des erreurs d’interprétation, n’est-ce pas… qui feraient croire, que… que j’y crois, enfin, que je crois tout d’un coup…

[…]

[Il discorso si interrompe per il cambio del nastro]

S’il y a quelque part quelque chose qui permet, dans la constitution même du langage, à la pointe des mathématiques et de la physique mathématisée, d’avoir un accès au réel – si je puis dire entre guillemets, n’est-ce pas, vous n’imaginez pas là que c’est mon vocabulaire : « au vrai réel » – c’est à cause de ce sacré langage. Le sacré langage, ça tient, hein ?

Parce qu’il y a des êtres qui, quand ils baisent, ne savent pas ce qu’ils font.

Vous voyez, c’est la première fois que le mot savoir vient.

On expliquera ça comme ça, dans les livres de philosophie, et naturellement ce sera aussi farfelu, enfin, que je ne sais pas quoi, que les trucs de Talète ou d’Anaximène.

 

Seulement, il y a quand même quelque chose qui est autre, qui existe, qui est le discours analytique.

(76)Le discours analytique, c’est pas une théorie.

C’est pour ça que ce que je viens de vous avancer, là, c’est pas une conception du monde.

Ce que je viens de vous avancer, c’est ce qui résulte d’une certaine pratique.

Quand je dis qu’il n’y a pas de rapport sexuel, ça se réfère quand même à ceci : c’est que vous sachiez, enfin, que dans l’analyse il n’y a pas de travaux pratiques, sur le plan des rapports sexuels tout au moins…

C’est quand même assez frappant que depuis le temps que les analystes parlent de la sexualité, il ne soit pas sorti, enfin, la moindre petite perversion nouvelle, par exemple… Ça aurait pu être amusant, hein ?, d’en inventer une, qui serait du cru des analystes… ou des analysants.

Il n’y a pas non plus le moindre progrès quant au savoir faire. Il y a tout de même eu dans les temps des choses qui sont sorties, […] dans des livres auxquels personne ne comprend rien, dans le genre du Kama Soutra, ou autres livres, ou la tradition des Tantras tibétains…

Il semble bien que là il s’agisse de choses où il s’agissait d’une voie, d’un savoir, d’une manière de s’y prendre.

C’est très curieux, hein ?, que tout ce qui était savoir dans le passé, contrairement au nôtre, ça ait été toujours de l’ordre du secret…

Voilà comment c’était le savoir jusqu’à… le seul savoir, d’ailleurs, qui doit être probablement, véritablement un savoir.

Parce que nos élucubrations mathématiques sur le sujet de… enfin, de tout ce que vous voudrez… de l’espace-temps dont tout à l’heure, de la théorie des contacts, et de quelques autres, des positrons, mésons, neutrons…

c’est un peu drôle, quand on y regarde de près, à quel point… à quel point c’est immaîtrisable, à quel point, justement, l’opération langagière, là, éclate : elle ne se prête plus du tout aux subsistances de l’être.

Il s’agit de quelque chose qui s’institue d’une expérience… d’une expérience qui… qui va peut-être disparaître, ou s’éteindre, mais je n’y crois pas.

Il y a une voie, là, il y a une voie, une voie d’où, à proprement parler, certaines vérités vont apparaître, des vérités qui sont évidemment, comme toute vérité, de (77)nature plutôt décevante.

Il n’est pas vain que ce lien, ce lien de l’inconscient, c’est-à-dire du règne du langage, aille, dans ses conséquences, dans ses conséquences scientifiques, plus loin qu’on ne peut l’attendre.

Ça ne nous promet pas beaucoup plus, enfin… que ce qui depuis toujours a servi de mirage aux élucubrations parlées – c’est-à-dire la sagesse.

Mais je crois important… je crois important… parce que, justement, il y a une corrélation du style… du style de ce qui résulte… de notre plongée, de notre immersion, dans ce qu’on appelle une civilisation – il y a une corrélation entre l’âge, appelons-le capitaliste, et l’extension de ce discours analytique. Et le progrès qui en résulte est certainement d’un autre ordre que celui de la connaissance : il est de celui de ce que j’appellerais la rigueur logique.

 

On va voir, n’est-ce pas, les psychanalystes se multiplier. Après tout, c’est pas plus mal, enfin, cette rupture qui va se produire par rapport à ce qu’on peut appeler la vieille tradition des détenteurs de secret, des détenteurs de savoir, de ceux qui sont auprès des princes avec une thériaque, avec quelque chose qui écarte les mots, enfin, des seuls gens qu’il vaille la peine qu’on les soigne, c’est-à-dire : les princes.

Quelque chose d’autre, un certain nombre d’aperçus sur ce qu’il en est de la jouissance – parce que ce n’est pas le rapport sexuel, la jouissance sexuelle… c’est quelque chose d’autre… Il y a une chose, quand même, qu’on n’a pas encore bien aperçu, c’est… c’est ce qu’il en est de la jouissance de la femme, avec tout ce qu’elle comporte de retentissement, très précisément dans son rapport avec l’ensemble du discours social.

C’est là dessus que je veux terminer aujourd’hui, parce qu’il faut simplement que ça termine… Je ne sais pas du tout quelle heure il est. Je vous demande pardon si je vous ai retenus trop longtemps.

 

 

1973-02-04 EXCURSUS

Intervention dans une réunion organisée par la Scuola freudiana, à Milan, le 4 février 1973. Parue dans l’ouvrage bilingue : Lacan in Italia 1953-1978. En Italie Lacan, Milan, La Salamandra, 1978, pp. 78-97.

 

(78Or la question écrite… Puisqu’on me l’a transmise… pour l’instant c’est plus commode, je la lis :

« Votre discours procède de ce qu’on peut saisir dans l’expérience analytique, comme il devrait se passer pour tout discours véritablement analytique ». Il y a donc une question qui m’est posée par mon expérience analytique – dit-il – et que je vous propose : « Il me semble saisir, pour autant que l’on peut, l’inconscient comme lieu de l’émotion (entre parenthèses : jouissance, angoisse) en quelque sorte innommable. L’on pourrait peut-être dire qu’il y a une tendance à la limite où toute relation, ou bien articulation, va disparaître. Je trouve pour moi difficile de concevoir cette homogénéité-limite dans son articulation avec l’articulable, à savoir, entre guillemets, avec une certaine imprécision terminologique, de l’innommable avec le nom ».

 

C’est une question dont, en somme, je comprends très bien qu’on me la pose à propos, justement, de ce que j’ai dit ce matin. Ceci ressort évidemment de l’idée qu’on se fait, qu’on croit pouvoir se faire, de ce qu’on appelle d’habitude, au moins en français, et ceci depuis un temps court… de ce qu’on appelle l’affect.

Il s’est trouvé en somme au début de ce siècle, des gens pour penser, s’imaginer, que les mots, ce n’étaient que des mots, et que tout ce qu’on pouvait enregistrer par une action psychothérapique, c’était quelque chose qui relevait… qui relevait de je ne sais quoi d’ineffable, justement… au dire de ceux qui voulaient expliquer comment il pouvait bien se passer quelque chose par ce rapport qu’on a appelé depuis, avec beaucoup d’insistance, la « relation médecin-malade ». Il fallait absolument en somme que ça ressorte d’une sorte de thaumaturgie, de miracle ; pour expliquer l’étrange, enfin, l’inhabituel (79)de cette action de la parole, il fallait recourir à cette idée, que c’était par l’intermédiaire de quelque chose qui n’a jamais été défini – parce qu’après tout l’affect, à part ceci, que ça c’est pas intellectuel, on n’en saisit pas bien la définition ; enfin, justement, il s’agit de choc, de modification du type… du type qu’on appelle émotionnel, c’est-à-dire de quelque chose qui peut se traduire par une modification du rythme cardiaque, par exemple, ou de la tension artérielle… enfin, c’est des choses qui en effet surviennent, c’est bien connu, dans l’émotion…

Freud, quand il a fait son article sur Die Verdrängung, le refoulement, a distingué le contenu de ce qu’il appelle pour lui idéique, et qui n’est pas soutenable d’autre chose que d’un support signifiant… a bien marqué quelque chose qui est écrit tout bonnement dans son texte : c’est à savoir que ce qui est refoulé, c’est bel est bien quelque chose de l’ordre… de l’ordre du signifiant : il y a un mot qui est là, repoussé par le tissu même de la phrase, et c’est, de l’émergence de ce mot, qui n’est pas impensable, c’est de la réémergence de ce terme que quelque chose dans la phrase se complète et en somme lui donne un tout autre sens.

Il discute, n’est-ce pas, la question de l’affect, c’est à savoir si ça ne serait pas l’affect qui serait refoulé. Il en discute, il est assez frappant et plutôt à la faveur de mon interprétation, que…

la façon dont il tranche, c’est tout le contraire… c’est qu’à ces mots qui recouvrent un certain mot-clef, à ces mots reste associé un affect qui en est tout à fait distinct.

Je veux dire que ce qui se produit dans le texte même, puisqu’on peut l’appeler ainsi, de la vie psychique dans la névrose… c’est justement ceci : que des mots qui en apparence décidaient une cogitation sur le monde, qui en apparence ne nécessiteraient pas un affect…

… Pour exemplifier ce que j’appelle à l’occasion affect, il y en a un qui est bien caractéristique, et d’autant plus caractéristique qu’après tout c’est Freud qui l’a mis en valeur : c’est ce qu’il appelle l’Unheimlicheit, c’est-à-dire, ce qu’on a traduit, ce qu’on peut traduire, en français – je ne sais pas comment le faire en italien – le sentiment d’étrangeté.

Le sentiment d’étrangeté est précisément quelque chose qui se distingue d’apparaître à propos de choses qui, d’un premier aspect, sont des plus communes, des (80)plus ordinaires, des plus familières : et c’est à ça, à ce trait que se signale un certain sentiment qu’il s’agit là justement, de choses pas familières du tout… tout à coup, à propos de choses qu’on sait bien être familières… C’est quelque chose qui sans doute est un affect, mais qui n’est nullement refoulé.

C’est à propos d’un texte, d’un texte articulable que le phénomène se produit. Et c’est à la résurgence, enfin, à l’évocation, à l’occasion par la divination, l’intuition, mais l’intuition guidée, déjà, par une certaine… une certaine habitude, enfin, un certain savoir, il faut bien le dire, du psychanalyste, que le psychanalyste peut de temps en temps réussir ce coup, qui est, enfin, vraiment familier.

Je vous l’ai dit ce matin, enfin, l’interprétation des rêves c’est pas autre chose.

Le psychanalyste, dans une certaine période d’or de l’expérience analytique… c’est par l’introduction d’un mot qui change tout le sens de la phrase, qu’il résoudra ce qui était là, affect en quelque sorte errant, mais pas refoulé du tout.

Freud, malgré tout, le dit de la façon la plus simple : s’il y a quelque chose qui n’est pas refoulé, qui reste errant, c’est justement l’affect.

C’est au contraire de la découverte de ce qui dans l’articulable… un articulable qui n’est pas toujours articulé, qui n’est pas toujours à la portée du psychanalyste, n’est-ce pas – c’est au niveau de l’articulable à la chose, avec un support parfaitement signifiant, que se justifie, si on peut le dire, secondairement ce qui était affect.

C’est là tout de même une nuance importante, n’est-ce pas… la personne donc qui a écrit ces quelques lignes… je vous remercie, n’est-ce pas, parce que c’est une question très intéressante, et qu’il faudrait évidemment illustrer par des exemples, mais je veux en rester, parce que nous avons quand même un temps mesuré, je veux en rester à l’accentuation de ce dont il s’agit.

Freud lui-même là-dessus est très clair : c’est de quelque chose dont l’irruption… l’irruption du refoulé est quelque chose qui est beaucoup plus lié, dans le texte de Freud, au support verbal.

Quand on l’imagine du dehors, la caractéristique du refoulement est toujours un affect, qui, si je puis dire, lui, est là présent… Dans quelque sorte de névrose qu’il s’agisse, l’affect est là.

(81)On ne peut pas dire que la névrose obsessionnelle, par exemple, ne soit pas chargée d’affect… il se manifeste à tout instant. Ce qui est très, très profondément voilé, c’est une articulation, par exemple à un vœu de mort qui, lui, ne l’est pas, d’aucune façon, articulé, et il est évident que ce n’est pas en l’énonçant, purement et simplement, que l’analyste peut le mettre en valeur.

Contrairement à ce qui se passe dans un certain nombre d’autres cas, où le refoulement est beaucoup plus simple, et où la simple suppléance d’un mot change tout à fait le sens d’une phrase et y introduit de la façon la plus crue un vœu… un vœu de satisfaction qui est complètement paradoxal, parce que le sujet ne sait rien de ce qu’il demande vraiment. On le fait s’apercevoir de ce qui est vraiment son vœu.

Je parle du vœu, je veux dire de quelque chose qui est tout à fait capable de s’articuler. Entre le vœu et le désir, je vous l’ai dit ce matin, il y a un monde.

Il ne suffit pas de faire le vœu de quelque chose pour savoir à quel désir ça répond ; et l’interprétation, c’est évidemment au niveau du désir qu’elle se situe. Mais la simple restauration-restitution de la demande dans sa teneur est quelque chose qui restitue l’affect, quel qu’il soit, ce qu’on appelle ici l’émotion… restitue l’émotion à sa place. Il faut tout de même dire ceci : c’est que, mis à part certains moments exceptionnels, une analyse ne se passe pas, ne s’opère pas par une série de ces coups émotionnels.

Quand on a un peu l’expérience de l’analyse, c’est tout de même pas ça, c’est très différent.

Donc ce n’est pas l’affect qui est refoulé : c’est toujours quelque chose qui est de l’ordre du signifiant.

Le signifiant, d’ailleurs, ce n’est pas simplement le nom… Le verbe c’est tout autant quelque chose, n’est-ce pas : non seulement ça l’est, mais ça l’est d’une façon capitale.

Pour tout dire : s’il y a lieu de centrer quelque part l’attention, c’est sur des énoncés comme ceux qui se trouvent dans Freud, articulés sous le titre, par exemple, de Ein Kind wird geschlagen, ce qu’on traduit en français, comme on peut, par On bat un enfant.

Lisez cet article… c’est là quand même qu’on touche du doigt ce qu’il en est du fantasme.

Je n’ai pas parlé ce matin du fantasme, parce que je (82)ne pouvais pas tout mettre, comme ça, dans un même sac. Enfin, c’est malgré tout la limite du temps qui l’impose.

Ein Kind wird geschlagen : qu’est-ce qui en fait la valeur érotique ?

Freud signale avec une très grande précision, dans quel cas, chez quel sujet, il a vu la prévalence érotique… à savoir ce en quoi un fantasme, qui est celui d’un enfant battu, peut en quelque sorte soutenir l’attirance érotique.

C’est un texte dont il faut bien dire que la nouveauté est tout à fait tranchante à l’époque où il sort : qui avant Freud a jamais osé remarquer qu’un désir, pour qu’il émerge de quelque chose qui est profondément lié à l’excitation sexuelle, se supporte d’une scène imaginée, dont il développe en quelque sorte toutes les variations possibles.

À savoir : à supposer que cette scène ne soit pas seulement imaginée, qu’elle ait eu un support dans l’expérience passée du sujet, elle est quoi ? Je vous passe les différences intermédiaires, mais enfin il y a un intermédiaire tout à fait essentiel : c’est celui qui se rapporte à l’amour du père. L’enfant qui est battu, c’est l’enfant dont le père montre qu’en fin de compte il est peu de chose auprès de celui qui justement fantasme, de celui qui est témoin de ce châtiment.

C’est une dialectique… une dialectique, quoi ?, des plus précaires, et d’autant plus précaire que Freud – c’est au temps de son analyse du fantasme comme tel, relevée dans cinq ou six cas de fantasmatisations chez des malades – cette histoire du père, il avoue qu’en fin de compte on ne la fait resurgir… jamais. C’est simple, hein ?

À la fin, c’est quand même le sujet lui-même qui est en cause, se dissimulant derrière l’anonymat justement – pour répondre à la personne qui m’a posé le problème – … l’anonymat parce que le nom, en fin de compte, c’est bien le nom propre.

 

Ce on cache quelque chose, qui se montre avoir un rapport très étroit avec la jouissance en tant que… la jouissance, de toutes celles qui sont liées au corps, celle qui va le plus près de la jouissance… – là je fais attention parce que je veux éviter les glissements – celle qui va le plus près de la jouissance de l’acte sexuel. Et (83)l’acte sexuel, ça ne veut pas dire qu’il est fondé sur un rapport qui serait en quelque sorte inscrit dans le rapport des corps : c’est justement en tant que cette jouissance est là, c’est le cas de le dire, ineffablement, mais ineffablement au sens où justement il s’agit d’une impossibilité du dire, que rien dans aucun dire ne répond à ce qui dans Freud lui-même, n’est-ce pas, est maintenu de la mythologie de l’éros, de l’éros comme unissant.

S’il y a quelque chose de décevant au sens premier que j’avais évoqué ce matin,… il n’y a rien de plus décevant que ce qu’on appelle le rapport sexuel. C’est très précisément qu’il tourne court, qu’il a une fin, et qu’au-delà de cette fin, d’ailleurs, il a un certain nombre d’effets, d’effets seconds : pas chez les deux partenaires, il y a un certain nombre d’actes seconds chez l’un des partenaires, chez la femme. Et c’est très précisément en tant qu’invinciblement les partenaires restent deux, qu’il est tout à fait faux de le mettre, ce « rapport sexuel », sous le chef d’un éros qui serait caractérisé par je ne sais quel appétit universel de la fusion en un. S’il y a quelque chose qui ne fait pas un, c’est très évidemment l’étreinte sexuelle.

Il est évident que j’ai dû y mettre ce matin un autre accent, et que pour dire qu’il n’y a pas de rapport sexuel, il faut centrer ça quelque part. Et si je le centre au niveau de l’effet du langage, c’est très précisément en ceci : que ce que le langage instaure, situe, introduit dans le monde, c’est quelque chose dont il n’est pas mauvais de l’appeler, de le qualifier d’écriture.

Le langage est toute cette accumulation, ce cumulus de jouissance que j’ai évoquée ce matin et qui semble concentré comme sur des pointes, des pics…, enfin, il y a aussi des effets de pluie, des effets de ravinement, n’est-ce pas, dans cet ordre… dans cet ordre, si vous me permettez un jeu de mots que permet le français : c’est que ce que nous touchons, ce que l’expérience nous laisse dans la main depuis le temps que ça se passe, c’est l’écrit-vain mais en deux mots.

Ce dont il s’agit, c’est bien là où je me pose la question : est-ce que ce que j’ai essayé de supporter par des symboles quasi-algébriques, enfin, ce que j’appelle l’objet petit a, ou ce que je désigne de ce grand A, de ce grand A barré en plus, et pris comme tel pour signifiant, c’est-à-dire ce lieu de l’Autre, dans lequel toute une pensée traditionnelle situe… situe quoi ?… enfin, l’être (84)suprême, un mythe autant dire… comme nous ne savons pas du tout qu’est-ce c’est que l’être, l’être à portée de notre main enfin… toi… toi… en quoi vous croyez être. Tant mieux pour vous. Si j’en étais aussi sûr que vous, je ne serais pas analyste, hein ?

Ce que l’analyse nous révèle, c’est justement l’issue, la sortie de ce mythe de l’être… de ce mythe de l’être qui n’a vraiment pas d’autre support que celui que lui a donné la pensée cartésienne. C’est évident qu’il y a quelque chose d’irréductible dans la pensée : mais rien que là et à partir du moment où, cette pensée, nous sommes loin de complètement la couvrir et pour cause – parce que c’est bien plutôt le joué ou même comme j’ai dit ce matin, le joui que nous sommes – à partir de ce moment-là on voit bien que l’être est quelque chose qui un tant soit peu se dérobe. Il y a une chose très certaine, c’est qu’il n’y a pas de trace dans la pensée freudienne, d’une association de l’être avec l’inconscient.

Freud, quand il a tenté de substantialiser, dans sa seconde topique, ce dont il s’agit, il a appelé l’inconscient le ça.

Mais c’est ça qu’il y a de frappant, c’est que le ça ne moufte pas. La confusion du ça et de l’inconscient est tout à fait impossible.

Le ça, quoi qu’ait pu en faire un certain nombre d’esprits imaginatifs, Groddeck y compris, le ça c’est le non-être.

Si ça a quelque part rapport avec l’inconscient, c’est justement en tant que le ça c’est pas du tout pareil.

Le ça, en fin de compte, c’est justement l’impensable, c’est l’instant de mort, et c’est bien ce qu’il a osé aussi mettre à la limite.

 

Alors, il y a quelque chose qui me paraît digne d’être relevé dans cette question qui vient de m’être posée, c’est que, l’émotion, on y met là deux catégories : la jouissance d’une part, et puis l’angoisse.

Est-ce que vraiment… : jamais personne a mis la jouissance sous la catégorie de l’émotion, hein ?

C’est très étrange, n’est-ce pas, ce glissement théorique.

L’émotion, c’est quelque chose qui se traduit par un choc suivi d’ondes, quelque chose qui vient… vient à frapper,… d’inhabituel, et puis pendant un certain temps ça vibre, ça se perpétue. Jamais personne n’a (85)même osé… et Freud ne parle pas d’émotion, il parle de tension, n’est-ce pas. Le principe du plaisir est censé être supporté par une tension, par le fait qu’une tension est trop élevée, et ça entraîne une réaction de dérobade, de fuite soit en avant soit en arrière… qu’importe.

Cette tension, c’est quelque chose qui est tout de même considéré comme beaucoup plus fondamental que cette irruption passagère qui se caractérise du terme d’émotion.

Je suis là plutôt en train de déblayer, n’est-ce pas, je vous donne quelques indications… enfin, j’essaye quand même de vous donner un vocabulaire… Ce vocabulaire, bien sûr, il dépend lui-même d’une certaine articulation des phénomènes : dans un tableau que j’avais présenté il y avait un certain nombre de termes où l’émotion intervenait, mais à la condition de la distinguer de l’émoi, de la distinguer de l’empêchement, de la distinguer de l’embarras, qui sont aussi des termes qui ont leur sens précis et leur valeur. C’est une notion confuse que d’y englober quelque chose comme la jouissance.

La jouissance est très spécifiquement liée à l’existence du corps… C’est le fait de l’être parlant qu’il puisse y avoir ce que j’appellerai, à proprement parler, abus de cette possibilité de jouissance… Abus ne veut rien dire que spécifiquement jouissance : abus ici est à prendre comme pôle opposé dans ce que j’ai évoqué ce matin des deux versants de l’utendum – de ce qui est fait pour servir – et du fruendum – c’est-à-dire de ce dont on jouit.

Qu’il y ait, chez l’être parlant… parce que nous n’avons pas à proprement parler de témoignage ailleurs, à notre connaissance : il ne semble pas que les animaux sauvages soient si cruels, si cruels que le chat qui est incontestablement une dépendance de l’homme… le chat jouit sans doute, mais comment le savoir, de la souris avec laquelle il se livre à un certain nombre de jeux de pattes… Mais enfin, pour ce qui est de prendre, selon la formule de Sade, partie du corps du prochain pour objet de sa jouissance… D’ailleurs là on ne sait plus où est le sujet, si c’est l’actif ou le passif, et c’est en ça que la jouissance, et la jouissance qu’il faut appeler par son nom, la jouissance sadique, se manifeste pour ce que j’ai dit ce matin, pour la suppléance la plus proche de ce qui supposerait que la jouissance sexuelle soit une jouissance unitive.

(86)Il est bien clair que la jouissance sadique n’est pas une jouissance unitive, mais ça nous entraînerait un tout petit peu loin, ça nous entraînerait très nettement à ceci : c’est qu’il suffit de lire Sade… Sade… Sade est tel dans ses imaginations… la verge de Dieu, si vous me permettez cette évocation… C’est en fonction de ce tiers, enfin, qu’il exècre, mais qu’il avoue servir, que la jouissance sadique s’établit. Elle est donc loin d’être ce quelque chose qu’on essaie de nous dire en le mettant sous le chef de je ne sais quelle agressivité pure et simple… comme si l’être humain était si agressif.

On n’a jamais massacré son prochain que pour son bien, hein ?

C’est tout de même pas pour rien que la psychanalyse a qualifié de l’ambivalence ce qu’on appelle en général l’amour : c’est toujours par amour qu’on tue son prochain.

Alors la jouissance sadique, ça n’a rien à faire avec une espèce de jeu parodique, qui montre que pour certains il est nécessaire, pour baiser, de s’aider un peu avec des images.

Et c’est naturellement, comme toutes les images, emprunté à la volonté divine.

C’est pour le bien que tout ça se fait.

On dirait qu’il y a le masochiste… Enfin, nous en parlerons une autre fois.

C’est un petit plaisantin, le masochiste. Il a trouvé quelque chose de particulièrement fin, et quand il est du type Sacher-Masoch – c’est-à-dire quand il est un homme selon toute apparence, n’est-ce pas… le fait qu’il remette l’affaire à la femme à condition, bien sûr, que ça ne soit pas trop fort, et puis, surtout, que ce soit des tortures morales – lui sait, en somme, à peu près, ce que c’est que la jouissance.

Mais il la mordille, enfin il en touche les bords… Tout ça ne va jamais très loin, c’est pas plus sérieux… c’est pas plus sérieux que… enfin, que quelque chose qui quand même fait l’assiette.

L’assiette de tout ça est ce qu’on appelle en général l’amour.

Voilà un petit livre, comme ça, que j’avais apporté parce que j’avais pensé… – pourquoi pas ? si j’avais eu ici un autre type de réunion que celle que j’ai eu ce matin… J’avais apporté un petit livre qui s’appelle : Le (87)problème de l’amour au Moyen Âge. C’est paru en 1908, d’un certain Abbé Rousselot. Ça prouve qu’évidemment… que les bonnes traditions, enfin, quoi qu’on en pense, ne fléchissent jamais… jamais dans l’Église, n’est-ce pas ?

Moi, j’ai entendu parler du thomisme dès que je suis arrivé à l’adolescence, et Dieu sait qu’on en faisait à ce moment-là grand cas, mais alors que j’étais tout bébé il y avait déjà des gens qui parlaient très très bien du thomisme, et qui s’apercevaient très bien de ce que cela voulait dire : à savoir qu’il n’y a pas de théorie de l’amour qui soit fondable, qui soit sensée, qui ait une cohérence logique, qui ne se fondât pas, cette théorie de l’amour, sur l’amour de soi, c’est-à-dire ce qu’on appelle en général l’égoïsme.

L’abbé Rousselot voudrait bien que ce ne soit pas si triste, mais il est forcé de reconnaître qu’on ne peut dire quelque chose de cohérent sur l’amour que sur la base d’une extension de l’amour de soi : c’est-à-dire qu’en somme, Saint Thomas, il n’était absolument pas idiot, à ceci près qu’il était probablement un peu hypogénital. Enfin, Saint Thomas s’est tout de même aperçu, pour des raisons très fondées, s’articulant sur Aristote n’est-ce pas, que le velle bonum alicui, c’est-à-dire le vouloir du bien à quelqu’un, ça veut dire en somme prendre son affaire en main, c’est-à-dire se le soumettre. Et après tout c’est quand même une dimension tout à fait tangible des exigences de l’amour, que ça aboutisse à ceci : que ça ne peut que converger avec l’amour que mérite l’être suprême, puisque c’est lui le souverain bien.

On peut, en suivant le fil de sa nature propre, c’est-à-dire en somme voulant d’abord à soi-même du bien… on ne peut que confluer dans cette bonitude – puisque le terme existe en latin – dans cette bonitas universelle.

Mais je ne sais pas ce qu’il vous en semble, à vous rappeler les choses que vous pouvez entendre non seulement à tous les coins de rue, mais aussi dans tous les coins d’église – quoique, pour l’instant, enfin, on y mette un peu de sourdine, n’est-ce pas, puisque… le cœur n’y est plus.

Il est certain que ce n’est plus tellement pour des raisons idéologiques qu’on extermine son prochain. Je ne dis pas que tout ça constitue un progrès. Mais je crois que les gens qui se sont entre-tués dans les guerres de (88)religion, aimaient vraiment leur prochain : c’est probablement une des formes les plus tangibles de ce qu’on appelle l’amour. C’est pas du tout du sadisme, ça n’a rien à faire.

Le sadisme c’est un supplément, c’est quelque chose tout à fait d’un autre ordre : ça vise le désir, ça n’a rien à faire avec l’amour.

L’amour, lui, vise l’être, et il faut bien dire que, comme l’a très bien dit, accentué, marqué Freud, l’amour est narcissique parce qu’il n’y a pas d’autres supports à donner au terme de l’être.

Ce qu’il y a de plus évidemment fâcheux, dans l’existence de l’être parlant, c’est qu’il est anthropomorphe.

Il est anthropomorphe pour ce qui est de l’autre, c’est-à-dire qu’il suppose que l’autre a la même entropie que la sienne. Ça le mène loin.

Il y a un glissement, n’est-ce pas, il y a un glissement : nous n’en sommes plus là.

L’amour, en fin de compte, au point où nous en sommes, l’amour c’est des petites affaires personnelles, enfin : tout à fait spécialement on ne sait vraiment pas pourquoi c’est celui-là qui fait plus de bruit, l’amour entre homme et femme par exemple – mais ça fait du bruit parce que… à cause… à cause des écrits-vains.

C’est tout aussi dramatique entre hommes, ou entre femmes. Enfin, là il s’agit de l’être, il ne s’agit plus de la jouissance, c’est une tout autre affaire, mais il est tout de même intéressant de voir qu’à la bonne époque de l’amour – parce que il y a une époque où l’on en a fait grand état – les philosophes n’arrivaient pas à en sortir, en tous cas par le motif du souverain bien.

Quand le cher Saint Thomas s’empare d’Aristote, il est foutu, il peut pas préserver l’autonomie divine : c’est l’extension… c’est l’extension de l’amour de soi qui motive l’hommage au souverain de l’univers.

On sent bien l’embarras que ça donne à quiconque essaye d’approcher l’articulation de l’amour dans une doctrine substantialiste, n’est-ce pas ?

Il est certain que ce n’est pas supportable, et d’ailleurs tous ceux qui avaient un petit peu plus de couilles au cul que Saint Thomas, à savoir un personnage aussi démoniaque que Saint Bernard, ou Hugues de Saint Victor – il y en avait quand même qui en avaient –, ceux-là parlent d’autre chose. Il leur faudrait que (89)l’amour soit extatique, c’est-à-dire qu’il y en ait deux et qu’on s’explique. Enfin, ça c’est très difficile à soutenir, c’est très difficile à soutenir et à cause d’une identification insuffisante de ce que c’est que l’Autre à proprement parler… eh bien, ils en restent à je ne sais quel dialogue dérisoire avec la suprématie divine, dont le fil est tout à fait perceptible.

Ça nous mènerait un peu loin, si je disais ce que j’en pense.

Il y a quand même eu dans la suite un certain nombre de personnes sensées, qui se sont aperçues que… que le comble de l’amour de Dieu, ça devait être de lui dire… « si c’est ta volonté, damne-moi », c’est-à-dire exactement le contraire de l’aspiration au souverain bien. Ça veut tout de même dire quelque chose : mise en question de l’idéal du salut, au nom justement de l’amour de l’Autre. C’est à partir de ce moment-là que nous rentrons dans… dans le champ de quoi ?… dans le champ de ce que ça devrait être l’amour, si ça avait le moindre sens.

 

Seulement, c’est à partir de ce moment-là que ça devient absolument insensé, et c’est ça l’intéressant : c’est de s’apercevoir que quand on est entré dans une impasse, quand on arrive au bout, c’est le bout.

Voilà, c’est le bout et c’est justement ça qui est intéressant… parce que c’est là qu’est le réel.

Et ça a quand même une extraordinaire importance, que dans ce champ, et pas seulement dans celui-là, on ne puisse rien dire sans se contredire.

Alors au nom de ça, c’est très facile de reconnaître dans ce que je viens de dire, – qu’on ne peut rien dire sans se contredire – le principe de contradiction : ça veut dire que quand Freud découvre l’inconscient et qu’il dit « l’inconscient ne connaît pas le principe de contradiction »… Et au nom de ça, voilà tous les analystes libérés de dire la moindre chose de sensé sur quoi que ce soit, puisque la suprême réalité c’est l’inconscient et que l’inconscient… arrêtez-vous là, trois points… disent-ils : [in falsetto] il ne connaît rien à la logique, pourquoi ? Parce que Freud a dit qu’il ne connaissait pas le principe de contradiction. Mais les logiciens aussi savent que, le principe de contradiction, on s’en fout. Ils essayent même de construire une logique où on n’ait pas à user de principe de contradiction […] sans principe de (90)contradiction il n’y a plus moyen de rien dire.

Ça ne veut pas dire pour autant que l’inconscient ne relève pas de la logique, s’il est tissé par le langage, s’il est structuré comme un langage.

Ce qu’on a à faire de mieux c’est à se rompre à ce qu’on appelle… enfin, quand on essaye de la construire, une logique. Enfin, comme ça, c’est très bien, vous savez, la logique d’Aristote… c’est tout à fait initiateur, c’est même génial… Bon, ceci dit, enfin, ça pouvait être perfectionné, ça pouvait devenir plus sérieux, disons.

Il y a quand même une renaissance de la logique qui a fait ses preuves, il faut bien le dire, et qui est très intéressante, justement pour permettre de cerner d’une façon articulable, les contours de l’impasse… C’est pas très difficile de s’apercevoir de choses qui ont le plus étroit rapport avec ce que j’appelais, pour l’instant, l’impasse de l’amour… dans la théorie des ensembles… Enfin, je me suis exercé à ça, mais je ne suis pas le seul, je me suis aperçu qu’il y a un type pas mal du tout… dont j’ai fait la connaissance à Rome, qui a rappliqué je ne sais pas d’où, de l’Amérique du Sud, pour fonctionner à Rome, et qui s’intéresse beaucoup à la théorie des ensembles. Ça lui semble, tout à fait, convenir à l’explication de Freud. Il ne me doit rien, hein ? C’est plutôt un type intelligent… il s’appelle Matte Blanco…

Enfin, on s’égare un peu en tout ça. Ça veut dire que plutôt, enfin, je vous livre, comme ça, des aperçus du genre conversation familière, de façon à aérer un peu l’atmosphère.

 

Confondre émotion et affect, c’est tout à fait injustifié.

Affect, qu’est-ce que ça veut dire ? C’est absolument pas clair. C’est un mot, d’ailleurs, de construction tardive et de la plus grande prétention.

Il y a un certain nombre de fonctions qui se produisent du fait que l’homme habite le langage et que…

[…] le départ, n’est-ce pas, de la grande poésie, enfin […] ce rapport fondamental qui s’établit par le langage et qu’il faut tout de même pas méconnaître : c’est l’insulte.

L’insulte, c’est pas l’agressivité, l’insulte c’est tout autre chose, l’insulte c’est grandiose, c’est la base des (91)rapports humains, n’est-ce pas… comme le disait Homère… Vous verrez que chacun prend son statut des insultes qu’il reçoit.

Qu’est-ce que ça veut dire d’essayer de camoufler ça avec je ne sais quelle peinture, comme ça, rosâtre, appeler ça l’émotion.

Non, les êtres humains vivent dans le langage, et le langage, c’est fait pour ça.

Alors, avec le temps on l’élabore, mais ce n’est pas une raison pour renier d’où l’on part.

L’angoisse,… elle est foutue dans la même parenthèse. C’est un tout autre tabac.

Comme les saints s’en sont aperçus… ils ont appelé ça : crainte sans objet.

C’est pas bête… c’est pas bête.

Ça veut dire : sans objet reconnu.

Puisque la notion même d’objet implique cette dimension de la reconnaissance, c’est-à-dire qu’elle est essentiellement conventionnelle : n’est d’objet que ce qui est objet pour nous tous, qui sommes ensemble ici dans cette salle.

Malheureusement, tous les objets ne sont pas aussi faciles à saisir que cette chaise ou ce bord de table où je suis.

Il y en a qui ne sont pas moins des objets à partir du moment où on les a reconnus ; et c’est à ça que je me suis efforcé, en définissant cet objet que j’ai appelé l’objet petit a [ride] faute de trouver mieux.

C’est absolument indispensable à manier ce que j’ai appelé ce matin la pulsion partielle.

L’objet petit a, c’est quelque chose qui se dérobe mais que l’analyse a fini par accrocher, et c’est ce rapport tout à fait radical qui tourne… qui tourne autour du sein – s-e-i-n –, qui tourne aussi autour de l’excrément, et puis autour aussi de deux autres objets possibles qui sont tout à fait capitaux, qui sont nommément ce qu’on appelle le regard et aussi bien la voix.

Il est clair qu’ils ont ceci de commun : d’être, au moins pour les trois premiers, liés à quelque chose qui palpite, à un orifice, à un bord, et que là il se produit quelque chose qui est un accomplissement de la jouissance de la pulsion partielle. C’est là qu’on peut arriver à en dessiner le contour.

Freud l’a fait d’une façon qui est incroyable, immortelle.

(92)La distinction de la source, de la Quelle, de la poussée, du Drang, du but et de l’objet qui se ne confondent pas, du Ziel et de l’Objekt qui sont différents, c’est là, enfin, quelque chose de tout à fait génial et qui mérite à soi tout seul ce qu’il faut bien appeler par son nom et ce que seule, justement, la logique mathématique nous permet d’aborder, à savoir une topologie.

À savoir quelque chose dont le schéma, le support, le contour n’est nulle part perceptible, mais seulement constructible et constructible logiquement.

La fonction qui joue ici, ce dont il s’agit, à savoir l’objet petit a, était évidemment de première urgence à évoquer dans ce dont je vous parlais ce matin, parce que cet objet petit a, je l’ai appelé petit a parce que c’est l’initiale en français de ce qu’on appelle l’autre : à ceci près, que justement ce n’est pas l’autre, c’est pas l’autre sexe, c’est l’autre du désir, c’est ce qui fait la cause du désir, c’est ce qui fait que les gens, en somme, malgré qu’il n’y ait pas le moindre rapport sexuel chez l’être parlant, les gens continuent à se reproduire, si vous me permettez le mot, en quelque sorte par erreur.

Ce qui les fait désirer, ce qui est la cause de leur désir, ça s’est recoupé, ça s’est confirmé, ça s’articule logiquement : c’est cet objet petit a qui les fascine – si je puis m’exprimer ainsi –, enfin, c’est cet objet petit a qui leur permet justement ce que Freud oppose à l’amour narcissique sous la forme de l’amour objectal, à ceci près, que ce n’est pas du partenaire, de l’autre sexué, ce dont il s’agit : c’est d’un fantasme.

C’est évidemment très grave, hein ? C’est très grave, mais on n’y peut rien.

Il suffit d’avoir analysé un certain temps un certain nombre de personnes, pour tout de même prendre l’idée que la cause du désir c’est toujours un peu à côté de ce que ça croit viser.

Vous me direz : c’est pas grave, si l’on continue tout bonnement à faire des petits – des petits, qui sont des petits a hein ? Comme c’est comme ça qu’il sont désirés, c’est ça qu’ils trouvent.

Et quand un être humain descend dans ce bas monde, à le supposer venir des hautes sphères, là où les âmes sont et d’où elles descendent, quand ils arrivent en bas ils sont déjà des petits a, c’est-à-dire qu’ils sont déjà à l’avance conditionnés par le désir de leur parents.

(93)C’est ça qui est le grave… c’est ça qui est le grave parce que c’est à titre de petits a qu’ils entrent dans la réalité – ce qu’on appelle la réalité, la réalité sur laquelle se fonde le principe de réalité, c’est-à-dire ce qui est censé à juste titre donner tout l’appareil de la maîtrise, du moi, du moi fort dont j’ai parlé ce matin – eh bien, quand ils entrent dans la réalité ils jouent le jeu… il jouent le jeu de ce qui fait la réalité anthropomorphe, c’est à savoir : le fantasme.

Tout ce qui pour chacun de nous constitue la réalité, la réalité dont on ne peut pas ne pas tenir compte, la réalité de la concierge, la réalité du copain, la réalité du voisin, la réalité de… du fait que vous êtes là à m’écouter, Dieu sait pourquoi, enfin : tout ça c’est du fantasme.

Il n’y a aucune autre raison à aucun de vos actes présents, passés comme futurs, que du fantasme, hein ?

Vous vous croyez obligés de faire des trucs qui ressemblent à ce que fait le voisin.

L’accès au réel, ce n’est pas commode en raison de ça. Heureusement, dans les coins où l’on s’y attendrait le moins, à savoir au niveau où l’on déconne si bien, dans la logique, il arrive de temps en temps qu’on serre les choses d’un peu plus près, d’un peu plus sérieux et, Dieu merci, il y a là la mathématique, et alors on arrive à s’apercevoir de ce que je vous ai dit tout à l’heure, c’est-à-dire qu’il y a des impasses.

L’impossible, il n’est que là que nous pouvons avoir une petite idée de ce qui serait un réel qui ne serait pas fantasmatique. On ne voit pas autrement où nous pourrions en avoir la moindre idée.

C’est donner une très grande portée à cet appareil, de premier abord si décevant, qu’est le langage.

Le langage signifie, et comme chacun sait, ça va pas loin.

On peut même lui donner quelque chose qui aille au-delà de la signification, c’est-à-dire essayer de lui donner un sens : et à la vérité on n’a encore jamais rien trouvé de mieux que de lui donner le sens de la jouissance.

Mais enfin ça tourne, tout ça, assez court pour qu’à se fier à son seul pouvoir d’écriture, à sa puissance formelle à lui, le langage, qui n’est pas tout à fait la même que celle de la Gestaltheorie, on arrive à des paradoxes.

(94)C’est ça, c’est ça d’où nous pouvons prendre une toute petite idée que ça pourrait bien avoir un rapport avec le réel.

En tout cas, c’est à tenter… c’est à tenter, bien sûr, pour les spécialistes.

J’ai beaucoup interrogé les mathématiciens sur le sujet de ce d’où ils prennent leur jouissance.

 

La jouissance qui se prend dans une formalisation logico-mathématique, je ne peux pas dire que ça ne me dise pas, à moi, quelque chose.

Mais c’est justement parce que je suis un de ces dangereux spécialistes dont je vous parlais tout à l’heure : je ne peux pas très bien dire laquelle.

Mais il y a une chose certaine : c’est qu’il n’y absolument pas moyen de soutenir le discours analytique, de le soutenir je veux dire de le justifier, si vous n’êtes pas un de ces dangereux spécialistes, parce que sans ça c’est absolument intolérable : c’est une position absolument abjecte, je dois le dire à l’usage de ceux qui sont ici qui sont peut-être tentés de devenir analystes. Ne faites pas ça : c’est une position abominable, on vous prend pour de la merde, vous savez ?

Je parle naturellement de celui dont vous recevez la demande : pour celui-là vous n’existez pas, hein ? Tout au plus vous serez la cause de son désir… Qu’est ce que vous en ferez, hein ? Enfin, c’est pas des trucs à faire, mais pour s’en apercevoir avant d’être pris – parce qu’une fois qu’on y est on y reste, surtout quand on est bien dans un fauteuil – c’est mieux d’en savoir un peu d’avance. Et enfin, pour en sortir, pour garder une petite ombre d’existence, il faut plutôt être de ceux qui s’intéressent à la logique.

Voilà. D’ailleurs, absolument impossible de faire passer un examen à cet égard, parce que la logique elle-même […] c’est maintenant que ça se joue… on peut espérer, à partir du moment où l’on a élaboré la notion d’indécidable, comme logique, on peut quand même espérer y voir peut-être un peu plus loin.

Comme on ne sait pas à l’avance par quel biais un analyste, ou celui qui sera installé comme tel, saura se régler sur ces niveaux qui sont rigoureux et certains… Bon, il faut bien laisser entrer un peu de monde. Et puis, après tout, je ne vois pas pourquoi je m’en sentirais tellement responsable : parce que s’ils ne seront pas (95)analystes, ils seront employés ou peut-être même, je ne sais pas, guideurs de peuple, ils feront toutes sortes de choses qui ne sont pas pires, mais qui ne sont pas mieux non plus. Simplement, il faut savoir à l’avance que c’est pas une position très confortable, et surtout tout à fait inhabituelle, et que à la réduire à des choses déjà connues, par exemple à des fonctions que je viens de nommer, les guides ou les employés, ça va pas bien, ça tourne pas rond.

À cet égard le problème de la formation des analystes est très important.

Pour faire des analystes, évidemment, il faut ne pas prendre n’importe qui, parce que n’importe qui n’est pas capable d’entrer par la grande porte dans une analyse, simplement parce qu’il croit en avoir besoin…

[Il discorso si interrompe per il cambio del nastro]

Entrer dans l’analyse… À la vérité c’est à cause de ça, pour que ce métier ait un peu de sérieux, que j’ai essayé simplement de transmettre mon expérience : parce que, n’imaginez surtout pas que tout ce que j’apporte là – et pour ces pauvres petits signes algébriques dont je parlais tout à l’heure – que ça soit de la théorie.

Pour tous ceux, tout au moins, qui s’y mettent, qui écoutent, enfin, qui se laissent quand même là-dessus un petit peu éclairer : ça sert uniquement à la pratique.

L’objet petit a, bien sûr, il n’est pas là, ni nulle part, mais c’est déjà pas mal, en l’appelant comme ça, de pas croire, de pas pouvoir croire qu’on va le rencontrer.

C’est pas parce qu’on ne le rencontre pas qu’on ne rencontre pas ses effets, et ses effets fantasmatiques.

Ceux qui sont un peu formés à écouter ce que je raconte – ça les aide, c’est le moins qu’on puisse dire : ça, le petit a, aide – ça leur sert à quelque chose.

Il y a des gens qui… il y a un type, comme ça… je vais vous le raconter… parce qu’il n’est pas là, il n’est sûrement pas là, et je ne peux pas le raconter à Paris parce qu’il s’y reconnaîtrait. Il est venu me voir, il m’a dit : « Bonjour, je viens vous voir… » – je ne vous parle pas de ses antécédents parce que vous le reconnaîtriez, vous pourriez à la rigueur… un d’entre vous pourrait le reconnaître – bon, il me dit, oui : « Je viens vous voir parce que, d’abord, je vais vous dire ce que je pense : vous n’avez pas fait la théorie ». Je lui ai dit : « J’ai jamais cru ça… [ride]j’ai jamais cru une chose pareille ».

Enfin, j’ai pas commenté, parce que, quand même, il (96)faut laisser les gens parler, quand ils viennent demander quelque chose.

J’avais pas fait la théorie…

C’est ce que je suis en train de vous expliquer, justement, c’est que je ne fais pas de la théorie, que je n’ai pas une nouvelle conception de l’homme, quoi que ce soit de ce que je suis en train de vous articuler… ce qui fonctionne dans un discours qui ne ressemble à aucun de ceux qui lui sont contemporains, à savoir ce que j’appelle le discours du maître, ou le discours universitaire, ou le discours de l’hystérique. Bon, alors il m’a dit après : « Deuxième chose » – parce que ça lui a coupé, naturellement, la chique que je lui dise que je n’ai jamais pensé faire la théorie.

Il m’a dit : « Je voudrais savoir ce que vous pensez de ceci : c’est que si je me fais analyser par vous… mais alors vous l’aurez » – parce qu’il ne se doutait pas un seul instant, ce cher homme, que ce qu’il me dirait, c’est avec ça que je la ferais. Parce que c’était, enfin, manifestement quelqu’un qui, lui, croyait avoir des vues théoriques. Il avait déjà assez approché l’analyse pour avoir à lui sa petite contemplation du discours analytique.

Bon.

Là-dessus il n’a pas poussé plus loin, enfin, ce qu’il avançait.

Je lui ai dit simplement que, en effet, je l’attendais là… nous étions au pied du mur, mais enfin, qu’il fasse comme il l’entendait, s’il croyait que je lui déroberais la théorie analytique…

Enfin… c’est à ça qu’on a à faire dans tout un certain champ.

J’ai eu pendant des temps des gens qui m’écoutaient le matin, comme ça, quand je faisais mon séminaire, et puis qui se trouvaient en analyse avec moi, et le soir ils écumaient là sur mon divan parce qu’ils disaient que je leur avais coupé l’herbe sous les pieds.

C’est à savoir, qu’il est clair que si ce n’était pas levé tout fleuri de ma bouche, ça n’aurait pu fleurir que dans la leur.

C’est un niveau très intéressant, ça, de la demande, et de la demande de formation analytique, et dont la dimension, je crois, doit tout à fait échapper à ceux qui sont dans le discours universitaire.

Je veux dire que le discours universitaire est installé de façon telle […] l’idée de l’espèce de passe qui fait (97)qu’à se confier à quelqu’un on lui donne des lumières qui soient en quelque sorte inondantes, définitives… C’est bête incontestablement, mais justement… les dimensions de la bêtise sont infinies, et elles ne sont pas assez interrogées.

 

Je crois qu’en fin de compte, c’est ça la grande originalité… enfin, pour être vraiment bien à fonctionner comme analyste il faudrait à la limite arriver à se faire plus bête que de nature soi-même.

Moi je ne peux pas m’y efforcer, vous comprenez, parce que… comme ça, c’est pas mon fort… Mais c’est en ça qu’il y a de l’espoir… une ressource : le salut si je puis dire – en tant que ce mot soit quelque chose qui ait pour moi un sens bien consistant – peut nous venir peut-être du fond même de la bêtise – qui sait, hein ?

C’est de là peut-être qu’un nouveau soleil pourrait se lever sur notre monde, qui est un tout petit peu, comme ça, trop empêtré par une exploitation, il faut bien le dire, du désir.

Je dois dire que ça fonctionne.

Vous voyez : je continue, je me laisse entraîner.

Il faut que je m’arrête.

L’exploitation du désir, c’est la grande invention du discours capitaliste, parce qu’il faut l’appeler quand même par son nom.

Ça, je dois dire, c’est un truc vachement réussi.

Qu’on soit arrivé à industrialiser le désir, enfin… on ne pouvait rien faire de mieux pour que les gens se tiennent un peu tranquilles, hein ?… et d’ailleurs on a obtenu le résultat.

C’est beaucoup plus fort qu’on ne le croit : heureusement il y a la bêtise, hein ?, qui va peut-être tout foutre en l’air – ce qui ne sera pas plus mal parce qu’on ne voit pas où tout ça conduirait autrement.

 

Bon. Enfin, en voilà assez sur l’angoisse et sur la jouissance.

J’ai quelque autre chose encore…

Quelle heure est-il ?

Six heures et demie…

Je n’ai répondu bien sûr qu’à une question, mais tant pis, l’autre sera pour demain, parce que moi, j’ai maintenant envie d’aller faire un petit tour chez mon libraire milanais…

 



[1]. Probablement une coquille. Il s’agirait vraisemblablement de : voir.

1972-10-14 entretien à la télévision belge

Entretien à la télévision belge avec Françoise Wolff portant sur « Les grandes questions de la psychanalyse ». Cassette MK2 vidéo sous le titre : Jacques Lacan. Conférence de Louvain suivie d’un entretien avec Françoise Wolff. Au cours de cet entretien sont insérés des commentaires sur Lacan que nous indiquerons par […].

 

F. Wolff – Si nous demandons à Jacques Lacan ce qu’est la psychanalyse, c’est parce que nous croyons qu’il est une des plus prestigieuses figures de la psychanalyse contemporaine.

 

J. Lacan – La psychanalyse est quelque chose dont l’existence commence à être connue de, par beaucoup de monde. L’expérience analytique, ça n’est certes pas moi qui l’ai inventée. C’est quelque chose qui s’est constitué selon ses voies, ses voies n’ont peut-être pas toujours été les plus conformes à aller droit à leur but. Néanmoins il y a quelques sortes de formes dans lesquelles elle s’est instituée et ces formes, quoique très évidemment d’artifice, ce qui est commun à toute espèce d’expérience, n’est-ce pas, ont permis une certaine élucidation concernant quelque chose dont il ne suffit pas de dire, n’est-ce pas, qu’il s’agisse de troubles. Qu’il s’agisse de malaise est quelque chose qui soit hautement significatif, c’est évidemment ce qui résulte de l’expérience analytique elle-même.

À cet endroit, le fait que un public de plus en plus nombreux soit averti de la possibilité d’une telle expérience est quelque chose qui est la base à partir de laquelle je me trouve avoir quelque chose à dire.

 

[…]

 

Je me trouve avoir insisté, enfin, sur, sur ce qui est évident, enfin, non seulement à première inspection mais à la seconde et à toutes les inspections possible, jusqu’à la dernière. L’analyse est une pratique de langage. La découverte de l’inconscient par Freud, il suffit d’ouvrir un de ses trois premiers livres, les livres fondamentaux concernant justement la découverte de l’inconscient, il n’y a pas d’autre appréhension de l’inconscient dans Freud qu’une appréhension langagière et c’est d’ailleurs en quoi l’expérience analytique le confirme c’est que, rien n’y passe que par la parole, celle de celui que j’appelle l’analysant, ou celle de l’analyste. Il serait quand même extravagant que par rapport à ce fait pratique, enfin, on cherche un alibi dans je ne sais quelle construction accessoire.

 

F. Wolff – Comment définissez-vous l’inconscient ?

 

J. Lacan – Je définis l’inconscient… c’est devenu, c’est devenu un petit bateau, enfin, je définis l’inconscient comme étant structuré comme un langage. Ce n’est évidemment pas ici que je m’en vais me mettre à en faire le commentaire. Il est certain que c’est à partir de là que commencent les questions. Comment le fait que ces sortes d’êtres qui ce langage l’habitent, comment est-ce que ça se fait que ce serait, à m’en croire n’est-ce pas, par le véhicule du langage qu’il se trouverait dans tout ce que découvre l’analyse à l’intérieur de ce fait, comment se fait-il que lui sont transmises, enfin, des conditions aussi dramatiques, c’est le cas de le dire n’est-ce pas, que le fait qu’il soit tellement dans la dépendance de tout ce qu’il a attendu dans le monde et tout spécialement au niveau bien sûr qui est celui dont il a reçu transmission de ce langage, de ce langage qui est celui que lui a parlé sa mère, comment à travers ça quelque chose d’aussi prévenant, je veux dire dominant n’est-ce pas, que le désir dont il est en somme le résultat, la conséquence, comment sa destinée entière peut-elle être marquée par cela ? C’est évidemment là que commence l’exploration, mais le mode d’alibis, enfin, plus ou moins prétentieux, enfin, désignés sous le terme d’affects alors que, à quelle occasion ont jamais pu se produire les dits affects, c’est à l’occasion de déclarations plus ou moins opportunes, enfin, c’est là que commence l’expérience analytique ; mais ne pas lui donner comme prémisse que c’est bien au niveau du langage qu’est le problème, me paraissait d’autant plus difficile de l’éviter qu’il ne s’agit pas là du tout d’une question théorique mais d’une question qui emporte tout l’efficace de la pratique analytique.

 

[…]

F. Wolff – Quel est le rôle de l’analyste ? Est-ce, comme vous l’avez dit hier soir, ce rôle de « je ne te le fais pas dire » ?

 

J. Lacan – Oui, je me suis en effet, hier soir, armé, enfin, pour en faire un exemple, pour rendre sensible une dimension qui est celle que j’exprimais en spécifiant que j’ai dit « structuré comme un langage », c’est-à-dire une langue particulière. Nous ne connaissons que ça, enfin je voulais bien marquer la différence, l’accent, enfin l’accent précis que cela comporte, qu’après tout on ne peut qu’en habiter une ou plusieurs, mais on ne peut qu’habiter certaines de ces langues. Alors ce que vous me demandez maintenant, si je comprends bien, c’est quel est le rôle de l’analyste, m’avez-vous dit ? Re-précisez bien ce que vous vouliez dire par là. Le rôle de l’analyste…

 

F. Wolff – dans la relation analytique…

 

J. Lacan – et bien…

 

F. Wolff – Est-ce c’est de faire dire ou de ne pas faire dire ?

 

J. Lacan – Oui, c’est ça, c’est le fameux « je ne te le fais pas dire ». Je l’avançais comme exemple que de ce qui justement spécifie ce, un langage. On ne peut pas jouer sur l’ambiguïté que comporte l’expression « je ne te le fais pas dire » qui peut dire, qui peut vouloir dire deux choses tout à fait différentes en français : « tu l’as dit » et, je me mets hors du jeu : « c’est pas moi qui te l’ai fait dire par quiconque ». C’était un exemple destiné à montrer la spécificité d’une langue entre les autres et c’était pour montrer que l’intervention soulignée, que l’intervention analytique est très typiquement ce qui fera toujours usage de cette équivoque.

 

[…]

F. Wolff – Dans l’expérience analytique, il y a le transfert. Comment, en tant qu’analyste, vivez-vous cela ?

 

J. Lacan – En tant que quoi ?

 

F. Wolff – En tant qu’analyste.

 

J. Lacan – Oui, en tant qu’analyste, j’en ai l’expérience ; elle est toujours, même j’ai pu le constater pour les analystes les plus chargés justement d’expérience, à chaque fois une surprise nouvelle, et je ne peux même pas ici témoigner de ceux qui m’en ont fait l’aveu. Je ne vois pas pourquoi je les mettrais en avant quand moi-même c’est ce que j’ajouterai à leur témoignage, c’est que pour moi aussi c’est un sujet d’émerveillement, mais… ça ne dit en rien ce que… où chacun peut, fait situer enfin cette manifestation si sensible et si étonnante à voir dans une expérience que j’ai définie à l’instant par quelque chose, qu’on ne se méprenne pas, ce n’est pas la diminuer que de dire qu’elle est marquée d’un certain nombre d’artifices. Ce n’est pas du tout une raison pour penser que le transfert est lui-même artifice. C’est bien sûr là, beaucoup d’analystes, enfin, s’abriteront, dirais-je, parce qu’à la vérité, la surprise n’est jamais sans provoquer aussi un effet de terreur. S’abriter derrière la motivation artificielle du transfert pour penser qu’après tout ce n’est qu’un artifice, c’est se mettre à l’abri de quelque chose qui, on le comprend, peut paraître lourd, parce que, comme Freud lui, enfin, il ne manquait pas de le regarder en face, il n’y a aucune distinction entre le transfert et l’amour. À partir de là commence la question : comment en effet, une situation d’artifice peut-elle déterminer un ordre de sentiment qui paraît un ordre aussi élevé dans l’ordre naturel que l’amour, je dois ajouter, car le transfert n’a pas que cette forme, il a aussi celui de la haine. Mais si l’analyse a démontré quelque chose, c’est le profond, étroit accolement de l’amour et de la haine. J’ai, je crois, le premier, essayé de, ce transfert, enfin, de façon qui motive l’ordre, l’ordre élevé de son phénomène, je l’ai inscrit, enfin, la rubrique de ce que l’analyste se trouve effectivement dans l’expérience analytique occuper comme place et je l’ai épinglé de termes qu’il faut accueillir même sous la réserve de cette ambiguïté dont je parlais tout à l’heure : le sujet supposé savoir. Quelle est la relation d’un sentiment tel que l’amour avec une formule de l’ordre du sujet supposé savoir ? C’est assurément ce qu’il est tout à fait impossible non seulement d’expliquer, mais même seulement de faire sentir dans un aussi court entretien.

 

[…]

F. Wolff – Certains psychanalystes disent détenir la clef du normal. N’est-ce pas dangereux ?

 

J. Lacan – Oui, enfin c’est une, c’est une opinion, (il soupire) à la vérité, tout à fait déplacée, enfin. Aucun analyste ne devrait, je ne dis pas… (un technicien intervient puis, Lacan avec un geste d’humeur … non, ne recommencez pas toute l’affaire. J’étais à aucun analyste, passons à moi, allez …) aucun analyste ne peut s’autoriser sous aucun angle à parler du normal, de l’anormal non plus d’ailleurs. L’analyste, en présence d’une demande d’analyse, a à savoir s’il pense que cette demande d’analyse a forme propice à ce que le procès analytique s’engage, c’est le cas de le dire, enfin, cordonnier pas au-delà de la semelle, au nom de quoi l’analyste parlerait-il d’une norme quelconque, sinon, permettez-moi la plaisanterie, d’une mal norme, d’une norme mâle.

 

[…]

F. Wolff – Donc sous le couvert de la psychanalyse, il n’y a pas une répression de la liberté ?

 

J. Lacan – (rire) Oui…, ces termes, le terme me font rire, oui…, je ne parle jamais de la liberté.


Séance extraordinaire de l’École belge de psychanalyse, le 14 octobre 1972. Paru dans Quarto (supplément belge à La lettre mensuelle de l’École de la cause freudienne), 1981, n° 5, pp. 4-22.

(4)Vergote – Je suis heureux d’accueillir, au seuil d’une année nouvelle de nos activités, celui qui, par tout son retour à Freud, a libéré la psychanalyse de toutes sortes de contaminations qui lui venaient de toutes sortes de biologismes ou de psychologismes. Lorsque j’ai été inviter Monsieur Lacan au mois de juin, pour notre École, il m’a dit qu’il ne voyait pas beaucoup de sens à faire une conférence suivie de quelques échanges ; il m’a dit qu’il préférait avoir des contacts plus prolongés et même passer une journée ou presque, avec nous. Je n’osais pas en demander autant, mais nous n’en sommes que plus heureux. M. Lacan a même préféré, pour que ces échanges portent tous leurs fruits, de ne pas commencer par faire la conférence demandée, proposée et que je vous avais annoncée sous la réserve que vous comprenez ; M. Lacan a préféré laisser venir tout de suite les questions, et je pense que nous avons avec nous maintenant celui que j’ose à peine nommer un maître de pensée pour nous, non pas que ce mot de maître ne soit pas tout à fait à sa place ici, mais pour ce que ce mot peut évoquer de l’obésité du savoir dont M. Lacan a horreur. Mais certains d’entre nous avons assisté hier après-midi à cette maîtrise socratique avec laquelle M. Lacan peut faire surgir de toutes les questions, disons même ingénues, leur véritable sens. N’ayons donc pas peur de dire ce que nous avons à dire. Si on ne peut pas statufier M. Lacan, si on ne peut jamais le récupérer et le mettre quelque part dans une nécropole d’un savoir établi, c’est aussi parce que M. Lacan ne refuse aucune question, et qu’il ne nous demande jamais de jeter un voile pudique, sur ce que nous désirons lui demander. Alors je vous invite à ne pas refouler les questions qui viennent, à dire franchement ce qui veut se dire en vous, et je vous donne la parole tout de suite.

 

Lacan – Bon, écoutez, ici on est entre soi, c’est comme ça qu’il faut prendre les choses. Dans ce qui va suivre, je voudrais en fait répondre à l’invitation très sympathique qui m’a été faite et, je réponds toujours à ces choses-là comme à une gageure. C’est pas mon champ propre, vous êtes ici tout à fait hors de ma portée pour tout dire, et c’est tout à fait légitime. Mais à partir du moment où j’y suis, j’aimerais bien que se manifeste quelque chose qui me donne une idée de votre existence en tant qu’École. J’aimerais bien, cela me ferait plaisir, ce serait une récompense en tout cas à l’effort que j’ai pu faire hier soir, qui était plutôt un effort de, je ne sais pas de quoi, d’exhibition n’est-ce pas, et même encore plus suspect que de tout ce que vous pouvez formuler enfin, témoigner que j’étais encore un peu là, mais enfin c’est pas suffisant. Je dirais même que cela n’a pas de justification véritable, exactement comme le disait celui-là qui était intervenu ; il ne savait pas ce qu’il disait, bien entendu, mais cela n’empêche pas que ce qu’il disait, je pouvais l’entendre. Alors, j’aimerais bien savoir ; ici, il doit y avoir, non seulement je le suppose, mais j’en suis sûr, il doit y avoir un peu de sérieux ; j’aimerais bien savoir comment pour vous se pose…, je ne sais pas si vous voulez, et dans toute la mesure où vous voulez m’en faire part, je serais de savoir comment…, quels sont vos problèmes intérieurs, votre fonctionnement enfin. Ne croyez pas que tout cela me laisse froid. Moi aussi, j’ai mes affaires intérieures, j’ai mes problèmes. C’est pas du tout que j’ai une certaine idée préalable de la façon dont il faut mener ça. Je me pose des tas de questions, comme je l’ai fait remarquer hier soir à quelqu’un, et ne croyez pas que les questions soient moins pressantes pour moi que pour vous. C’est justement ce que, pour moi, (5)j’appelle ma récompense, c’est ce que pourraient me suggérer vos questions. Enfin, j’aimerais que vous me donniez une idée de la façon dont ça marche ici. Allez-y !

 

Duquenne – Mais cela laisse ouverte la question de ce qu’est l’acte, et qui a été laissée en suspens hier, l’acte psychanalytique.

 

Lacan – Oui.

 

Duquenne – Je crois que c’est le pentum saliens qui est à l’horizon de toutes les questions qu’on se pose ici.

 

Jorion – Il y a un autre mot qui a été prononcé hier, c’est le mot organisation, et vous l’avez relevé.

 

Lacan – Oui,… et bien voilà, parlons-en de l’organisation. Dites-moi quelle idée vous vous en faites. Il y a forcément une organisation ici (hm). Quelle idée vous faites-vous de cette organisation en tant que telle ?

 

Jorion – C’est justement le problème. Mais je me situe de manière différente, dans la mesure où je ne suis pas encore dans l’organisation. Mon acte de venir ici est un premier pas.

 

Lacan – En tout cas, vous restez sur la réserve.

 

Jorion – J’en ai parlé avec certains qui sont dans l’organisation, de ce qui se passait, et cela m’a laissé sur ma réserve.

 

Lacan – Oui, vous êtes là au bord de… Vous êtes sur la réserve, mais vous y êtes quand même porté, et la preuve en est que vous êtes là.

 

Jorion – Je puis un peu justifier le fait que je sois au bord, qui est qu’il me semble que l’organisation joue le rôle de prothèse pour certains qui ne trouveraient pas en eux-mêmes la puissance suffisante que de se réclamer que d’eux-mêmes.

 

Lacan – Oui… Les mots sur un sujet aussi mouvant, ont beaucoup d’importance J’ai dit « ne s’autorise que de lui-même », j’ai pas dit « ne se réclame que de lui-même », pour la bonne raison que se réclamer est un peu clamatoire, et en principe sinon en fait, on peut se réclamer de rien. Oui. En fait, cela a été diversement interprété, cette petite formule. Pour beaucoup de gens, cela veut dire que presque n’importe qui peut se déclarer analyste, ce qui, je dois dire, est… légal. Rien n’empêche en effet quiconque de se conduire de cette façon irresponsable. On omet dans cette petite phrase que l’analyste, cela a pour moi un sens très problématique. Je veux dire qu’il faut d’abord que cette position soit (hm), je dirais presque, occupable ; cela laisse même un doute sur l’existence de l’analyste. Enfin, à partir de quand y a-t-il un analyste ? C’est pour ça que dans cette École, qui est la mienne, j’ai tenté, comme École qui doit encore faire ses preuves, j’ai fait cette proposition qui vraiment a fait fuir à partir d’elle, un certain nombre de personnes qui…, ce qui est curieux je n’étais pas du tout sûr d’avance de cet effet, loin de là. Je me rendais très bien compte que c’était des choses difficiles à faire entrer comme exercice. Mais ce n’est pas parce que ces personnes ont cru devoir s’en aller que c’est plus facile. C’est une expérience en cours. J’ai proposé, j’ai essayé de proposer qu’on éclaire par le témoignage de l’intéressé, de quiconque ne pourrait en témoigner que de lui-même (hm), témoignage de l’intéressé du moment, (6)qui n’est pas bien sûr (hm) témoigner de ce que c’est qu’être analyste puisque c’est justement ça qui est en suspens, du moment qui témoigne de ceci, où il en est, ce qui est arrivé à le faire au moins désirer de l’être, et – si on en croit ce que j’ai fondé comme principe, à savoir que l’analyste ne pouvait même se concevoir s’il n’a pas parcouru lui-même quelque chose qui ressemble à l’expérience analytique –, où il en est au moment où, ou bien ça se confirme, ou bien ça s’affirme tout simplement, ce qui l’a fait désirer d’occuper cette position. J’ai laissé d’ailleurs libre chacun d’en témoigner ou pas. Personne n’est forcé de s’offrir à l’expérience de ce que j’appelle un peu comme j’ai pu, la passe. J’ai cru qu’il était… (hm), qu’il offrait plus de chance à ce témoignage de pouvoir être rendu, que ça ne se passe pas avec quelqu’un déjà en position de prononcer le dignus est intrare, n’est-ce pas. Il n’en reste pas moins qu’il faut quand même qu’il y ait quelqu’un qui le prononce, ce dignus est intrare. L’idée de séparer celui qui recueille le témoignage, de celui qui produit ce dignus est intrare, s’imposait en quelque sorte à partir de là. J’ai tenté cette voie qui consiste à commencer : pour frayer une voie, il y a toujours un initium qui comporte une part d’arbitraire. Quand j’ai dit que les analystes qui sont censés avoir une spéciale expérience de formation, doivent avoir malgré tout une façon de sélectionner malgré tout moins raide, qu’on ne le croit dans un temps que je voudrais faire révolu, n’est-ce pas ; en principe un didacticien, il ne faudrait pas croire que c’était quand même si rigide. Il s’agissait de protester contre cette auto-sélection que j’ai raillée dans une sorte d’écrit qui s’appelle « Situation de la psychanalyse en 1956 », que j’ai raillé, comme vous savez peut-être, car c’est vrai que ça prenait cette tournure-là, n’est-ce pas. C’est un article qui a sa portée. Enfin c’était vraiment tout de même d’un contentement commun sans ça, cela n’aurait pas eu d’utilité que j’essaye de faire rire ; c’est que dans le fond, tout le monde se reconnaît très bien, même ceux que j’appelle les petits souliers, rien de plus adorable que d’être dans ses petits souliers, tout le monde adore ça. Alors, l’expérience a donc commencé. Il y avait des gens qui étaient choisis par ceux qui étaient déjà installés dans le système ; pour les faire sortir de leur système, il faut forcément prendre appui sur le système lui-même : il y a aussi des gens qui ont été désignés. Il ne faut pas croire que cela donne du tout des résultats scabreux, chahutants. Il est vrai que des passeurs ont été très bien désignés. Je veux dire que c’était des gens sérieux, honnêtes, capables, menant des analyses propres, je les ai choisis parmi ceux-là, parmi les frais et moulus, ou encore en analyse, et ils ont reçu ceux qui eux-mêmes se trouvaient, se croyaient en état ou humeur de témoigner de leur affaire.

 

Jorion – Est-ce qu’il n’est pas significatif que c’est précisément sur ces problèmes de didactique, de reproduction qu’achoppent les organisations ?

 

Lacan – Oui, mon cher, que ce soit significatif, c’est à peu près cela, mais que ce soit significatif de quoi ? […] Il y a quand même organisation et organisation. Il s’agirait justement d’apercevoir que c’est vrai qu’il faudrait au moins pour le discours analytique qu’il en sorte, si c’est possible. Il faudrait un tout autre mode de reproduction ; si je puis dire. C’est très bien votre rapprochement là. Il se fait que cela va très bien. C’est aussi ce qui résulte de ce que j’appelais hier le discours, n’est-ce pas, ce qui résulte de l’existence du discours du maître. Il en résulte des races qui se reproduisent, je veux dire qu’il faut avoir une notion de race tout de même, une approximation qu’il faut juste prendre ne fût-ce qu’au niveau de l’horticulture ; on y voit bien que […] parce que là…, on produit et on reproduit des choses qui ne passent pas par le sexe, mais par…, on prend une serpette, on fait des greffes, on fait ce qu’il faut pour produire (7)des fleurs particulièrement soignées. Le discours du maître, c’est ça qui fait l’être parlant. Le maître, ça se reproduit. Il y a la race des maîtres qui se perpétue. Et celle des esclaves. […] Il est absolument clair que Freud a choisi dans ce sens, à savoir que la psychanalyse se reproduirait de la même façon. Il a voulu au moins que ce qu’il avait sorti ne se perde pas.

 

[…]

 

Il faudrait voir comment pourrait s’animer notre mode de reproduction. Alors j’ai voulu d’abord essayer comme ça d’introduire ça par des choses qui s’écrivent, qui sont tout de même publiées, là, à la portée de tout le monde, dans le numéro 2/3 de Scilicet. Il y avait hier un type très gentil, assez astucieux qui m’a posé des questions, et comme ce n’était pas des questions décourageantes, j’en ai profité pour glisser que j’ai travaillé durant l’année sur ça ; l’approche, la façon de cerner montrait en tout cas d’une façon plus sensible avec des petites lettres, que enfin c’est fondamentalement différent de tout ce qu’on avait écrit.

 

Jorion – Et le discours de l’universitaire ?

 

Lacan – Il est certain que les deux ont partie liée, enfin n’est-ce pas. Je ne peux pas entrer ici dans les détails. Mais ce que je voudrais vous dire, c’est quelque chose dont… malheureusement j’y arrive pas à ce que quelqu’un tout de suite en témoigne, l’écrive ; enfin, c’est une façon de parler, parce qu’au niveau de ceux qui recueillent le témoignage des passeurs, à savoir ce que j’ai institué comme… en gardant autant que possible les anciennes dénominations, j’ai maintenu ce terme de « jury d’agrément », il y a bien quelque chose, c’est ce dont je parlais tout à l’heure, du dignus est intrare, et comme après tout cette passe était faite pour sélectionner des gens dont on avait au moins le sentiment qu’ils sont au fait de ce frayage, n’est-ce pas, eux après se sont exposés alors à ceci que c’était dans l’épreuve de la passe et dont on a recueilli quelque chose qui soit assez porté pour qu’on puisse le considérer par la suite, que sur ce plan-là, sur ce plan-là seulement, ils étaient en position pour poursuivre le travail, c’est-à-dire pour poursuivre un mode tout à fait différent de recrutement de ceux qui sont en position de donner le dignus est intrare, comme ça, en conservant quelque chose qui était déjà un premier frayage ; le terme d’analyste de l’École chez nous a un autre sens que membre dit titulaire ailleurs. Ces analystes de l’École étaient des gens qui ne recevaient pas pour autant la consécration de l’expérience […]. J’ai voulu prôner un recrutement qui soit plutôt un recrutement plus jeune que ceux qui se trouvent simplement avoir, alors vraiment pour l’extérieur, parce qu’il faut bien conserver quelque chose qui ait une surface, n’est-ce pas, pour l’extérieur, le titre d’analyste membre de l’École ; cela fait A.M.E., c’est amusant, et c’est celui à propos duquel l’École reconnaît qu’il a vraiment une pratique d’analyste et qu’il peut rendre un témoignage de sa pratique […]. Et on peut aussi souhaiter que la personne en question soit tout de même capable d’élaborer quelque chose, un travail. Quant aux A.E., c’était l’idée d’un travail en flèche, ils seraient spécialisés dans cette interrogation de la formation, de ce que c’est, comment être sinon s’autoriser analyste ; et tout donnait le sentiment qu’en effet, c’était une voie, il y en a qui sont de ce registre-là. Alors ce que je voulais dire, c’est que jusqu’ici, cela ne nous a pas amené à recrutement large. Il faut dire que des A.E., on n’en a pas estampillé beaucoup, ce qui fait déjà quelques années qu’il y a cette expérience. Il y a toutes sortes de choses curieuses. Les gens qui étaient des analystes installés […] cela les avait forcés […] à cette introduction, par cette voie-là ; à la fonction d’A E. C’était certainement pas ceux qui étaient déjà plus installés qui se (8)trouvaient en mesure, comme il fallait s’y attendre, de porter un témoignage chaud de l’expérience qui les avait amenés là, et c’est dommage dans la mesure où les meilleurs doivent savoir tout de même quelque chose, malgré une certaine distance qu’ils ont pris par rapport à ce moment justement, à ce moment crucial du passage, du passage à l’acte. C’est de ça qu’il s’agit, pas un acting-out, mais du passage à l’acte. C’est précisément ce qui est véhiculé par ces travaux concernant un certain champ, celui du passage à l’acte. C’est ce à quoi, vous voyez, je fais toujours allusion et maintenant j’arrive à la dire […]. C’est que les passants en arrivent par cette expérience de la passe, à un résultat absolument pas croyable, à une précipitation de tas de choses qui étaient là encore en suspens dans leur analyse. […] De même, et vous voyez comme tout ça, c’est d’une relation très très complexe, il n’y a pas d’exemple où le témoignage des passeurs eux-mêmes n’était…, c’est les passeurs qui montraient même souvent le témoignage le plus saisissant, dans la mesure où même maintenant […] cette expérience de la passe était pour tous […] une chose absolument consumante, brûlante, absolument chavirée, n’est-ce pas, et ça se voit dans des effets qui étaient absolument considérables.

 

[…]

 

Mais c’est quand même par cette voie qu’on a une toute petite chance d’avoir de la formation de l’analyste une vue qui soit par cette routine, cette automatisation de ceci qui se résumait jusqu’à présent, en quelque sorte, à attendre le temps qu’il faut pour qu’un type soit assez vieilli sous le harnais, pour qu’il soit consenti par un de ses collègues, reçu comme A.M.E. Ce très vieux mode de recrutement est très général, et surtout dans l’administration, ce qui dit très bien ce que ça veut dire […]. On va s’efforcer de le conserver pour tout ce qui est des rapports avec l’extérieur. Mais alors qu’est-ce qui en règle le relief propre, du discours analytique qui est quand même autre chose ? Qu’est-ce qui le distinguerait d’une vieille routine, comme ça, de culture, d’horticulture. Là aussi, il faut bien en passer par là, par l’idée qu’il y a une autre voie, un autre type de sélection ; enfin évidemment, cela nous force à sortir de ce champ de l’horticulture. […]

Personne ne sait à peu près combien de temps il faut pour domestiquer le chien, le chat… C’est très amusant de penser à leur descendance, à ces animaux très spécifiquement domestiques ; n’est-ce pas. Il y a quand même un moment où ça a commencé. Imaginons que le chien ait été créé en même temps que l’homme, et que pour lui rendre service, il y ait eu un moment où c’est l’homme qui […] Pourquoi est-ce qu’il ne ferait pas ça avec n’importe quelle espèce animal ? Il arrive quelque fois d’ailleurs que des animaux de ce type soient très parasites et ne sont pas domestiqués.

[…]

On aurait tort de ne pas s’apercevoir de ce que l’on constate autour de soi, qu’il n’y a pas un seul propos humain qui ne soit profondément enraciné dans le racisme, « enraciné » dans la racine. Tous, tels que nous sommes ici, nous sommes tous des racistes, tout le monde en plus le sait, tout le monde passe son temps à tout faire pour que pratiquement finisse la race, mais il est tout à fait clair que c’est absolument indéracinable. S’il y a quelque part une petite chance, c’est au niveau de l’histoire analytique, c’est la seule qui soit arrivée à décoller quelque chose comme « autonomisant » (hm)…

[…]

Ce qui est important, c’est que le discours analytique nous permet d’être sûrs de ça ; à soi tout seul, c’est justement le témoignage que quelque chose se décante par du réel, n’est-ce pas, d’une façon qui vaut la peine d’être retenue en sa faveur. Alors, c’est ça, nous sommes dans cet espoir, cet espoir qu’on pourrait vraiment, ce que je disais tantôt, lui donner son (9)statut propre, et ça passe dans un mode, un type différent comme production. Mais bien entendu, c’est pas du tout pour dire que la mythologie du père… L’idée donc, c’est un témoignage latéral où nous sommes, d’une place où on peut s’apercevoir de ça, se rendre compte sur quoi c’est fondé, n’est-ce pas. Ce qui ne veut pas dire qu’on sera analyste de père en fils, c’est même tout le contraire. Mais enfin, il y a là quelque chose qui est à mettre à l’épreuve, et c’est pour ça qu’il n’y a rien de plus important qui peut se passer actuellement lorsque nous sommes réduits à l’épingler comme ça. Si on ne fait pas très attention, c’est là qu’on pourrait parler de groupe analytique. C’est très précisément justement un piège qui est assurément offert là par quelque chose qui est même démontré, que pour un rien, c’est là qu’on se précipiterait tête baissée, à savoir dans une porte sans issue ; encore que l’analyse justement ait permis enfin d’introduire une pratique, ce que j’appelle ses preuves, ses expériences de groupe ; ce qui n’est bien sûr justement possible que parce que le discours analytique est ce qu’il est ; c’est justement parce qu’il est ce qu’il peut s’isoler là comme l’autre champ que je venais de dire. On peut considérer le groupe dans sa dynamique propre, n’est-ce pas, il est très certain que c’est pas de là qu’on peut partir, parce que s’il y a quelque chose qui est absolument soumis à toutes les captures de l’imaginaire, c’est tout ce qui est justement de cet ordre. C’est ce qu’il faudrait éviter, c’est ce qui est en fin de compte le plus caractéristique de ce qui fonctionne en fait, c’est que les analystes forment des groupes. J’ai même aussi tâché de voir si on ne doit pas sortir de ça, parce que ça, c’est incontestablement une voie sans issue. C’est aux rapports de groupe qu’on se fie pour des solutions à ce problème, de la reproduction des analystes. On n’arrivera certainement à rien qu’à s’enfoncer un peu plus. Enfin, ce qu’on peut dire, c’est que ça fonctionne pour l’instant à plein, n’est-ce pas. Voilà, j’avais comme ça ponctué ces choses pour quelqu’un qui me semble être à un moment sensible de son agrégation, comme on dit, c’est-à-dire à ça, n’est-ce pas, entrer dans un groupe. J’en ai profité pour lui dire que mes essais de poser la question, n’est-ce pas…, que cette question s’est posée quelque part, dans ce drôle de lieu de passage qu’est l’École à Paris. Je ne sais pas si j’en aurais jamais les premières semences levées. J’ai apporté plus tard quelque chose qui n’est même pas…, enfin je n’ai aucune raison de sortir la façon dont je l’interprète comme aucune raison de le sortir très naturellement parce qu’il faut vraiment la clarté plus d’une fois, si on veut là la promesse ; enfin je vous ai dit le résultat tout à fait dominant, absolument éclatant, de cette mise à l’épreuve, de ce qu’il en est de la formation de l’analyste. Voilà je voudrais bien que quelqu’un d’autre sur cette base ou sur une autre, pose une question.

 

Jorion – Je vous remercie d’avoir évoqué ces deux spectres qui me semblaient avoir hanté les journées parisiennes, qui étaient donc d’une part ceux qui sont sortis, et puis le problème de papa et maman.

 

Lacan – Oui, enfin, je ne sais pas ce que vous en avez ressenti, de ces journées parisiennes. Enfin, comme vous l’avez vu, j’ai exprimé mon sentiment à la tribune, il était moins déprimant pour moi que pour beaucoup d’autres, peut-être que je suis trop intéressé. C’est possible… Mais ces élucubrations sur Abraham et Isaac et la suite, ça signifie quand même quelque chose ; oui… C’est pas…, c’est une voie dans laquelle j’avais au début d’une année beaucoup de choses à dire, c’est l’année où on n’a pas voulu que je continue, de sorte que je n’y reviendrai pas, sur cette histoire biblique. Je n’y reviendrai pas parce que ça a perdu pour moi son actualité. Mais il y a d’autres biais par où le prendre ; les remarques que j’ai faites aujourd’hui par exemple sur la distinction radicale du père et (10)du géniteur, c’est un biais qui irait parfaitement pour Abraham, Isaac, Jacob. Cela aurait peut-être intéressé ceux qui restent vivement attachés à un certain phylum qui n’est pas rien dans l’analyse, cela aurait peut-être pu leur donner quelques petites lumières. Mais c’est justement ceux-là qui ont mis un terme à ce moment-là à mon discours. Qu’ils se démerdent maintenant, avec leur histoire.

 

Patsalides – Vous utilisez souvent l’expression suivante : le discours du maître. Qu’est-ce que c’est ?

 

Lacan – Vous n’avez pas remarqué que c’est quand même une chose étrange, que dans l’espèce parlante l’obéissance existe. Non seulement elle existe, mais c’est là dedans qu’elle se déplace.

En fin de compte tout de même, le discours du maître, comme ça au départ, il est évident que ce soit un discours fondamental.

Nous trouvons chacun notre place. Il y a que c’est cela qui est le premier élément de toute topologie. Il faut vraiment accéder à ce qu’il y a de plus tordu pour avoir l’idée de ce qu’est la topologie.

 

Patsalides – Mais le terme discours laisse entendre qu’il y a autre chose à entendre que le discours du maître.

 

Lacan – Le terme discours… oui, bien sûr, naturellement, puisque c’est tout ce que je viens d’essayer de dire ; c’est que par la voie de quelque chose qui ne se révèle pas du tout au premier temps, enfin, par la voie de quelque chose que j’appelle la topologie, nous pouvons nous apercevoir de ce qui lie le discours du maître à quelque chose qui ne trouve peut-être pas son ressort d’une façon aussi simple qu’il apparaît, à savoir…, dans cette fonction d’obéissance n’est-ce pas, il y a des points de torsion, il y a des couloirs qui se créent, qui montrent que la topologie n’est pas si ronde que ça. C’est justement à s’attacher à ça que le discours analytique peut montrer sur quoi repose cette formidable « soufflure » du discours du maître que nous habitons depuis toujours, si je puis dire. C’est ça que l’analyste investigue : c’est des gens qui sont entortillés autrement qu’on peut croire. On appelle ça des névrosés. Il y a évidemment une autre topologie que cette sphéricité. Mais enfin, il faut s’y intéresser (hm), c’est déjà une drôle d’idée de ce que ça marche si bien comme ça, tout seul, depuis toujours que… (hm) franchement on ne voit pas pourquoi on en changerait. Mais il apparaît depuis quelques temps qu’il y a… enfin toutes les trouvailles de Freud, cette insistance d’une demande qui ne signifie absolument rien d’autre qu’une insatisfaction fondamentale (hm). C’est à ça que l’analyse fait un sort ; l’analyse n’est pas définissable autrement. Que cette chose qui a toujours en fin de compte été là, à la portée de tout le monde, et même qu’une partie de l’art, de la littérature explore, à savoir que ça ne va pas du tout comme ça. Il faut monter, imaginer, élucubrer autre chose, mais on s’en accommode fort bien. C’est ce qu’il montre, ce rapport bizarre qu’on appelle les lettres, les arts ; enfin on a bien isolé le phénomène et on vit avec. C’est une tumeur (hm). Oui, en sorte qu’on n’a jamais, jamais tiré les conséquences. Cela a l’air très sauvage, ce qu’en dit l’analyse, et ça l’est. C’est tout à fait évident. C’est pas bête du tout la façon <dont> l’analyse a reconnu là les effets qualifiés comme ça, de – elle ne sait pas très bien ce qu’elle dit, la psychanalyse – de sublimation ; avoir déjà permis d’épingler ça, c’est déjà en soi tout seul un drapeau levé, enfin. Tout ce qu’a dit Freud là-dessus est évidemment très lourd,… et ça continue. Mais c’était quand même génial de s’apercevoir que c’était là un point d’exclusion, n’est-ce pas. Ce qu’il en dit en commentaire est court, d’un côté, on ne peut plus être reconnaissant de dire des choses courtes parce (11)que c’est elles qui portent (hm).

 

x – Vous venez dans votre discours de définir, à travers tout ce que vous venez de dire, ce qu’est une fin d’analyse. Vous l’avez défini à travers justement ce passage de la parole vide, pour comprendre ce qui finalement peut être considéré comme la fin d’une analyse, qui arrive là où le sujet se trouve alors devant lui-même, et doit y faire face.

 

Lacan – Ça, c’est certain. Ce que j’ai consenti avec mes petites lettres, ça a l’avantage de montrer, enfin de donner à… mettre à l’essai un certain nombre d’interprétations, parce que dans ce que j’ai écrit dans mes tableaux, ce que j’appelle mes quadripodes[1], S1, c’est en somme la même inscription que ce S1 qui, dans le discours du maître, se situe exactement dans la diagonale, je l’ai mis là au niveau de la production du plus-de-jouir. Ça a l’avantage d’introduire au moins la question enfin, puisqu’il s’agit de produire le discours du maître. Et pourquoi pas ? Ils passent leur temps à faire ça (hm) ! Je te laisse avec un Moi fort. Qu’est-ce que cela veut dire ? C’était pas ça. Enfin, pour l’instant, c’est la doctrine. L’interprétation de S1 à droite en bas, c’est quelque chose dans lequel les analystes comme ça formés auraient pu se trouver comme poisson dans l’eau. Ils y auraient trouvé, dans ce que je dis, une confirmation de leur système. Ils ne s’aperçoivent même pas de ça, ils ne peuvent même pas s’apercevoir comment ils pourraient se servir de moi ! C’est quand même un signe.

 

x – Parce qu’ils se réifient… probablement.

 

Lacan – Vous supposez ? Tout est là ! C’est là qu’est la distinction. Oui, enfin, cela mériterait quelques commentaires… Enfin, une analyse, ça se termine bien, ou ça se termine mal. On doit admettre que, si à sa suite, quelqu’un devient analyste, cela se termine mal (hm). Mais, c’est tout de même par là qu’il faut en passer, pour parler du discours analytique. C’est un peu provocant, ce que je dis, cela n’a pas d’autre valeur que de provocation.

[… ]

Quand je dis, ce n’est pas de l’analyse terminée, c’est pour mettre l’accent sur ça se termine. Quand on suppose que c’est terminé, cela ne veut pas dire que l’analyse est ratée. Ce n’est jamais raté, une analyse. Cela veut dire, dans ce cas-là, qu’on tombe dans le trou. Mais il est peut être nécessaire qu’il y ait un certain nombre de personnes qui tombent dans le trou… Ça motive, ça présentifie pour les autres le problème, ce dont il s’agit depuis le temps que ça tourne… Le propre de la langue, c’est qu’elle permet comme ça quelques petites astuces grammaticales, ce qui permet de (12)différencier…, c’est ça la précieux, le précieux je souligne. On ne peut parler qu’en style précieux. C’est ce qu’on a fait d’ailleurs.

 

[…]

Jorion – Je voudrais encore vous demander quelque chose. C’est à propos des quadripodes que vous venez d’évoquer, la façon dont ils tournent. Il m’a semblé justement à ces journées parisiennes qu’on arrivait à ce quatrième moment, et qu’on assistait dans la bouche de ces jeunes dont vous évoquiez la fraîcheur, à l’avènement d’un nouveau héros, celui qui dit la vérité, celui qui fait la théorie, qu’on appelle indifféremment l’hystérique et l’analysant, est-ce que c’est la même ? Est-ce que nous arrivons à ce quatrième moment, où l’analyste va être détrôné par celui qui parle chez lui ?

 

Lacan – Il y a longtemps que l’analyste est détrôné par celui qui parle chez lui, oui. Le fauteuil analytique, c’est pas un trône, hein ! Freud n’était pas du tout installé sur un trône ; il a même passé son temps à dire qu’il était prêt à rengainer toutes ses théories devant, simplement le […] de ses patients, puisque c’est comme ça qu’il s’exprimait. Il n’a jamais considéré… Ce qui est fou, c’est qu’il ait réussi à nous livrer la suite de ses élucubrations, et je dois dire qu’il n’y a rien de plus passionnant que cette série de substitutions, ce qui recouvre chez lui un mode d’existence tout à fait fameux. C’est en ça que vraiment il est un type de frayeur de loi. Ce qui est amusant, c’est que je ne sais plus qui employait de moi, l’expression de fragmentaire, à propos de – simplement il était venu à la petite convocation hier, je ne sais pas s’il est là, enfin, il faisait partie de ce qu’on a eu la gentillesse de m’apporter comme échantillon de ce que je devais rencontrer le soir –, il soulignait comme une des faces de la façon dont j’essaye de communiquer quelque chose, ce caractère fragmentaire. Je ne sais pas si ça peut convenir, mais je crois que si ce n’était pas fragmentaire, je serais rentré dans la plus vieille des ornières, celle qui consiste à croire qu’il y a un monde comme ça, où on peut saisir. Tout ça nous donne la petite idée d’où nous en sommes. Évidemment, cela fait partie de notre constitution. Il faut absolument ça. Il n’y a pas une seule personne qui puisse se rencontrer et qui n’ait pas vraiment sa petite idée bien totale du monde. C’est peut-être un organe comme le poumon, n’est-ce pas, un drôle d’organe, oui. Il n’est pas sûr qu’on puisse aussi respirer autrement. Enfin, que Freud soit fragmentaire, c’est ce qui est vraiment énorme, c’est que ce ne soit pas la première chose sensible à quiconque ouvre son œuvre, et ce rien que déjà par la distance fabuleuse qu’il y a de la Traumdeutung à ce qu’on a réuni sous le nom des Essais de psychanalyse. On ne peut pas ne pas être sensible au chemin parcouru, au fait qu’il s’agit de deux émergences. J’ai essayé de dire ça hier soir, très rapidement. Ce qu’il y a d’inouï de plus, c’est que tout ça soit épinglé dans Freud ; mais de là à penser que comme c’est signé Freud, tout ça fait un système, cela servira à tout ce que l’on veut, à un chausse-pied, on fera entrer le pied dans la chaussure, de force ; même si la chaussure claque ou si le pied perd corps, on y va ! Du moment que c’est Freud, ça ne peut être qu’une Weltanschauung, ce que la plupart traduit par conception du monde. C’est comique (ha), oui. J’ai été un jour convoqué, invité par un cercle d’études marxistes, qui avait je ne sais quel président, j’ai oublié son nom, qui a commencé par parler de Marx, en lui accolant immédiatement le terme de Weltanschauung. Enfin s’il y a quelque chose qui va exactement contre, c’est la pensée de Marx. Enfin, qu’est-ce qu’ils disent, alors là suspendus sur certains points comme ça, et ça comporte des suites à proprement parler incalculables, et dénommées pour lui, par lui comme tel. S’il y a quelque chose qui originalise Marx, c’est bien ça. Notez qu’il a mis Hegel sur ses pieds, sur sa tête, peu importe, c’est une métaphore qui n’a strictement aucun sens, enfin…

 

(13)Malengreau – Je voudrais dire quelque chose. J’éprouve un certain malaise par rapport aux questions qui sont posées. C’est qu’en vous demandant de venir parmi nous, on espérait débattre avec vous des problèmes qu’on a entre nous.

 

Lacan – Eh bien, allez-y, mon vieux ! C’est exactement ce que j’attends. Bon

 

Malengreau – Alors j’aurais deux questions à poser. D’abord à propos du racisme. Il y a quelque chose qui m’a frappé. Il y a un racisme aussi des sujets dont on peut parler. Il y a des sujets qu’il est très difficile d’aborder dans l’École ici, et c’est d’abord la question même de la formation du psychanalyste, à savoir qu’il y a certaines règles qui ont été énoncées par l’École, mais qui ne sont plus remises en question, ou qui ne sont plus rediscutées par l’ensemble des participants. L’autre question qui me semble faire problème, pour moi en tout cas, c’est la place qu’occupe la formation universitaire par rapport à la formation du psychanalyste. Je veux dire que personnellement j’ai une dette énorme par rapport à l’enseignement universitaire, mais il reste quand même une question, à savoir, pour une école de psychanalyse, que signifie la formation de l’universitaire. Voilà deux thèmes en tout cas qui me semblent faire partie des débats que nous avons eus entre nous, en petits groupes ou en groupes plus élargis, et que je souhaiterais pouvoir rediscuter.

 

Lacan – Oui, mais est-ce que très concrètement, est-ce que c’est vrai que ce que je viens de dire là, et que j’ai énoncé dans ce qui s’appelle ma proposition, ce quelque chose de tout à fait hypothétique dans l’École, est-ce que ça ne vous paraît pas être proprement du champ de vos questions… Oui, mais ça, c’est votre affaire, oui ! Oui, bon, à ce propos-là, je pense tout de même, j’ai dit quelque chose en disant que… dans la mesure où les choses en sont là, ce que cette proposition a apporté est ferme, ne serait-ce ce minime effet que ça profite littéralement à un certain nombre de gens […] des plus fervents, qui n’étaient pas les derniers venus, et qui ont cru devoir partir. On pourrait même croire que ça m’a affecté […]. Eh bien, non, j’ai pas de cœur, quoi, je vous demande pardon. Enfin, c’est pas du tout propice à la fonction de l’analyste, je dirais même que c’est peut-être une objection d’entrée ; en plus, ce que je dis là, tout le monde le sait, enfin, je dirais même plus qu’on a fondé là-dessus tout un type d’attitudes, la fameuse neutralité, qu’est-ce que ça veut dire ce terme. C’est ce que je viens de dire. Bon, il faut…, enfin, tout est là. C’est toujours la même chose, avec le langage, c’est que si on emploie de ces termes, comme ça un peu abstraits, ça permet de se dérober enfin n’est-ce pas ; la neutralité, c’est très souvent une manière d’alibi, n’est-ce pas. Si je le disais comme ça, cela aurait peut-être plus de portée, on verrait très bien où est pointée la visée du terme neutralité… Bon, alors, je vous renvoie la balle. C’est pour autant que vous le puissiez, parce qu’il faut encore savoir ce qui peut vous empêtrer au niveau où ce problème est chez ceux, pour qui ce problème a de l’importance. C’est à vous de le faire passer par la voie qui vous semblera la plus convenable. Je ne suis pas du tout en train de vous dire que ma proposition soit là l’articulation fondamentale, j’ai cru pouvoir la choisir comme tenant un point d’appui à un certain mode d’interroger ; vous avez à vous interroger par rapport à ce qui est le terme que j’ai appelé tout à l’heure le groupe. Il me semble que sur le discours universitaire, puisque c’est comme ça que je l’intitule, vous avez dit vous, formation universitaire, vous semblez au moins éveillé à ceci que, la formation universitaire vous paraît d’un autre style que de ce que comporte la formation de l’analyste. Cela ne vous empêche pas bien sûr de (14)savoir ce que vous lui devez, à cette formation universitaire, et de ce que vous pouvez vous en extraire, c’est ce que je vous dis, c’est votre affaire. Dans l’état actuel des choses, il ne me semble pas que je puisse faire plus que d’indiquer ce que j’indiquais tout à l’heure. Maintenant c’est à vous de voir comment quelque chose après tout n’a rien à faire avec un champ sur qui j’ai d’autre autorité que votre référence à ce que je dis, enfin. C’est à vous de voir et de faire, n’est-ce pas, avec cette indication que j’ai donnée dans un article de logique, que la hâte peut avoir une certaine fécondité proprement logique ; il y a toujours un moment où ce qui se passe est passage à l’acte, est une bascule, n’est-ce pas. Il est évident qu’il vaut mieux avant avoir bien compris. Mais il n’y a pas moyen d’éviter ce je ne sais quoi de hâtif dans le moment de conclure. Vous avez assez présent le texte auquel je fais allusion, qui s’appelle le temps logique.

 

Baudson – Je voudrais dire quelque chose. J’ai l’impression qu’on vous met dans une situation ambiguë, c’est-à-dire, on vous demande à. la fois de vous situer comme tiers, et il me semble que l’École, au niveau où elle se trouve, a besoin de se situer par rapport à un tiers, et en même temps, on vous demande de répondre au niveau du savoir, et de prendre position par rapport à un certain nombre de choses ; et il me semble qu’il est très difficile de jouer à la fois sur les deux plans.

 

Lacan – Pour moi, j’aime ça. Mais je pense que je n’ai même pas besoin de montrer, ni de savoir que […]. Il est certain qu’il y a une place de l’analyste par rapport au savoir qu’il faut maintenir, et pour en revenir toujours à son quadripode, qu’il faut maintenir à une place tout à fait éminente.

 

Baudson – Il me semblait que les gens vous posaient au début la question de savoir comment nous nous situons en tant que groupe. Il me semble qu’il y a ce désir de se repérer par rapport à un tiers, et ce de manière plus intense qu’auparavant.

 

Lacan – Oui. […] Je n’en vois pas du tout l’inconvénient. De toute façon, c’est vrai qu’une touche de présence y apporte une dimension disons d’exister. Mais (ha) ce n’est pas depuis aujourd’hui que je prends cette position de tiers…

 

Baudson – Mais je crois qu’il y a quand même quelque chose de très différent à cette référence justement, à votre manque à être et à cette référence à vous en tant que personne concrète, vous parlant.

 

Lacan – Oui, c’est bien possible. Mais enfin, j’ai été accueilli ici d’une façon si sympathique, si charmante et si comblante même par certains côtés, parce que je ne peux pas dire qu’on m’ait refusé ce que je voulais, puisqu’au contraire, on me l’a donné avec surabondance.

 

Baudson – Mais je crois que vous en avez besoin.

 

Lacan – Et je suis prêt, quand cela vous chantera, de revenir. Il faut quand même reconnaître des charmes de ces ombrages splendides, n’est-ce pas. C’est vraiment un endroit très agréable pour converser (ha). Enfin, je ne peux pas dire si ce serait à votre gré ou pas que je vienne tous les huit jours.

 

Quintart – La question, si je comprends bien le débat actuel dans l’École, est celle-ci : faut-il avoir une formation universitaire pour entrer dans (15)l’École…, entre autres, c’est une question.

 

Lacan – C’est une question, si par exemple, elle pouvait se transformer dans celle-ci : est-ce qu’il y a objection à une formation universitaire pour entrer dans l’École ?

Alors à ceci, je répondrai naturellement en racontant comme ça, il m’a semblé posément, la situation là où j’ai introduit, je crois avoir introduit un certain style, il est certain qu’il en résulte, me semble-t-il, en général dans l’École, dans l’École freudienne de Paris, puisque c’est comme ça qu’elle s’intitule, il en résulte certainement que le recrutement n’est pas du tout spécialement universitaire, on peut vraiment vous dire qu’il y a des gens de toutes sortes de bords, dont on ne peut pas dire que ce soit la formation universitaire qui les ait… Mais ça, ça peut être dû à toutes sortes d’autres éléments de la configuration. Je crois qu’il est très important qu’il n’y ait pas une dominance, une concertation, des habitudes ; enfin ça a un sens le mot habitude, c’est que pendant des siècles on a parlé de ça, et c’est pas des choses idiotes qu’on en a dites. Il est certain que ce serait mieux de se débarrasser des habitudes, de là à dire que le seul fait de devoir, qu’on doive une dette de méconnaissance, – comme le disait là, avec beaucoup d’authenticité, qu’il semblait à mon interlocuteur, là, à gauche, qu’on ait une dette à la formation universitaire –, il semble que ce serait aller un peu loin que de penser que ce soit en soi une charge trop lourde, que pour s’engager dans la formation analytique. Je crois quand même que ça mérite en tout cas d’être mis à l’épreuve, mis à l’épreuve après un temps d’expérience qui justement découlerait de ceci, que ce serait à partir du moment où on est dans le champ du discours analytique, que ça serait un tout autre mode d’habitude dont on essayerait de frayer la voie ; alors qu’on s’aperçoive à ce moment-là qu’il n’y a pas de doute, que l’université est de nature absolument rebelle, ça mérite quand même d’être soumis à un certain temps d’épreuve. Voilà me semble-t-il quelque chose qui paraît mesuré, raisonnable, et en ceci que, il me semble quant à moi, vis-à-vis de ce à quoi j’avais affaire, j’ai pas procédé en quoi que ce soit par l’abolition de tous les statuts en quelque sorte acquis précédemment, d’autant plus qu’après tout, ces statuts n’étaient quand même pas si mauvais, qu’ils découlaient de quelque chose, d’une voie peut-être en impasse, mais quand même une voie qui ait permis à ce mouvement, pour l’appeler par un autre mot que discours, à ce mouvement analytique, de subsister dans un certain sens qui doive à moment être mis en question, si on veut rester dans une ligne qui soit suffisamment élaborée, fondée de ce qui est à proprement parler le discours analytique, oui, bien sûr ; mais enfin, j’ai pas dit dans ma proposition, j’ai pas proposé tout d’un coup que tout le monde soit remis sur le même plan et au même pas, et que tout le monde déclare que tout ce qu’il pouvait avoir acquis comme expérience, devait être considéré comme nul et non-avenu, et qu’il se trouvait sur le même pied que le débutant, je n’ai absolument pas imaginé un seul instant que cela soit possible. À ce titre ce que vous pouvez vous-mêmes en porter, à voir même jusqu’à un certain degré d’évidence, l’allégeance à la formation universitaire, ça peut en effet très sérieusement être mis en question. Mais je dirais que c’est votre affaire, justement. C’est, enfin…, il paraît difficile, à partir du moment où vous êtes analystes, que même les plus universitaires d’entre vous, ne soient pas…, enfin, qu’il n’y ait pas quelque chose qui vous soit sensible tout à fait indépendamment du discours, évidemment le discours étant un mode de cristallisation, que vous ne soyez pas sensibles au fait qu’il fallait faire… ; il y a une rupture désirable qui est en quelque sorte inhérente au fondement du discours analytique, et certainement il en résulterait des effets, n’est-ce pas, le minimum étant des effets ruineux (hm). Bon mais, il faut pas avoir peur de payer le prix, (16)parce que c’est la règle générale, n’est-ce pas. Dans l’institution universitaire, en tant qu’elle est fondée, qu’elle existe, là aussi on paie le prix ; on paie toujours le prix de ce dans quoi on s’insère ; c’est très curieux que cette notion, pourtant de toujours et qui est si présente…, et qui a toujours été manifeste pour tout le monde. Je ne sais quelle béatitude, issue des aspirations comme ça, tend à l’oublier comme ça. Depuis que ça existe, enfin, il faut toujours payer le prix (hm). Il s’agit justement de savoir ce qu’on est prêt à sacrifier, à une certaine visée, à un certain acte.

 

Lebrun – Mais il me semble que cela ne soit pas seulement notre affaire, parce que c’est quand même bien vous qui venez de redéfinir l’analyse comme quelque chose qui réserve un sort à cette demande insistante, et j’ai un petit peu l’impression que, dans la mesure où nous sommes dans une École d’analystes qui en partie quand même se réclame de vous, il y a aussi ici des demandes qui se font insistantes, et on a l’impression qu’il ne leur est plus réservé de sort.

 

Lacan – C’est quand même votre affaire que de le faire savoir !

 

Lebrun – Oui, d’accord. Mais précisément dans la mesure où l’École ici qui fonctionne, ne parvient plus à articuler quelque chose de ces demandes-là, de cette écoute-là, de cette entente-là, il est évident qu’on se tourne en partie vers celui qui a défini précisément l’analyse comme étant ça, et pas la constitution d’un moi fort, la constitution de bons analystes, la constitution d’analystes qui savent des choses, et qu’on se tourne vers vous pour que ça se mette à ré-entendre si vous voulez. Ça me semble important.

 

Lacan – Vous remarquerez, au moins pour l’instant, que je ne vous ménage pas mes réponses, et même je viens de dire quelque chose…, je suis prêt à renouveler cette mise en présence. Croyez-vous que je puisse faire plus ?

 

Lebrun – Non, mais j’ai l’impression que ça a un sens que ce soit ici que les questions se posent de cette manière.

 

Lacan – Bon, maintenant, je crois que ça pourrait suffire, à moins que vous ayez encore quelque chose à fournir.

 

Jorion – Vous avez dit : « Quittez l’université », en 69, à Vincennes.

 

Lacan – Ah oui, j’ai dit ça ? D’une manière si impérative ? Cela fait partie du discours du maître. S’il y a quelque chose qu’explique bien mon petit quadripode, c’est ceci. C’est que contrairement à ce qu’on croit, la structure offre toujours quelque part un trou, comme ça passivement. Dans quelque discours que ce soit, c’est justement ce en quoi il est lié à la structure. Alors il est bien possible que, à Vincennes, un jour, j’ai dit : quittez l’université. C’était certainement pas un commandement ; c’était pour faire remarquer ceci : c’est que chacun de ces discours, si vous y regardez de près, je le souligne comme ça, n’est pas quelque chose à quoi on soit tout à fait prisonnier. C’est fait comme une nasse. Alors, sortir d’une nasse, chacun sait que c’est pas facile, parce que sans ça on n’aurait pas besoin de la construire, n’est-ce pas. En fait, quand on est dans la nasse, il faut un peu d’astuce pour en sortir, il faut même beaucoup d’astuce, mais lorsque j’ai dit : quittez l’université, c’était peut-être en rétorsion à je ne sais quoi, j’étais interpellé, enfin, cela voulait dire, rien ne vous retient après tout ; c’était évidemment une sorte de défi, parce que, au contraire, tout vous retient, non seulement tout vous retient, mais je ne suis pas sûr même que tous ceux qui restent d’une façon comme ça (17)pataugeante, c’est bien le cas de le dire, vous l’avez vu exemplifié hier soir, je ne suis pas du tout sûr que, pour l’appeler par le nom par lequel je l’ai épinglé, le fameux « émoi de mai », eut été en fin de compte autre chose, parce que cela s’est démontré depuis, cela ne s’est que trop démontré depuis, que… ce qu’on désirait, c’était que la nasse soit mieux faite, qu’on puisse y être confortablement installé. D’ailleurs combien de ces contestataires se sont vus introduits enfin, et se trouvent dans des places fort confortables…

 

x – Ils se seraient le mieux installés dans la nasse ?

 

Lacan – Oui, bien sûr, oui ? Alors, quittez l’université, je crois qu’il faut parfois faire le compte de l’ironie dans ce que je dis.

 

Vergote – Il reste une heure.

 

Lacan – Je vous demande pardon mais j’ai envie comme cela de voir une série de trucs qui sont là à ma portée. Je pars à 3h1/2. Et c’est très bien que, après tout si vous le savez, vous pouvez me sortir les questions que vous pouvez avoir à me poser avant mon départ. Comme je vous l’ai dit, je suis tout prêt à revenir si vous y voyez quelque avantage. Mais on peut régler la chose d’ici une heure. Je veux dire : que tous ceux qui ont une question à me poser la posent.

 

Vergote – Plusieurs se sont déjà annoncées. Peut-être serait-ce bien que vous écoutiez quelques questions, ainsi vous pouvez faire votre choix et ainsi on voit s’il y a une certaine convergence.

 

Lacan – Oui, c’est cela.

 

Cornet – Ma question rejoint ce dont il a été question en partie ce matin, elle a aussi rapport à ce qui a été dit aux journées d’études de votre École. Pour la poser, je partirai volontiers de la psychanalyse des enfants dont il a été beaucoup question à Paris, sur une remarque de Dolto si je me souviens bien ; il a été dit que les analystes chevronnés, et qui ont donc une longue expérience, lorsqu’ils s’affrontent à des enfants en psychanalyse, de toute façon doivent pratiquement « repasser sur le divan », à savoir parce qu’il y a toute une série de choses qui dans l’analyse courante, didactique disons, ne sont même pas effleurées, à savoir un certain nombre de pulsions partielles, etc., et qui en face du psychotique ou des enfants sont mises en jeu et réclament une autre tranche d’analyse.

 

Lacan – Vous évoquez là ce qu’a dit Dolto.

 

Cornet – Oui. je voudrais vous entendre parler à ce propos et notamment quant à ce qui fait peut-être le plus résistance tant dans la didactique maintenant que dans la formation analytique dans une école quant à ce genre de question.

J’aurai une seconde question qui prend place dans notre séminaire de l’an passé sur les indications d’analyse. Il y a une chose que je n’ai jamais pu accepter pour ma part l’an passé, c’est qu’il semblait y avoir un consensus de toute une série de gens sur le fait qu’une analyse en soi pouvait ne pas aller au bout – je ne parle pas d’une analyse sans fin – pouvait ne pas aller au bout, et que au niveau du corps par exemple il était souvent nécessaire de mettre en jeu autre chose à côté ou après l’analyse, pour que ce qui avait été le travail d’analyse s’accomplisse vraiment. Je parle des techniques de psychodrame et de toute une série de technique de (18)groupe. Pour ma part, j’ai toujours considéré – mais c’est seulement une pensée – que dans ces cas-là, quand on en arrive à ce résultat, c’est que l’analyse n’avait jamais eu lieu, qu’il n’y avait jamais eu vraiment analyse. Alors je voudrais vous entendre parler à ce propos. Le corps en analyse, qu’est-ce qu’il en est…

 

Lacan – Il faudrait quand même que je sache parce qu’il faut quand même que je dose mon temps.

 

x – C’est une toute petite question. Il y avait sur le programme que vous diriez quelque chose sur le déclin du complexe d’Œdipe. Si vous pouviez en parler. C’est une question très très simple.

 

Van Rillaer – Vous avez parlé de l’agressivité, de la violence dans bon nombre de vos écrits et c’est sans doute là que l’on trouve le mieux matière à réflexion sur cette question. Est-ce que vous avez peut-être des choses à ajouter par rapport à ce que nous pouvons trouver dans vos Écrits sur ces questions brûlantes ?

 

Jorion – Seule question de fait, on peut trancher simplement. Dans le discours de Rome, la version qui a été publiée dans la psychanalyse et la version qui a été publiée dans les Écrits, il y a une différence de lettre. À la phrase de la dernière note, il est mis dans l’un un certain ton, dans l’autre un certain don. Peut-on trancher quelle est la version autorisée.

 

Lacan – Ah… (rires). Si je savais le contexte.

 

Jorion – Il s’agit des dons qui sont donnés par les vieux aux jeunes analystes.

 

Lacan – Cela doit être équivalent quoi. Enfin je suis peu porté à penser que pour être analyste ce soit lié à un don. Alors je pense que le plus vraisemblable, c’est que c’est un certain ton. […] C’est même tout à fait le contraire de la fonction analytique, c’est que cela ne nous vient pas du ciel.

Vous m’avez posé la question de l’agressivité. Vous savez quand même, comme toute chose, les écrits cela porte sa date ; je veux dire que quand au moins en France n’est-ce pas, les choses ont pris comme cela leur suite après la guerre, c’était la note, presque la consigne n’est-ce pas, donnée dans la formation, c’était très précisément dire que l’analyse comme telle était restée en route, parce qu’on avait pas du tout analysé ou pas assez analysé l’agressivité ; et vraiment du moins en France, on n’avait pas assez vu ou laissé passer l’agressivité. Il est certain qu’à un certain niveau enfin, c’était peut-être en effet justifié enfin, mon effort à ce moment-là, et il y a beaucoup de choses qui en portent la trace ; encore quelque chose comme la direction de la cure et les principes de son pouvoir portent la trace de ce qui était à ce moment-là une opinion qui s’avérait dominante dans la psychanalyse. Ce que j’essaye de dénoncer dans la direction de la cure et les principes de son pouvoir, c’est justement la contamination qui en résulte et qui est liée à des faits de langage, n’est-ce pas, le terme de résistance qui […] ; c’est vraiment ce sur quoi ont porté les premiers séminaires n’est-ce pas ; c’est que la notion de résistance doit être justement à l’aire de ces divisions catégoriques de symbolique et d’imaginaire ; cette notion de résistance doit réserver ce domaine que j’ai essayé de schématiser à ce moment-là par certains petits dessins qui sont vraiment (19)évocables du texte même de Freud, il y a un noyau autour duquel s’écarte un discours ; il est clair que – c’est des choses qui vont être publiées puisque je vous ai annoncé cela, je vous l’ai dit, mes séminaires vont sortir peu à peu –, le schéma même de Freud est tout à fait clair, s’il y a des choses dont le discours fait le tour, autour de quoi on arrive pas à faire autre chose que de se resserrer de plus en plus, mais laisse la trace de ce qui nécessite justement cet écart, il est bien clair que c’est d’un tout autre ordre que celui de l’agressivité. J’ai bien essayé de scinder, de montrer autour de quoi doit se disjoindre enfin, ce qui relève de l’imaginaire et ce qui relève d’un impossible à dire. Je dis cela dans mon vocabulaire présent. Il se trouve enfin que vous aurez quand même senti, appréhendé… Il y a donc là une distinction à faire entre ce qui est énoncé dès le début de l’analyse de l’ambivalence amour-haine qui tienne à la même chose d’essentiel : l’être de l’autre si je peux dire, et puis ce qu’il y a d’essentiellement imaginaire dans la relation agressive, ce qui fait qu’il y tient au fait que ce soit leur semblable et qu’il faille, sauf à passer par un tout autre tour, vraiment l’agresser enfin. Ça je dois dire que là-dessus, c’est même très curieux que les analystes soient restés sourds […] à ce sur quoi joue tout l’existentialisme sartrien enfin n’est-ce pas, en fin de compte il y a déjà tellement du dramatisme de Sartre enfin qui tourne autour du thème de la conscience de l’autre comme telle, mais seulement ce qu’ils ne voient pas, à savoir que c’est de l’ordre de l’imaginaire, que l’inconscient soit l’autre, que ce soit l’autre vraiment qu’il mette en jeu, c’est toi ou moi, c’est moi ou toi, c’est, il faut en découdre alors. C’est là le sens de ce que j’ai pu pondre sous le titre de l’agressivité. Cela n’a absolument rien à faire, et c’est ce que j’ai essayé d’articuler, de démêler qu’entre ce qu’il en est de la haine, ce que supporte le discours, ce discours en tant qu’il y a quelque chose qu’il n’arrive pas <à> atteindre […] de lié à l’imaginaire du semblable, à cette image qui en quelque sorte le dérobe à lui-même en même temps qu’elle engendre l’agressivité. Ces choses bien sûr datent enfin n’est-ce pas, je veux dire que cela datait d’une époque où la confusion pouvait se faire facilement dans l’aire de l’agressivité enfin ; l’analyse de ce que supporte le transfert comme digne d’[…] c’était de l’ordre de l’imaginaire. Dans cet ordre de l’imaginaire, ce pathétique propre enfin à la présence du semblable est quelque chose d’un autre registre, ce que nous agressons, ce n’est rien d’autre que nous-mêmes enfin n’est-ce pas, et ça ne veut pas dire que rien de ce qui a été senti à cette époque et mis en garde dans le jeu, dans l’expérience de l’analyse, n’ait pas été jusqu’à un certain point fondé. Mais ce qui n’était pas entendu, c’est ce collapsus, c’est cette confusion entre ce qui était à proprement parler analyse du transfert, c’est-à-dire ne pas oublier la face de haine de tout amour n’est-ce pas, et distinguer cela de ce qui en quelque sorte est résolu dès les premiers temps du fait qu’on s’adresse à l’autre ; c’est-à-dire que la demande analytique est déjà fondée sur quelque chose qui la perd dans l’existence de l’autre ; c’est-à-dire que ce que j’ai exprimé dans l’article sur l’agressivité, auquel vous vous référez je pense, c’est déjà la demande analytique en tant qu’on suppose que cela est surmonté ; il y a déjà quelque chose par le seul fait de sa demande où le sujet reste ouvert et c’est pour cela que ce que j’ai accentué, c’est que le rapport de cette « agressivité » dans son étymologie, c’est que là nous sommes d’avant, d’un avant qui peut dès lors n’être jamais à l’avant, il n’y a aucune raison que quelqu’un qui serait en proie à une agressivité radicale vis-à-vis du semblable (refuse) l’analyse, il n’y a aucune raison ; c’est vrai enfin, l’homme est un loup pour l’homme, c’est notre très étroite limite d’ailleurs, il y a très longtemps qu’on le sait ; le seul fait d’une demande est déjà quelque chose qui est d’un autre ordre enfin, qui instaure justement la primauté de cette demande comme telle, quoiqu’on ne sache pas du (20)tout vraiment ce qu’elle vise, (à part qu’elle est) déjà plus forte. Le sens de, et c’est à cela que je m’attarde, de ce que j’ai essayé de cliver, c’est ce qu’il se trouve que j’ai trouvé bon de publier, parce qu’il y a bien autre chose enfin comme vous savez, […] mais j’avais peut-être plusieurs raisons de ne pas le publier dans le même corps ; c’est peut-être que moi-même je n’avais pas encore assez distingué des deux registres… Ces fameux articles sur la famille dans l’Encyclopédie française, il se trouve que je ne les ai pas repris, ce n’est pas sans raisons, c’est que je voulais que cela se tienne comme cela pas trop mal, et à l’expérience, il se trouvait que justement cela ne clivait pas assez cette distinction vraiment radicale. Alors vous, vous ce que vous m’avez dit c’est quoi ? Ah le déclin. Bien oui, je n’ai pas parlé du déclin, je n’ai pas parlé du déclin parce que je ne vois pas pourquoi je serais arrivé ici avec quelque chose de préparé enfin, de bien limité comme cela, le déclin. En effet n’est-ce pas il y aurait beaucoup de choses à en dire, ce serait très important de le reprendre, cette notion du déclin du complexe d’Œdipe n’est-ce pas, ce serait une question même tout à fait d’actualité. Ce qui serait le plus important, c’est que n’en décline pas pour nous l’importance, qu’en fin de compte […] une petite énigme n’est-ce pas. Si dans la vie amoureuse enfin quelle qu’elle soit n’est-ce pas, la note, l’accent donné par la relation à la mère est si distinguable, ce n’est certainement pas que le complexe d’Œdipe a décliné de ce côté-là. Ce dont il s’agit, c’est de la formation du surmoi. Qu’est-ce que c’est ? C’est une grosse affaire. C’est une réflexion enfin du discours analytique sur lui-même. Ce qui est inouï, c’est que ça est passé comme une lettre à la poste, à savoir que c’est v
raiment le nœud des nœuds enfin n’est-ce pas. Et d’ailleurs Freud, n’est-ce pas, dans toute son épargne, qu’est-ce qu’il dit dans Malaise dans la civilisation si ce n’est qu’on n’arrive jamais à satisfaire assez à cette voix qui commande, quoi qu’on fasse ; c’est vraiment ce que j’ai appelé dans son temps, tout à fait à l’origine de ce qu’il a produit dans l’enseignement, c’est cette figure obscène et féroce, qui pouvait se qualifier le surmoi. C’est la vue enfin qui découle de ce que j’ai essayé de montrer enfin n’est-ce pas que la référence du discours analytique, c’est à proprement parler la jouissance et pas n’importe laquelle enfin n’est-ce pas, c’est le plus-de-jouir. Si paradoxal que cela paraisse, l’essence même du commandement, de la conscience morale, c’est ça, non pas la jouissance en elle-même, mais ce quelque chose qui résulte enfin de ce que la jouissance, c’est un commandement ; c’est un commandement impossible à satisfaire, nous en sommes réduits à ce plus, à ce plus mieux là que l’autre a sorti avec une innocence sublime, on est sur la voie du plus mieux n’est-ce pas, il n’y a aucun moyen de s’arrêter, c’est un gouffre. Alors c’est cela à l’aide de quoi j’aurais pu en effet, si j’avais accepté d’avoir un sujet à l’avance, reprendre ce qu’il en est du déclin du complexe d’Œdipe que Freud nous présente si joliment en faisant ce premier frayage de la différence qu’il y a entre ce déclin chez la fille et chez le garçon et en montrant à quel point pour la fille c’est plus aisé. Enfin ce sera pour une autre fois, à l’occasion, si cela me chante…

Alors vous n’est-ce pas c’est pour cela que je finis par vous… il s’est dit des choses enfin dont je suis heureux que quelqu’un ait été sensible à leur pathétique. Sur les deux terrains qui semblent vous avoir là affecté enfin n’est-ce pas, je peux vous faire remarquer que c’est quand même le versant féminin de l’acte psychanalytique. Il est incontestable qu’il n’est absolument pas éliminable enfin que le corps soit intéressé. Alors la référence à la jouissance, c’est à proprement parler ce que met en question toute l’expérience analytique. S’il n’y avait pas de corps, il n’y aurait aucun sens. Qu’incontestablement les femmes aient toujours été beaucoup plus intéressées par ce qui est vraiment la référence de l’expérience analytique, (21)le corps comme tel, vous n’aurez pas moins vu que d’autres que c’était au niveau du langage que se trouvaient les lignes de force qui faisaient que où qu’on promène la boussole, c’était toujours vers ce nord que cela se tournait ; et qu’elles aient vraiment senti comme pas une, que c’était bien là le nord ; toute la difficulté commence à ceci enfin n’est-ce pas, c’est qu’il ne faut pas que ce soit un nord mythique, n’est-ce pas, il ne faut pas que la langue enfin donne à ce corps plus de corps langagier qu’il n’en a ; c’est vrai tout ce qui s’est dit de ce pointage enfin qui fait que, au niveau de l’enfant, nous sommes encore à un moment où nous en sommes réduits à l’approcher comme cela par une approche palpatoire enfin, ce corps, encore que je sache enfin, parmi celles des praticiennes de la psychanalyse d’enfant, et nous en avons eues d’éminentes n’est-ce pas, il n’y a pas besoin d’évoquer Mélanie Klein n’est-ce pas ; il est clair qu’elle a toujours connu ces enfants auprès desquels elle se permet les interprétations les plus sauvages, il est clair qu’elle s’en tient enfin n’est-ce pas à la perspective scopique de tout ce qu’est capable de faire l’enfant – se cacher, se replier dans une armoire, bon, elle les incite à dessiner enfin, elle fait tout ce qu’elle peut pour que quelque chose se dépose de cette activité corporelle. Que ce soit là encore vraiment un domaine clef, mais une clef qui tâtonne dans sa serrure n’est-ce pas, c’est évidemment bien ce qui est fait pour nous dire en effet que […] ce que le discours analytique comporte, c’est une interprétation très essentiellement […] qu’il y ait ce rapport […] à l’occasion, justement dans ces journées s’est bien exprimée cette interrogation passionnée un peu qui était comme la marque d’une béance n’est-ce pas, au sujet de ce rapport en fin de compte le plus proche de tous mais à condition qu’on le décompose, ce rapport de la mère à l’enfant, c’est évidemment le témoignage que non seulement il y a à interroger mais qu’il n’y a que l’interrogation qui puisse là, qui soit digne de ceci, c’est à savoir que justement là il n’y a pas de réponse, il n’y a pas de réponse sinon ceci enfin que nous y sommes affrontés. La remarque de Dolto bien sûr ; c’est tout Dolto, c’est que c’est là qu’elle se tient ; ce qui quand même est remarquable enfin c’est que ce soit la seule qui ne se soit jamais départie – étant donné ce qu’elle osait énoncer – qui ne se soit jamais départie d’une fidélité à un discours – le mien – qui lui est littéralement inaudible. Il faut croire quand même qu’il y a quelque chose qui la satisfait enfin n’est-ce pas, puisque c’est quand même là qu’elle se sent capable de dire tout ce qu’elle peut dire. Il est clair que la seconde question que vous me posez – à savoir par exemple quelque chose qui s’exprime dans le discours de Montrelay – il était très très bien ce discours – elle est quand même beaucoup plus vraiment accrochée, mais elle voit cette face qui est inéliminable, et qui n’est inéliminable que de l’effet même du discours analytique, c’est vrai enfin, le discours analytique aboutit enfin, converge enfin vers cette notion de la pulsion ; ce qui est inouï et ce qui est enseignant enfin, c’est cette espèce comme cela de scotome n’est-ce pas, qui fait que, passionnée en quelque sorte par quelque chose qui est en effet plus réel que quoi que ce soit – à savoir la prise du corps dans le jeu de tout ce qui conditionne un discours – c’est cela qui est vraiment à interroger. Qu’il y ait quelque chose qui soit sauté, et très spécialement et non pas sans fruit car après tout il n’y a jamais eu après Freud que des femmes qui aient eu dans l’analyse un petit peu de génie. C’est qu’elles ne voient pas enfin qu’il n’y aurait même pas question de pulsion, et telle qu’elles le centrent, autour de l’organe n’est-ce pas, si justement la seule chose qui pose la question d’à quoi cela serve un organe, c’est justement de partir d’un discours. Je parle d’un discours parce qu’il est d’ores et déjà constitué ce discours analytique. Enfin avant ce discours il est clair que les autres posent tout autant à la question. Comme le démontre même enfin ceci : les plus récentes sorties de la thématique du corps sans (22)organe, c’est bien clair que c’est une façon d’éclairer certaine chose enfin, qui s’appelle la schizophrénie. Cela veut dire que là le langage ne réussit pas à mordre, à savoir que tout de même le corps n’est pas tellement sans organe, il y en a au moins un qui est le langage parce que s’il y a quelque chose dans quoi baigne la schizophrène, c’est devant ce maniement enfin affolé enfin du langage, simplement il n’arrive pas à le faire mordre sur un corps et en effet à partir de là on peut considérer que le corps est sans organes mais qu’est-ce que cela veut dire enfin ? Cela veut dire que si on se pose la question de la fonction d’un organe, c’est à partir du langage en tant que le langage est le premier à quoi le corps se trouve absolument subordonné. Et alors ce pas s’éclaire, il est aisément franchi parce qu’il y a là quelque chose qui là fait court-circuit, intéresse celles qui se trouvent en position analytique c’est-à-dire d’être des analystes et des analystes femmes. Là, ce qui les passionne c’est en fin de compte ceci : si cela sert si bien enfin à une certaine fonction n’est-ce pas, – de s’apercevoir que tout est là, c’est pourquoi ils ont cette fonction-là –, si cela sert si bien, il faut qu’il ait là en quelque sorte quelque chose d’originel, d’inhérent, d’inhérent à l’organe ; toute cette espèce de multiplication d’interrogation pathétique qui fait qu’on étend le champ de cette fonction organique enfin, que même une personne comme Dolto introduit la jouissance respiratoire, elle l’appelle pas même comme cela, pour elle cela apparaît noyau, c’est pas noyau, c’est quelque chose de cerné, enfin, et il se trouve, chose curieuse, que ce que l’analyse nous réserve, nous réserve c’est le cas de le dire, nous permet d’isoler comme pulsion justement enfin n’implique jamais enfin ce qui est pourtant certain : qu’il y a jouissance respiratoire ; mais il se trouve que cela ne prend pas à cause que c’est déjà enfin pris dans tout autre chose n’est-ce pas, qui est la voix, n’est-ce pas, c’est déjà beaucoup plus proche qu’aucun autre, qu’aucun autre organe impliqué enfin, quel que soit le […] qui est relationnel, n’est-ce pas, qui est lié à la fonction de la parole ; alors cette vacillation n’est-ce pas, de la jouissance organique qui élide en quelque sorte, que cela ne passe qu’à travers la complète subversion, cette suppléance n’est-ce pas sexuelle que réalise le langage, c’est en effet quelque chose qui par soi-même vaut la question que cela vous fait. Enfin, cela pourrait avoir des suites après tout si vous la posez, si vous la ressentez comme telle, c’est dans la mesure où je vous le disais au départ, vous en avez d
éjà la réponse, cette réponse j’ai essayé comme cela d’en linéer les traits. Si le langage n’était pas déjà l’organon par excellence, il n’y a pas de question à propos des organes ; qu’est-ce qui nous donne le moindre test que les animaux aient un rapport à leurs organes ? Qu’est-ce qui donne à penser qu’une mouche se demande à quoi sert sa patte, elle trotte, il n’y a pas de question enfin, c’est le corps sans organes au sens où il n’y a pas question. S’il y a une question, c’est qu’il y a déjà cette réponse qu’à soi tout seul constitue le langage à l’intérieur duquel peuvent se propager les questions. Je ne sais pas si ce que je vous réponds là est quelque chose qui vous permet sur un certain ton, une certaine sonorité que vous avez entendu de ces journées et votre réaction même est quelque chose qui vous satisfait, mais je crois que c’est comme cela qu’il faut le centrer.

 

(23)Duquenne – Est-ce que Monsieur Cornet est satisfait quant au versant de l’analyse didactique de sa question ? Oui ou non ?

 

Cornet – En ce moment oui.

 

Vergote – Nous vous remercions. Vous reviendrez, je ne vous le fais pas dire.

 



[1]. Les quatre discours :

discours du maître                                             discours de l’hystérique

S1            S2                                                           S             S1

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discours universitaire                             discours analytique

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1972-10-13 la mort est du domaine de la foi

Ce texte est celui de la bande enregistrée de la conférence de Jacques Lacan donnée à la grande rotonde de l’université de Louvain, le 13 octobre 1972. Nous avons cependant noté des différences par rapport à la cassette vidéo que nous avons signalées. Nous utilisons dans ce fichier des notes numérotées (et non avec des astérisques). Paru dans Quarto (supplément belge à La lettre mensuelle de l’École de la cause freudienne), 1981, n° 3, pp. 5-20.

(5)Puisqu’on a eu la bonté de me présenter, je vais entrer dans la difficile tâche de vous faire entendre ce soir, disons, quelque chose. Je serais reconnaissant aux personnes qui sont à la périphérie de me signaler, de la façon qui leur conviendra, si on m’entend bien ; comme je n’aime pas énormément cette sorte d’ustensile, je l’ai mis sous ma cravate. Mais, si par hasard, ça fait un obstacle, ayez la gentillesse de me le dire. On entend ? On n’entend pas ! (rires). Et comme ça, m’entend-on ? Ça va ? Alors la cravate donc était un obstacle. J’ai eu le plaisir tout à l’heure d’avoir en face de moi ce que j’avais demandé, ce que j’avais demandé à J. Schotte et à Vergote, à savoir quelques uns d’entre vous, qui m’ont posé des questions qui, comme je leur ai dit, m’intéressent, m’intéressent beaucoup, m’intéressent beaucoup en ceci que toute question ne se fonde jamais que sur une réponse. C’est certain. On ne se pose de questions que toujours là où on a déjà une[1] réponse, ce qui a l’air de limiter beaucoup la portée des questions ; néanmoins, c’était pour moi une occasion de mesurer ce qui pour chacun était une[2] réponse. Évidemment les réponses diffèrent pour chacun. C’est même ce qui fait obstacle à ce que si gentiment on appelle la communication ; enfin je vois que j’ai un auditoire. La communication, voilà des gens sympathiques, la communication, ça fait rire ; et bien c’est pour moi un très vif encouragement ; si vous en êtes déjà là, on va pouvoir avancer un peu, un peu ; vous ne m’en demandez pas plus.

 

J’ai pris comme ça quelques notes sur un petit papier, lorsque[3] j’ai terminé avec les 25 ou 30 personnes qui ont eu la gentillesse de répondre à l’invitation de mes hôtes. J’étais tellement content, puisque ça ne m’arrive jamais qu’on m’extraie 25 personnes avant, pour que j’ai une idée avec[4] qui je vais parler. J’étais tellement content que je suis resté avec eux jusqu’à 6h30 alors que j’étais là depuis 4h et bien entendu ça ne permet pas la préparation de ce que l’on appelle une conférence. Je n’ai jamais eu la moindre intention de vous faire une conférence, mais j’ai un enseignement ; j’ai fait ça pendant, oui pendant très longtemps, enfin, j’ai fait ça pendant 17 ans, et croyez bien que je le prépare ; mais pour en principe venir parler à des personnes qui forcément n’ont de tout ça que cette chose curieuse, enfin, n’est-ce pas, cette chose qui se propage par des voies impersonnelles, qui se propage par des voies imperceptibles, et certainement de moi inconnues, celles qui font que j’ai toujours dû plutôt croire ce qu’on appelle mon audience. Alors après les questions qu’on m’a posées jusqu’ici, je ne pouvais vraiment rien faire que de me dire que j’improviserais, comme on dit, ce qui ne veut rien dire, je n’improvise pas bien sûr, je n’improvise pas, quoique j’aie un nombre beaucoup plus considérable que je n’attendais autour de moi, de têtes ; je dis ça parce que je ne vois qu’elles, des têtes. C’est très captivant des têtes. C’est même si captivant que cela vous la tourne souvent. Et bien, vous m’en croirez si vous voulez, je vous laisse libre, à moi cela ne me la tourne pas ; ça ne me la tourne pas parce que je suis un analyste, et que de ce fait, je ne pense pas, pour chacun de vous, que tout passe par là, bien loin de là. Ça n’empêche pas, bien entendu, qu’à cause de certains termes dont je me sers dans de certains milieux qui sont comme par hasard des milieux dits analytiques, ça se dit que je fais une psychanalyse intellectualiste, (6)ce sous le prétexte que je suis parti, le jour où comme toujours, il se trouvait que je me suis trouvé comme ça hors du champ de ce qu’on appelle la société psychanalytique dite internationale. C’est pas parce que j’en étais sorti, il faut bien savoir ça ; moi je ne suis jamais sorti de l’endroit où j’avais des gens qui avaient avec moi une commune expérience ; mais enfin, il se trouve qu’à ce moment-là, c’était le moment de la fondation d’une de ces sociétés filiales qui font la force d’un certain groupement, il s’est trouvé quelqu’un qui avait pensé comme ça, pour des raisons de politique, que c’était pas plus mal quand même à ce moment là de faire qu’on réponde à une demande qui était évidemment celle de la formation analytique. Il s’est trouvé quelqu’un pour agir comme on agit partout enfin c’est-à-dire que si on n’est plus d’accord, on dit « je donne ma démission », alors cette personne que j’aime beaucoup, en fin de compte je l’aime beaucoup, je n’en suis pas fou, mais enfin je l’aime beaucoup, cette personne a donné sa démission de l’internationale ; on ne me l’a pas dit, on a fait ça la veille du jour où on devait se rencontrer avec moi pour fonder un nouveau groupe. Si on me l’avait dit, je lui aurais dit : « consultez les statuts quand même », qu’est-ce que ça a comme conséquence de donner sa démission, ça a toujours des conséquences, il faut savoir lesquelles. Alors il se trouvait qu’à la suite de ça, à un certain congrès de Londres, comme les gens s’étaient comportés loyalement, – je rends justice et hommage à la personne dont je vous parlais –, on n’a plus pu prendre la parole, ce qui est toujours ennuyeux quand il s’agit d’une question en débat. Ça a rendu difficile bien sûr la suite des rapports, surtout quand la même personne qui avait donné sa démission n’a plus eu qu’une hâte, c’était de rentrer au sein de l’Alma Mater internationale. Enfin, tout ça sont des détails.

 

La chose dont je voudrais ce soir que vous ayez un peu le sentiment, parce que je suppose quand même que, mises à part les personnes qui veulent bien m’accueillir ici, enfin c’est pas le cas de tout le monde, c’est ce que c’est la psychanalyse. Au point où j’en suis, et où vous n’en êtes pas, bien sûr, j’ai appelé ça un discours. Naturellement, il faut savoir ce que j’entends par là, un discours ; ce que j’entends par là c’est ceci : un discours, c’est cette sorte de lien social, c’est ce que nous appellerons d’un commun accord, si vous voulez bien, l’être parlant, ce qui est un pléonasme, n’est-ce pas ? C’est comme parce qu’il est parlant qu’il est être, puisqu’il n’y a d’être que dans le langage. Alors le parlant, – le parlant vous l’êtes tous, enfin du moins je le suppose –, le parlant que vous êtes tous se croît être dans bien des cas, en tout cas dans celui-ci ; il suffit de se croire pour être en quelque façon cet être parlant, généralement classé comme animal, est tout à fait, à juste titre, cet être parlant classé comme animal, il est tout à fait sensible qu’il a des liens sociaux ; en d’autres termes, ce n’est pas sa condition commune de vivre en solitaire. Non seulement ce n’est pas sa condition commune mais en fin de compte, il ne l’est jamais. Néanmoins, il passe son temps à rêver, il pourrait bien l’être, il en résulte de charmants romans comme Robinson Crusoë. Qu’est-ce qui pourrait bien lui arriver s’il était tout seul, ça on ne peut pas dire qu’il n’y aspire pas. Seulement voilà, s’il y a une chose qui est bien claire dans ces sortes de mythes qui rejaillissent toujours, c’est qu’il y a quelque chose en tout cas qui ne l’abandonne pas, c’est justement ça, qu’il soit parlant : quand il est tout seul, il continue à parler ; en d’autres termes, il continue, comme s’exprime notre cher ami Heidegger dont nous parlions tout à l’heure au dîner, il continue d’habiter le langage. Par là il faut tout de même bien que je sonde un peu les choses. Il faut partir de là. Mais quand il est sur une île déserte, il habite le langage et en quelque sorte, ces moindres pensées lui viennent de là ; on aurait bien tort de croire (7)que s’il n’y avait pas de langage, il penserait ; c’est pas qu’il pense avec, c’est le langage qui pense ; et puis il en reçoit d’autant plus de choses qu’il y a longtemps qu’il était là-dedans, et c’est pas une raison, parce qu’il a fait un petit naufrage, pour que ça cesse.

 

Il parlait d’animal, et tout à l’heure, on m’a posé des questions ; je dois dire qu’elles m’ont toutes d’autant plus intéressé, que c’est ce sur quoi j’allais modeler ce que je pouvais avoir à vous dire. On a parlé d’un certain Szondi pour qui j’ai beaucoup d’estime, à part ceci, comme je l’ai bien souligné, ça n’a strictement aucun rapport avec le discours analytique. Le discours analytique fait partie de ceci que nous pouvons savoir en tout cas avec une entière certitude, c’est que le minimum qu’on puisse dire, c’est que tout ce qui s’édifie entre ces animaux dits humains, est construit, fabriqué, fondé sur le langage ; ça veut pas dire que les autres animaux sociaux, enfin vous en avez bien entendu parler, les fourmis, les abeilles et quelques autres exemples distingués sur lesquels nous sommes penchés comme on dit, sur lesquels nous passons notre temps à nous pencher, nous autres êtres langagiens, ont quelque chose, on ne sait pas quoi d’ailleurs, on en est réduit à dire que c’est l’instinct, quelque chose qui les tient ensemble ; il paraît difficile de ne pas s’apercevoir que ce qui fait que les êtres humains tiennent ensemble eux aussi, ça a rapport avec le langage. J’appelle discours ce quelque chose qui dans le langage se fixe, se cristallise, qui use des ressources du langage qui sont évidemment plus larges, qui ont beaucoup plus de ressources, qui use de ça pour que le lien social entre êtres parlants, ça fonctionne. C’est à la suite de ça que, en parlant de ce à quoi nous avons affaire, j’ai essayé de donner à cette idée une petite cristallisation ; ça m’a permis de distinguer le premier celui qui reste à la base, comme tout le monde vous en connaissez un bout, c’est ce qu’on appelle, enfin ce que j’ai appelé comme ça, mais je ne suis pas le premier, j’avais déjà les voies frayées par un certain nombre de personnes, le discours du maître. Vous voyez où nous en sommes, on appelle ça le discours maître. Maître, c’est-à-dire le magistaire[5], c’est de ça qu’a hérité la langue française. Or, il est clair que ça s’appelait avant, le discours de la domination. Mais les choses avaient déjà glissé, il faut croire, pour qu’on appelle ça le discours du maître ; c’est-à-dire c’est déjà ce qui apparaît dans un titre du nommé St Augustin, le magistaire, de magistro. Magistaire, c’est pas rien, c’est ce qu’on appelait jusqu’à un certain moment, le pédant, c’est-à-dire celui à qui le maître confiait ses enfants ; mais maintenant c’est le pédant qui a la magistrature, il faut tenir compte de ça et distinguer quand même par quelque chose ce petit…, dans mes schémas ça fait un quart de tour.

 

Il est certain que tous ici, tant que vous êtes, vous êtes inclus dans cette seconde sorte de discours. Vous attendez quelque chose d’une accession à cette sorte de pouvoir que confère ce qui a été promu par le quart de tour en question à une certaine place qu’on appelle le savoir. C’est une révolution historique ; non pas du tout bien sûr que je fasse de tout ça des étapes. Effectivement dans le petit peu que nous savons d’histoire, on peut, mais ça vacille, on peut concevoir le moment où le savoir s’est donné le pouvoir ; ça veut dire que si on peut le concevoir, ça veut dire que ce n’était pas ça avant, et en effet le vrai maître, le dominus, il a besoin de rien savoir. La seule chose qu’il faut, comme je me suis exprimé comme ça, c’est que ça marche. Celui qui a à savoir quelque chose c’est celui qui est chargé à ce que ça marche, c’est-à-dire ce qu’un certain Hegel a appelé l’esclave. C’est d’ailleurs parmi les esclaves qu’étaient toujours choisis les pédants, parce qu’on savait bien qu’il y avait que là qu’on savait (8)quelque chose. Et puis ça c’est mis à tourner comme ça doucement, et il est arrivé d’autres choses dont je ne vais pas vous faire le graphique. Par quel bond, par quel saut en sommes-nous à un point où il y a au moins une personne, enfin qui, moi… moi entre autre, mais enfin quand même moi qui comme ça ai fait une petite opération de frayage pour avoir l’idée que c’est à ce rang qu’il faut mettre le discours analytique. Qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire, que le fait que ce petit remue-ménage comme ça qui s’est passé autour de Freud fasse maintenant… que vous soyez là aussi nombreux, et que la psychanalyse, ça vous tracasse, ça vous pose des problèmes, ça vous laisse même dans l’idée qu’il se passe là quelque chose d’important, enfin, auquel on pourrait bien avoir recours quand tout le système, enfin, ça marcherait plus très bien ; comme je disais tout à l’heure, c’est vrai enfin qu’il y a comme ça des petites annonces que ça marche plus très bien. Alors du discours analytique, qu’est-ce que vous pouvez en avoir comme idée ? Je ferai tout à l’heure quand même d’une façon très pertinente enfin parler de ce Szondi comme quelqu’un qui sans doute déjà guidé, frayé par le discours analytique, avait voulu faire une sorte de pont entre ce qui était fomenté dans ce discours et, mon Dieu, la condition tout de même fondamentalement animale où en est ce parlant qui se croit être.

 

J’ai été comme ça un tout petit peu entraîné à faire remarquer que, sur le sujet de la biologie, la psychanalyse enfin, ça n’a pas apporté grand-chose et pourtant ça n’a que ça à la bouche : les pulsions de vie enfin et « je te glougloute », les pulsions de mort. Enfin il vous en est un tout petit peu parvenu quelque chose, oui ou non ?, parce que sans ça je passe, oui ou non, plutôt oui ou plutôt non. Ah ! il faut se méfier de tout ce bavardage (applaudissements). Un tout petit peu de sérieux !… La mort est du domaine de la foi. Vous avez bien raison de croire que vous allez mourir bien sûr ; ça vous soutient. Si vous n’y croyez pas, est-ce que vous pourriez supporter la vie que vous avez ? Si on n’était pas solidement appuyé sur cette certitude que ça finira, est-ce que vous pourriez supporter cette histoire ; néanmoins ce n’est qu’un acte de foi ; le comble du comble, c’est que vous n’en êtes pas sûr. Pourquoi est-ce qu’il en aura pas un ou une qui vivrait jusqu’à 150 ans, mais enfin quand même, c’est là que la foi reprend sa force. Alors, au milieu de ça, vous savez ce que je vous dis là moi, c’est parce que j’ai vu ça, il y a une de mes patientes (il y a très longtemps de sorte qu’elle n’en entendra plus parler, sans ça je ne raconterais pas son histoire) elle a rêvé un jour comme ça que l’existence rejaillirait toujours d’elle-même, le rêve pascalien, une infinité de vies se succédant à elles-mêmes sans fin possible, s’est réveillée presque folle. Elle m’a raconté ça ; bien sûr je ne trouvais pas ça drôle. Seulement voilà, la vie, ça c’est du solide, ce sur quoi nous vivons justement. Dans la vie, dès qu’on commence à en parler comme telle, la vie bien sûr, nous vivons, c’est pas douteux, on s’en aperçoit même à chaque instant ; souvent il s’agit de la penser, prendre la vie comme concept ; alors là, on se met tous à l’abri tous ensemble pour se réchauffer avec un certain nombre de bestioles qui nous réchauffent naturellement d’autant mieux que pour ce qui est de notre vie à nous, on n’a aucune espèce d’idée de ce que c’est. Dieu merci, c’est le cas de le dire, il nous a pas laissé tout seul ! Depuis le début, depuis la Genèse, il y avait d’innombrables animaux. Que ce soit ça qui fasse la vie ça, ça a la plus grande vraisemblance, c’est ce qui nous est commun avec les petits animaux.

 

Première approximation, c’est beau la vie comme vous savez ça remue, c’est chaleureux enfin, c’est sensible enfin, c’est bouleversant. Alors on commence à penser, on pense, Dieu sait pourquoi, que ça se conserve la vie ; c’est (9)quand même un signe enfin que là quelque chose passe d’un peu plus sérieux. Pour que ça dure, il faut que ça se conserve, ça fait ce qu’il faut pour se conserver, ce qui commence à compliquer un petit peu plus les choses. Ce qui est très sérieux, enfin je vous dis ça parce que je voudrais quand même essayer de décanter un peu ce qui vous parvient de la psychanalyse, qui bien sûr enfin n’est pas tellement collée à cette bêtise. Il suffit comme ça d’un tout petit peu de jugeote, n’est-ce pas, pour s’apercevoir que c’est pas du tout ça, la vie c’est pas du tout forcément ce qui remue, ni ce qui est chatouilleux, ni ce qui fait ce qu’il faut pour se conserver ; il y a excessivement longtemps qu’on s’est aperçu que la vie enfin c’est bien de vie qu’il s’agit dans le végétal. Si j’ose dire, – je dis, si j’ose dire puisque je vais le reprendre, je vais le rattraper –, ça a été senti très tôt notre parenté de vivant avec l’arbre ; il semble, par le peu que nous sachions d’histoire que les innombrables métamorphoses dont le mythe antique nous exprimait ses vérités, nous en témoignent. De sorte que, si étonnant que ça puisse vous paraître, il se trouve qu’on a pas eu besoin des derniers progrès de la biologie, n’est-ce pas, on n’a pas eu besoin de mon cher ami André Jacob, pour mettre l’accent sur ceci, qui est le seul trait caractéristique de la vie : c’est que ça se reproduit, parce que pour tout le reste jusqu’à nouvel ordre, vous pourrez toujours chercher ce que c’est la vie.

 

Mais on n’a pas entendu A. Jacob, je l’ai nommé parce que c’est mon ami, on n’a pas eu besoin du tout d’entendre ça pour s’en apercevoir que ce n’était que ça, à savoir que dire que ce que j’ai appelé tout à l’heure c’est chatouilleux, ça veut dire que ça jouit ou que ça souffre, c’est du même ordre ; ça a un corps. Est-ce qu’un arbre a un corps. Les anciens, comme on les appelle, n’en doutaient pas, à preuve et à preuve seulement mais ce n’est pas rien, à preuve les mythes de métamorphoses. Quand j’ai dit très tôt, vous voyez tout de suite l’ambiguïté, ça veut dire qu’ils étaient plus malins qu’on ne s’y attendait, ou est-ce que ça veut dire qu’ils étaient plus savants peut-être que nous ne le sommes. Là est la question, la question du savoir, nous savons pas mal de petites choses et qui nous paraissent naturellement, forcément sans rapport avec ce que savaient les autres, ceux qui nous ont prédécédé[6] sur cette planète, enfin dont nous avons la trace, quelques documents ; mais nous pouvons par définition avoir aucune espèce d’idée des choses de ce que eux savaient, et que nous ne savons plus peut-être. Mais la question du savoir et nommément du savoir de l’esclave, du savoir qui maintenant nous régit, reste entièrement en suspens. Ce que je voudrais vous dire c’est ça, c’est qu’il y a quelque chose qui déjà, lorsque nous en gardons comme ça une petite machine flottante qui s’appelle le Ménon de Platon, et qui pose la question : la science définie comme ce qui se transmet comme savoir est à côté de l’opinion vraie, qui ne se définit qu’en ceci qu’elle n’est pas la science, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de moyen de la transmettre, mais qu’elle n’en est pas moins vraie et qu’on en est réduit à y recourir comme ça quand on la trouve, c’est-à-dire à s’apercevoir que, pour faire le bond que je suis bien forcé de faire faute de pouvoir éterniser ce discours, qu’il y a une certaine façon de fermer sa phrase autour, qui fait que ça a des effets, je veux dire que quelque chose change pour qui cette phrase est la portée ; ça n’en laisse pas moins l’opinion vraie chue de l’affaire, mais ça a ses effets sur celui qui s’accroche à cette phrase. Je demande, je demande ce qu’on peut imaginer de la psychanalyse si on ne voit pas que c’est là la question, à savoir pourquoi quelque chose qui a une certaine visée d’être dite a certains effets. Il est tout de même clair que la psychanalyse n’opère pas par aucun autre instrument. Le recours qui est habituellement donné à l’effet dit de transfert, à savoir à force de se voir pendant des jours on finit par être (10)complètement captivé par un certain être, et puis après, quelle image offre-t-il cet être qui est là dans son fauteuil à vous écouter ? Quel exemple, quel enseignement ? Je veux bien que l’amour mène loin, mais quand même on a rarement vu dans l’amour un partenaire comme ça (rires). En plus après avoir recouru à ce tour de passe-passe, c’est encore trop, c’est un amour sans doute transféré, illusoire, c’est ma maman, c’est mon papa que j’aime en toi. Freud était quand même un peu plus sérieux, il a quand même dit que le transfert c’est l’amour purement et simplement. Pourquoi est-ce qu’on aime un être pareil ? Je laisse pour l’instant la question en suspens. J’en ai donné enfin une formule, et c’est à propos du transfert que j’ai parlé dans des termes qui sont pleins de pièges, comme d’habitude, comme dans tout ce que je dis, bien sûr. Pourquoi dirais-je autre chose que ce dont il s’agit justement, lorsqu’il en est de l’inconscient, à savoir que le langage ça n’a jamais, ça donne jamais, ça ne permet jamais de formuler que des choses qui ont 3, 4, 5, 25 sens, le sujet supposé savoir. C’est vrai bien sûr que pendant un certain temps on a pu croire que les psychanalystes savaient quelque chose, mais ça n’est plus très répandu (rires). Le comble du comble, c’est qu’ils n’y croient plus eux-mêmes (rires), en quoi ils ont tort, car justement ils en savent un bout, seulement exactement comme pour l’inconscient dont c’est la véritable définition, ils ne savent pas qu’ils le savent. Alors ça a un autre sens, c’est pas un monsieur ou un copain ou quelqu’un qui est supposé comme ça savoir. Il y a quelqu’un qui à la sortie tout à l’heure m’a dit que mon discours faisait un peu trop appui sur je ne sais quel savoir absolu ; s’il y a bien quelqu’un qui pense que le savoir absolu, c’est bien ce qui a de fêlure enfin absolument irrémédiable dans toute la phénoménologie dite de l’esprit de Hegel, s’il y a quelqu’un qui la souligne en long, en large, en travers, c’est bien moi. La pensée sous prétexte de ce développement fabuleux justement du discours du maître dont ce n’est pas par hasard que Hegel a donné le couronnement, la progressive montée de l’esclave qui dans Hegel très pertinemment est supposé en effet être le support du savoir, s’élèvera jusqu’à l’absolu, la puissance du maître, et que ce sera ça qui conjuguera le savoir à l’absolu, c’est vraiment un des plus… enfin, c’est la dialectique, c’est tout dire. Il faut se guider au fanal de la dialectique : pour être sûr de tourner en rond, il y a pas mieux.

 

Alors reprenons notre fil. Cette vie, cette vie dont nous avons la bouche à l’abri de ce qui est le plus sûrement voué à la mort, cette vie dont nous avons plein la bouche, à quel titre vaut-il de s’en servir ? Ce que je suis en train d’énoncer dans ses débuts, dans cette entrée en matière, c’est ceci, c’est l’usage qu’on en fait de métaphores ; c’est-à-dire que là où nous sommes pas capables de rendre compte du moindre comportement enfin, il y a quand même là la couverture, le chapeau de la vie : c’est comme ça parce que c’est la vie. Il est clair que pour si peu que nous prenions d’appui dans l’usage de ce mot, il peut venir qu’aux termes. Partout où on a osé l’employer d’une façon qui a eu des conséquences, et pas d’une façon futile.

Là où on a parlé de « je suis la voie, la vérité et la vie », la vie vient en dernier, et encore, si vous fouillez un peu dans toute cette littérature, la vita nuova, ça veut dire qu’il faut se débarrasser de pas mal de choses qui sont généralement considérées comme de la vie, pour que vienne la vie neuve. Elle est toujours l’aboutissement de quelque chose qui d’abord est frayage de sens, et comme on dit, essayer de nous donner à la vie un sens. Alors la meilleure façon de commencer à lui donner un sens, c’est pas croire que c’est elle-même qui est le sens. Il arrive qu’elle soit l’aboutissement du sens. S’il y a une chose absolument certaine, c’est que c’est pas du tout à donner un sens à la vie qu’aboutit le discours (11)psychanalytique. Il donne un sens à des tas de choses, à des tas de comportements, mais il lui donne pas le sens de la vie, pas plus d’ailleurs que quoi que ce soit qui commence à raisonner sur la vie. Quand le biologiste, le béhavioriste commence à considérer comment ça se comporte, il peut en effet parler de ce que j’appelais tout à l’heure se conserver, et s’il pousse un peu les choses, il parlera de survie. Survivre à quoi ? Là est la question. Pour ce qu’il en est de l’être parlant, il y a quelque chose qui s’appelle l’acte, et ça fait là pas le moindre de doute que le sens, la caractéristique de l’acte en tant que tel, c’est d’exposer sa vie, de la risquer ; c’en est strictement la limite. Et je m’en vais pas me mettre à exposer le pari de Pascal, pour dire que la vie, pour qui pense et sent un peu, n’a strictement qu’un sens, pouvoir la jouer. En échange de quoi ? Sans doute d’innombrables autres vies. Il n’en reste pas moins que ce dont il s’agit, c’est de la jouer, c’est du pari. Jusqu’au point où nous en sommes c’est ce que le discours, le discours du maître particulièrement et ça Hegel l’a fort bien vu, c’est que hors du risque de la vie, il n’y a rien qui à la dite vie donne un sens.

 

Une autre forme de déchiffrage, c’est ce que je mets en jeu ici ; une autre forme de déchiffrage nous est proposée, mais l’étrange c’est que ça ne parte que d’un autre discours. Il y a pas de trace dans le début du discours de Freud, de référence à la vie. Il s’agit d’un discours, d’un discours dont il enseigne, celui de l’hystérique, et ce discours, qu’est-ce qu’il y découvre ? Très précisément, un sens. Et ce sens, par rapport à tout ce qui s’est jusque là évalué, est autre. C’est, vais-je dire, le ou la, disons pour frayer, la chose, c’est la jouissance ; mais si vous mettez la chose en 2 mots avec un petit trait d’union, c’est le joui-sens. Pas un seul des propos de ces biens-venus, ces bien-aimés, – j’ai appelé la malade de ma thèse dont je parlais tout à l’heure, Aimée, ce n’était pas une hystérique –, pas un seul propos de ces hystériques dont nous ne puissions dénoncer quel fil, fil d’or de la jouissance, les guide ; et c’est même très précisément pour cela que ce discours énonce le désir, et fait ce désir pour le laisser insatisfait. Freud nous guide et il nous a donné, c’est vrai, un nouveau discours qui fait, vous ne vous en apercevez même pas, que toutes les façons que nous avons d’aborder le sentiment, l’incident, l’affectuation[7] de quelque chose dans un certain champ, vous tous, pas besoin pour ça que vous soyez en analyse, ni analyste, vous savez l’interroger d’une façon dont il n’y a rien dans toute la littérature passée, même si telle qu’elle est faite, elle témoigne de tourner autour de ça. Je parlais tout à l’heure d’un romancier, George Meredith, qui écrivait tout à fait au début de ce siècle ou même un petit peu avant, quand nous le lisons, enfin, si nous pouvons sentir, enfin, quelle justesse brûlante, quelle divinité comique le guidait, c’est dans des termes qui étaient strictement impensables à l’ère victorienne où ce roman sortait.

Qui donc avant Freud était capable, à propos d’un deuil, – c’est quand même une chose qui se rencontre de temps en temps, pas souvent –, à propos d’un deuil guidé, pas par quel fil, parce que Freud a écrit bien sûr sur le deuil, mais qui peut traduire ça, en termes sensibles. Quand dans Deuil et mélancolie, littéralement je n’ai eu, pour tout vous dire, qu’à me laisser guider ; enfin, si j’ai un jour inventé ce que c’était l’objet petit a, c’est que c’est écrit dans Trauer und Melancolie. La perte de l’objet, qu’est-ce que c’est que cet objet, cet objet qu’il n’a pas su nommer, cet objet privilégié, cet objet qu’on ne trouve pas chez tout le monde, qu’il arrive qu’un être incarne pour nous ? C’est bien dans ce cas-là qu’il faut un certain temps pour digérer son deuil, jusqu’à ce que cet objet, on se (12)le soit résorbé. C’est dit en clair, écrit dans Freud. Mais de nos jours, il y a un tas de gens qui, sans jamais avoir lu ce texte de Freud, mais simplement à cause de ce qui circule, de ce qui se passe comme ça dans la conscience commune, comme on dit, sont capables de se dire, ça c’est pas un vrai deuil, et discuter la question. C’est un petit jeu masochiste, par exemple. De nos jours, c’est à 15 ans qu’on sait se servir du terme maso : il est maso. Tu es maso, je suis maso, il est maso, ça se conjugue. Et tout le monde sait que maso, c’est du toc. C’est pas un vrai deuil, c’est à la portée de tout le monde ça. Enfin, est-ce que vous imaginez cette question-là discutée avant Freud ? Moi j’ai entendu ça de mes oreilles, et ce qui prouve que quand même il est arrivé quelque chose. Oui. Cette dimension du sens en étant identifiée à la jouissance, avec ceci de surcroît hein, – c’est à ça que servait ma petite histoire d’à l’instant –, c’est que c’est pas simplement ce qui était déjà à la portée de tout le monde, mais que personne n’avait jamais exprimé avant, la conscience, la pensée, la maîtrise, enfin un très très grand nombre de catégories qui avaient bien aussi leur prix mais qui étaient un peu soufflées quand même. On a expliqué beaucoup de choses, mais quand même pas toutes, dont nous avons quand même hérité, hérité dans l’usage, n’est-ce pas, qu’on en fait. Faut pas vous figurer qu’il y avait même des philosophes, des écoles comme ça un peu particulières qui avaient trouvé que la jouissance ça méritait mention hein, parce que ne vous y trompez pas, Épicure, enfin, c’est pas du tout la jouissance, c’est le plaisir, et le plaisir ça consiste à ce que, comme on dit, la tension soit le plus bas possible. Moins vous en faites d’abord, mieux ça vaut, mais moins vous en sentez aussi, plus c’est agréable. Il n’y a pas l’ombre de recherches de jouissance, et entre nous, qui est-ce qui la recherche ? Réponse : les pervers ; ça c’est l’enseignement de Freud. Il y en a qui sont des mordus de la jouissance, et pour cela ils sont prêts à tout. Ça les mène loin sans doute, mais ça ne les mène pas dans une certaine voie avec laquelle on pourrait imaginer quand même quelques rapports c’est la jouissance sexuelle. Il est certain qu’il y a dans Freud ceci d’abord, qui consiste à montrer que la jouissance sexuelle est le point idéal par rapport auquel se repèrent les diverses jouissances perverses, ceci d’une part, et d’autre part que toutes sortes de comportements qui jouent avec le désir en jouent d’une façon telle, que ce dont il s’agit, c’est que en aucun cas on aboutisse à la jouissance, et ceci s’appelle la névrose.

Les deux percées, les deux trouées que fait Freud, c’est ça ; les Trois essais sur la sexualité, c’est ça que ça veut dire. Dans Malaise dans la civilisation, là cette espèce de cri qui tranche d’autant plus que, par rapport à l’ensemble de son discours enfin, ça détonne, que la jouissance sexuelle est sans aucun doute, enfin, le moment de la jouissance. Il y a quand même ce quelque chose qui reste à côté, c’est que tout ce qu’il démontre dans le comportement humain, c’est que s’il y a une chose pour quoi le comportement est fait, c’est pour se défendre de la jouissance. Freud a donc apporté cela ; tout ce qu’il a apporté comme théorisation qu’on appelle énergétique n’est que tentative de fonder quelque chose qui ressemble à la physique moderne, avec cette étoffe, dirais-je, ce fluide, cette hypothétique chose qu’est la jouissance comme support. Qu’est-ce que veut dire « principe de plaisir », sinon la transposition lucide. Il est d’autant plus remarquable qu’il ne s’est pas trompé un seul instant sur le sens d’une certaine morale dont j’ai parlé tout à l’heure, sous le nom de morale épicurienne. Il ne fallait pas entrer dans ce jeu de la jouissance, c’est ça qui était le plaisir. Freud transforme ça en terme de niveaux, de même qu’on pourrait dire que la physique, la mécanique, la dynamique moderne est fondée sur le principe du moindre travail. Je veux dire que pour que quelque (13)chose passe d’un niveau à un autre, il y passera par la voie la plus courte, que tout le raisonnement sur ce quelque chose, enfin, mythique, j’espère que vous vous en rendez compte, qui s’appelle l’énergie, de quoi s’agit-il ? Énergie électrique, thermique, l’énergie quoi, qu’est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire simplement que quand vous faites le compte à la fin, vous devez retrouver le même chiffre qu’au début, et comme les chiffres, vous les fixez de façon tout à fait précise sur chaque « déplacement » de l’ensemble, vous les choisissez de façon à ce qu’à la fin, ça fasse le même total, c’est pas autre chose, l’énergie. Freud ne peut pas s’être tout à fait aperçu de ça, parce que comme beaucoup de gens, enfin, à son époque, il croyait que l’énergie c’était autre chose qu’un calcul. Et alors, qu’est-ce qu’il inscrit ? Il inscrit ceci, que le principe du plaisir, de même que la chute des corps dans la loi du moindre travail, le principe du plaisir c’est la pente de la moindre jouissance. Et puis, il s’aperçoit dans un second temps que cela ne suffit pas, et il fait l’au-delà du principe du plaisir, et qu’est-ce qu’il nécessite à cet au-delà, c’est ce qu’il appelle automatisme de répétition.

 

Il faut un peu se laisser guider comme ça surtout quand on n’a pas le temps infini à parler, il faut se laisser un peu guider par la langue ; il n’y a pas qu’en français que répétition ça veut dire ce que ça veut dire, c’est-à-dire deux fois ou trois fois ou une infinité de fois, la pétition c’est-à-dire la demande. Et la répétition, ça veut dire que la demande, ça ne s’arrête pas, et que rien ne l’étanche. Et là il est forcé d’élucubrer toute une mécanique du retour qui bien entendu est beaucoup plus que lisible, qui est même traduisible, du retour de la vie à la mort ; et en effet pourquoi pas ; à part ceci, comme je viens de vous le faire remarquer, que cela laisse complètement intacte la question de ce que c’est, la vie. Je suis parti de là, ça m’a été inspiré par les questions tout à l’heure autour de Szondi, mais enfin, c’est tout à fait clair que là, la mécanique dite du plaisir trouve sa limite. Non seulement elle trouve sa limite, mais elle la trouve tellement qu’il y a encore beaucoup d’analystes pour trouver que le taux de Trieb, pour ne pas le traduire par instinct, la dérive de la mort, ça ne colle pas, eux ne marchent pas dans cette affaire. Tout ça reposant bien sûr sur le malentendu fondamental que le plaisir, c’est la jouissance. Bref ce que je veux faire remarquer, c’est qu’il y a un certain second discours de Freud qui est la tentative d’une économie, d’une balance des comptes, d’une énergétique, pour dire le mot, qui est inspiré du discours scientifique et qui n’est pas du tout d’ailleurs forcément à côté, mais qui n’a strictement pas les moyens de pousser son articulation jusqu’à des conséquences sûres qui montrent elles-mêmes sa défaillance, qui mettent en avant l’au-delà du principe du plaisir en clair, comme ce que ça est, à savoir que ce qui est au-delà du principe du plaisir, c’est très précisément tout ce qui pèche, tout ce à quoi à affaire l’analyste, c’est-à-dire cette répétition d’une demande, qui est tout de même là pour quelque chose, pour quelque chose d’autre que d’aboutir à l’anéantissement. Là il y a quelque chose qui insiste et ce qui insiste, c’est justement ce qui a le plus de sens, et ce sens c’est de l’ordre de la jouissance. Freud sans aucun doute se rejoint lui-même à travers ce détour qui lui est imposé par l’énigme des faits auxquels il apprend, au-delà du discours de l’hystérique, à s’affronter. Il n’en reste pas moins que s’il y a une énigme, une énigme qu’il laisse béante, et qui est ce par quoi enfin s’amorce ce sur quoi à la fin des fins tombe sa plume, à savoir la division, le clivage de ce qu’il appelle le Ich, à savoir le sujet, car au moment où il se déconcerte, du fait que le Ich soit divisé de lui-même, à savoir qu’il poursuit concurremment le désir contradictoire, là en ce point extrême de rencontre avec ceci, (14)disons pour aller vite, qui est le point où je reprends la chose. Il a tout de même depuis bien avant posé la question dite du narcissisme, c’est à savoir. Par contre d’où je suis parti comme peut-être une partie d’entre vous, c’est à savoir sous l’espèce de ce que j’ai intitulé le stade du miroir. Il y a un mode de jouissance imaginaire qui est celui-ci, que l’homme se satisfait de son image, cette ombre, ce découpage, ce profil, cette chose dont nous nous servons dans les expériences d’éthologie, faire peur à une poule avec un découpage d’aigle ou de faucon. Freud marque ça tout de suite après la guerre de 14. Pourquoi est-ce que un objet, en apparence aussi éloigné de la fonction de la jouissance, que ce trompe-l’œil, c’est bien le cas de le dire, qu’est ce double, l’image spéculaire, comment est-ce que ça peut constituer un point d’attache, c’est de là que Freud insiste, marque dans toute sa seconde topique que c’est le vrai fondement de ce qui préside au moi. Si à la fin il aboutit à ce quelque chose qui se formule la division de l’Ich-Spaltung, la brisure du moi, c’est bien qu’à ce moment là, quelque chose enfin une nouvelle fois, le frappe. Le frappe dans quoi ? Mais dans rien d’autre que dans la cohérence, dans la cohérence de ce que le sujet manifeste. Dans quoi ? Dans l’inconscient. Dans l’inconscient en tant que quoi ? En tant que l’inconscient, ça se lit. C’est parce que Freud lit, traduit, interprète, interprète deux symptômes, dont l’un veut dire le contraire de l’autre, à savoir que dans un cas il veut à tout prix avoir un phallus, et dans l’autre cas il ne veut à aucun prix l’avoir, qu’il parle, qu’il avance dans ses derniers écrits sur lesquels se termine son message de l’Ich-Spaltung, de la division du sujet.

Si j’ai parlé dans un temps de retour à Freud, c’était pour rappeler au niveau de l’expérience, au niveau d’une pratique, d’une pratique qui n’opère que dans le champ langagier, où c’est presque tout le temps un seul qui parle ; à cause de cela, j’ai appelé un jour comme ça, parce que j’avais ma claque d’entendre parler de l’analysé, je l’ai appelé l’analysant ; parce que c’est vrai, c’est lui qui fait tout le truc. Ça je dois dire que ça a eu du succès, j’ai jamais vu ça ; dans les huit jours même à l’Institut Psychanalytique de Paris, qui comme vous le savez n’est pas tout à fait de mon bord, tout le monde n’en avait que l’analysant à la bouche. C’est pas mal, ça prouve que c’était toucher juste, et puis après tout, ils savaient peut-être pas que ça venait de chez moi ; ça se dit comme ça de bouche à oreille, mais en fin de compte, je veux dire que c’est très possible, il y a tout de même des choses convaincantes. Je regrette de n’avoir pas toujours autant de succès.

 

J’ai rappelé ceci : qu’au niveau d’une pratique, il y a pas besoin d’au-delà. On m’a posé tout à l’heure la question de savoir si je n’hypostasiais pas quelque chose sous le symbolique, sous l’imaginaire, et encore deux choses différentes ; mais bien sûr, tout à fait d’accord, mais hypostase, il faut quelques réserves. C’est bien possible que j’hypostasie quelque chose, mais ça ne regarde que moi ! Je ne suis pas sûr, mais qu’est-ce qu’il hypostasie comme ça, un petit peu, comme ça sans le vouloir. C’est justement comme ça qu’on est foutu, on hypostasie à tour de bras, toute la journée. J’ai quand même jamais dit enfin que le logos, ce fût quelque chose même en un point idéal, quelque chose qui soit situable. Je ne l’ai jamais dit, parce que vraiment je ne le pense pas, ça n’a aucune espèce d’importance. Je ne pense pas, je dis : « l’inconscient est structuré comme un langage, parce que dès l’émergence de cette notion apportée par Freud il est clair qu’il ne s’agit que de ça ». Si le rêve signifie quelque chose, c’est parce qu’on le raconte, et qu’à partir du moment où il est raconté, on se pose plus aucune espèce de question sur le fait que c’est ou non bien ça vraiment qu’on (15)a rêvé. L’important c’est pas ce qu’il a rêvé, c’est ce qui sort ou ce qui ne sort pas. La preuve, c’est quand il y revient après coup et qu’il dit « Ah, mais j’avais oublié ça », tout est là. C’est qu’il a mis cette note de surcroît dans un second temps, et c’est la seule chose qui nous importe, il l’a dit dans un second temps, donc il essayait est-ce de nous piper, est-ce de se piper, il y a en tout cas quelque chose de certain, il ne l’a pas tout de suite raconté ; en d’autres termes, tout ce qu’il est en train de déclarer sera retenu contre lui. Et c’est la seule chose qui importe, c’est ce qu’on va pouvoir lire à travers ça, pour ça, tous les modes de traduction sont bons, tous les coups sont bons, à ceci près, bien sûr, que ce n’est pas l’analyste qui les porte ; c’est parce qu’il est inhérent au signifiant d’être équivoque, que tous les coups sont bons. C’est parce que déjà c’est de ce fait équivoque, que l’analysant, le sujet qui raconte, se sustente, et à partir du moment où on s’est aperçu de ça, que la première chose, ce à quoi sert une langue, ce qui la distingue de la voisine, c’est les jeux de mots qu’on peut faire dans cette langue-là, et pas dans cette langue-ci. Quand Freud a la chance d’avoir un sujet qui possède deux langues, il ne se prive pas un instant du truc pour équivoquer aussi d’une langue à l’autre ; je le répète, à ce niveau-là tous les coups sont bons. Et ce que je viens de dire sur le rêve est tout aussi vrai, et encore plus frappant pour le lapsus qui sont… justement le premier que vous trouverez dans la vie quotidienne, le type qui sort les clés de sa poche au moment où il arrive chez son analyste comme ça ; tout le monde comprend ça, c’est pour ça que je me sers de celui-là. Ouvrez à n’importe quelle page de la Psychopathologie de la vie quotidienne, c’est dans la façon dont le type raconte son ratage, son acte manqué comme on dit, c’est dans la façon dont il le dit qu’il est pipé, c’est-à-dire qu’on lui démontre qu’il vient de le dire lui-même : je croyais que je rentrais chez moi. Et bien voilà, mon vieux, mais oui, c’est cela, vous rentriez chez moi et vous croyiez que vous rentriez chez vous. Et bien, il vient de le dire, je ne te le fais pas dire, comme on dit. Je te fais remarquer que là je suis passé sur le plan de la grammaire, parce qu’il n’y a qu’en français que je ne te le fais pas dire, ça veut dire, tu l’as dit. Mais ça peut aussi vouloir dire, je te l’ai fait dire par personne. Si vous croyez que Freud n’use tout le temps que de l’équivoque signifiante, vous n’avez qu’à vous reporter au texte, pour vous apercevoir qu’il se sert encore plus de la grammaire, et que toute sa spéculation là au début du Président Schreber sur le… je l’aime, ce n’est pas lui que j’aime, ce n’est pas moi qui l’aime, c’est lui qui m’aime et ainsi de suite, n’est-ce pas, ça consiste à jongler avec ce qui n’est inscrit en fin de compte que dans la grammaire, parce que mise à part la grammaire, je vous demande quel rapport il y a entre le voyeurisme et l’exhibitionnisme. Ça ne tient dans Freud que sur un jeu de grammaire, mais ça n’empêche pas d’y faire foi.

 

Alors là je voudrais tout de même faire remarquer ceci : j’ai dit que, comme ça dans son temps, l’inconscient est structuré comme un langage ; après ça, j’ai été forcé d’appuyer, de dire que là-dedans, ça voulait dire que, le langage est avant. Mais est-ce que c’était la même chose dont je parlais, quand j’ai dit l’inconscient est structuré comme un langage, avec la brève façon dont je viens là d’essayer de vous faire vivre, et puis qu’après j’ai dit que le langage était la condition de l’inconscient. Ce qu’il y a d’amusant, c’est qu’on fait jamais attention à ce que je dis, absolument jamais, parce que le langage, ça n’a rien à faire avec un langage. Jamais personne n’a vu le langage hors d’un langage, seulement ça n’empêche pas que le langage, ça veut quand même dire quelque chose. Ça veut tellement dire quelque chose qu’il y a même des gens pour y croire, on les appelle (16)des linguistes. Ils essaient de retrouver dans chaque langue quelque chose qui serait le langage. Ils y arriveront peut-être, on peut même dire qu’ils sont sur la voie, mais c’est coton. Moi, les linguistes c’est des gens que j’aime beaucoup, et tout le monde, enfin, presque tout le monde est agacé de l’état que je fais comme ça, un peu à tort et à travers de la linguistique ; en tout cas les linguistes sont exaspérés. Oui, ils ne savent pas ce qu’ils me doivent ; ils me doivent quand même beaucoup d’élèves ; c’est fou ce qu’on s’est déversé de mon séminaire dans la linguistique, n’est-ce pas, pour ne parler que ce dont je peux témoigner par des noms. Tout à l’heure enfin quelqu’un me disait comme ça que, j’étais, par jeu, universitaire. Dieu sait pourtant que ce n’est pas mon genre, et si vous m’écoutez si longtemps c’est parce que je vous distrais du discours universitaire. J’ai parlé de la métaphore et de la métonymie comme ça, à la place de ce que Freud avait vu comme ça bien avant les linguistes pour bien faire comprendre les rapports que j’essaie de montrer enfin du discours psychanalytique là et cette vérité afin que l’inconscient, c’est la structure d’un langage. Oui, c’est quand même frappant à quel point Freud en apportant la condensation, dont je crois démontrer très simplement que c’est la matérialité même de la métaphore, enfin, c’est une métaphore obscure, enfin mais il y a pas un autre moyen de rendre compte de ce qu’il appelle condensation sinon le fait qu’un signifiant se substitue à un autre en créant par cette substitution même, quelque chose qui ait une autre dimension de sens que le déplacement, qui veut dire qu’on fait exprès, enfin, de prendre une vessie pour une lanterne, n’est-ce pas, que c’est exactement la même chose que dans cette phrase « prendre des vessies pour des lanternes », c’est exactement la même chose, et alors… (rires).

 

x – Vous allez me brutaliser, mais je m’exprime à ma façon comme ce monsieur. Est-ce que vous me comprenez ?

 

Lacan – Oui, je vous comprends.

 

x – Voulez-vous jouer avec moi ?

 

Lacan – Oui, tout à l’heure, vous voulez ?

 

x – Mais n’avez-vous pas encore assez de ce monologue, non ?

 

Lacan – Oui, ça c’est vrai !

 

x – Est-ce que vous ne vous rendez pas compte que le public auquel vous vous adressez est par définition même le plus médiocre et le plus méprisable auquel on peut s’adresser, le public étudiant ?

 

Lacan – Vous croyez ?

 

x – Oui. Vous n’avez pas encore compris que historiquement il est temps maintenant de se rassembler pour autre chose que pour écouter quelqu’un qui parle de quelque chose qui l’intéresse. Au fond, moi, je viens parler maintenant de quelque chose qui m’intéresse, c’est-à-dire les gâteaux.

Public – Laissez-le parler.

x – Pardon. Qui m’invite ? Je m’invite au fond. La petite lubie de ce monsieur est de s’interroger sur le langage, et la mienne est de construire des petits châteaux avec de la pâtisserie (rires). Alors je voudrais encore ajouter que j’interviens au moment où j’ai envie d’intervenir, et que, disons que l’ensemble, ce qui jusqu’il y a environ 50 ans pouvait être appelé culture, c’est-à-dire, expression de gens qui dans un canal parcellaire, exprimaient ce qu’ils pouvaient ressentir, ne peut plus et est maintenant un mensonge, et ne peut plus être appelé que spectacle, et est au fond la toile de fond qui relie au fond, et qui sert de liaison entre toutes les activités personnelles aliénées. Au fond, si maintenant les gens qui sont (17a)ici se rassemblent à partir d’eux-mêmes, et authentiquement veulent communiquer, ce sera une toute autre base et avec une toute autre perspective ; il est évident que ce n’est pas une chose qu’il faut attendre des étudiants qui sont par définition, ceux qui d’un côté s’apprêtent à devenir le cadre du système avec toutes leurs justifications, et qui sont précisément le public qui, avec sa mauvaise conscience, va se repaître précisément des résidus des avant-gardes et du spectacle en décomposition. C’est pour ça que je choisis précisément ce moment pour m’amuser, quoi, parce que si je vois par exemple, des types qui s’expriment authentiquement quelque part, je vais précisément venir les ennuyer, mais j’ai choisi précisément ce moment-ci quoi !

 

Lacan – Oui, vous ne voulez pas que j’essaye d’expliquer la suite ?

 

x – Quelle suite ? Par rapport à ce que je viens de dire ? J’aimerais bien que vous me répondiez.

 

Lacan – Mais oui, bien cher, mais je vais vous répondre. Mettez-vous là, je m’en vais vous répondre. Restez tranquille là où vous étiez. Peut-être que j’ai quelque chose à vous raconter pourquoi pas ?

 

x – Vous voulez que je m’assieds ?

 

Lacan – Oui c’est ça c’est une très bonne idée… Bon alors, nous en étions arrivés au langage, si vous vous êtes là comme ça exprimé devant ce public, qui en effet est tout prêt à entendre des déclarations insurrectionnelles, mais qu’est-ce que vous voulez faire ?

 

x – Où je veux en venir ?

 

Lacan – Oui voilà.

 

x – C’est la question au fond que les parents, les curés, les idéologues, les bureaucrates et les flics, posent généralement aux gens comme moi, qui se multiplient quoi !, je peux vous répondre, je peux faire une chose, c’est la révolution.

 

Lacan – Oui.

 

x – Vous voyez et, bon il est clair, au moment où nous en sommes pour le moment, une de nos cibles préférées, ce sont ces moments précis où des gens comme vous, qui sont en train de venir, au fond, apporter à tous ces gens qui sont là, la justification de la misère quotidienne, au fond, c’est ça que vous faites vous !

 

Lacan – Oh pas du tout ! (rires).

 

x – Oui.

 

Lacan – Il faut d’abord la leur montrer, leur misère quotidienne.

 

x – Mais c’est justement ce que je voudrais ajouter, c’est qu’on est justement au moment où on n’a plus besoin de spécialistes qui doivent le montrer. Il est clair, que suffisamment de gens, et ça se manifeste pour le moment, la décomposition se manifeste à l’échelle planétaire avec suffisamment de force, pour qu’on voie qu’il règne pour le moment, un malaise, je veux bien concéder cette parenthèse…

 

Lacan – Un malaise…

 

x – Le public estudiantin est probablement à l’arrière-garde, bien que ce soit probablement de ce côté-là qu’il y ait le plus de troubles spectaculaires et superficiels. Bon, mais il est clair que le malaise et la conscience de son aliénation et de son refus, la familiarité de son aliénation grandit de plus en plus. Il reste maintenant à faire le pas décisif, de voir l’alternative possible. Vous n’êtes certainement pas là pour ça, quoique je ne méprise absolument pas ce que vous venez de faire mais euh… (rires applaudissements). Bon mais maintenant, au fond, je n’ai pas grand-chose à dire ; si tous ces gens ici, se rendent compte qu’au fond, la vie que nous sommes en train de mener en général, doit être changée, au fond, si ces gens là s’organisent entre eux, je voudrais dire encore quelque chose, parce que après, je m’en vais très vite, parce que…

 

(17b)Lacan – Non non, pas du tout, il faut rester.

 

x – Mais si ces gens-là s’organisent, parce qu’au fond, la seule chose qui est à l’heure actuelle nécessaire, c’est qu’il y ait une organisation, il feront autre chose que de venir écouter quelqu’un qui parle, et même qui puisse parler de politique, ou de n’importe quoi, et euh…

 

Lacan – Et vous voyez, vous voilà dans l’organisation !

 

x – Oui, oui.

 

Lacan – Parce que le propre d’une organisation, c’est d’avoir des membres, et les membres, pour qu’ils tiennent ensemble, qu’est-ce qu’il faut ?

 

x – de la cohésion.

 

Lacan – Je ne vous le fais pas dire ! (rires). C’est là que j’en étais, parce que, figurez-vous que ce que vous êtes en train de raconter là, ça a comme ça un petit air de logique. Vous êtes un logicien.

 

x – Vous faites là un grave saut, enfin, parce que ce n’est pas parce qu’on a de la logique, qu’on en fait, c’est un discours de spécialiste.

 

Lacan – Pas du tout, votre organisation, qu’est-ce que c’est ? Vous venez de le dire, c’est de la cohésion, c’est de la logique.

 

x – Non, ce n’est pas de la cohésion, ce n’est pas de la logique, je m’en fous de ce niveau-là. En partie de la volonté subjective de chacun, de moi, comme d’autres, et comme j’en suis sûr, tout plein dans cette salle probablement, malgré qu’ils soient ici, et qu’ils soient venus euh, vous écouter, mais j’en suis sûr que c’est de la volonté subjective de chacun qui a envie.

 

Lacan – Pourquoi parlez-vous de subjective ?

 

x – De subjective, c’est au fond, une chose que tout le monde comprend.

 

Lacan – Ah, je ne vous le fais pas dire, tout le monde comprend ! (rires).

 

x – Bon mais attendez, cette subjective qui, c’est ça le sens, au fond, de l’histoire maintenant, qui veut se lier avec les autres, pour euh…, ce n’est que là que l’alternative sociale, au fond, dans l’intersubjectivité, et c’est là au fond, la cohésion de, ce n’est même pas besoin d’être un logicien, comme vous dites.

 

Lacan – Vous n’avez pas remarqué que les révolutions ont pour principe, comme le nom l’indique, de revenir au point de départ, c’est-à-dire de restaurer ce qui justement clochait.

 

x – Oui, mais ça c’est un mythe journalistico-sociologique (rires), qu’au fond, il ne faut pas venir spécialement après les heures de cours, pour venir l’entendre dire, mais je suis sûr que tous les professeurs doivent le dire, et au fond, tous les journaux… Je vous dis que c’est une erreur, et que probablement que dans les années à venir, vous verrez l’erreur à vos dépens, probablement, comme aux dépens de tous les spécialistes, qui sont pour le moment comme vous, ici, en train de lécher les dernières miettes du spectacle et je vous en prie, profitez-en ! (rires).

 

Lacan – Ça m’étonnerait, ça m’étonnerait que ça soit comme vous dites, la fin du spectacle.

 

x – Mais écoutez, sur ce plan là je ne discute pas avec vous, on verra hein ! vous verrez !

 

Lacan – Oui on verra, mais c’est pas couru, vous savez !

 

x – Enfin oui, à la base, c’est une sale discussion parce que à la base, vous n’avez pas les mêmes intérêts que moi.

 

Lacan – Vous ne savez pas. Vous avoueriez vos véritables intérêts ?

 

x – Pardon ?

 

Lacan – Quels sont vos véritables intérêts ?

 

x – Non mais ça au fond, j’ai dit ce que j’avais à dire, je l’ai d’ailleurs dit…

 

Lacan – Vous voyez comme vous aimez dire quelque chose !

 

x – C’est la première chose que j’ai dite au fond.

 

(18a)Lacan – Oui c’est aussi la dernière, parce que vous ne pouvez pas aller plus loin, vous ne pouvez pas aller plus loin que cette idée de volonté subjective, qui est une idée justement, qu’on trouvait, je viens de faire remarquer justement que le sujet n’est jamais pleinement d’accord avec lui-même, même vous qui… la preuve c’est que vous avez tout de suite commencé à parler d’organisation, au moment où…

 

x – Là je peux dire quelque chose, peut-être que vous ne voyez pas très clair ?

 

Lacan – Juste après le moment où vous avez fait la pagaille, vous voulez l’organisation ; avouez que quand même !

 

x – Bon mais monsieur, est-ce que je pourrais vous répondre quelque chose ?

 

Lacan – Je n’attends que ça !

 

x – Il est aisé de voir que dans une certaine situation donnée, il faut à un moment donné, disons, capter ou plutôt casser ce qui est existant pour qu’à un moment donné, c’est au fond ça la dialectique, au fond.

 

Lacan – Car vous en êtes encore là, vous en êtes encore à la dialectique ?

 

x – Mais quand vous parliez de, quand vous parliez d’un semblant de contradictions entre la volonté subjective et l’organisation, ce n’est pas une contradiction ; l’organisation à un moment donné est une concession subjective à l’histoire.

 

Lacan – Vous voyez que vous en êtes déjà aux concessions, mon Dieu.

 

x – Il s’agit, monsieur, la survie dans laquelle nous vivons pour le moment, n’a fait que vivre sur les concessions infligées aux individus. Il s’agit pour le moment de trouver une organisation sociale qui dépasse le point où on en est pour le moment, et qui satisfasse au fond, satisfasse le mieux…

 

Lacan – Vous voyez, maintenant, vous en êtes au mieux, qu’est-ce que c’est ce mieux, un superlatif ou un comparatif ?

 

x – C’est un dépassement vous comprenez ? Il ne s’agit pas de Jésus ou Dieu ou bien d’une situation, il ne s’agit pas d’absolu ou de, non c’est un dépassement, c’est ça l’histoire.

 

Lacan – Qu’est-ce qu’il vous faut quand vous veniez de dire le mieux, il semble bien que c’est un superlatif.

 

x – Le plus mieux, enfin. (rires).

 

Lacan – Ah voilà, écoutez, vous êtes exactement mon vieux, vous êtes un appui précieux à mon discours, c’est justement là que je voulais en venir, c’est au plus mieux.

 

x – Mais je vous écoutais déjà depuis cinq minutes, mais il ne me semblait pas que c’est de ça que vous causiez.

 

Lacan – Mais si, je parle de ça, c’est du plus mieux qu’il s’agit.

 

x – Il y a ici 300 personnes, vous êtes au départ d’accord avec moi, vous êtes d’accord que au fond, l’université en soi n’est pas là, comme tout le reste d’ailleurs, comme la cigarette gauloise, comme le pain de campagne ou comme vous-même, en tant qu’objet hein (rires) ; vous n’êtes là au fond vous ne pouvez vous justifier que par le fait même que vous êtes là ; il n’y a plus au fond, on n’en peut plus à un moment donné trouver de justification, par exemple à l’université ? Est-ce que quand vous êtes venu causer ici, vous avez dit que l’université est à détruire, à supprimer de fond en comble ?

 

Lacan – Je n’ai pas dit ça.

 

x – Nous sommes ici 500 personnes qui chacune, du fait qu’on est dans des situations précises, qui a chacune des talents divers, des situations privilégiées, il serait possible, étant donné que l’on partirait du postulat que l’on aurait envie de changer quelque chose, il serait possible de trouver ensemble une forme d’organisation qui puisse être une forme efficace. Est-ce que quand vous venez causer vous parlez de ça, ou bien est-ce que vous parlez d’autre chose, qui à ce moment-là ne fait que… vous parlez 3 heures, puis après on rentre, puis après bon, hein…

Public – Tais-toi maintenant.

 

(18b)Lacan – Bon, alors on continue quand même !

 

Public – Oui.

 

Lacan – Oui, ah ! (soupir). J’en étais à ce point, n’est-ce pas que le langage détermine et est substantiellement ce en quoi justement repose la réalité de ce terme de structure. C’est très précisément parce qu’un certain discours se trouve approché très insupportablement du réel, du réel qui n’est pas ce qu’on appelle enfin, comme vient de le démontrer avec beaucoup de talent mon interlocuteur, du réel qui n’est pas quelque chose qui a affaire avec ce qu’on appelle communément la réalité, à savoir en effet comme je viens de vous le faire remarquer, le fait que vous soyez tous là et que vous ayez à mon égard une grande patience, qui est en effet quelque chose qui a ses limites ; ce quelque chose c’est vrai enfin, qui vous intéresse du fait que vous êtes là, est en effet lié à chacun d’ailleurs de façon qui lui est entièrement personnelle, subjective, comme il l’a dit, subjective et ce pourquoi vous êtes enfin, entre Charybde et Scylla, entre la chèvre et le chou, entre ceci et cela, mais assurément pas unifié par autre chose, comme vous venez d’entendre un discours qui malgré tout du fait même du contexte prend l’aspect d’un exposé, d’un exposé de quelque chose dont vous attendez après tout quelque chose qui puisse s’épingler, se ranger quelque part, comme étant une certaine conception du monde. Il y a rien de plus différent de cette sorte de frayage qui est très positivement fondé sur une certaine expérience, sur l’expérience qui consiste dans l’existence de ce qu’on appelle névrose, et pour simplement les indiquer deux grands versants d’une névrose dont l’essence est de situer le sujet par rapport à un désir qu’il veut garder insatisfait et d’une autre qui, la seconde enfin, celle dont je n’ai pas encore dit en avant le nom car dans la première vous avez certainement reconnu les hystériques, dans la seconde la confrontation à un désir strictement défini, situé, constitué comme un désir impossible ; que quelque chose se manifeste dans ce contexte n’est-ce pas, qui est la mise au premier plan, l’interrogation comme telle de la névrose et la tentation d’élucider aussi loin qu’il est possible un sens, s’il se produit quelque chose comme ça et s’il se produit aussi quelque chose, après tout mon Dieu, qu’on peut bien dire jusqu’à un certain point être nouveau, à savoir cet appel éperdu à un changement, on ne sait pas lequel, mais qui, comme je l’ai déjà dit bien des fois en présence d’interruptions comme celles-ci, est quelque chose qui n’aboutit en fin de compte qu’au vœu qu’on soit tous ensemble, et pourquoi, pour uniquement cette visée, ce but, cette instance pressante et en quelque sorte exigée à tout prix, n’est-ce pas, qui est que ça change ; que ça change à quoi ?

(interruption)

 

Que ça change pour une nouvelle organisation ; cette organisation, c’est pas du tout exclu ; qu’on la voit naître, on la voit sous forme d’un régime qui s’intitule, s’intitule même, mon Dieu, pour ce qui est leur inspiration en effet suprême, n’est-ce pas, c’est la totalité enfin, c’est comme il vous disait à l’instant enfin, n’est-ce pas, qu’on y soit tous, qu’on se serre encore un petit peu plus les coudes pour être ceux qui veulent quoi ? Organisation qu’est-ce que ça veut dire, si ce n’est pas un nouvel ordre ; un nouvel ordre, c’est le retour à quelque chose qui, si vous avez bien suivi ce que je vous ai dit et d’où je suis parti, est quelque chose qui est de l’ordre de quoi ? mais du discours du maître, tout simplement. C’est le seul mot qui n’ait pas été prononcé dans tout ça, mais que le terme même d’organisation implique. Jusqu’à un certain point, c’est tout à fait convenable, qu’il y ait beaucoup de progrès dans ce sens, si on peut appeler ça progrès ; je veux dire que ce que nous révèle l’approche de ce qui se passe, enfin de ce qui se passe quand même dans un certain nombre de sujets, c’est-à-dire quelque chose d’éminemment précieux qu’il a évoqué tout à (19a)l’heure sous le terme de volonté subjective, cette volonté subjective, si nous la voyons d’une façon vraiment permanente de ne pouvoir se manifester que de sa propre division, c’est assurément fait pour nous suggérer quelque chose, c’est à savoir que c’est pas quand même l’image de l’harmonie totale enfin réalisée, c’est un appel que vous avez entendu, que je connais bien et qui est touchant enfin, ça aboutit à quelques inconvénients comme ça sur ma cravate. C’est l’amour, c’est l’amour qu’il vous prêche ; si on était tous comme ça, tous ensemble à s’aimer, c’est la Jérusalem céleste n’est-ce pas, qu’il vient vous annoncer comme ça ; ça s’est vu quelquefois au cours de l’histoire et jamais dans des moments indifférents. C’est bien justement parce que quelque chose se manifeste qui est tout de même strictement inséré enfin dans l’ordre du discours, c’est parce qu’il y a eu un discours qui est en train de proliférer enfin, qui engendre d’innombrables petits qui vous deviennent à tous et à chacun, à moi aussi enfin terriblement incommodes, à savoir le discours scientifique qui de plus en plus enfin est là imminent, menaçant par sa présence, n’est-ce pas, par l’idée que tout ça va se régler enfin en termes mécaniques, de balistique, d’équilibre, de courants et puis, plus on en saura, mieux ça vaudra, et bientôt enfin nous saurons comment produire enfin, tel ou tel type d’individu qui lui saura marcher avec tous, n’est-ce pas. Ce que l’expérience nous montre c’est évidemment tout autre chose ; ce que l’expérience nous montre, c’est que c’est un langage dont j’ai parlé et qui est ce dans quoi vous avez tous cru et grandi, que ce n’est pas là quelque chose qui vous a été transmis sans vous véhiculer en même temps toute une réalité frémissante et vacillante qui vous est faite du désir de vos parents. C’est pour autant que dans la formation de chacun, cette incidence par la mère enfin, par la langue maternelle, n’est-ce pas, ce quelque chose qui est à la fois au principe, que c’est vers là que se tourne l’amour, que c’est vers ce frémissant appel à l’union dans quoi ? Dans quelque chose de très évidemment, comme il l’a dit, aliénant. Ce qu’il y a d’absolument incroyable, c’est qu’il imagine que c’est en frappant avec ses poings la voûte du ciel que cette aliénation, qui est justement ceci qui fait que, après tout, ce qu’il vous disait, c’est quelque chose qui était un appel d’ailleurs. Un appel vers quoi ? Vers plus de vérité ; sa parole lui paraissait vraiment identique enfin à cette vérité dont il se trouvait dans l’occasion l’instrument, le messager enfin, l’ange chargé de vous sortir de quoi, de votre sommeil en fin de compte, de vos fantasmes, de votre particularité. Malheureusement, c’est tout à fait clair que non seulement cette particularité résiste, mais qu’elle est là ce à quoi on a à faire.

 

Et pour en venir au dernier terme, puisque dans ce petit entretien que j’ai eu avec un groupe limité, on y est arrivé à la fin à me demander raison de ce quelque chose qui est la pointe sur laquelle enfin arrive à un certain tournant, sinon à un certain terme, n’est-ce pas ce dont il s’agit de la parole comme créatrice du sens comme la parole qui en fin de compte se révèle n’être que le support de la jouissance. De quelle jouissance ? Sinon, de ceci, qui nous est montré à l’horizon, c’est à savoir quelque chose qui tourne autour de ce point, ce point idéal, qu’est en fin de compte ce dont il s’agit, à savoir la relation d’essai, de ceci, n’est-ce pas, et cet être que nous sommes tous, que je suis là avec vous, c’est quoi ? C’est cet extraordinaire enfin, manifeste impuissance qui est véritablement celle de tous ; je ne vais pas dire en face de toutes, parce que la femme ici je l’indique, je l’ai indiqué, vous le lirez dans ce qui va sortir dans mon dernier écrit, la femme ne peut pas comme l’homme être épinglée d’un rapport univoque avec ce quelque chose qui se trouve avoir été révélé par le discours analytique ; c’est à savoir que dans ce qui est de l’approche des sexes, il y a toujours un tiers, que ce tiers vous le fixiez dans l’Autre, (19b)l’Autre avec un grand A, cet autre[8] qui est le lieu dans lequel vous témoignez ou vous articulez ce que vous avez à dire, vous manifestez enfin chacun comme le témoin de ce que vous avez pu recueillir de vérité, ou si c’est autre chose encore que l’analyse a pointé de façon beaucoup plus proche, n’est-ce pas, à savoir la fonction énigmatique jamais véritablement transfixée, jamais vraiment serrée de près, mise au point et celle qui s’exprime par le terme de toute puissance de la pensée, c’est-à-dire une notation véritablement ethnographique qui n’a véritablement pas de portée mais qui se coagule dans cette fonction, qui est marquée par ce qui distingue les sexes d’un rapport différent au phallus ; ce tiers, cette fonction tierce n’est pas portée par l’analyse, dans son rapport à la fonction phallique comme étant ce qui se rencontre en quelque sorte nécessairement, ce qui fait butée n’est-ce pas, ce qui fait aussi tout un drame, celui qui tourne autour de la castration, ce qui ne veut rien dire d’autre, que la reconnaissance d’une certaine limite. Cette limite est très précisément ceci, que c’est la même chose, je ne dis pas l’un est premier, l’autre second, n’est-ce pas ni inversement, n’est-ce pas, qui est ceci, que cette chose qui paraît véritablement liée à la reproduction, à cette reproduction passagère qui est l’énigme de la vie, n’est-ce pas, cette chose qui consiste en la différenciation chez tout vivant de deux fonctions qui sont appelées les sexes, c’est très précisément ce qui est du fait même de la fonction et de l’existence du langage, impossible à formuler autrement que, comme je l’ai dit tout à l’heure, par métaphore. Toute cette histoire qui fait que je peux dire, je suppose, enfin j’imagine, j’ose imaginer que pas un de ceux qui sont ici, pas un d’entre vous n’est pas sans avoir éprouvé, et de la façon la plus directe la difficulté de la rencontre, n’est-ce pas, le miracle de la rencontre, ce qui de tout temps a fait le rêve de l’amour, qui est à la fois bien en effet, le pivot, le point tournant de tout ce qui s’est proféré jusqu’à présent de discours, et qui pourtant est si on peut dire, véritablement voué à ce que Freud exprime sous le terme du ratage, de ce qui est toujours manqué.

 

C’est ça, c’est cet horizon n’est-ce pas, que nous a révélé Freud, c’est que si le sexe est en quelque sorte le point idéal autour de quoi tout discours prend son sens, il n’en reste pas moins vrai que ce point idéal est un point qui est en quelque sorte en dehors de la carte, et que la structure, c’est ça, de même qu’en mathématiques, il est non seulement pensable, mais plus que pensable, courant de se référer à ce point insituable, à ce point dont le support est en réalité beaucoup plus présent qu’on ne le soupçonne n’est-ce pas, ressemble à ce quelque chose qui se construit, et autour de quoi se construit l’idée, dans la topologie, du plan projectif, c’est très exactement vers ce point de béance que sans doute tout le discours humain converge, et d’ailleurs là le discours scientifique nous en donne autant de preuves que les autres ; et c’est la révélation de cette structure qui est ce sur quoi se fonde, et sur quoi dans des cas privilégiés qui sont précisément ceux que j’ai définis tout à l’heure par la névrose, que tourne et s’édifie le discours analytique. Pour ceci, il est évident qu’il faut accentuer, préciser quels sont les membres, les membres qui sont situables langagièrement, n’est-ce pas, au niveau le plus élémentaire de la fonction du langage. C’est ça que l’analyse nous apprend à repérer, c’est ça qui nous situe, qui définit l’analyste.

 

Si j’ai parlé tout à l’heure, je ne pourrais, car il faut que ce discours finisse, que faire allusion à ce que j’ai appelé l’objet petit a, ce autour de quoi tourne tout le procès d’une analyse. C’est dans le fait que quelque chose s’est inauguré, qui se définit par la fonction de l’analyste, qui est celui qui peut se permettre, qui ose se permettre de se mettre en position (20)par rapport au sujet, au sujet en effet plus ou moins affolé par cet extraordinaire condition humaine d’habiter le langage, qui est d’être celui qui se met en position de cause du désir. C’est vrai que le transfert n’est pas rien, mais s’il n’y avait pas la parole, la parole du sujet parlant, de l’analysant lui-même qui en trace en quelque sorte les voies, jamais l’interprétation de l’analyste ne pourrait en somme faire cette coupure, ce quelque chose grâce à quoi une structure change. C’est bien pourquoi l’analyse, je l’ai fait remarquer tout à l’heure s’est fait remarquer par ce quelque chose qui en est dans les conditions de l’histoire où nous sommes, un nouveau discours, un nouveau mode de lien social. Ce quelque chose qui s’établit de l’analysant à l’analyste est là la cellule initiale de quelque chose qui doit aller beaucoup plus, qui ira ou n’ira pas, mais si elle va, elle tiendra une place, n’est-ce pas, cette position de l’analyste, elle tiendra une place essentielle dans quelque chose qui nous mettra en repos, qui compensera, qui étanchera le mode de malaise, en effet, malaise dans la civilisation, – déjà Freud l’avait promu, il l’avait certes promu en sachant ce qu’il disait parce qu’il en sentait venir les symptômes – mais ce malaise s’accentuera certainement, il ne peut que s’accentuer en raison de ce qu’apporte de tout à fait nouveau dans le lien social lui-même, ce discours scientifique.

C’est en cela que l’époque où nous vivons fait de l’avènement de l’analyse non pas du tout un progrès, parce que, comme j’ai déjà plusieurs fois fait allusion dans ce discours, ce qui se gagne d’un côté, se perd d’un autre ; ce que nous avons acquis comme ressort, comme usage du savoir, comme mise à la question du savoir dans ses rapports avec la vérité, c’est quelque chose qui assurément existe, qui est vraiment le tampon, la marque, le saut, l’épingle, le blason de cette ère que nous vivons. Mais nous ne savons pas non plus, nous sommes bien incapables de dire par rapport même à des stades, à des époques qui nous sont proches, quel était à ce moment le savoir qui était précisément ce qui faisait l’équilibre, ce autour de quoi enfin s’apaisait cette horrible impatience ; et c’est bien parce que nous ne le savons pas que nous en sommes réduits à nos propres moyens.



[1]. Lacan dit « la réponse », en accentuant le la.

[2]. idem.

[3]. parce que.

[4]. d’à qui je vais parler.

[5] Lacan l’a-t-il écrit au tableau, ou est-ce le fait du transcripteur ?

[6] Faute de frappe ou néologisme ?

[7] Faute de frappe ou néologisme ?

[8] . il doit plutôt s’agir de cet Autre.

1972-06-09 un homme et une femme

Paru dans le Bulletin de l’Association freudienne n° 54 de septembre 1993 pages 13 à 21 avec l’introduction suivante signée Charles Melman : « Je retrouve dans mes papiers ce texte de Lacan, non daté. Je crois qu’il me fut remis afin d’être publié dans Scilicet, puis (pour quelle raison ?) retiré par l’auteur de la liasse. J’imagine ainsi qu’il s’agit d’un inédit, au moins pour la plus grande part. Qui me corrigera ou démentira ? ».

De fait il s’agit des notes préparatoires à la séance du séminaire « D’un discours qui ne serait pas du semblant » du 09 juin 1971, telles qu’elles furent intégralement publiées avec les fac-similés complets, par le supplément gratuit réservé aux abonnés de l’Unebévue n° 8/9 printemps/été 1997.

 

(13)Un homme et une femme peuvent s’entendre, je ne dis pas non. Ils peuvent, comme tels, s’entendre crier.

Ce qui arrive dans le cas où ils ne réussissent pas à s’entendre autrement.

Autrement, c’est-à-dire sur une affaire qui est le gage de leur entente.

Ces affaires ne manquent pas…

(où est comprise à l’occasion, c’est la meilleure, l’entente au lit).

Ces affaires ne manquent pas, certes donc, mais c’est en cela qu’elles manquent quelque chose : à savoir de s’entendre comme homme, comme femme, ce qui voudrait dire : sexuellement.

L’homme et la femme ne s’entendraient-ils ainsi qu’à se taire ? Il n’en est pas même question.

Car l’homme, la femme n’ont aucun besoin de parler pour être pris dans un discours. Comme tels, ils sont des faits de discours.

Le sourire ici suffirait à avancer qu’ils ne sont pas que ça. Sans doute qui ne l’accorde ? Mais qu’ils soient ça aussi, fige le sourire.

Et ce n’est qu’ainsi (NM[1] : figé par cette remarque) qu’il a son sens sur les statues archaïques. L’infatuation ricane.

C’est donc dans un discours que les étant homme et femme, naturels si l’on peut dire, ont à se faire valoir comme tels.

Il n’est discours que de semblant. Si ça ne s’avouait pas de soi, j’ai dénoncé la chose. J’en rappelle l’articulation.

Le semblant ne s’énonce qu’à partir de la vérité. Sans doute n’évoque-t-on jamais sans gêne celle-ci (NM : la vérité) dans la science. Ce n’est pas là raison de nous en faire plus de souci. Elle se passe bien de nous. Pour qu’elle se fasse entendre, il lui suffit de dire : « Je parle » et on l’en croit parce que c’est vrai : qui parle, parle.

Il n’est d’enjeu (NM : pari de Pascal) que de ce qu’elle dit.

Comme vérité, elle ne peut dire que le semblant sur la jouissance. Et c’est sur la jouissance sexuelle qu’elle gagne à tous les coups.

On fera bien de me suivre dans ma discipline du nom. Le propre du nom, c’est d’être nom propre. Même pour un tombé entre autres à l’usage de nom commun, ce n’est pas temps perdu que de lui retrouver un emploi propre. Mais quand un nom est resté assez propre, n’hésitez pas, prenez exemple, appelez la chose par son nom : la chose – freudienne comme j’ai fait.

Elle se lève et fait son numéro (NM : naturellement je m’entends ici il faut m’avoir lu). Ce n’est pas moi qui le lui dicte : ce serait même de tout repos, de ce repos dernier au semblant de quoi tant de vies s’astreignent, si je n’étais pas comme homme exposé là sous le vent de la castration.

Elle, la vérité, mon imbaisable partenaire, elle est certes dans le même vent, – elle le porte même : être dans le vent, c’est ça –, mais ce vent ne lui fait ni chaud ni froid, pour la raison que la jouissance, c’est très peu pour elle, puisque la vérité, c’est qu’elle la laisse au semblant.

Ce semblant a un nom, repris du temps, mystérieux de ce que s’y jouassent les mystères, où il nommait le savoir supposé à la fécondité et comme tel offert à l’adoration sous la figure d’un semblant d’organe.

Le semblant, dénoncé par la vérité pure, est, il faut le reconnaître, assez phalle, – assez intéressé dans ce qui pour nous s’amorce par la vertu du coït, à savoir la sélection des génotypes avec la reproduction du phénotype qui s’ensuit, pour (14)mériter ce nom, – bien qu’il soit clair que l’héritage qu’il couvre maintenant se réduise à l’acéphalie de cette sélection, soit l’impossibilité de subordonner la jouissance dite sexuelle à ce qui sub rosa spécifierait le choix de l’homme et de la femme pris comme porteurs chacun d’un lot précis de génotypes, puisqu’au meilleur cas c’est le phénotype qui guide ce choix.

À la vérité, – c’est le cas de le dire –, un nom propre (car c’en est encore un) n’est tout à fait stable que sur la carte où il désigne un désert. Il est remarquable que même les déserts produits au nom d’une religion, ce qui n’est pas rare, ne soient jamais désignés du nom qui fut pour eux dévastateur. Un désert ne se rebaptise qu’à être fécondé.

Ce n’est pas le cas pour la jouissance sexuelle que le progrès de la science ne semble pas (NM : contribuer à) résoudre en savoir.

C’est par contre du barrage qu’elle constitue à l’avènement du rapport sexuel dans le discours, que sa place s’y est évidée jusqu’à devenir évidente. Telle est, au sens que ce mot a dans le pas logique de Frege, la Bedeutung du Phallus.

C’est bien pourquoi, j’ai mes malices, c’est en Allemagne parce qu’en allemand, que j’ai porté le message à quoi répond dans mes Écrits ce titre, et ce au nom du centenaire de la naissance de Freud.

Il fut beau de toucher en ce pays élu pour qu’y résonne ce message, la sidération qu’il produisit.

Dire que je l’attendais ne serait pour moi rien dire. Ma force est de savoir ce qu’attendre signifie.

(Je ne mets pas ici dans le coup les vingt-cinq ans de crétinisation raciale. Ce serait consacrer qu’ils triomphent partout).

Plutôt insisterai-je sur ce que die Bedeutung des Phallus est « en réalité » un pléonasme. Il n’y a pas dans le langage d’autre Bedeutung que le phallus.

Le langage, dans sa fonction d’existant, ne connote en dernière analyse que l’impossibilité de symboliser le rapport sexuel chez les êtres qui l’habitent (qui habitent le langage) en raison de ce que c’est de cet habitat qu’ils tiennent la parole. Et qu’on n’oublie pas ce que j’ai dit de ce que la parole dès lors n’est pas leur privilège, qu’ils l’évoquent dans tout ce qu’ils dominent par l’effet du discours.

Le silence prétendu éternel des espaces infinis n’aura comme beaucoup d’autres duré qu’un instant. Ça parle vachement dans la nouvelle astronomie.

C’est de ce que le langage n’est constitué que d’une seule Bedeutung qu’il tire sa structure, laquelle consiste en ce qu’on ne puisse, de ce qu’on l’habite, en user que pour la métaphore d’où résultent toutes les insanités mythiques dont vivent ses habitants, – pour la métonymie dont ils prennent le peu de réalité qui leur reste sous la forme du plus-de-jouir.

Or ceci ne se signe que dans l’histoire et à partir de l’apparition de l’écriture. Laquelle n’est jamais simple « inscription », fût-ce dans les apparences de ce qui se promeut de l’audio-visuel. L’écriture n’est jamais, depuis ses origines jusqu’à ses derniers protéismes techniques, que quelque chose qui s’articule comme os dont le langage serait la chair. C’est bien en cela qu’elle démontre que la jouissance, la jouissance sexuelle, n’a pas d’os, ce dont on se doutait par les mœurs de l’organe qui en donne chez le mâle parlant la figure comique.

Mais l’écriture, elle, pas le langage, l’écriture donne os à toutes les jouissances qui, de par le discours, s’avèrent s’ouvrir à l’être parlant. Leur donnant os, elle souligne ce qui y était certes accessible, mais masqué : à savoir que le rapport sexuel fait défaut au champ de la vérité, en ce que le discours qui l’instaure, ne procède que du semblant : à ne frayer la voie qu’à des jouissances qui parodient celle qui y est effective, – mais qui lui demeure étrangère.

Tel est l’Autre de la jouissance, à jamais interdit, celui dont le langage ne permet l’habitation qu’à le fournir – pourquoi pas cette image – de scaphandres.

C’est sans doute ce qui dès longtemps faisait rêver l’homme à la lune. Maintenant il y a mis le pied. Il en était plus près sans doute avec celui, encore figé dans une armoire japonaise, qui savait du jardin d’un certain Pavillon d’Argent la contempler assez-phalliquement, nous aimons à le croire, quoique ça nous laisse (je parle de ceux que l’idée touche) dans l’embarras. Sans reconnaître dans S(A) de mon graphe, la trace de pied sur la lune, pas moyen de s’en tirer.

Ce badinage m’avertit que je frôle le structuralisme. Je m’en déchargerai sur la situation que je subis, en épinglant celle-ci du refus de la performance. Maladie sous la fourche [il y a un s à fourches dans le texte] de laquelle il me faut bien passer, puisque ce refus constitue le culte de la compétence, c’est-à-dire de la certaine idéalité dont je suis réduit, avec la science de cette époque, à m’autoriser devant vous.

(Le résultat c’est que mes Écrits après que l’un d’entre eux ait été traduit en anglais sous le titre scandaleux de « The language of the self », sont sortis, on me l’annonce l’affaire faite, en espagnol, sous le titre non moins inadmissible d’« Aspect structuraliste de Freud » ou quelque chose d’approchant).

(15)La compétence néglige que c’est dans l’incompétence qu’elle prend assiette à se proposer sous forme d’idéalité à son culte. Par là elle va nécessairement aux concessions que j’illustre tout de suite de ma formule d’entrée plus haut. « L’homme et la femme peuvent s’entendre, je ne dis pas non ». C’était pour vous dorer la pilule. Mais la pilule, on le sait n’arrange rien.

La notion figée du terme de structuralisme tente de prolonger la délégation faite à de dangereux spécialistes : les spécialistes de la vérité, d’un certain vide aperçu dans la raréfaction de la jouissance.

Ce fut le défi que releva sans fard l’existentialisme, après que la phénoménologie, bien plus faux jeton, eût jeté le gant dans ses exercices respiratoires. Les lieux laissés déserts par la philosophie n’y étaient à vrai dire pas appropriés. (NM : les lieux) Tout juste bons au mémorial de sa contribution, pas mince, au discours du maître qu’elle assure définitivement de l’appui de la science.

Marx ou pas, et qu’il l’ait balancée sur les pieds ou sur la tête, il est certain que la philosophie n’était pas assez phalle.

Qu’on ne compte pas sur moi pour structuraliser l’affaire de la vie impossible, comme si ce n’était pas de là qu’elle avait chance de faire la preuve de son réel.

Ma prosopopée esbaudissante du « Je parle », pour être mise au compte, rhétorique, d’une vérité en personne, ne me fait pas choir là d’où je la tire. (NM : je veux dire dans le puits)

Rien n’est dit là que ce que parler veut dire : la division sans remède de la jouissance et du semblant. La vérité, c’est de jouir à faire semblant et de n’avouer en aucun cas que la réalité de chacune de ces deux moitiés ne prédomine qu’à s’affirmer d’être de l’autre, soit à mentir à jet alterné. Tel est le midi (t) de la vérité.

Son astronomie est équatoriale, soit déjà périmée quand elle naquit du couple nuit-jour.

Une astronomie, ça ne s’arraisonne qu’à s’assaisonner.

La chose dont il s’agit, ce n’est pas sa compétence de linguiste, et pour cause, qui à Freud en a tracé les voies. Ce que je rappelle par contre, c’est que ces voies, il n’a pu les suivre qu’à y faire preuve et jusqu’à l’acrobatie de performances de langage que seule la linguistique situe dans une structure, en tant qu’elle s’attache à une compétence remarquable de ne jamais se dérober à son enquête.

Ma formule que l’inconscient est structuré comme un langage, indique qu’a minima la condition de l’inconscient, c’est le langage.

Cela n’ôte rien à la portée de l’énigme qui consiste en ce que l’inconscient en sache plus long qu’il n’en a l’air, puisque c’est de cette surprise qu’on était parti pour le nommer comme on l’a fait. Mais elle tournait court à le coiffer de tous les instincts.

L’affaire, à la vérité, était dans le sac : il ne s’agissait plus que d’y mettre l’étiquette à l’adresse de la vérité précisément, laquelle la saute assez de notre temps pour ne pas dédaigner le marché noir.

J’ai mis des bâtons dans l’ornière de sa clandestinité, à marteler que le savoir en question ne s’analysait qu’à se formuler comme un langage, soit : dans une langue particulière, fût-ce à métisser celle-ci, en quoi d’ailleurs il ne fait rien de plus que ce que lesdites langues se permettent.

Personne ne m’a relancé sur ce que sait le langage : Die Bedeutung des Phallus, je l’avais dit certes. Mais personne ne s’en est aperçu parce que c’était la vérité.

Qui s’intéresse à la vérité ? Des gens. Des gens dont j’ai dessiné la structure de l’image grossière, qu’on trouve dans la topologie à l’usage des familles, de la bouteille de Klein. (NM : dessin)

Pas un point de sa surface qui ne soit partie topologique du rebroussement qui se figure ici du cercle seul propre à donner à cette bouteille le cul dont les autres (NM : bouteilles) s’enorgueillissent indûment.

Ainsi n’est-ce pas là où on le croit, mais en sa structure de sujet que l’hystérique conjugue la vérité de sa jouissance au savoir implacable que l’Autre propre à la causer, c’est le phallus, soit un semblant.

Qui ne comprendrait la déception de Freud à saisir que le pas-de-guérison à quoi il parvenait avec l’hystérique, n’allait à rien de plus qu’à lui faire réclamer, ce dit semblant soudain pourvu de vertus réelles, de l’avoir accroché à ce point de rebroussement qui, pour n’être pas introuvable sur le corps, est une figuration topologiquement tout à fait incorrecte de la jouissance chez une femme : mais Freud le savait-il ?

Dans la solution impossible de son problème, c’est à en mesurer la cause au plus juste, soit à en faire une juste cause, que l’hystérique s’accorde, des détenteurs de ce semblant, au moins un, que j’écris l’hommoinzin, conforme à l’os qu’il faut à sa jouissance pour qu’elle puisse le ronger. Ses approches de l’hommoinzin ne pouvant se faire qu’à avouer au dit point de mire, qui le prend au gré de ses penchants, la castration délibérée qu’elle lui réserve, ses chances sont limitées, mais son succès ne passe pas par quelqu’un des hommes que le semblant embarrasse plutôt, ou qui le préfèrent plus franc.

(NM : les sages, les masochistes)

(16)Juger ainsi du résultat est méconnaître ce qu’on peut attendre de l’hystérique pour peu qu’elle veuille bien s’inscrire dans un discours. C’est à mater le maître qu’elle est destinée, qui grâce à elle se rejettera dans le savoir.

N’importe ici rien d’autre que de marquer que le danger est le même, d’où à partir malgré nous, nous prîmes avantage d’en pouvoir avertir.

Aimer la vérité, même celle que l’hystérique incarne (si l’on peut dire), soit lui donner ce qu’on n’a pas, sous prétexte qu’elle le désigne, c’est très précisément se vouer à un théâtre dont il est clair qu’il ne peut plus être qu’une fête de charité.

Cet « il est clair » est lui-même un effet d’Aufklärung, à peine croyable : l’entrée en scène, si boiteuse qu’elle se soit faite, du discours de l’analyste, a suffi à ce que l’hystérique renonce à la clinique luxuriante dont elle meublait la béance du rapport sexuel.

C’est peut-être à prendre comme le signe, fait à quelqu’un, qu’elle va faire mieux.

La seule chose importante ici est ce qui passe inaperçu : à savoir que je parle de l’hystérique comme de quelque chose qui supporte la quantification.

Quelque chose s’inscrirait, à m’entendre, d’un  toujours apte en son inconnue, à fonctionner dans Fx comme variable ?

C’est bien en effet ce que j’écris et dont il serait facile à relire Aristote de déceler quel rapport à la femme précisément identifiée à l’hystérique, lui a permis d’instaurer sa logique en forme de pan (talonnade).

Que  impose le passage à un « toute femme » qu’un être aussi sensible qu’Aristote n’a bien de fait jamais commis, c’est justement ce qui me permet d’avancer que le « toute femme » est l’énonciation dont se décide l’hystérique comme sujet, et que c’est pour cela qu’une femme est solidaire d’un papludun qui proprement la loge dans cette logique du successeur dont Peano nous a donné le modèle.

Mais l’hystérique n’est pas une femme. Il s’agit de savoir si la psychanalyse telle que je la définis donne accès à une femme. Ou si qu’une femme advienne, c’est affaire de doxa, c’est, comme la vertu l’était au dire du Ménon (mais non, mais non), ce qui ne s’enseigne pas.

Ici cela se traduit : ce qui ne peut d’elle ( : d’une femme) être su dans l’inconscient, soit de façon articulée. La question s’est élevée d’un degré depuis que j’ai démontré qu’il y a du langagièrement articulé qui n’est pas pour cela articulable en parole, – et que c’est là simplement ce dont se pose le désir.

Il est facile pourtant de trancher. C’est justement de ce qu’il s’agisse du désir en tant qu’il met l’accent sur l’invariance de l’inconnue, que son évidement par l’analyse ne saurait l’inscrire dans aucune fonction de variable, laquelle proprement est ce qui permet à d’innombrables femmes de fonctionner comme telles, c’est-à-dire en faisant fonction de papludun de leur être pour toutes leurs variations situationnelles.

C’est là la portée de ma formule du désir dit insatisfait. (NM : L’hystérique est chemin fonctionnel : /introduction au papludun/.)

Il s’en déduit que l’hystérique se situe d’introduire le papludun dont s’institue chacune « des » femmes, par la voie du « ce n’est pas de toute femme que se peut dire qu’elle soit fonction du phallus ». Que ce soit de toute femme, c’est là ce qui fait son désir, et c’est pourquoi ce désir se soutient d’être insatisfait, c’est qu’une femme en résulte, mais qui ne saurait être l’hystérique en personne. C’est bien en quoi elle incarne ma vérité de tout à l’heure, celle qu’après l’avoir fait parler, j’ai rendue à sa fonction structuraliste. (La Verneinung en fait justice).

Le discours analytique s’instaure de cette restitution. Il a suffi à dissiper le théâtre dans l’hystérie. Il répond sûrement au recul théâtral dont s’autorise un Brecht. C’est dire qu’il change de face des choses pour notre époque, et pourquoi pas ? Seule cette canaillerie qui, de se mesurer à l’acte psychanalytique, se résorbe en bêtise, persiste, et je me souviens de l’écho de chiasse qu’enregistra l’entrée en jeu de ce que je dis, sous l’espèce d’un article sur le théâtre chez l’hystérique. La psychanalyse d’aujourd’hui n’a de recours que l’hystérique pas à la page : quand l’hystérique prouve que la page tournée, elle continue à écrire au verso et même sur la suivante. Car elle est logicienne.

Ceci pose la question de la référence faite au théâtre par la théorie freudienne : l’Œdipe pas moins.

Il est temps d’attaquer ce que du théâtre, il a paru nécessaire de maintenir pour le soutien de l’autre scène. Après tout le sommeil y suffit peut-être. Et qu’il abrite à l’occasion la gésine des fonctions fuchsiennes, peut justifier que fasse désir qu’il se prolonge.

Il peut se faire que les représentants signifiants du sujet se passent toujours plus aisément d’être empruntés à la représentation imaginaire.

Il est certain que la jouissance dont on a à se faire châtrer, n’a avec la représentation que des rapports d’appareil.

C’est bien en quoi l’Œdipe sophocléen, qui n’a ce privilège pour nous que de ce que les autres Œdipe soient incomplets, voire perdus, est encore (17)beaucoup trop riche (NM : c’est-à-dire qu’il est diffus) pour nos besoins d’articulation.

La généalogie du désir en tant que ce dont il est question, c’est de comment il se cause, relève d’une combinatoire plus complexe que celle du mythe.

(NM : Nous n’avons pas à rêver sur ce à quoi a servi le mythe. C’est du métalangage.)

À cet égard les mythologies de Lévi-Strauss sont d’un apport décisif. Elles manifestent que la combinaison de formes dénommables du mythème dont beaucoup sont éteintes, s’opère selon des lois de transformation précises, mais d’une logique fort courte, ou tout au moins (NM : dont le moins qu’on puisse dire c’est) dont il faut dire que notre mathématique l’enrichit.

Peut-être conviendrait-il de remettre en question si le discours psychanalytique n’a pas mieux à faire que de se vouer à interpréter ces mythes sous un mode qui ne dépasse pas le commentaire courant, – au reste parfaitement superflu puisque ce qui intéresse l’ethnologue, c’est la cueillette du mythe, sa collation épinglée et sa recollation avec d’autres fonctions, de rite ou de production, recensées de même dans une écriture dont les isomorphismes articulés lui suffisent.

Pas trace de supposition, allais-je dire, sur la jouissance ainsi servie. C’est bien vrai, même à tenir compte des efforts faits pour nous suggérer l’opérance éventuelle d’obscurs savoirs ici gisants. La note donnée par Lévi-Strauss dans les Structures, de l’action de parade exercée par celles-ci à l’endroit de l’amour, tranche heureusement ayant passé au reste bien au-dessus des têtes des analystes, à sa date en faveur.

En somme l’Œdipe a l’avantage de montrer en quoi l’homme peut répondre à l’exigence du papludun qui est dans l’être d’une femme. Il n’en aimerait, lui, papludune. Malheureusement ce n’est pas la même. Pour revenir toujours au même rendez-vous, c’est celui où les masques tombés ne montrent ni lui, ni elle.

Mais cette fable ne se supporte que de ce que l’homme ne soit jamais qu’un petit garçon. Et que l’hystérique n’en puisse démordre, est de nature à jeter un doute sur la fonction de dernier mot de sa vérité.

Un pas dans le sérieux pourrait, me semble-t-il, se faire à embrayer ici sur l’homme dont on remarquera que nous lui avons fait jusqu’à ce point de mon exposé la part modeste, – encore que ça en soit un, votre serviteur en l’occasion, qui fasse parler tout ce beau monde.

(NM : Ici le flottant, le brouillard de ce que Freud dit de l’Œdipe est-ce le mythe – est-ce le drame sophocléen Hamlet)

Il me semble impossible, – ce n’est pas en vain que je bute dès l’entrée sur ce mot –, de ne pas saisir la schize qui sépare le mythe d’Œdipe de Totem et Tabou.

J’abats mes cartes : c’est que le premier est dicté à Freud par l’insatisfaction de l’hystérique, le second par ses propres impasses.

Du petit garçon, ni de la mère, ni du tragique du passage du père au fils, passage de quoi sinon du phallus ? De cela qui fait l’étoffe du premier, pas trace dans le second.

Là le père jouit (terme voilé dans le premier mythe par la puissance), le père jouit de toutes les femmes, jusqu’à ce que ses fils l’abattent, ne s’y étant pas mis sans s’entendre. Après quoi aucun ne lui succède en sa gloutonnerie de jouissance. Le terme s’impose de ce qui arrive en retour : que les fils le dévorent, chacun nécessairement n’en ayant qu’une part, et de ce fait même le tout faisant une communion. C’est à partir de là que se produit le contrat social : nul ne touchera non pas à la mère, car (NM : il y est précisé… que seuls parmi les fils les plus jeunes sont encore) dans le harem. (NM : C’est donc plus les) femmes du père comme telles (NM : qui sont concernées par l’interdit). Si telle est bien l’origine de la loi, ce n’est pas de la loi dite de l’inceste maternel pourtant donnée comme inaugurale en psychanalyse, alors qu’en fait (mise à part une certaine loi de Manou qui la sanctionne d’une castration réelle), elle est plutôt élidée partout.

Je ne conteste ici nullement le bien-fondé prophylactique de l’interdit analytique. Je souligne qu’il n’est pas mythiquement justifié (NM : par Freud) et que l’étrange commence au fait que Freud, ni personne d’autre d’ailleurs, ne semble s’en apercevoir.

Je continue dans ma foulée : la jouissance (NM : pour Freud) est promue au rang d’un absolu qui ramène aux soins de l’homme, de l’homme originel, c’est avoué, et reconnaissons-y le phallus, la totalité de ce qui fémininement peut être sujet à la jouissance, – cette jouissance, je viens de le remarquer, reste voilée dans le couple royal de l’Œdipe, mais ce n’est pas que du premier mythe elle soit absente.

Le couple royal n’est même mis en question qu’à partir de ceci qui est énoncé dans le drame qu’il est le garant de la jouissance du peuple, ce qui colle au reste avec ce que nous savons de toutes les royautés tant archaïques que modernes.

Et la castration d’Œdipe n’a pas d’autre fin que de mettre fin à la peste thébaine, c’est-à-dire de rendre au peuple la jouissance dont d’autres vont être les garants, ce qui bien sûr, vu d’où l’on part, n’ira pas sans quelques péripéties amères pour tous.

(18)Dois-je souligner que la fonction clef du mythe s’oppose dans les deux strictement ? Loi d’abord dans le premier, tellement primordiale qu’elle exerce ses rétorsions même quand les coupables n’y ont contrevenu qu’innocemment. Et c’est de la loi que ressortit la profusion de la jouissance.

Dans le second, jouissance à l’origine. Loi ensuite dont on me fera grâce d’avoir à souligner les corrélats de « perversion ». Puisqu’en fin de compte avec la promotion sur laquelle on insiste assez, du cannibalisme sacré, c’est bien toutes les femmes qui sont interdites de principe à la communauté des mâles qui s’est transcendée comme telle dans cette communion. C’est bien le sens de cette autre loi primordiale : sans quoi qu’est-ce qui la fonde ? Etéocle et Polynice sont là, je pense, pour montrer qu’il y a d’autres ressources. Il est vrai qu’eux procèdent de la généalogie du désir.

Faut-il que le meurtre du père ait constitué pour qui ? pour Freud ? pour ses lecteurs ? une fascination suprême, pour que personne n’ait même songé à souligner que dans le premier mythe il se passe à l’insu du meurtrier qui non seulement ne reconnaît pas qu’il frappe le père, mais qui ne peut pas le reconnaître (NM : nul ne frappe son père expressément visé comme tel) puisqu’il en a un autre, lequel de toute antiquité est son père puisqu’il l’a adopté et que c’est même expressément pour ne pas courir le risque de frapper ledit père qu’il s’est exilé. Ce dont le mythe est suggestif, c’est de manifester la place que le père géniteur a en une époque dont Freud souligne que tout comme dans la nôtre, ce père y est problématique. Et aussi bien le serait-il, et Œdipe absous, s’il n’était pas de rang royal, c’est-à-dire si Œdipe n’avait pas à fonctionner comme le phallus, le phallus de son peuple, pas de sa mère, et qu’un temps ça a marché. J’ai souvent indiqué que c’est de Jocaste qu’à dû venir le virage : est-ce de ce qu’elle ait su, ou oublié ?

Quoi de commun en tout cas avec le meurtre du second mythe, qu’on laisse entendre être de révolte, de besoin ? À vrai dire impensable, voire impensé, sinon comme procédant d’une conjuration ?

Ce terme m’amuse de ce qu’il s’applique à cela qui m’a empêché de traiter ce sujet en son temps, et d’éviter par là à certains psychanalystes l’occasion de débiter quelques insanités supplémentaires sur ces points qui font leur tabou.

Je n’en indique ici que ce qu’il faut pour nous ramener à Freud en tant qu’il nous révèle ici que sa contribution au discours psychanalytique, ne procède pas moins de la névrose que celle qu’il a recueillie de l’hystérique.

Peut-être le temps est-il mûr pour qu’une pareille assertion, – de toute façon incontestable : c’est de lui que nous en tenons l’aveu – ne puisse être tenue pour mettre en cause l’œuvre freudienne.

Bien au contraire. On ne psychanalyse pas une œuvre. On la critique. Et bien loin qu’une névrose rende suspecte sa solidité, c’est bien souvent elle qui la soude.

C’est au témoignage que l’obsessionnel apporte de sa structure à ce qui du rapport sexuel s’avère comme impossible à formuler dans le discours, que nous devons le mythe de Freud.

Non pas sa loi certes, nous en avons le fruit parfait, je veux dire par là qu’il ne montre pas d’échappatoire, dans le mariage tout simplement de chacun à sa chacune. C’est l’exemple éminent d’une loi inepte, mais qui n’en est pas moins infrangible pour la raison que je dis : qu’il n’y a pas moyen d’y inscrire sa relation à la jouissance qu’elle concerne. S’inscrire ne peut se faire qu’à s’écrire, et ça n’est possible à partir d’aucune articulation du rapport sexuel chez l’être capable de faire loi de sa parole.

Je regrette qu’il me faille rappeler ici ce que tout le monde sait et même écrit, mais de façon parfaitement vaine.

Ce qui importe pour mon discours en tant qu’il s’articule du discours psychanalytique, c’est comment le névrosé en témoigne, c’est qu’il se définisse d’en témoigner, et pas vaguement comme les écrivains du cœur.

L’homme, on le sait d’expérience, n’a pas le privilège de la névrose obsessionnelle, mais il a une préférence pour cette façon de témoigner de l’inaptitude au rapport sexuel qui n’est pas le lot de son sexe.

Ce témoignage n’a pas moindre valeur que le témoignage de l’hystérique. Il a pourtant moins d’avenir, non pas seulement d’avoir un passé très chargé, mais de ne trouver place dans aucun discours qui tienne.

Cela étonne toujours plus à mesure qu’on essaie d’en dépétrer le discours analytique.

Ce qui ne peut se faire qu’à démontrer la place qu’il y tient.

Les rappels que nous venons de faire des mythes freudiens, permettent d’aller vite à dire qu’ils ne se supportent que du roman familial : les mythes freudiens en font partie, et qu’ils y soient partie les juge. Nul besoin là de psychobiographie.

La métaphore paternelle, comme je l’ai dénommée depuis longtemps couvre le phallus, c’est-à-dire la jouissance en tant qu’elle est du semblant.

C’est bien en cela qu’elle est vouée à l’échec. Il n’y a pas de père symbolique, ne l’a-t-on pas remarqué, dans l’articulation dont j’ai différencié frustration d’une part, castration, privation de l’autre.

(19)Le père ne saurait même énoncer la loi, même si historiquement il le paraît : il ne peut que la servir. Le père législateur est automatiquement forclos, je l’ai souligné pour Schreber.

Il n’y a qu’un père imaginaire, le père dit idéal, pour constituer l’agent de la privation, laquelle ne porte que sur des objets symboliques.

C’est bien ce que toute culture qui le promeut, manifeste, comme le confucianisme en est l’exemple, où ne le représente que la tablette dont prendront soin ses descendants après que ses enfants se soient dévoués à sa vieillesse, dans une parfaite méconnaissance de ce qu’il en est de sa fonction phallique.

Ce n’est pas dire que la loi le châtre. Elle fait pire : elle le typifie.

Il est châtré bien sûr, mais c’est par l’opération du Père réel, qu’il faut considérer à l’œuvre dans la religion juive qui, seule, a su développer sa (dimension ? ndc) demansion propre.

L’homme du nuage, allais-je dire, de fumée ou de feu, selon qu’il fait jour ou bien nuit, celui qui contient le peuple de le précéder d’un corps, de lui avoir donné écrites sur des tables, non les lois du discours, ce qui s’appelle logique, mais celles de la parole dont sortent les prophètes et autres espèces de profs, cherchez : y en a plusieurs.

Sa préférence est marquée pour les femmes qui ont passé l’âge, c’est à celles-là qu’il permet de procréer. L’accent de miracle mis sur le maintien de la lignée des patriarches, souligne la division de la jouissance et de ce qu’elle engendre.

Ceci veut dire que la jouissance s’opère aux ordres. L’énonciation véritable du surmoi, – je n’en ai avancé la proposition qu’obliquement, mais une fois énoncée, elle convainc toujours plus –, elle est dans l’Ecclésiaste et elle se dit en français « Jouis » en quoi cette langue montre son bonheur. Car la réponse d’y être homophone, donne sa portée au commandement.

Voilà ce qui fait entendre comment Freud à la fois a pu percevoir la structure qui conjoint la névrose obsessionnelle à ce qui s’appelle religion (pas seulement dans notre aire ?), et lui-même avoir recouru à l’ordre qui se déduit du père, tant s’imposait à lui que rien du sexe ne pût se soutenir que de son maintien.

Or cet ordre ne se soutient que de son impossibilité, dont la passion historique des juifs est l’exemple.

Ce que la clinique montre pourtant à Freud, c’est la filière de la dette où l’homme s’instaure de ne pouvoir satisfaire à la fonction du phallus. Évoquerai-je l’homme aux rats allant ouvrir la porte (geste réel) à la figure mentale de son père mort pour lui montrer son érection ?

 

 



[1] NM : note manuscrite de J. Lacan sur le texte dactylographié.

1972-05-12 DU DISCOURS PSYCHANALYTIQUE

Discours de Jacques Lacan à l’Université de Milan le 12 mai 1972, paru dans l’ouvrage bilingue : Lacan in Italia 1953-1978. En Italie Lacan, Milan, La Salamandra, 1978, pp. 32-55.

 

(32)Je remercie beaucoup M. Cesa Bianchi de nous avoir donné ces quelques repères, ces quelques mots d’information qui étaient fort exacts sur ce qui peut constituer un certain nombre d’étapes.

Donc, ce que j’ai fait au cours de ces années a mené à dire…

Mon embarras tient à ce que je ne sais pas… je ne peux pas apprécier d’aucune façon le degré d’audition du français que représente votre assemblée. Je suis très heureux d’y voir un très grand nombre de figures jeunes puisque c’est sur… enfin, c’est dans elles je veux dire, ces figures, que je mets mon espoir.

Je dois dire que je n’aime pas du tout parler français devant des gens dont je sais qu’ils ne sont pas familiers avec cette langue. Alors, j’espère que je vais sentir jusqu’où je peux aller dans cet ordre d’émissions.

J’ai rappelé à déjeuner à quelques amis une expérience qui m’est arrivée à John Hopkins University.

C’était tellement manifeste que mon assemblée n’entendrait rien si je parlais français que, ayant pris d’abord, comme ça… à la prière générale, la résolution de parler français, j’ai commencé par m’excuser en anglais de ne pas pouvoir continuer, c’est-à-dire de parler français, et puis cette excuse a duré une heure et demie, en anglais bien sûr… C’est affreux quand on m’entend parler anglais. Mais les américains sont si complaisants, on peut se permettre de telles dérogations, n’est-ce pas ? … Je vois que vous comprenez le français – bon – alors ça m’encourage.

Donc je ne continuerai pas à parler des américains : là je suis tout à fait incapable de vous parler italien, c’est pour ça que je parle français.

(33)Alors, j’ai annoncé que je parlerais Du discours psychanalytique – ce n’est pas un terme que j’ai avancé depuis longtemps, mais quand même depuis trois ans.

Ce n’est pas commode, devant un auditoire qui n’est pas de mes élèves, qui n’est pas formé, rompu à quelque chose… (vous voyez, je commence à ouvrir des parenthèses)… qui n’est pas rompu à quelque chose qui est mon enseignement, mon Séminaire comme on appelle ça : ce n’est pas un séminaire du tout, puisque il n’y a que moi qui parle.

Enfin, c’est devenu comme ça. Pendant des années j’ai fait parler d’autres personnes à mon séminaire, ça me reposait, mais enfin peu à peu, peut être parce que le temps presse, j’y ai renoncé.

Alors, cet enseignement qui dure depuis vingt ans, dont les Écrits… – enfin, je suis bien forcé de parler des Écrits puisqu’ils viennent de paraître, au moins un premier morceau – il y en aura peut-être d’autres, ceci grâce à Giacomo Contri qui a bien voulu y consacrer un très grand soin et un très grand temps.

Je suis bien forcé de parler un peu des Écrits qui, paraît-il, ne vous paraissent pas faciles.

Ça c’est vrai : ils ne le sont pas, pas du tout même.

C’est qu’ils n’ont jamais été faits, ces fameux écrits… ils n’ont jamais été faits pour remplacer mon enseignement.

Il y en a d’abord une bonne moitié qui ont été écrits avant que je le commence, c’est-à-dire que ça n’est pas d’hier puisque je vous ai dit qu’il y a vingt ans que je fais ce qu’on appelle mon séminaire.

Il y en a une bonne moitié qui sont d’avant, et en particulier ceux dont beaucoup en sont encore à faire le pivot de ce que j’ai pu apporter au discours psychanalytique, dont Le stade du miroir. Le stade du miroir, c’était une communication que j’ai faite dans un congrès aux temps où je faisais encore partie de ce qu’on appelle IPA – International Psychanalytique Avouée – ou avouable, comme vous voudrez. Enfin, c’est une façon de traduire ces mots.

Puis, la seconde partie de ces Écrits consiste dans une série d’articles où je me suis trouvé, disons chaque année à partir d’un certain moment, entre un certain moment et un autre… où je me suis trouvé chaque année donner une sorte de repère, qui permettait à ceux qui m’avaient entendu au séminaire de trouver là, enfin, condensé, en somme concentré, ce que j’avais pu (34)apporter ou ce que je croyais moi-même pouvoir repérer comme étant axial dans ce que j’avais énoncé.

Ça n’empêche pas que c’est une très mauvaise façon, en somme, de rassembler un public.

C’est très difficile d’abord, la notion de public. Je vais me risquer à rappeler que lors de cette publication, je me suis livré au jeu de mots de l’appeler poubellication – je vois qu’il y a des gens qui savent ce que c’est le mot poubelle. Il y a une trop grande confusion en effet, de nos jours, entre ce qui fait public et ce qui fait poubelle ! C’est même pour ça que je refuse les interviews, parce que malgré tout, la publication des confidences, c’est ça qui fait l’interview.

Ça consiste alors tout à fait à attaquer le public au niveau de la poubelle.

Il ne faut pas confondre la poubelle avec le pubis – ce n’est pas du tout pareil.

Le pubis a beaucoup de rapports avec la naissance du mot public.

C’est vrai, hein ?

Ça ne se discute pas, enfin… je pense.

C’était un temps où le public, ce n’était pas la même chose que le déballage du privé, et où quand on passait au public on savait que c’était un dévoilement, mais maintenant ça ne dévoile plus rien puisque tout est dévoilé.

Enfin, évidemment je ne suis pas porté à vous faire des confidences, et pourtant je suis forcé quand même de dire quelque chose qui, étant donné que je ne vous verrai qu’une fois – enfin, ça m’étonnerait de vous revoir d’ici peu – je suis forcé de vous dire quelque chose tout de même qui est de l’ordre de cette confidence.

À savoir, comment je peux me sentir actuellement dans cette position que j’occupe auprès de gens qui ne font pas partie de mon auditoire.

Ce que je peux bien marquer, n’est-ce pas, c’est ce que j’ai dit d’abord, c’est que les Écrits, ça me semble difficile que exportés, comme ça, hors du contexte d’un certain effort que je fais et dont je vais vous dire sur quoi il est centré, que les Écrits, enfin, ça suffise du tout à ce qu’on puisse là dessus élucubrer quoi que ce soit qui corresponde vraiment à mon discours.

L’auditoire et l’éditoire, si je peux m’exprimer ainsi, ce n’est pas du tout du même niveau, vous le voyez.

Nous jouons enfin là, éditoire, comme ça… poubellication… ça fait obscène et du même coup auditoire se contamine.

(35)Tout ça, c’est une façon en somme de voir ce que je peux dire et de vous introduire comme ça, tout doucement, à ce qui est très important.

Ce que j’appellerai le jeu des signifiants.

Le jeu des signifiants, ça glisse au sens.

Mais l’important dans ce que j’énonce c’est que ça ne glisse jamais qu’à la manière d’un dérapage.

Pour ceux qui sont tout à fait inaccoutumés à ces termes, je dis simplement ceci : les signifiants ou le jeu des signifiants, c’est lié au fait de la langue, du langage – ce n’est pas équivalent. La langue c’est quelque chose d’assez spécifié pour chacun, c’est la langue maternelle, l’italien pour la plupart d’entre vous.

C’est ça qui fait la langue.

Il se trouve qu’il y a quelque chose qu’on peut repérer, comme étant déterminé vers une même fin, pour toutes les langues, et c’est en généralisant, comme on s’exprime, qu’on parle du langage : comme caractérisant l’homme.

(Rumore nell’aula)

Qu’est-ce qu’il y a ?… Je ne demanderais pas mieux que de laisser la parole à quelqu’un, qui me prouverait par là que moi-même je ne parle pas en vain…

Alors, le langage, on a le sentiment que ça définit un être, qu’on appelle généralement l’homme, et après tout, en se contenant strictement de le définir ainsi, pourquoi ?

Il est certain qu’il y a un animal sur qui le langage est descendu, si je puis dire, et que cet animal en est vraiment marqué.

Il en est marqué au point que je ne sais pas jusqu’où je peux aller pour bien le dire.

C’est pas seulement que la langue fasse partie de son monde, c’est que c’est ça qui soutient son monde de bout en bout.

C’est pour ça que… N’essayez pas de chercher quelle est ma Weltanschauung – je n’ai aucune Weltanschauung, pour la raison que ce que je pourrais à la rigueur en avoir, ça consiste à dire que le Welt… le monde, c’est bâti avec du langage.

Ce n’est pas une vue sur le monde, ça ne laisse place à aucune vue – ce qu’on s’imagine être vu, être intuitif, est évidemment lié à quelque chose qui est le fait que nous avons les yeux, et que le regard, c’est vraiment une passion de l’homme.

La parole aussi, bien sûr. Il s’en aperçoit moins.

(36)Puis il y a d’autres éléments qui sont tout à fait cause de son désir.

Mais c’est un fait que la psychanalyse, la pratique psychanalytique nous a montré le caractère radical de l’incidence signifiante dans cette constitution du monde.

Je ne dis pas pour l’être qui parle, parce que ce que j’ai appelé tout à l’heure ce dérapage, cette glissade qui se fait avec l’appareil du signifiant… c’est ça qui détermine l’être chez celui qui parle. Le mot d’être n’a aucun sens au dehors du langage.

On a fini quand même par s’apercevoir que ce n’est pas à méditer sur l’être qu’on fera en rien le moindre pas.

On a fini par s’en apercevoir par la conséquence… conséquence un peu poussée… les suites de cette pratique que j’ai appelée le glissement avec le signifiant.

La façon qu’on a, plus ou moins savante, de déraper à la surface de ce qu’on appelle les choses… de ce qu’on appelle les choses jusqu’au moment où on commence à considérer que les choses, ce n’est pas très sérieux.

On arrive vraiment à concentrer la puissance du signifiant d’une façon telle qu’une part de ce monde finit par, simplement, s’écrire dans une formule mathématique.

Formules mathématiques auxquelles, bien sûr pour les écoliers, on essaye de conjoindre un sens.

En effet on y parvient : la formule d’Einstein et même d’Heisenberg, enfin, sont des petits termes qui désignent la masse.

Et la masse, ça fait toujours de l’effet, n’est-ce pas, on s’imagine qu’on sait ce que c’est. Et en effet on ne se l’imagine pas toujours – quelques fois quand on a des notions physiques précises, on sait comment ça se calcule, mais on aurait tort de croire que la masse c’est ça ou ça… par le sentiment.

Ce n’est pas seulement parce que nous pesons un petit peu qu’on peut s’imaginer qu’on sait ce que c’est que la notion de masse.

C’est seulement à partir du moment où l’on commence à faire tourner quelque chose, que l’on voit que les corps ont une masse.

Mais ça reste toujours tellement contaminé par quelque chose qui est lié au fait qu’il y a une corrélation entre la masse et le poids qu’en réalité on fait mieux de ne pas chercher à comprendre, et simplement de s’en tenir aux formules.

(37)C’est en ça que la mathématique démontre vraiment quel est le point de l’usage du signifiant. Bien sûr, nous sommes arrivés à… […] … que de fait nous sommes déjà plongés dans le langage.

Vous le voyez, je ne dis pas : nous sommes des êtres parlants.

Nous sommes dans le langage, et je ne me crois pas du tout en mesure de vous dire pourquoi nous y sommes, ni de dire comment ça a commencé.

C’est même comme ça qu’on a pu commencer à dire sur le langage quelque petite chose, débarrassés du préjugé que c’est essentiel que ça ait un sens : ce n’est pas essentiel que ça ait un sens, et c’est même là-dessus qu’est fondée cette nouvelle pratique qui s’appelle la linguistique.

Ce qu’il faut – c’est là que la linguistique se centre bien – c’est se centrer sur le signifiant en tant que tel.

Il ne faut pas croire que le signifié – qui bien entendu se produit dans le sillage du signifiant – que ça soit là quelque chose d’aucune façon premier ; et se dire que le langage est là pour qu’il permette qu’il y ait la signification, c’est une démarche dont le moins qu’on puisse dire c’est qu’elle est précipitée.

Il y a quelque chose de plus primaire que les effets de signification, et c’est là que la recherche – si tant est que jamais on cherche quelque chose, si on ne l’a pas d’abord trouvé, hein ? – c’est là que la trouvaille est susceptible d’avoir d’effet.

Enfin voyez-vous, pour le signifiant, tout à l’heure j’y suis arrivé avec ce que j’ai appelé le dérapage, l’effet de glissement…

Enfin, je serai porté à vous faire la métaphore que le signifiant, c’est comme le style : c’est déjà pareil, c’est du style qu’on aurait déjà là.

C’est peut-être possible que l’animal humain l’ait un jour fabriqué… Nous n’avons pas la moindre trace de ce qui pourrait s’appeler l’invention du langage… Aussi loin dans le passé que nous le voyons fonctionner, c’est lui qui a le dessus du pavé.

Bon, alors, vous me direz, qu’est-ce que ça à faire avec la psychanalyse ?

Ça a à faire de la façon la plus étroite, parce que si on ne part pas de ce niveau qui est le niveau de départ, on ne peut absolument rien faire de plus dans l’expérience psychanalytique… on ne peut rien faire de plus que (38)de faire de la bonne psychothérapie…

C’est à dire, comme aussi bien les psychanalystes l’avouent… ils avouent tout, ils déballent tout…

Il y a eu un jour… Claudel… comme ça, qui a imaginé que le châtiment de Ponce Pilate, enfin, ça devait être ceci : parce qu’il avait demandé, très mal à propos : Qu’est-ce que la vérité ? – que chaque fois qu’il parlait devant une idole, l’idole ouvrait son ventre, et qu’est-ce qu’il en sortait ? C’était un formidable déballage de sous de l’époque, des trucs qu’on mettait dans la tirelire…

Les psychanalystes sont comme ça, ils vous avouent tout… ils avouent tout… et tout ce qu’ils racontent prouve qu’évidemment ils sont des très bonnes personnes.

C’est fou ce qu’ils aiment l’être humain, qu’ils veulent son bien, sa normalité – c’est inouï, enfin, n’est-ce pas, c’est inouï la folie de guérir, de guérir de quoi ? C’est justement ça qu’il faut jamais mettre en question…

Au nom de quoi est-ce qu’on se considère comme malade ? En quoi est-ce qu’un névrosé est plus malade qu’un être normal, dit normal ? Si Freud a apporté quelque chose, c’est justement pour démontrer que la névrose, enfin, est strictement insérée quelque part dans une faille qu’il nomme, qu’il désigne parfaitement, qu’il appelle sexualité, et il en parle d’une telle façon que ce qui est clair, c’est justement… c’est ce dans quoi l’homme n’est pas du tout à son aise.

L’homme, bien sûr, appelé au sens large, la femme non plus ; enfin, il n’y a rien qui aille si mal que les rapports de l’homme et de la femme.

C’est ça, ce qu’il y a d’admirable, c’est qu’il y a des gens ici qui ont l’air d’entendre ça pour la première fois. C’est absolument sublime, comme si vous n’étiez pas nés là dedans… À savoir que pour vous baiser avec une fille, ça ne marche jamais. Pour la fille c’est la même chose… et depuis que le monde est monde, il y a toute une littérature, il y a la littérature qui ne sert qu’à dire ça.

Alors, Freud un jour parle de sexualité [in falsetto] et il suffit que ce mot sucré soit sorti de sa bouche pour que tout le monde croie que c’est pour résoudre la question.

C’est-à-dire qu’à partir du moment, comme je vous l’ai dit tout à l’heure, que si l’on pose une question, c’est qu’il y a déjà la réponse, donc s’il pose la question c’est (39)qu’il a la réponse – c’est-à-dire qu’avec ça, ça doit marcher.

Ce qui supposerait que Freud ait l’idée de l’accord sexuel.

Or, enfin, il suffit de lire, d’ouvrir son œuvre pour voir que jusqu’à la fin, lui, parce qu’il était homme, enfin, il est resté là.

Et il le dit, il l’écrit, il l’étale, enfin, à se demander : une femme, qu’est-ce que ça peut bien vouloir ? [risa]

Il n’y a pas besoin pour ça de faire allusion à la biographie de Freud, parce que c’est toujours comme ça qu’on rétrécit la question, d’autant plus qu’il était névrosé comme tout le monde, puis il avait une femme qui était une emmerdeuse… Enfin, ça c’est connu… La vieille Madame Freud…

C’est vraiment rapetisser la question.

C’est justement pour ça que je ne me mettrais jamais à faire la psychanalyse de Freud, d’autant plus que c’est une personne que je n’ai pas connue.

Ce qui est dit par Freud c’est ça, ce que je viens de dire. C’est ce dérapage du signifiant dont je parlais tout à l’heure, qui fait qu’au nom du fait qu’il a dépeint ça* « sexualité », on suppose qu’il savait ce que ça voulait dire : sexualité.

Mais justement ce qu’il nous explique c’est qu’il ne le sait pas.

Il ne le sait pas. La raison pour laquelle il ne le sait pas, justement, c’est ce qui lui a fait découvrir l’inconscient.

C’est-à-dire, s’apercevoir que les effets du langage jouent à cette place où le mot « sexualité » pourrait avoir un sens.

Si la sexualité chez l’être parlant, ça fonctionnait autrement qu’à s’empêtrer dans ces effets du langage…

Je ne suis pas en train de vous dire que le langage est venu là pour remplir le trou – je ne sais pas si le trou est primitif ou s’il est second : à savoir si c’est le langage qui a tout détraqué.

Je m’étonnerais que le langage soit là pour tout détraquer.

Il y a des champs où ça réussit… mais où ça ne réussit jamais que pour faire partage de ce qui paraît aller bien chez les animaux – à savoir qu’ils ont l’air de baiser d’une façon bien polie.

Parce que c’est vrai, chez les animaux ça a l’air –

 

 

Qu’on dise comme fait reste oublié derrière ce qui est dit dans ce qui s’entend.

Cet énoncé qui est assertif par sa forme, appartient au modal pour ce qu’il émet d’existence.

 

(41)c’est ce qui nous frappe par contraste – ça a l’air de se passer gracieusement.

Il y a la parade. Il y a toutes sortes d’approches charmantes, et puis ça a l’air de tourner rond jusqu’à la fin. Il n’y a pas d’apparence, chez les animaux, ni de viols, ni non plus de toutes ces complications, tout ce baratin qu’on fait autour.

Ça se passe chez eux d’une façon pour tout dire civilisée [risa].

Chez l’homme, ça fait ce qu’on appelle des drames […]. Par quoi bien sûr tout le malentendu […].

Plût au ciel que les hommes fassent l’amour comme les animaux, ça serait agréable.

Je me laisse un petit peu, comme ça, entraîner à quelque chose… enfin, de tellement patent.

Il faut quand même bien le rappeler […] quelque chose qui est quand même ce qui est de l’expérience du psychanalyste.

Qu’il fasse comme s’il n’en savait rien, ça tient à une nécessité de discours qui est là écrite au tableau.

Il faut bien quand même que je m’en serve, puisque je suis venu un quart d’heure à l’avance pour l’écrire au tableau.

Ça tient les caractères-clefs dans tout discours de ce point que j’appelle le semblant.

Mon dernier séminaire – ou appelez-le comme vous voudrez, mais ce n’est pas le dernier puisque le dernier est celui que je suis en train de finir – mon dernier séminaire donc, celui d’avant, s’appelait : D’un discours qui ne serait pas du semblant.

J’ai passé mon année à démontrer que c’est un discours tout à fait exclu.

Il n’y a aucun discours possible qui ne serait pas du semblant.

Ça c’est du semblant, hein ?

Bon, alors c’est tout à fait admissible à un certain niveau que le psychanalyste fasse semblant, comme s’il était là pour que les choses marchent sur le plan du sexuel. L’ennuyeux c’est qu’il finit par le croire, et alors ça le fige lui-même, complètement.

C’est-à-dire, pour appeler les choses par leur nom, il en devient imbécile.

Je crois qu’il était, à une certaine date, nécessaire – pour lui permettre de faire un peu de gymnastique, pour, (42)dans une expérience telle qu’elle est instituée, qu’il puisse y faire quelque pas de plus – qu’il fallait au moins lui rappeler ce qu’il fait : à savoir, malgré tout, que c’est de faire parler quelqu’un en lui expliquant comment il faut faire, c’est-à-dire pas n’importe quoi. Lui expliquer la règle : dire à une personne comment il faut qu’elle parle… Et que ça arrive à donner quelque chose, qu’il s’agit de comprendre pourquoi quelque chose qui se fait avec cet appareil que j’appelle le signifiant, ça peut avoir des effets.

Qu’il y ait un décollage nécessaire, qui consiste justement… à ne pas comprendre trop vite, c’est ça que j’ai essayé de produire.

À une certaine époque… évidemment ce n’était pas une époque très bien choisie, mais je n’avais pas le choix… Je suis entré dans la psychanalyse, comme ça, un peu sur le tard. En effet jusqu’à ce moment-là… en neurologie un beau jour… qu’est ce qu’il a pu me prendre ?… j’ai eu le tort de voir ce que ça peut être ce qu’on appelle un psychotique.

J’ai fait ma thèse là-dessus : De la psychose paranoïaque – oh scandale ! – dans ses rapports avec la personnalité.

Personnalité, vous pensez, ce n’est pas moi qui n’en ferais jamais des gorges chaudes.

Mais enfin, à cette époque ça représentait pour moi, comme ça, une nébuleuse, enfin, quelque chose… qui était déjà bien suffisamment scandaleux pour l’époque, je veux dire que ça a fait un véritable effet d’horreur.

Enfin, ça m’a mené à faire l’expérience de la psychanalyse moi-même. Après ça il y a eu la guerre, pendant laquelle j’ai poursuivi cette expérience. Au sortir de la guerre j’ai commencé à dire que je pourrais peut-être en dire un peu quelque chose.

« Surtout pas – m’a-t-on dit – personne n’y comprendrait rien… on vous connaît, on vous a repéré déjà depuis un moment ».

Enfin, bref, il a fallu pour ça une espèce de crise, de crise politique, politique intérieure… le micmac entre psychanalystes, pour que je me sois trouvé dans une position extraite.

Et comme il y en avait qui avaient l’air de vouloir que je fasse quelque chose pour eux…

(43)Je n’aurais commencé que, comme on dit, très sur le tard : mais moi je n’ai jamais été ennuyé d’être tard… je n’éprouvais aucun besoin, après tout, de forcer les gens.

Pour ne pas les forcer j’ai commencé à raconter les choses au niveau où je les avais vues.

Retour à Freud : on m’a naturellement mis cette étiquette, que je mérite bien, parce que c’est comme ça que je l’ai d’abord moi-même produite.

Je m’en fous de toi Freud. Simplement, c’était le procédé pour que les psychanalystes s’aperçoivent que ce que j’étais en train de leur dire, c’était déjà dans Freud.

À savoir, qu’il suffit qu’on analyse un rêve pour voir qu’il ne s’agit que de signifiant. Et de signifiant dans toute cette ambiguïté que j’ai appelée tout à l’heure la fonction de déparage .

À savoir, qu’il n’y a pas un signifiant dont la signification serait assurée. Elle peut toujours être autre chose, et même elle passe son temps à glisser aussi loin qu’on veut dans la signification.

Tellement sensible dans La Traumdeutung, ça ne l’était pas moins dans la La psychopathologie de la vie quotidienne… ça l’est encore plus dans Le mot d’esprit.

Ça me paraît essentiel, c’est essentiel.

La chose qui me frappe c’est…

[Il discorso si interrompe per il cambio del nastro]

… cette priorité du signifiant.

Maintenant tout le monde est à la page. Ce que vous trouverez dans une revue d’avant-garde, ou même pas d’avant-garde, de n’importe quoi, quant à ce signifiant… on nous en rabat les oreilles.

Quand je pense qu’au moment où j’ai commencé, nous étions sous le règne de l’existentialisme, et maintenant… je ne sais pas… Je ne voudrais pas avoir l’air, enfin, d’attenter au style, à la hauteur d’un écrivain dont j’ai la plus grande admiration : il s’agit de Sartre.

Et même Sartre… enfin, maintenant le signifiant est entré dans son vocabulaire.

Tout le monde, enfin, sait que signifiant signifie lacanisation.

Qu’est-ce que ça veut dire ?

Ouais.

De temps en temps je m’imagine que j’y suis pour quelque chose, et dans ce cas là, c’est bien ça qui m’a fait…

… j’ai retrouvé dans mes notes, comme ça, que (44)j’avais écrit quelque chose le 11 avril 1956, dans un séminaire recueilli… c’est vrai que bien avant que ce soit devenu absolument… enfin, mon œuvre maintenant connue, bien sûr, il était tout autre…

… il n’en est pas moins vrai que ce que je suis en train de dire maintenant – qui lui bien sûr sera exploité dans vingt ans – ce que je suis en train de vous dire maintenant, quand c’est aux structures de la logique mathématique que je recours pour définir de quoi il s’agit dans ce que j’appelle discours psychanalytique, je peux très bien m’apercevoir qu’il y a des choses drôles : vous comprenez par exemple, que si je vous ai dit, bien sûr, que de mes Écrits il ne fallait pas vous fatiguer… mais quand même, à l’avant-dernier paragraphe de mon « Intervention sur le transfert » il est écrit : « Le cas de Dora paraît privilégié pour notre démonstration en ce que, s’agissant d’une hystérique, l’écran du moi y est assez transparent pour que nulle part, comme l’a dit Freud, ne soit plus bas le seuil entre l’inconscient et le conscient, ou pour mieux dire, entre le discours analytique et le mot du symptôme ».

Évidemment, c’est en 51, le discours analytique : j’ai évidemment mis du temps à lui donner sa place. Mais enfin, je n’écris jamais les mots au hasard, et le discours analytique c’est tout de même ce jour-là, n’est-ce pas, que je l’ai produit.

Enfin, cinq ans plus tard, lorsque j’avais commencé mon enseignement, la structure… la structure, écris-je alors… parce que maintenant je ferai attention, je ne voudrais pas me rallier ou paraître me rallier à cette salade qu’on appelle le structuralisme.

Mais enfin, la structure, j’en parlais alors parce que personne ne connaissait ce mot. Enfin, la structure est une chose qui se présente d’abord comme un groupe d’éléments, formant un ensemble co-variant.

Je suis maintenant à me repérer sur quelque chose qui s’appelle précisément la Théorie des ensembles.

Je parle tout de suite après de structures closes et de structures ouvertes, ce qui est également tout à fait à la page de ce que j’énonce maintenant.

Et spécialement… nous y voyons des relations de groupe fondées sur la notion d’ensemble, je souligne : relations ouvertes ou fermées.

À l’époque… je ne peux pas m’exprimer autrement (45)qu’à dire que dégager une loi naturelle, c’est dégager une formule signifiante pure. Moins elle signifie quelque chose, plus nous pouvons la mettre du point de vue scientifique…

Je fais remarquer […] que le pas scientifique, ça consiste justement en ça : à couper les choses, strictement, au niveau dit signatura rerum… […] du signifiant serait là arrangé – arrangé, bien sûr, par qui ? par Dieu, parce que la signatura rerum c’est de Jakob Böhme… – pour signifier quelque chose. La démarche scientifique, c’est ça.

C’est, bien sûr, ponctuer le monde de signifiants mathématiques… mais s’arrêter justement à ceci… que ce soit pour signifier… Car c’était bien ce qui jusque là avait empêtré toutes les terres, et ce qu’on appelle improprement le finalisme.

Nous sommes aussi finalistes que tout ce qui a existé avant le discours de la science.

Il est tout à fait clair que rien dans aucune loi n’est là pour autre chose que pour aboutir à un certain point, bien sûr.

Le discours scientifique est finaliste, tout à fait, au sens du fonctionnement […] nous ne nous rendons pas compte que ce finalisme, ça serait le finalisme… que ce soit fait pour nous enseigner quelque chose, par exemple pour nous inciter à la vertu, pour nous amuser simplement […] dans un monde qui peut être tout à fait structuré sur des causes finales… il serait facile de démontrer que la physique moderne est parfaitement finaliste.

L’idée même de la conservation de l’énergie est une idée finaliste… celle aussi de l’entropie, puisque justement, ce qu’elle montre, c’est vers quel frein ça va, et ça va nécessairement.

Ce qu’il y a de changé, c’est qu’il n’y a pas de finalisme, justement pour ça : que ça n’a aucune espèce de sens.

[…]

[…] faire décoller le sens qui est donné couramment au subjectif et à l’objectif… le subjectif est quelque chose que nous rencontrons dans le réel.

Non pas que le subjectif soit donné au sens que nous entendons habituellement pour « réel », c’est-à-dire qui implique l’objectivité : la confusion est sans cesse faite dans les écrits analytiques.

(46)Il apparaît dans le réel en tant que le subjectif suppose que nous avons en face de nous un sujet qui est capable de se servir du signifiant comme tel… et de se servir du signifiant comme nous nous en servons, se servir du jeu du signifiant non pas pour signifier quelque chose, mais précisément pour nous tromper sur ce qu’il y a à signifier… se servir du fait que le signifiant est autre chose que la signification, pour nous présenter un signifiant trompeur.

Bref, comme vous le voyez, enfin, c’est pas d’hier.

J’insiste sur ce biais-clé.

C’est très curieux que la position d’analyste ne permette pas de s’y soutenir indéfiniment.

Ce n’est pas seulement parce que ce qu’on appelle… ce qu’on appelait tout à l’heure l’Internationale… pour des raisons tout à fait contingentes, y a fait obstacle.

Et même des hommes, enfin, que j’avais formés à un moment, ils […].

Ce que en somme j’ai essayé d’en instituer a abouti à ce que j’ai appelé quelque part, noir sur blanc, un échec.

Ce n’est pas là l’essentiel, parce qu’un échec, nous savons très bien par l’expérience analytique ce que c’est : c’est une des formes de la réussite.

On ne peut pas dire que, en fin de compte, je n’ai pas réussi quelque chose… j’ai réussi à ce que quelques analystes se préoccupent de ce biais que j’ai essayé de vous expliquer : quel est le clivage entre le discours analytique et les autres.

Et puis je dirais que tout le monde depuis quelques années y est intéressé.

Tout le monde y est intéressé au nom de ceci : qu’il y a quelque chose qui ne tourne plus rond.

Il y a quelque part, du côté de ce qu’on appelle si gentiment, si tendrement, la jeunesse… comme si c’était une caractéristique… au niveau de la jeunesse il y a quelque chose qui ne marche plus du côté d’un certain discours… du discours universitaire, par exemple… Je n’aurais probablement pas le temps de vous le commenter, le discours universitaire…

Celui-là, c’est le discours éternel, le discours fondamental. L’homme est quand même un drôle d’animal, n’est-ce pas ? Où, dans le règne animal, y a-t-il le discours du maître ? Où est-ce que dans le règne animal y a-t-il un maître ?…

(47)S’il ne vous saute pas aux yeux tout de suite, à la première appréhension, que s’il n’y avait pas de langage il n’y aurait pas de maître, que le maître ne se donne jamais par force ou simplement parce qu’il commande, et que comme le langage existe vous obéissez.

Et même que ça vous rend malades, que ça ne continue pas comme ça.

Tout ce qui se passe au niveau, comme ça, de ce qu’on appelle la jeunesse, est très sensible parce que ce que je pense c’est que si le discours analytique avait pris corps… ils sauraient mieux ce qu’il y a à faire pour faire le révolution.

Naturellement il ne faut pas se tromper, hein ? Faire la révolution, je pense que quand même, enfin, vous autres, vous qui êtes là et à qui je m’adresse le plus… vous devez quand même avoir compris ce que ça signifie… que ça signifie… revenir au point de départ.

C’est même parce que vous vous apercevez que c’est démontré historiquement : à savoir qu’il n’y a pas de discours du maître plus vache que à l’endroit où l’on a fait la révolution…

Vous voudriez que ça se passe autrement. Évidemment ça pourrait être mieux. Ce qu’il faudrait, c’est arriver à ce que le discours du maître soit un peu moins primaire, et pour tout dire un peu moins con.

… [risa nel pubblico]…

… comme vous savez le français, hein ?… c’est merveilleux.

Et en effet, si vous regardez là mes petites formules tournantes, vous devez voir que la façon dont, ce discours analytique, je le structure… c’est exactement à l’opposé de ça qu’est le discours du maître… à savoir qu’au niveau du discours du maître, ce que je vous ai appelé tout à l’heure le signifiant-maître, c’est ça, c’est ce dont je m’occupe pour l’instant : il y a de l’Un.

Le signifiant, c’est ce qui a introduit dans le monde l’Un, et il suffit qu’il y ait de l’Un pour que ça… ça commence, ça… [indica le formule alla lavagna]… ça commande à S2.

… c’est-à-dire au signifiant qui vient après… après que l’Un fonctionne : il obéit.

Ce qu’il y a de merveilleux, c’est que pour obéir il faut qu’il sache quelque chose.

Le propre de l’esclave, comme s’exprimait Hegel, c’est de savoir quelque chose.

(46)S’il ne savait rien, on ne prendrait même pas la peine de le commander, quoi que ce soit.

Mais par ce seul privilège, cette seule primarité, cette seule existence inaugurale qui fait le signifiant… du fait qu’il y a le langage, le discours du maître ça marche. C’est tout ce qu’il lui faut d’ailleurs, au maître, c’est que ça marche.

Alors, pour en savoir un peu plus sur les effets justement du langage, pour savoir comment ça détermine ce que j’ai appelé d’un nom qui n’est pas tout à fait celui de l’usage reçu : le sujet…

… s’il y avait eu un travail, un certain travail fait à temps dans la ligne de Freud, il y aurait peut être eu… à cette place… à cette place qu’il désigne, dans ce support fondamental qui est soutenu de ces termes : le semblant, la vérité, la jouissance, le plus-de-jouir… il y aurait peut être eu… au niveau de la production, car le plus-de-jouir c’est ce que produit cet effet de langage… il y aurait peut être eu ce qui s’implique du discours analytique, à savoir un tout petit peu meilleur usage du signifiant comme Un.

Il y aurait peut être eu… mais d’ailleurs, il n’y aura pas… parce que maintenant c’est trop tard…

… la crise, non pas du discours du maître, mais du discours capitaliste, qui en est le substitut, est ouverte.

C’est pas du tout que je vous dise que le discours capitaliste ce soit moche, c’est au contraire quelque chose de follement astucieux, hein ?

De follement astucieux, mais voué à la crevaison.

Enfin, c’est après tout ce qu’on a fait de plus astucieux comme discours. Ça n’en est pas moins voué à la crevaison. C’est que c’est intenable. C’est intenable… dans un truc que je pourrais vous expliquer… parce que, le discours capitaliste est là, vous le voyez… [indica la formula alla lavagna]… une toute petite inversion simplement entre le S1 et le S… qui est le sujet… ça suffit à ce que ça marche comme sur des roulettes, ça ne peut pas marcher mieux, mais justement ça marche trop vite, ça se consomme, ça se consomme si bien que ça se consume.

Maintenant vous êtes embarqués… vous êtes embarqués,… mais il y a peu de chances que quoi que ce soit se passe de sérieux au fil du discours analytique, sauf comme ça, bon, au hasard.

À la vérité je crois qu’on ne parlera pas du (49)psychanalyste dans la descendance, si je puis dire, de mon discours… mon discours analytique. Quelque chose d’autre apparaîtra qui, bien sûr, doit maintenir la position du semblant, mais quand même ça sera… mais ça s’appellera peut être le discours PS. Un PS et puis un T, ça sera d’ailleurs tout à fait conforme à la façon dont on énonce que Freud voyait l’importation du discours psychanalytique en Amérique… ça sera le discours PST. Ajoutez un E, ça fait PESTE.

Un discours qui serait enfin vraiment pesteux, tout entier voué, enfin, au service du discours capitaliste.

Ça pourra peut être un jour servir à quelque chose, si, bien sûr, toute l’affaire ne lâche pas totalement, avant.

Bref, il est huit heures moins le quart et ça fait une heure et demie que je parle. Je ne vous ai dit, bien entendu, que le quart de ce que j’avais ce soir à vous dire. Mais il n’est peut être pas impensable qu’à partir de ce que je vous ai indiqué, de la structure du discours capitaliste et du discours psychanalytique, que quelqu’un me pose quelques questions.

[…]

De très braves gens, mais tout à fait inconscients de ce que disait Marx lui-même… s’en marrent… sans Marx.

Et voilà que Marx leur apprend que ce dont il s’agit c’est uniquement de la plus-value.

La plus-value c’est ça… c’est le plus-de-jouir… hein ?

[rumore nella sala]

Mais qu’est-ce que ces gens ont compris, c’est merveilleux… Ils se sont dit : « Bien, voilà, c’est vrai ! ».

Il n’y a que ça qui fait fonctionner le système. C’est la plus-value. Le capitalisme en a reçu enfin ce bond… ce coup d’ailes qui fait qu’actuellement […].

C’est quelque chose, comme ça, d’un petit peu analogue, mais pas du même sens, que je dirais qu’ils auraient pu faire si vraiment les gens travaillaient un peu, si vraiment ils interrogeaient le signifiant, le fonctionnement du langage. S’ils l’interrogeaient de la même façon que l’interroge un analysant, comme je l’appelle, c’est-à-dire pas un analysé, puisque c’est lui qui fait le travail : le type qui est en analyse…

… s’il l’interrogeait de la même façon, peut être qu’il en sortirait quelque chose.

(50)C’est ça la règle analytique. Ça ne lui était jamais arrivé qu’on […] pas simplement le type qui a une velléité. On le force à dire quelque chose, et là, c’est là qu’on l’attrape, parce que quand même l’interprétation analytique, même quand elle est faite par un imbécile, ça joue quand même sur quelque chose, au niveau de l’interprétation. On lui montre quelques effets logiques de ce qu’il dit, qui se contredit à la fois. Se contredire ce n’est pas de tout le monde.

Mais on ne peut pas se contredire de n’importe quelle façon. Il y a des contradictions sur lesquelles on peut construire quelque chose, et puis d’autres sur lesquelles on ne peut rien construire du tout.

C’est tel le discours analytique. On dit ce quelque chose, très précisément au niveau où le signifiant est l’Un, la racine même du signifiant. Ce qui fait que le signifiant, ça fonctionne, parce que c’est là qu’on attrape l’Un, c’est là qu’il y a de l’Un.

[La trascrizione, per difetti di registrazione, subirà in alcuni punti un andamento frammentario. Il tratto perduto sarà indicato […] ]

Nous en sommes, par ailleurs, tout de même arrivés à quelques petites cogitations qui ne nous paraissent pas complètement superflues du côté de l’interrogation des nombres entiers – parce que quand même la théorie des ensembles, Cantor et tout le reste, ça consiste juste à se demander pourquoi il y a de l’Un. C’est pas autre chose.

Et peut-être, avec un peu d’effort, on arriverait à s’apercevoir que les nombres entiers, qu’on appelle naturels, ils ne sont pas si naturels que ça… comme le reste des nombres.

Bref, il y a quelque chose qui devrait survenir à un certain niveau, qui est celui de la structure.

Ces trois-quarts de siècle, qui sont maintenant écoulés depuis que Freud a sorti cette fabuleuse subversion de tout ce qu’il en est… il y a une autre chose qui a cavalé, et rudement bien, qui s’appelle rien de moins que le discours de la science, qui pour l’instant mène le jeu… même le jeu jusqu’à ce qu’on en voie la limite : et si il y a quelque chose qui est corrélatif de cette issue du discours de la science, quelque chose dont il n’y avait aucune chance que ça ne parût avant le triomphe du discours de la science, c’est le discours analytique.

Freud est absolument impensable avant l’émergence, non seulement du discours de la science, mais aussi de (51)ses effets, de ses effets qui sont, bien entendu, toujours plus évidents, toujours plus patents, toujours plus critiques, et dont après tout on peut considérer […] on ne l’a pas encore fait, peut-être un jour il y aura un discours appelé, comme ça : « le mal de la jeunesse ».

Mais il y a quelque chose qui crie… et une nouvelle fonction qui ne manquera pas de surgir, n’est-ce pas, d’aborder peut-être, sauf accident, un re-départ dans l’instauration de ce qui est… de ce que j’appelle discours.

J’ai à peine dit ce que c’est qu’un discours.

Le discours c’est quoi ? C’est ce qui, dans l’ordre… dans l’ordonnance de ce qui peut se produire par l’existence du langage, fait fonction de lien social. Il y a peut-être un bain social, comme ça, naturel, c’est là que se partagent, éternellement, les sociologues… mais personnellement, je n’en crois rien.

Et il n’y en a pas trente-six possibles, il n’y en a même que quatre…

Des signifiants, il faut au moins qu’il y en ait deux.

Ça veut dire, le signifiant en tant qu’il fonctionne comme élément, ce qu’on appelle élément justement dans la théorie des ensembles : le signifiant en tant que c’est le mode dont se structure le monde, le monde de l’être parlant, c’est-à-dire tout le savoir.

Il y a donc S1 et S2 – c’est d’où il faut partir pour cette définition que […] le signifiant, c’est ce qui représente un sujet pour un autre signifiant.

Ce sujet, ce n’est pas ce que nous croyons, ce n’est pas le rêve, l’illusion […] c’est tout ce qu’il y a de déterminé par cet effet de signifiant. Et ça va beaucoup plus loin que ce dont quiconque est conscient… soit connivent.

C’est ça, la découverte de Freud : c’est que, les effets du signifiant, il y en a toute une part qui échappe totalement à ce que nous appelons couramment le sujet. C’est, notons-le bien, le sujet, déterminé jusque dans tous ses détails par les effets du signifiant […]. Nous savons ce que produit le langage : il produit quoi ? Ce que j’ai appelé là le plus-de-jouir, parce que c’est le terme qui est appliqué à ce niveau, que nous connaissons bien, qui s’appelle le désir.

Plus exactement, il produit la cause du désir. Et c’est ça qui s’appelle l’objet petit a.

(52)L’objet petit a, c’est le vrai support de tout ce que nous avons vu fonctionner et qui fonctionne de façon de plus en plus pure pour spécifier chacun dans son désir.

Ce dont l’expérience analytique donne le catalogue sous le terme de pulsion […] pulsion qu’on appelle orale […] un très bel objet, un objet lié à ceci […] dès qu’il a pris l’habitude de sucer […]. Il y en a qui sucent comme ça toute leur vie.

Mais pourquoi suceraient-ils toute leur vie si ce n’était pas dans l’interstice, dans l’intervalle des effets de langage ? L’effet de langage en tant qu’il est appris en même temps, sauf à qui reste complètement idiot, n’est-ce pas ?…

C’est ça qui donne son essence… et son essence tellement essentielle que c’est ça, la personnalité : c’est la façon dont quelqu’un subsiste face à cet objet petit a… Il y en a d’autres et j’ai essayé de dire lesquels.

Mais là-dessus la psychanalyse, autant que Freud, jamais plus que Freud, jamais plus ni mieux que Freud… On a ajouté, bien sûr, des détails, une structure, un statut, sur cette fonction de l’objet petit a… Mélanie Klein a apporté largement sa contribution, et quelques autres aussi, Winnicott… l’objet transitionnel…

C’est ça, c’est ça la véritable âme… la nouvelle subjectivité, au sens ancien…

C’est ça, ce que nous apprend l’expérience analytique.

C’est donc là que beaucoup de psychanalystes… C’est le rôle qu’ils jouent au niveau du semblant.

C’est ça qui les accable, c’est la cause du désir, dans celui auquel ils ouvrent la carrière de l’analysant.

C’est de là que pourrait… pourrait peut être sortir autre chose… quelque chose qui devrait faire un pas vers une autre construction…

C’est à savoir que ce dont il s’agit après tout, en fin de compte, c’est que l’expérience tourne aussi court que possible – c’est-à-dire que le sujet avec quelques interprétations s’en tient quitte et trouve une forme de malentendu dans laquelle il puisse subsister.

Quelle est l’autre personne qui m’a posé une autre question ?

 

X – Quelle est la différence entre le discours du maître et le discours du capitaliste ?

 

L – Je l’ai quand même indiquée tout à l’heure, j’ai (53)parlé latin, la chanson de toujours n’est-ce pas, entre le sujet et le S1. Si vous voulez nous en parlerons à la fin, en plus petit comité, mais je l’ai indiqué.

 

Y – Quel est le rôle de l’appareil algorithmique dans – excusez-moi le mot – le système ? Si nous sommes dans le langage, quel métalangage pourrait parler la chaîne signifiante ?… et votre style lui-même est la preuve qu’il n’y a pas de métalangage possible…

 

L – Il faut dire aux gens qui parlent du métalangage : alors, où est le langage ?

 

Y – D’accord, sur ça vous êtes très facile… mais quel est l’appareil algorithmique dans la mesure où il échappe au langage naturel, qui n’a pas de métalangage, qui n’est pas soumis au métalangage ? Du moment où vous employez un appareil algorithmique, n’essayez-vous pas de bloquer cette fuite, ce dérapage continuel de la chaîne signifiante dans quelque chose qui la définit du dehors ? Sauf si la chaîne signifiante n’est pas le langage naturel mais un appareil logique, algorithmique au-dessus. Si vous employez l’appareil algorithmique pour la définir et la bloquer, n’est-il pas, l’appareil algorithmique, le seul désir finalement accompli ?

 

L – C’est très pertinent, à ceci près, que ce dont il s’agit dans ce que vous appelez à très juste titre algorithme… cet algorithme ne sort pas de l’expérience analytique elle-même.

Ce qui prend sens, je l’ai toujours expressément articulé, ce qui prend sens valablement est toujours lié à ce que j’appellerai, si vous le voulez, le point de contact. Et souvent est un point de contact l’idéal, comme la théorie mathématique […].

C’est pour autant que ce S1, cet Un du signifiant, fonctionne en des points, en des lieux différents, dans cette tentative de réduction radicale, qu’il peut prendre sens d’être, si je peux dire, traduit […] qu’il peut être traduit d’un de ces discours dans l’autre.

C’est pour autant que, dans ces quatre discours, jamais les termes […] ne sont à la même place fonctionnelle, qu’après tout… – pour ce qui nous intéresse, pour ce qui est incidence actuelle des effets subjectivants, dans ce qui nous intéresse ça se peut pour l’instant…, je ne dis pas que ce soit la seule formule possible, mais ça peut pour l’instant s’articuler de cette façon à l’algorithme – qu’il y ait convergence entre la limite où se tient pour l’instant la logique (54)mathématique et les problèmes de nous analystes qui essayons un tout petit peu de maîtriser ce que nous faisons.

Qu’il y a convergence… qu’il y a la même limite algorithmique […] la fonction de la limite…

Nous ne pouvons pas dire n’importe quoi.

Même les analystes les plus traditionnels ne se permettraient pas de dire n’importe quoi.

C’est ce que j’ai écrit là : « qu’on dise – je ne sais même pas quand j’avais écrit ça – qu’on dise comme fait reste oublié – je dis habituellement – derrière ce qui est dit dans ce qui s’entend ».

« Dans ce qui s’entend » : à quoi ça se rapporte ? C’est parfaitement ambigu. Ça peut se rapporter à « reste oublié » – c’est le « qu’on dise » qui peut rester oublié dans ce qui s’entend, – ou c’est « ce qui est dit dans ce qui s’entend » ?

C’est un usage parfaitement exemplaire de l’ambiguïté au niveau de la structure générale – transformationnelle, hein ?

C’est con, tout le monde le fait, à ceci près qu’on ne s’en aperçoit pas.

Qu’est ce qu’il y a ensuite dessous ?

« Cet énoncé qui est assertif par sa forme », que j’ai qualifiée d’universelle, « appartient au modal pour ce qu’il émet d’existence ».

J’ai à peine eu le temps d’assister aujourd’hui à ce qu’il en est de l’existence : j’avais commencé assez clair et puis enfin, comme d’habitude, je suis moi-même sous mon fardeau plus au moins fléchissant.

Mais enfin, ce qui est tout à fait clair, c’est que nous en sommes à ça : à interroger l’« il existe » au niveau du mathème, au niveau de l’algorithme.

Il n’est qu’au niveau de l’algorithme que l’existence est recevable comme telle. À partir du moment où le discours scientifique s’instaure, ça veut dire tout savoir, il ne s’inscrit que dans le mathème. Tout savoir est un savoir enseignable… Nous en sommes là, à poser l’existence comme étant ce qui est lié à la structure-algorithme.

C’est un effet d’histoire que nous en sommes à nous interroger, non pas sur notre être mais sur notre existence : que je pense « donc je suis » – entre guillemets : « donc je suis ». Soit ce à partir de quoi est née l’existence, c’est là que nous en sommes. C’est le fait du « qu’on dise » – c’est le dire qui est derrière tout ce qui est dit – qui (55)est le quelque chose qui en vient à surgir dans l’actualité historique.

Et là vous ne pouvez aucunement dire que c’est un fait de désir théorique, de ma part par exemple.

C’est ainsi que les choses se situent, émergent… l’émergence comme telle de l’ordonnance du discours : c’est à partir de là qu’il y a émission d’existence, d’existence comme de quelque chose qui est aussi bien du niveau de ce petit a dont le sujet se divise.

C’est une question qui me paraît, enfin, parce que je viens de vous répondre, enfin atteinte…

1971-05-12 lituraterre

Paru dans Littérature, 1971, n° 3, pp. 3-10.

(3)Ce mot se légitime de l’Ernout et Meillet : lino, litura, liturarius. Il m’est venu, pourtant, de ce jeu du mot dont il arrive qu’on fasse esprit : le contrepet revenant aux lèvres, le renversement à l’oreille.

Ce dictionnaire (qu’on y aille) m’apporte auspices d’être fondé d’un départ que je prenais (partir, ici est répartir) de l’équivoque dont Joyce (James Joyce, dis-je) glisse d’a letter à a litter, d’une lettre (je traduis) à une ordure.

On se souvient qu’une « messe-haine » à lui vouloir du bien, lui offrait une psychanalyse, comme on ferait d’une douche. Et de Jung encore…

Au jeu que nous évoquons, il n’y eût rien gagné, y allant tout droit au mieux de ce qu’on peut attendre de la psychanalyse à sa fin.

À faire litière de la lettre, est-ce saint Thomas encore qui lui revient, comme l’œuvre en témoigne tout de son long ?

Ou bien la psychanalyse atteste-t-elle là sa convergence avec ce que notre époque accuse du débridement du lien antique dont se contient la pollution dans la culture.

J’avais brodé là-dessus, comme par hasard un peu avant le mai de 68, pour ne pas faire défaut au paumé de ces affluences que je déplace où je fais visite maintenant, à Bordeaux ce jour-là. La civilisation, y rappelai-je en prémisse, c’est l’égout.

Il faut dire sans doute que j’étais las de la poubelle à laquelle j’ai rivé mon sort. On sait que je ne suis pas seul à, pour partage, l’avouer.

L’avouer ou, prononcé à l’ancienne, l’avoir dont Beckett fait balance au doit qui fait déchet de notre être, sauve l’honneur de la littérature, et me relève du privilège que je croirais tenir de ma place.

La question est de savoir si ce dont les manuels semblent faire étal, soit que la littérature soit accommodation des restes, est affaire de collocation dans l’écrit de ce qui d’abord serait chant, mythe parlé, procession dramatique.

Pour la psychanalyse, qu’elle soit appendue à l’Œdipe, ne la qualifie en rien pour s’y retrouver dans le texte de Sophocle. L’évocation par Freud d’un texte de Dostoïevski ne suffit pas pour dire que la critique (4)de textes, chasse jusqu’ici gardée du discours universitaire, ait reçu de la psychanalyse plus d’air.

Ici mon enseignement a place dans un changement de configuration qui s’affiche d’un slogan de promotion de l’écrit, mais dont d’autres témoignages, par exemple, que ce soit de nos jours qu’enfin Rabelais soit lu, montrent un déplacement des intérêts à quoi je m’accorde mieux.

J’y suis comme auteur moins impliqué qu’on n’imagine, et mes Écrits, un titre plus ironique qu’on ne croit : quand il s’agit soit de rapports, fonction de Congrès, soit disons de « lettres ouvertes » où je fais question d’un pan de mon enseignement.

Loin en tout cas de me commettre en ce frotti-frotta littéraire dont se dénote le psychanalyste en mal d’invention, j’y dénonce la tentative immanquable à démontrer l’inégalité de sa pratique à motiver le moindre jugement littéraire.

Il est pourtant frappant que j’ouvre ce recueil d’un article que j’isole de sa chronologie, et qu’il s’y agisse d’un conte, lui-même bien particulier de ne pouvoir rentrer dans la liste ordonnée des situations dramatiques : celui de ce qu’il advient de la poste d’une lettre missive, d’au su de qui se passent ses renvois, et de quels termes s’appuie que je puisse la dire venue à destination, après que, des détours qu’elle y a subi, le conte et son compte se soient soutenus sans aucun recours à son contenu. Il n’en est que plus remarquable que l’effet qu’elle porte sur ceux qui tour à tour la détiennent, tout arguant du pouvoir qu’elle confère qu’ils soient pour y prétendre, puisse s’interpréter, ce que je fais, d’une féminisation.

Voilà le compte bien rendu de ce qui distingue la lettre du signifiant même qu’elle emporte. En quoi ce n’est pas faire métaphore de l’épistole. Puisque le conte consiste en ce qu’y passe comme muscade le message dont la lettre y fait péripétie sans lui.

Ma critique, si elle a lieu d’être tenue pour littéraire, ne saurait porter, je m’y essaie, que sur ce que Poe fait d’être écrivain à former un tel message sur la lettre. Il est clair qu’à n’y pas le dire tel quel, ce n’est pas insuffisamment, c’est d’autant plus rigoureusement qu’il l’avoue.

Néanmoins l’élision n’en saurait être élucidée au moyen de quelque trait de sa psychobiographie : bouchée plutôt qu’elle en serait.

(Ainsi la psychanalyste qui a récuré les autres textes de Poe, ici déclare forfait de son ménage.)

Pas plus mon texte à moi ne saurait-il se résoudre par la mienne : le vœu que je formerais par exemple d’être lu enfin convenablement. Car encore faudrait-il pour cela qu’on développe ce que j’entends que la lettre porte pour arriver toujours à sa destination.

Il est certain que, comme d’ordinaire, la psychanalyse ici reçoit, de la littérature, si elle en prend du refoulement dans son ressort une idée moins psychobiographique.

Pour moi si je propose à la psychanalyse la lettre comme en souffrance, c’est qu’elle y montre son échec. Et c’est par là que je l’éclaire : quand j’invoque ainsi les lumières, c’est de démontrer où elle fait trou. On le sait depuis longtemps : rien de plus important en optique, et la plus récente physique du photon s’en arme.

Méthode par où la psychanalyse justifie mieux son intrusion : car si (5)la critique littéraire pouvait effectivement se renouveler, ce serait de ce que la psychanalyse soit là pour que les textes se mesurent à elle, l’énigme étant de son côté.

Mais ceux dont ce n’est pas médire à avancer que, plutôt qu’ils l’exercent, ils en sont exercés, à tout le moins d’être pris en corps –, entendent mal mes propos.

J’oppose à leur adresse vérité et savoir : c’est la première où aussitôt ils reconnaissent leur office, alors que sur la sellette, c’est leur vérité que j’attends. J’insiste à corriger mon tir d’un savoir en échec : comme on dit figure en abyme, ce n’est pas échec du savoir. J’apprends alors qu’on s’en croit dispensé de faire preuve d’aucun savoir.

Serait-ce lettre morte que j’aie mis au titre d’un de ces morceaux que j’ai dit Écrits,…, de la lettre l’instance, comme raison de l’inconscient ?

N’est-ce pas désigner assez dans la lettre ce qui, à devoir insister, n’est pas là de plein droit si fort de raison que ça s’avance. La dire moyenne ou bien extrême, c’est montrer la bifidité où s’engage toute mesure, mais n’y a-t-il rien dans le réel qui se passe de cette médiation ? La frontière certes, à séparer deux territoires, en symbolise qu’ils sont mêmes pour qui la franchit, qu’ils ont commune mesure. C’est le principe de l’Umwelt, qui fait reflet de l’Innenwelt. Fâcheuse, cette biologie qui se donne déjà tout de principe : le fait de l’adaptation notamment ; ne parlons pas de la sélection, elle franche idéologie à se bénir d’être naturelle.

La lettre n’est-elle pas… littorale plus proprement, soit figurant qu’un domaine tout entier fait pour l’autre frontière, de ce qu’ils sont étrangers, jusqu’à n’être pas réciproques.

Le bord du trou dans le savoir, voilà-t-il pas ce qu’elle dessine. Et comment la psychanalyse, si, justement ce que la lettre dit « à la lettre » par sa bouche, il ne lui fallait pas le méconnaître, comment pourrait-elle nier qu’il soit, ce trou, – de ce qu’à le combler, elle recoure à y invoquer la jouissance ?

Reste à savoir comment l’inconscient que je dis être effet de langage, de ce qu’il en suppose la structure comme nécessaire et suffisante, commande cette fonction de la lettre.

Qu’elle soit instrument propre à l’écriture du discours, ne la rend pas impropre à désigner le mot pris pour un autre, voire par un autre, dans la phrase, donc à symboliser certains effets de signifiant, mais n’impose pas qu’elle soit dans ces effets primaire.

Un examen ne s’impose pas de cette primarité, qui n’est même pas à supposer, mais de ce qui du langage appelle le littoral au littéral.

Ce que j’ai inscrit, à l’aide de lettres, des formations de l’inconscient pour les récupérer de ce dont Freud les formule, à être ce qu’elles sont, des effets de signifiant, n’autorise pas à faire de la lettre un signifiant, ni à l’affecter, qui plus est, d’une primarité au regard du signifiant.

Un tel discours confusionnel n’a pu surgir que de celui qui m’importe. Mais il m’importe dans un autre que j’épingle, le temps venu, du discours universitaire, soit du savoir mis en usage à partir du semblant.

Le moindre sentiment que l’expérience à quoi je pare, ne peut se situer que d’un autre discours, eût dû garder de le produire, sans l’avouer (6)de moi. Qu’on me l’épargne Dieu merci ! n’empêche pas qu’à m’importer au sens que je viens de dire, on m’importune.

Si j’avais trouvé recevables les modèles que Freud articule dans une Esquisse à se forer de routes impressives, je n’en aurais pas pour autant pris métaphore de l’écriture. Elle n’est pas l’impression, ce n’en déplaise au bloc magique.

Quand je tire parti de la lettre à Fliess 52e, c’est d’y lire ce que Freud pouvait énoncer sous le terme qu’il forge du WZ, Wahrnehmungszeichen, de plus proche du signifiant, à la date où Saussure ne l’a pas encore reproduit (du signans stoïcien).

Que Freud l’écrive de deux lettres, ne prouve pas plus que de moi, que la lettre soit primaire.

Je vais donc essayer d’indiquer le vif de ce qui me paraît produire la lettre comme conséquence, et du langage, précisément de ce que je dis : que l’habite qui parle.

J’en emprunterai les traits à ce que d’une économie du langage permet de dessiner ce que promeut à mon idée que littérature peut-être vire à lituraterre.

On ne s’étonnera pas de m’y voir procéder d’une démonstration littéraire puisque c’est là marcher du pas dont la question se produit. En quoi pourtant peut s’affirmer ce qu’est une telle démonstration.

Je reviens d’un voyage que j’attendais de faire au Japon de ce que d’un premier j’

avais éprouvé… de littoral. Qu’on m’entende à demi-mot de ce que tout à l’heure de l’Umwelt j’ai répudié comme rendant le voyage impossible : d’un côté donc, selon ma formule, assurant son réel, mais prématurément, seulement d’en rendre, mais de maldonne, impossible le départ, soit tout au plus de chanter « Partons ».

Je ne noterai que le moment que j’ai recueilli d’une route nouvelle, à la prendre de ce qu’elle ne fut plus comme la première fois interdite. J’avoue pourtant que ce ne fut pas à l’aller le long du cercle arctique en avion, que me fit lecture ce que je voyais de la plaine sibérienne.

Mon essai présent, en tant qu’il pourrait s’intituler d’une sibériéthique, n’aurait donc pas vu le jour si la méfiance des soviétiques m’avait laissé voir les villes, voire les industries, les installations militaires qui leur font prix de la Sibérie, mais ce n’est que condition accidentelle, quoique moins peut-être à la nommer occidentelle, à y indiquer l’accident d’un amoncellement de l’occire.

Seule décisive est la condition littorale, et celle-là ne jouait qu’au retour d’être littéralement ce que le Japon de sa lettre m’avait sans doute fait ce petit peu trop qui est juste ce qu’il faut pour que je le ressente, puisque après tout j’avais déjà dit que c’est là ce dont sa langue s’affecte éminemment.

Sans doute ce trop tient-il à ce que l’art en véhicule : j’en dirai le fait de ce que la peinture y démontre de son mariage à la lettre, très précisément sous la forme de la calligraphie.

Comment dire ce qui me fascine dans ces choses qui pendent, kakémono que ça se jaspine, pendent aux murs de tout musée en ces lieux, portant inscrits des caractères, chinois de formation, que je sais un peu, mais qui, si peu que je les sache, me permettent de mesurer ce qui s’en (7)élide dans la cursive, où le singulier de la main écrase l’universel, soit proprement ce que je vous apprends ne valoir que du signifiant : je ne l’y retrouve plus mais c’est que je suis novice. Là au reste n’étant pas l’important, car même à ce que ce singulier appuie une forme plus ferme, et y ajoute la dimension, la demansion, ai-je déjà dit, la demansion du papeludun, celle dont s’évoque ce que j’instaure du sujet dans le Hun-En-Peluce, à ce qu’il meuble l’angoisse de l’Achose, soit ce que je connote du petit a ici fait objet d’être enjeu de quel pari qui se gagne avec de l’encre et du pinceau ?

Tel invinciblement m’apparut, cette circonstance n’est pas rien : d’entre-les-nuages, le ruissellement, seule trace à apparaître, d’y opérer plus encore que d’en indiquer le relief en cette latitude, dans ce qui de la Sibérie fait plaine, plaine désolée d’aucune végétation que de reflets, lesquels poussent à l’ombre ce qui n’en miroite pas.

Le ruissellement est bouquet du trait premier et de ce qui l’efface. Je l’ai dit : c’est de leur conjonction qu’il se fait sujet, mais de ce que s’y marquent deux temps. Il y faut donc que s’y distingue la rature.

Rature d’aucune trace qui soit d’avant, c’est ce qui fait terre du littoral. Litura pure, c’est le littéral. La produire, c’est reproduire cette moitié sans paire dont le sujet subsiste. Tel est l’exploit de la calligraphie. Essayez de faire cette barre horizontale qui se trace de gauche à droite pour figurer d’un trait l’un unaire comme caractère, vous mettrez longtemps à trouver de quel appui elle s’attaque, de quel suspens elle s’arrête. À vrai dire, c’est sans espoir pour un occidenté.

Il y faut un train qui ne s’attrape qu’à se détacher de quoi que ce soit qui vous raye.

Entre centre et absence, entre savoir et jouissance, il y a littoral qui ne vire au littéral qu’à ce que ce virage, vous puissiez le prendre le même à tout instant. C’est de ça seulement que vous pouvez vous tenir pour agent qui le soutienne.

Ce qui se révèle de ma vision du ruissellement, à ce qu’y domine la rature, c’est qu’à se produire d’entre les nuages, elle se conjugue à sa source, que c’est bien aux nuées qu’Aristophane me hèle de trouver ce qu’il en est du signifiant : soit le semblant, par excellence, si c’est de sa rupture qu’en pleut, effet à ce qu’il s’en précipite, ce qui y était matière en suspension.

Cette rupture qui dissout ce qui faisait forme, phénomène, météore, et dont j’ai dit que la science s’opère à en percer l’aspect, n’est-ce pas aussi que ce soit d’en congédier ce qui de cette rupture ferait jouissance à ce que le monde ou aussi bien l’immonde, y ait pulsion à figurer la vie.

Ce qui de jouissance s’évoque à ce que se rompe un semblant, voilà ce qui dans le réel se présente comme ravinement.

C’est du même effet que l’écriture est dans le réel le ravinement du signifié, ce qui a plus du semblant en tant qu’il fait le signifiant. Elle ne décalque pas celui-ci, mais ses effets de langue, ce qui s’en forge par qui la parle. Elle n’y remonte qu’à y prendre nom, comme il arrive à ces effets parmi les choses que dénomme la batterie signifiante pour les avoir dénombrées.

Plus tard de l’avion se virent à s’y soutenir en isobares, fût-ce à (8)obliquer d’un remblai, d’autres traces normales à celles dont la pente suprême du relief se marquait de cours d’eau.

N’ai-je pas vu à Osaka comment les autoroutes se posent les unes sur les autres comme planeurs venus du ciel ? Outre que là-bas l’architecture la plus moderne retrouve l’ancienne à se faire aile à s’abattre d’un oiseau.

Comment le plus court chemin d’un point à un autre se serait-il montré sinon du nuage que pousse le vent tant qu’il ne change pas de cap ? Ni l’amibe, ni l’homme, ni la branche, ni la mouche, ni la fourmi n’en eussent fait exemple avant que la lumière s’avère solidaire d’une courbure universelle, celle où la droite ne se soutient que d’inscrire la distance dans les facteurs effectifs d’une dynamique de cascade.

Il n’y a de droite que d’écriture, comme d’arpentage que venu du ciel.

Mais écriture comme arpentage sont artefacts à n’habiter que le langage. Comment l’oublierions-nous quand notre science n’est opérante que d’un ruissellement de petites lettres et de graphiques combinés ?

Sous le pont Mirabeau certes, comme sous celui dont une revue qui fut la mienne se fit enseigne, à l’emprunter ce pont-oreille à Horus Apollo, sous le pont Mirabeau, oui, coule la Seine primitive, et c’est une scène telle qu’y peut battre le V romain de l’heure cinq (cf. l’Homme aux loups). Mais aussi bien n’en jouit-on qu’à ce qu’y pleuve la parole d’interprétation.

Que le symptôme institue l’ordre dont s’avère notre politique, implique d’autre part que tout ce qui s’articule de cet ordre soit passible d’interprétation.

C’est pourquoi on a bien raison de mettre la psychanalyse au chef de la politique. Et ceci pourrait n’être pas de tout repos pour ce qui de la politique a fait figure jusqu’ici, si la psychanalyse s’en avérait avertie.

Il suffirait peut-être, on se dit ça sans doute, que de l’écriture nous tirions un autre parti que de tribune ou de tribunal, pour que s’y jouent d’autres paroles à nous en faire le tribut.

Il n’y a pas de métalangage, mais l’écrit qui se fabrique du langage est matériel peut-être de force à ce que s’y changent nos propos.

Est-il possible du littoral de constituer tel discours qui se caractérise de ne pas s’émettre du semblant ? Là est la question qui ne se propose que de la littérature dite d’avant-garde, laquelle est elle-même fait de littoral : et donc ne se soutient pas du semblant, mais pour autant ne prouve rien que la cassure, que seul un discours peut produire, avec effet de production.

Ce à quoi semble prétendre une littérature en son ambition de lituraterrir, c’est de s’ordonner d’un mouvement qu’elle appelle scientifique.

Il est de fait que l’écriture y a fait merveille et que tout marque que cette merveille n’est pas près de se tarir.

Cependant la science physique se trouve, va se trouver ramenée à la considération du symptôme dans les faits, par la pollution de ce que du terrestre on appelle, sans plus de critique de l’Umwelt, l’environnement : c’est l’idée d’Uexküll behaviourisée, c’est-à-dire crétinisée.

Pour lituraterrir moi-même, je fais remarquer que je n’ai fait dans (9)le ravinement qui l’image, aucune métaphore. L’écriture est ce ravinement même, et quand je parle de jouissance, j’invoque légitimement ce que j’accumule d’auditoire : pas moins par là celles dont je me prive, car ça m’occupe.

Je voudrais témoigner de ce qui se produit d’un fait déjà marqué : à savoir celui d’une langue, le japonais, en tant que la travaille l’écriture.

Qu’il y ait inclus dans la langue japonaise un effet d’écriture, l’important est qu’il reste attaché à l’écriture et que ce qui est porteur de l’effet d’écriture y soit une écriture spécialisée en ceci qu’en japonais elle puisse se lire de deux prononciations différentes : en on-yomi sa prononciation en caractère, le caractère se prononce comme tel distinctement, en kun-yomi la façon dont se dit en japonais ce qu’il veut dire.

Ça serait comique d’y voir désigner, sous prétexte que le caractère est lettre, les épaves du signifiant courant aux fleuves du signifié. C’est la lettre comme telle qui fait appui au signifiant selon sa loi de métaphore. C’est d’ailleurs : du discours, qu’il la prend au filet du semblant.

Elle est pourtant promue de là comme référent aussi essentiel que toute chose, et ceci change le statut du sujet. Qu’il s’appuie sur un ciel constellé, et non seulement sur le trait unaire, pour son identification fondamentale, explique qu’il ne puisse prendre appui que sur le Tu, c’est-à-dire sous toutes les formes grammaticales dont le moindre énoncé se varie des relations de politesse qu’il implique dans son signifié.

La vérité y renforce la structure de fiction que j’y dénote, de ce que cette fiction soit soumise aux lois de la politesse.

Singulièrement ceci semble porter le résultat qu’il n’y ait rien à défendre de refoulé, puisque le refoulé lui-même trouve à se loger de la référence à la lettre.

En d’autres termes le sujet est divisé comme partout par le langage, mais un de ses registres peut se satisfaire de la référence à l’écriture et l’autre de la parole.

C’est sans doute ce qui a donné à Roland Barthes ce sentiment enivré que de toutes ses manières le sujet japonais ne fait enveloppe à rien. L’empire des signes, intitule-t-il son essai voulant dire : empire des semblants.

Le japonais, m’a-t-on dit, la trouve mauvaise. Car rien de plus distinct du vide creusé par l’écriture que le semblant. Le premier est godet prêt toujours à faire accueil à la jouissance, ou tout au moins à l’invoquer de son artifice.

D’après nos habitudes, rien ne communique moins de soi qu’un tel sujet qui en fin de compte ne cache rien. Il n’a qu’à vous manipuler : vous êtes un élément entre autres du cérémonial où le sujet se compose justement de pouvoir se décomposer. Le bunraku, théâtre des marionnettes, en fait voir la structure tout ordinaire pour ceux à qui elle donne leurs mœurs elles-mêmes.

Aussi bien, comme au bunraku tout ce qui se dit pourrait-il être lu par un récitant. C’est ce qui a dû soulager Barthes. Le Japon est l’endroit où il est le plus naturel de se soutenir d’un ou d’une interprète, justement de ce qu’il ne nécessite pas l’interprétation.

C’est la traduction perpétuelle faite langage.

(10)Ce que j’aime, c’est que la seule communication que j’y aie eue (hors les Européens avec lesquels je sais manier notre malentendu culturel), c’est aussi la seule qui là-bas comme ailleurs puisse être communication, de n’être pas dialogue : à savoir la communication scientifique.

Elle poussa un éminent biologiste à me démontrer ses travaux, naturellement au tableau noir. Le fait que, faute d’information, je n’y compris rien, n’empêche pas d’être valable ce qui restait écrit là. Valable pour les molécules dont mes descendants se feront sujets, sans que j’aie jamais eu à savoir comment je leur transmettais ce qui rendait vraisemblable qu’avec moi je les classe, de pure logique, parmi les êtres vivants.

Une ascèse de l’écriture ne me semble pouvoir passer qu’à rejoindre un « c’est écrit » dont s’instaurerait le rapport sexuel.

 

 

1971-04-21 discours de Tokyo

Cette intervention du Dr Lacan a eu lieu le 21 avril 1971 à Tokyo, dans les locaux de l’éditeur Kobundo, qui a publié la traduction japonaise des Écrits, et à l’occasion d’une rencontre organisée par le Pr. Takatsugu Sasaki, avec l’équipe de traducteurs qu’il avait réunis autour de lui pour les Écrits. La transcription de cette intervention du Dr Lacan a été établie, à partir d’un enregistrement aujourd’hui perdu, par M. Philippe Pons, correspondant à Tokyo du journal Le Monde. C’est grâce au Pr. Sasaki qui a conservé cette transcription que ce document nous est parvenu. Ce texte a été traduit en japonais par le Pr. Sasaki, qui l’a fait publier sous le titre de « Discours de Tokyo », conjointement avec la traduction de « Radiophonie » réalisée par Mr Takuhiko Ichimura, dans un livre édité en 1985 par Kobundo, et intitulé « Discours de Jacques Lacan ». Photocopie pp. 1-21.

(1)Dr Jacques Lacan :

L’École Freudienne de Paris, dont les Écrits ne prétendent pas être le programme, est sortie de deux scissions qui se sont produites à l’intérieur du groupe psychanalytique de Paris. J’appelle groupe quelque chose de très général, simplement le fait qu’il y ait des psychanalystes à Paris. Il y a eu une première scission qui a abouti à la séparation de deux choses : l’une qui s’appelait l’Institut de Psychanalyse de Paris et l’autre qui s’appelait la Société Française. Quand je suis venu au Japon, il y a onze ans, je faisais partie de la Société Française de Psychanalyse. Ces sortes de scissions dans l’histoire des groupes de Psychanalyse en Europe ne sont pas rares. Prenons le cas de la Suisse, il y a plus d’un groupe et ces groupes sont reliés d’une manière très lâche.

Il s’est trouvé que pour des raisons contingentes, liées à des choses assez secondaires, comme des rivalités personnelles, c’est à la suite de ça que s’est produite cette première scission. Mais pour des raisons aussi très contingentes, un de ces groupes n’est pas resté dans ce que l’on appelle l’Association Internationale de Psychanalyse. Cela à cause des relations personnelles qu’une personne, qui est tout de même très oubliée, qui s’appelait la Princesse Marie de Grèce, entretenait avec Anna Freud. Ces relations personnelles ont fait qu’au lieu que ces deux Sociétés soient reconnues, ce qui aurait été le cas normal, on a argué d’une minutie juridique, à savoir que nous en étions sortis en donnant notre démission, ce qui était correct de donner notre démission de la société précédente, mais au point de vue formel ça nous excluait. Si l’Association Internationale avait joué un jeu normal, elle aurait considéré que c’était là un accident, et elle nous aurait reconnus comme l’autre groupe. Cela a eu des conséquences curieuses ; il y a des gens parmi nous qui sont restés nostalgiques à propos de cette séparation et qui ont tout fait pour rentrer dans cette Association Internationale.

(2)Et c’est là que ce qui s’était développé depuis dix ans de mon enseignement a pris son importance, à savoir que ce que j’enseignais était tout à fait distinct par rapport à ce qui faisait le ton de ce qui se faisait dans la sphère de la psychanalyse anglo-américaine. Ce n’est pas là une chose surprenante, Freud l’avait prévue, Freud avait prévu que la psychanalyse subirait un infléchissement très important du fait d’être prise dans le système de pensée de la société américaine. Il y en a des traces écrites dans son œuvre. Il avait prévu la chose. Et c’est de la façon la plus déclarée que les choses se passent ainsi. C’est à savoir que quelqu’un comme Heinz Hartmann, qui fait la loi à la Société de New York, a nettement dit que ce qui devait faire le programme de la psychanalyse, de son travail et de son enseignement, devait consister à la faire rentrer dans les cadres, les concepts qu’il appelle lui-même la psychologie générale. C’est une chose qui a été dite et écrite et constitue le programme de l’école américaine, pour autant qu’elle suit le mouvement de New York – et dans l’ensemble l’école américaine suit avec plus ou moins de distance. Les États Unis c’est très grand, et cela offre une certaine diversité ; néanmoins quelque chose est resté des méthodes impératives que les émigrés d’Allemagne ont héritées d’un certain style universitaire qui est celui de l’Allemagne. Il est certain que ce groupe, que je connais très bien puisque je les ai vus dans les années qui ont précédé la guerre entre 33 et 38 – je les ai tous vus passer à Paris, je veux dire que je me suis même occupé d’eux –, a donné l’impulsion à partir de la guerre à la psychanalyse américaine.

Le fait de ce qui s’est passé en 63, d’un besoin impérieux qui s’est manifesté parmi des gens qui étaient mes collègues, professeurs à la Sorbonne, de rentrer dans l’Association Internationale, leur a fait faire des concessions sur le sujet de ce en quoi mon enseignement se distinguait radicalement de ce qui faisait la loi, donnait le ton dans la psychanalyse américaine et dont on peut dire par exemple que Anna Freud, dans sa façon de traiter la psychanalyse des enfants, a poussé les choses à un (3)degré qui s’harmonise très bien avec le programme de la Société de New York.

C’est à ce moment là que dans ces conditions et vu la tournure que prenaient les choses, j’ai moi-même dit que je ne continuerai plus l’enseignement que je donnais et qui était, il faut le dire, la vraie vie de la Société Française de Psychanalyse ; il est évident que c’est mon enseignement qui lui donnait son poids et son ton. Il n’y avait personne d’autre que moi à y donner à proprement parler un enseignement. Ce qu’apportaient les professeurs à la Sorbonne, que je n’ai pas à nommer, était vraiment de l’ordre de la répétition à thèmes, je dois dire assez usés, et qui ne manifestaient pas une grande fécondité. C’est à la suite de quoi, j’ai déclaré que je n’avais plus à continuer mon enseignement dans les conditions où les choses s’engageaient. Je l’ai fait sans avoir aucune garantie quant à l’avenir.

Il se trouve qu’à ce moment-là on m’a proposé de poursuivre mon enseignement dans une certaine 6e section de l’École Pratique des Hautes Études où il se trouve que je suis le collègue de gens comme Lévi-Strauss. Devant le fait que des gens qui avaient été mes élèves restaient avec moi et ne s’engageaient pas dans la voie du retour à la Société Internationale je me suis trouvé, si je puis dire, en charge d’eux et j’ai fondé ce qui s’appelle, ce que j’ai appelé puisque c’est moi qui lui ai donné son nom, l’École Freudienne de Paris. Il est certain que l’appeler Freudienne dans ces conditions, je veux dire en me séparant d’une association internationale qui prétend avoir le monopole de l’héritage freudien, je m’offrais une contestation, même juridique à l’occasion. Il est remarquable qu’il n’y en ait pas eu trace. Je veux dire que personne à Paris n’a osé contester que mon enseignement fut freudien. C’est ce que je peux dire quant à la situation actuelle de l’École.

Il y a beaucoup de gens, même dans les autres groupes, qui voient un faible avantage à être reliés à l’Association Internationale. J’en connais plus d’un qui ne mettent jamais les pieds dans les congrès et qui ont une certaine aversion pour ces (4)manifestations. Ce qui est certain c’est que tous ceux qui, à quelque titre, ont goûté de mon enseignement, même quand ils font partie d’un autre groupe, car il s’est trouvé que pour des raisons d’ambition personnelle, certains m’ont juridiquement abandonné, même ceux-là se trouvent de leurs propres aveux très mal à l’aise dans les manifestations de ce qui domine dans l’Association Internationale, c’est-à-dire où les communications reposent sur des présupposés, sur des principes, sur ce qu’il faut bien aussi appeler des préjugés, c’est-à-dire des jugements fondamentaux qui ne sont jamais discutés.

Les choses qui s’énoncent dans ces congrès les mettent très mal à l’aise à partir du moment où ils se sont trouvés régler leur pratique sur certains principes que j’énonce, et dont il faut bien que je marque, que je souligne, que ce n’est pas rien que toute cette construction, disons, que j’ai faite au cours de ces années, ça dure depuis un bout de temps et même un petit peu trop à mon gré, enfin nous sommes dans la dix-huitième année de cet enseignement. Cet enseignement tel qu’il est, avec ce qui peut vous sembler abstrait, enfin tout dépend avec quelle oreille vous pouvez lire ces choses.

Parmi vous personne n’est psychanalyste. C’est fâcheux. Cela pourrait aider certaines choses. Néanmoins, comme ce psychanalyste serait formé selon les principes qui doivent, – je n’en sais rien, dont je suppose qu’ils doivent dominer ici – quelque chose qui doit émaner d’une façon plus ou moins directe de l’École américaine, ce serait aussi une difficulté. Ce qui rend si pénible, pour ceux qui ont goûté de mon enseignement, un certain style d’énonciation, de visée donnée à leur pratique, c’est que ces choses qui peuvent vous paraître hautement abstraites – c’est le plus mauvais mot, ce n’est pas abstrait, ce sont toujours des choses très concrètes, – ces choses que, si vous n’êtes pas analyste vous pouvez très difficilement imaginer, à savoir ce qu’est l’expérience de ce que nous appellerons l’expérience du divan. À savoir ce qui se passe quand quelqu’un est là, dans le cabinet de l’analyste, sur le divan et une fois entré dans cette (5)sorte d’artifice car c’est bien évidemment un artifice, la psychanalyse ; il ne faut pas s’imaginer ça comme quelque chose qui serait la découverte de je ne sais pas quel cœur de l’être ou de l’âme. Au nom de quoi cela se produirait-il ?

La psychanalyse n’est pas une ascèse, c’est une technique, un artefact très précis qui est destiné à entrer dans quelque chose dont il s’agit justement de concevoir la nature véritable. Pour que ça puisse marcher dans les conditions où ça marche, c’est dire que l’on est dans une situation qui est celle-ci : des gens viennent demander quelque chose dont ils n’ont eux-mêmes aucune espèce d’idée ; ce qu’ils demandent, c’est je ne sais pas quoi de vague qui a au moins chez certains l’appui de certaine symptômes dont ils souffrent et dont ils voudraient bien se débarrasser. Le psychanalyste est dès lors considéré comme une sorte de puissance obscure qui doit avoir le moyen de faire des merveilles. C’est évidement pas quelque chose sur quoi nous jouons. Je veux dire par là que tout de même il faut rendre cette justice à la psychanalyse qu’elle n’essaie pas de jouer sur cette dimension de la suggestion et de la croyance et de la confiance ; de la prise en main, de la direction de ce qu’on appelle le patient. Si c’était cela, il y a longtemps que la psychanalyse serait disparue de ce monde comme c’est arrivé pour certaines techniques qui jouaient sur ce rapport humain.

La psychanalyse est une technique assez précise qui joue sur cette règle qu’on donne au patient de dire ce qui lui vient à dire. Naturellement, on l’oriente un peu vers ce qui pourrait être intéressant, on lui apprend à aller un peu plus loin que les rapports dits de l’aveu ne le comportent. On leur dit que cela vaut mieux qu’ils ne s’arrêtent à rien, même des choses qui peuvent leur paraître indifférentes ou malpolies, qu’ils les disent, comme ça leur vient à l’esprit. Que, à partir de cette pratique, quelque chose s’établisse qui est infiniment plus riche et plus compliqué, ça a tout de suite frappé les gens qui se sont mis à opérer avec cette pratique : c’est ce qu’on appelle le transfert.

(6)Le transfert est alors quelque chose de tout à fait autre que cet accrochage de la confiance et de la foi en l’analyste, dans la mesure où, précisément, on l’analyse. Il y a une chose certaine, c’est que c’est quelque chose de très obscur que cette réalité du transfert ; et il vaudrait mieux savoir ce qu’on fait et qu’on mette l’accent sur ce qu’il en est de l’analyse de transfert. Il est bien certain qu’à en parler d’une certaine façon et à en faire la théorie d’une certaine façon, on aboutit à des choses très obscures et systématiques qui débouchent sur des impasses. Ceci est parfaitement repéré depuis toujours. Si on a parlé de névroses de transfert, c’est bien parce qu’on a vu justement que le transfert ne se maniait pas aussi aisément qu’on le pensait. À le manier d’une certaine façon, on l’éternise. On établit quelque chose qui est en quelque sorte une nouvelle forme de névrose, qui devient le tissu même des rapports de celui qui est analysé avec celui qui l’analyse.

Ce que j’ai enseigné a tout de même cet effet que cela permet d’entendre d’une manière tout à fait différente ce que dit le patient. Pour ne pas compliquer les choses, limitons nous à l’appeler le patient ; ce qui est une assez mauvaise formule, et vous devez savoir que je l’appelle le psychanalysant ; ce qui n’est pas une chose faite pour étonner une oreille habituée à la langue anglaise, malgré qu’il y ait là un gérondif, qui veut dire « celui qui doit être psychanalysé », cela a tout de même un avantage sur le mot français jusqu’ici usuel, à savoir de l’appeler le psychanalysé ; parce qu’en réalité on aurait bien tort de l’appeler le psychanalysé tant qu’il ne l’est pas, et il ne l’est peut-être qu’à la fin. Tant qu’il ne l’est pas appelons-le le psychanalysant en français, cela mettra un peu plus l’accent sur quelque chose d’actif car il est bien certain que le psychanalysant n’est pas un pur et simple patient, mais qu’il a un travail à fournir, mais ce travail il s’agit de ne pas le laisser se perdre, à savoir de reconnaître ce qui se passe. Il est tout à fait frappant pour les gens qui suivent mon enseignement, combien de fois ça arrive que des gens qui suivent des patients – (7)revenons à notre ancienne dénomination – ou en ont en analyse, m’apportent le témoignage que ce que je viens de dire dans mon dernier séminaire, ça leur a été dit mais textuellement, comme par miracle, par un malade quarante huit heures avant. Il est probable que s’il n’y avait pas eu mon séminaire, ils n’auraient littéralement pas entendu ce que le patient disait. Nous en sommes tous là, il y a une façon d’entendre qui fait que nous n’entendons jamais que ce que nous sommes déjà habitués à entendre. Quand quelque chose d’autre se dit, la règle du jeu de la parole fait que simplement nous le censurons. La censure est une chose très banale, cela ne se produit pas seulement au niveau de notre expérience personnelle, cela se produit à tous les niveaux de ce que nous appelons nos rapports avec nos semblables, à savoir que ce que nous n’avons pas déjà appris à entendre, nous ne l’entendons pas. Nous ne nous apercevons pas que tout un morceau, tout un paragraphe de ce qui vient d’être dit, tout son poids particulier, veut dire quelque chose qui n’est bien entendu pas le texte. C’est là que nous entrons dans ce qui est important dans ce que j’enseigne : il veut dire mais ça ne suffit pas de vouloir. On veut dire mais ce qu’on veut dire est en général raté. C’est là que l’oreille du psychanalyste intervient à savoir qu’il s’aperçoit de ce que l’autre vraiment voulait dire. Et ce qu’il voulait dire, en général, ce n’est pas ce qui est dans le texte.

Je ne sais pas ce qu’est la linguistique au Japon, sur quels registres vous travaillez. Dans mon enseignement, la linguistique n’a qu’une valeur de référence initiatrice. Il faut bien dire que si je n’avais pas eu le public que j’avais, à savoir des médecins ou des psychologues, c’est-à-dire des gens absolument incultes, – je ne dis pas incultes linguistiquement, je dis incultes tout court ; ils ne savent rien –. C’est de là qu’il fallait que je parte. Il fallait que je parte de là parce que c’est là ce que dans mon langage signifie le retour à Freud. Cela ne veut pas du tout dire qu’il faut reculer, revenir à je ne sais quelle imagination ou pureté primitive.

(8)S’il y avait eu depuis Freud, et il y a eu depuis Freud des choses vraiment nouvelles, il est certain que je n’y vois non seulement aucun obstacle mais que je suis très intéressé. Par exemple il est clair que ce qu’a apporté Mélanie Klein malgré que ce soit exprimé de manière absolument sauvage, c’est tout de même quelque chose de pris dans l’expérience qui est tout à fait saisissant et qu’il faut essayer de comprendre d’une manière conceptuellement saisissable et non pas d’une obscurité telle qu’elle le présente. Malgré tout ça porte la marque d’une expérience, d’une expérience vive, d’une chose qu’elle a osé avec les enfants. On peut le discuter du point de vue thérapeutique, enfin ce qui est certain c’est que ça a donné des résultats et ça n’a pas eu les effets qui quelques fois, quand on entend du dehors la manière dont elle manie ces enfants, on pourrait croire que cela pourrait avoir des conséquences redoutables, il n’en est certainement pas le cas. C’est très bien toléré, et extrêmement fécond cette analyse.

Donc ce n’est pas un retour à Freud en lui-même. C’est simplement parce que je pense que Freud a d’abord été lu de la façon dont on peut lire n’importe quoi qui se présente comme nouveau à savoir en le tirant complètement du côté des notions déjà reçues. Il s’agissait de quelque chose d’absolument subversif. Il a fallu à tout prix qu’on construise des petits schémas mentaux qui permettaient en fin de compte de ne pas bouger, de rester sur les mêmes pensées de l’homme, qu’on pouvait avoir sur ce qu’il en est de l’homme, qu’avant. Il fallait à tout prix qu’on y reste. De sorte qu’on a lu Freud en y lisant ce qu’on voulait y lire et entendant absolument pas ce qui pourtant était là écrit en clair. Il y a quand même trois livres initiaux qui sont : L’interprétation des rêves, la Psychopathologie de la vie quotidienne et Le mot d’esprit.

Malgré tout le lecteur, au moins le lecteur occidental, et extrême-oriental aussi je pense, il lui faut de l’âme. L’âme c’est quelque chose qui doit exister, qui est détachable du corps et qui doit avoir ses règles propres. Je sais bien que pour vous la tradition est différente et qu’il vous a fallu avoir les (9)occidentaux sur le poil, si j’ose dire, pour commencer à parler de psychologie ; il n’y a pas à proprement parler d’enseignement de psychologie, il y a l’enseignement d’un certain nombre de pratiques diverses de méditation. Mais dans l’Université en occident depuis qu’elle existe, c’est-à-dire la fin du Haut Moyen Âge, la psychologie a pris sa place avec un certain nombre d’autres choses et que le résultat a été certains présupposés qui sont passés dans la conscience commune et sont devenus quelque chose d’absolument essentiel.

Si vous n’entrez pas dans la lecture de Freud avec les préjugés psychologiques, et peut-être avez-vous plus de chance que les occidentaux de le faire, il ne peut pas manquer de vous frapper qu’on ne parle que de choses qui sont des mots. Quand on parle de L’interprétation des rêves qu’est-ce que Freud en dit ? Dès le début, il le dit : « le rêve c’est un rébus ». Quand je dis retour à Freud, je dis lisez ce qui est vraiment écrit sans commencer immédiatement par essayer de voir ce que c’est que cette boule de coton qui s’appelle l’inconscient et dont il s’irradie quelques plumes qui seraient alors le conscient. Ne vous faites pas des schémas qui reposent toujours sur l’idée qu’il y a une substance appelée âme qui a sa vie autonome, car c’est ça qu’on ne peut plus empêcher les gens de penser, c’est que l’âme a sa vie distincte et on est tout près de l’idée que c’est elle la vie tout simplement, que c’est elle qui anime le corps. On a lu Freud comme ça à savoir que l’inconscient est une substance.

Le début de ce qui fut mon enseignement, et je me suis mêlé de ces choses en ayant pris mon temps, j’ai commencé en 51, j’avais derrière moi douze à treize ans de pratique, je ne vois pas pourquoi j’aurais enseigné des choses prématurément, c’est après que j’ai eu une certaine expérience d’analyste et que ce soit accompagné d’une lecture de Freud, assez dépourvue de préjugés. C’est après cela que j’ai choisi, étant donné le public de médecins que j’avais pour qui c’est encore plus fort que pour les autres justement parce qu’ils sont médecins et qu’ils s’occupent du corps, comme ces corps en fin de compte, c’est quelque chose dont ils ne savent rien : un médecin en sait moins qu’un masseur, (10)en fin de compte, il est ravi quand on lui parle d’âme. Quand on lui explique que les maladies c’est l’âme, c’est la relation médecin-malade, ils sont dans la jubilation : ils ont trouvé quelque chose qui va justifier leur existence. Le malheureux, c’est que c’est encore pire que ça a pu être depuis toujours. Tout cela s’arrange très bien avec le système religieux général, il n’y a rien, en fin de compte qui soit plus organiciste, qui désire plus que les histoires du corps se résolvent par des petites mécaniques, qui soit plus porté aux explications somaticiennes, que l’Église catholique. Malheureusement, il est clair qu’au fur et à mesure que la biologie avance c’est autrement compliqué que les petites idées sommaires qui ont fait la tradition médicale. Quand on met simplement à l’horizon que l’âme par exemple c’est le rapport médecin-malade, ils se trouvent un peu justifiés.

La psychanalyse n’est nullement faite pour encourager cette tendance et elle montre tout autre chose qui n’a rien à faire avec la psychologie d’une façon quelconque. Voilà ce qu’il faut savoir. Et pour le savoir, comme on ne peut pas se battre avec des ombres, je n’ai pas à me battre avec les médecins pour leur dire que leur médecine est imbécile, j’ai choisi de voir ce qu’on pouvait faire à partir de ce que Freud tout à fait génialement avait su entendre. Entendre de qui ? De rien d’autre que de ses hystériques. Au niveau des hystériques il se produit quelque chose de tout à fait exceptionnel, c’est que ce qui se révèle ce sont un certain nombre de phénomènes, je veux dire les mécanismes de ces phénomènes repérables chez bien d’autres mais qui sont obscurcis par toutes sortes de choses dont la première est la psychologie elle-même. Quoi de plus psychologue qu’un obsessionnel ? Il fait de la psychologie à longueur de journée. C’est une des formes de sa maladie.

L’hystérique révèle les dessous de ça. Les dessous consistent très exactement dans cette chose surprenante qu’il y a chez l’homme un certain niveau de phénomènes qu’on ne peut expliquer que par un moyen de traduction. Au sens littéral de ceci, il ne s’agit pas de transposition, il s’agit de traduction, une (11)traduction ne peut exister qu’à partir du langage. Puisque le rêve est un rébus, qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire sinon que sous les figures du rêve, il y a des mots. Ou bien Freud ne savait pas ce qu’il disait ou bien ça doit avoir un sens et le sens ne peut être que sous les figures du rêve, à la fin on doit trouver une phrase. Il se pourrait que l’on soit dans un de ces délires qui ont existé depuis des siècles car on a toujours opéré avec les rêves comme ça. On n’a eu qu’un tort c’est de croire que le rébus était toujours fait avec les mêmes éléments : il faut savoir que quand on rêvait d’un fort vent ou d’une colique ça voulait dire bonheur en amour etc. c’était déjà un rébus mais traduit d’une façon idiote ; on ne sait pas d’où ça vient ces choses. C’est exemplaire dans la mesure où ça permet d’illustrer de ce qui mérite d’être appelé un savoir. Dans l’histoire de l’humanité un savoir c’est toujours quelque chose qui a été traité d’une façon très obscurantiste en fin de compte. C’est ça qui distingue à proprement parler un savoir. Dans tout savoir, il y a du savoir-faire, dont nous savons bien que ce n’est pas si évident.

Nous avons avec Freud une chance, un petit aperçu de quelque chose qui, concernant certains phénomènes, pourrait aboutir à une certaine rigueur scientifique. C’est en ça que ça me paraît intéressant. C’est d’ailleurs la seule chose qui justifie le maintien de ces cadres à l’intérieur desquels fonctionne la psychanalyse. Il y a là une chance d’un abord scientifique de quelque chose qu’il ne s’agit pas de définir prématurément comme un domaine. Je ne suis pas pour dire que c’est le début d’une psychologie scientifique. Ce qu’il y a de scientifique là-dedans, c’est que l’on peut s’appuyer sur quelque chose dont la connaissance est suffisamment éclaircie pour décoller du terme même de connaissance. C’est autre chose. Il y a un monde entre ce qui est une articulation scientifique et ce que de toujours on a mis sous ce terme en fin de compte naturaliste de connaissance.

Que la linguistique ait actuellement ce caractère de champ en fusion, c’est une chose qu’il faut prendre en compte comme elle est, mais dont on a tout de même le sentiment qu’on y obtient sur certains points des résultats. Quand Jakobson arrive à mettre en (12)ordre le système phonématique du français, c’est un résultat incontestable. ça n’éclaire pas les fonds de l’âme, la nature humaine, mais c’est parfaitement opératoire. C’est ce qu’il est possible d’articuler phonématiquement en français. C’est une autre espèce de savoir que ce savoir, qui est aussi un savoir, et qui est celui de toute personne qui parle le français.

Quelle est la nature du savoir qu’il y a à parler sa langue ? Rien qu’à poser cette question, cela ouvre toutes les questions. Qu’est-ce que c’est savoir le Japonais ? C’est quelque chose qui contient en soi un monde de choses dont on ne peut pas dire qu’on les sait tant qu’on ne peut pas arriver à l’articuler.

Cette ambiguïté du savoir, arriver à la toucher si bien au niveau de l’opération de la parole, c’est quelque chose dont il faut tout le temps mettre le fait à l’épreuve pour se rendre compte quel rapport étroit cela a avec ce qui se passe dans une analyse. Car c’est à ça que vous avez affaire dans une analyse : c’est une personne qui vous raconte des choses et vous apercevez à quel point est ambigu ce qu’il sait, ce qui est impliqué de ce qu’il sait dans ce qu’il dit, et dont en fin de compte il n’a pas la moindre idée, car à une certaine façon de l’écouter vous vous apercevez que vous entendez tout autre chose.

Ce serait une opération tout à fait obscure si Freud n’avait pas fait, dans ces trois livres dont je parle, l’analyse tout à fait précise d’un certain nombre de faits ; car j’ai parlé tout à l’heure du rêve mais il y a aussi toutes sortes de trébuchements qui ont l’air, le fait du hasard, par exemple le fait que vous ne trouviez pas votre clef dans votre poche alors qu’il s’agit de rentrer chez vous ou qu’au contraire vous tiriez votre clef de votre poche pour rentrer chez quelqu’un d’autre ; Freud nous montre que derrière ces actes qui ont l’air d’être des actes de fatigue ou de distraction, il y a une déclaration. Elle dira par exemple « si en allant chez telle personne je tire ma clef, ça voudra dire je suis chez moi ». Et ça ne peut se comprendre que si ça veut dire cela. Mais le plus important, c’est la suite. Le « je suis chez moi » n’est pas n’importe quel « je suis chez moi » ; il y (13)a plus d’une façon d’être chez soi quelque part, et qui porte justement la marque de quelque chose qui donne la véritable position de quelque chose que l’on peut appeler la pensée… pour l’instant disons x. Cet x j’ai eu l’audace de l’appeler le sujet.

Évidemment ce sujet a une histoire qui paraît avoir la plus grande contradiction avec ce que je suis en train de dire. Mais il est clair qu’il faut choisir : ou bien le sujet est ce qu’a tout à fait bien délimité une certaine tradition occidentale, quelque chose de lié au fait qu’il semble qu’on ne peut pas penser sans savoir en même temps qu’on pense.

Qu’est ce que Freud nous apporte ? Ceci qu’il y a tout un monde qu’il s’agit de savoir qualifier et dont il faut le manier avec une très grande précaution, puisque je vous ai dit qu’il faut commencer par rejeter tout ce qui est de l’appareil mental impliqué par des concepts substantiels comme l’âme etc. Allons donc prudemment : disons ce que sont des pensées ; il est difficile de ne pas qualifier de pensée quelque chose qui prend un sens si clair à partir du moment où on sait le lire.

Le propre de l’inconscient est ceci : de témoigner d’un savoir et même d’un vouloir dire, d’un besoin de reconnaissance, puisque chacun de ces symptômes c’est quelque chose qui veut dire quelque chose : mais à qui ? Il est clair que de prime abord un rêve ne s’adresse à personne ; ce n’est pas vrai d’ailleurs, car il est tout à fait évident, dans l’expérience analytique, qu’au commencement d’une analyse, il arrive qu’il y ait des rêves qui sont littéralement rêvés à l’adresse du psychanalyste. Ils ont cette valeur unique d’être l’équivalent du premier discours à l’analyste. Il y a quelque chose qui commence à vouloir se dire sur ce plan.

Ce que je veux marquer, c’est donc, à l’intérieur du fait que l’expérience analytique se manifeste comme se situant dans un biais tissé de langage, c’est ce que j’appelle « est structuré comme un langage ». À partir de là, il est certain que la distinction signifiant signifié est à manier d’une certaine façon, et est profitable pour faire saisir certains des registres que (14)j’essaie de vous faire sentir. Ce qu’il faut éviter, c’est de vouloir séparer, – et c’est pourquoi votre tâche est si difficile – cet appareil de ce qui est l’expérience analytique, de ce qui en marque les limites.

Que l’expérience analytique soit elle-même essentiellement de nature linguistique, c’est là le fait massif.

La façon dont j’opère avec les termes de Saussure, – et qui d’ailleurs ne sont pas de Saussure ; le signans et le signatum, les stoïciens en avaient senti le besoin dans la logique – a essentiellement cet intérêt de montrer que dans le langage, il y un appareil en quelque sorte définissable d’une façon matérielle qui est irréductible : à savoir que le fait que le langage soit articulé, procède par des combinaisons qui sont par nature des différences, c’est la seule définition qu’on puisse donner de ce qui est des signes, c’est que ça se pose comme différent de tout le reste, c’est en ce sens que l’appareil phonématique est exemplaire. Il est bien évident que ça ne suffit pas.

Que l’appareil grammatical soit quelque chose d’essentiel, c’est une chose également sur laquelle il faut mettre l’accent. Ai-je besoin de vous rappeler qu’en définissant des termes comme Verdrängung (le refoulement), Verneinung (c’est-à-dire faire usage de la négation), Verwerfung (l’exclusion, le fait de ne pas même articuler quelque chose qui est certainement situable dans la structure du langage), en articulant cela, Freud nous donne la clef d’un certain type de grammaire. Il s’agit de savoir si cela a vraiment le caractère complet de grammaire.

C’est précisément ce qu’avec un certain nombre de petites choses j’essaie de construire : c’est quelque chose dont eux, les linguistes, devraient se servir. C’est vous dire que je ne me sens pas du tout dans la dépendance du linguiste. Ce que le linguiste m’apporte, j’en fais ce qui me chante, c’est-à-dire ce qui peut me servir. Dans le signifiant et le signifié, il est tout à fait clair que Jakobson peut très légitimement s’apercevoir que la façon qu’il a de traiter le terme de la métaphore et de la métonymie, j’en use d’une façon légèrement à côté de la sienne. (15)Pour ce qui est de la négation, les linguistes auraient tout à gagner à se mettre au pas de l’expérience psychanalytique.

Le signifiant et le signifié, c’est tout à fait capital. Tout ce qui est de l’appareil du langage est en fin de compte inclus dans cette distinction. Le signifié, il faut bien le dire, c’est toujours autre chose que ce que le signifiant a l’air d’indiquer. Le côté index du signifiant c’est très précisément celui dont tout premier abord de la langue consiste à le dépasser.

Si on croit que « table », ça veut dire table, on ne peut plus parler, c’est très simple. Il y a un usage du mot table qui s’applique à tout autre chose qu’à cette planche avec quatre pieds, et c’est ça qui est essentiel. Il n’y a pas un seul mot de la langue qui échappe à cette règle que, ce qu’il a l’air d’indiquer, c’est justement ça dont il convient de se détacher pour comprendre ce que c’est que l’usage de la langue. Ce qui est frappant, c’est que ce qui fait sens dans un mot, c’est justement étroitement lié, on peut démontrer la connexion de ce qui fait sens, avec ce fait caractéristique du langage qu’il n’est jamais un décalque des choses. C’est en cela qu’il fait sens. Si table a un sens c’est justement de ne jamais désigner purement et simplement la table. Tout ce que vous signifiez avec ce signifiant, il est bien certain que c’est lié à deux dimensions : la métaphore, par exemple quand je dis que je fais table rase en telle matière, – il n’y a aucune table que je vais balayer ; cette métaphore est mise à la place de quelque chose qu’il faudrait que j’articule autrement – ; et puis il y a l’autre dimension, c’est si je mets le mot table dans une phrase, il prendra du fait de ma phrase une couleur et une dimension qui, elle, est à la fois individualisée si on découpe la phrase et la moins individualisée du monde si on considère l’ensemble de mon discours. Le mot table peut se trouver avoir pour moi une qualité et une fonction qui lui donnent une place sensible, qui est une constante de ma personnalité. Si on met le mot table dans l’expression « se mettre à table » : c’est-à-dire parler devant la police, on voit à quel point est dominant dans la phrase l’inclusion dans la phrase de (16)l’effet de signification. Le signifié, c’est quelque chose qui demande d’y regarder à deux fois avant d’en parler.

Il est d’autant plus difficile d’en parler qu’on ne pourra jamais le faire qu’avec des paroles, c’est-à-dire qu’on ne peut pas en sortir. Si vous ne prenez pas au départ la notion qu’il n’y a pas de métalangage, c’est ce que j’enseigne, vous tomberez dans tous les pièges. Il n’y a pas de métalangage, c’est-à-dire plus on parle du langage plus vous vous enfoncez dans ce que l’on pourrait appeler ses failles et ses impasses. Je ne fais là que donner l’amorce de ce qu’implique un certain usage des termes linguistiques : usage dans lequel je ne me sens aucunement dans la dépendance du linguiste. J’en fais ce qui me convient, et jusqu’à un certain point, si j’écris comme j’écris, c’est à partir de ceci, que je n’oublie jamais, à savoir qu’il n’y a pas de métalangage. En même temps que j’énonce certaines choses sur les discours, il faut que je sache que d’une certaine façon c’est impossible à dire. C’est justement pour ça que c’est réel.

Et c’est pourquoi ces Écrits représentent quelque chose qui est de l’ordre du réel. Je veux dire que c’est forcé qu’ils soient écrits comme ça ; je veux dire par là non pas qu’ils sont inspirés, c’est le contraire, c’est justement parce que chacun a été le fait d’une conjoncture singulière, qu’il m’était demandé quelque chose pour une certaine revue et que j’avais essayé d’y condenser six mois de mon discours. Cet écrit n’est évidemment pas ce que j’ai dit ; c’est quelque chose qui en fait pose toute la question des rapports entre ce qui est parlé et ce qui vient dans l’écriture. Ce qui est certain c’est que je n’ai pas pu l’écrire autrement et que ça n’a certainement pas été pour venir s’inscrire dans un livre ; c’est bien pour ça que j’ai mis Écrits au pluriel. Chacun est l’émergence de quelque chose qui, lui aussi, a un certain rapport avec le langage.

Pour prendre des métaphores chacun de ces écrits semble comme les petits rochers que l’on voit dans les jardins Zen. ça représente ça. Moi, j’ai ratissé autour et puis il s’est trouvé que ce quelque chose se présentait comme un rocher. Un rocher très composite mais dont la principale chose est que j’avais affaire à (17)énormément de bêtise et d’inertie. C’est la définition de l’être humain, c’est un chou-fleur de la bêtise. Mais ce n’est qu’un aspect de la question. L’autre aspect c’est que c’est aussi un certain roc qui a les plus grandes choses à faire avec le discours. Quelque chose que le discours en ratissant peut arriver à cerner. Ce que j’appelais tout à l’heure l’impossible à dire, c’est en fin de compte ce que nous cherchons toujours à dire. Il s’agit de ne pas se tromper. Il y a un piège là. C’est de croire que ce roc s’adresse à quelqu’un. C’est le piège dans lequel on est tombé depuis des siècles. Ce n’est pas parce que ce roc ne se situe qu’avec le ratissage du discours que le roc s’adresse à quiconque. C’est précisément ce qui fait la beauté de ces jardins, c’est précisément qu’ils ne s’adressent à personne. Mais personne ne semble s’en être aperçu du moins jusqu’à maintenant. Par contre le ratissage lui, c’est-à-dire le discours, il s’adresse à quelqu’un que j’appelle le grand Autre.

Quand je vous disais tout à l’heure à qui s’adressent les symptômes, il est bien évident que çà s’adresse à un lieu où bien évidemment il n’y a personne. Le grand Autre, ça n’existe pas. Mais tout ce qui s’inscrit dans le langage n’est pensable que par référence au grand Autre. C’est ce qui distingue radicalement ce qui est de l’imaginaire de ce qui est du symbolique.

Dans ce qui est de l’imaginaire vous en avez des exemples : il suffit de voir opérer deux lutteurs, deux personnages qui se battent en duel. Dans ce qui est de l’ordre de cette prise, d’une action d’une image par une autre, il n’y a aucun moyen de distinguer ce qui est feinte de ce qui est vrai. La feinte, c’est l’action même. Feindre, c’est ce qu’on a à faire quand on se bat en duel ; feindre ce n’est pas mentir. Feindre c’est faire ce qu’on a à faire dans cette étreinte. Tout ceci est réglé par cette chose fondamentale, aussi vraie pour les animaux que pour les hommes, que dans cette espèce de réel si mystérieux qu’on appelle la vie, ce fonctionnement imaginaire est absolument essentiel. La capture, la prise par l’image est une chose radicale. Aucune vie n’est pensable sans cette dimension.

(18)Mais dans le discours c’est tout à fait autre chose car le discours n’a de fonction que parce qu’il se situe quelque part, dans un lieu tiers, où il s’affirme comme vérité. Il n’y a pas moyen de faire un mensonge sans supposer cette dimension de la vérité alors qu’il n’y a dans la feinte pas trace de mensonge. C’est la prise même du corps à corps. La pensée de ce que représente le grand Autre par rapport à tout ce qui peut être duel et, bien sûr, il n’y a pas que des relations duelles, je ne le prends que comme cas particulier parce que c’est le plus simple, si nous en mettons trois, ça devient comme pour la gravitation, ça devient d’une complication extrême que même sur le terrain de la gravitation on n’est pas arrivé à résoudre.

Pour ce qu’il en est de la prétendue communication, il n’y a rien qui semble dérouter plus que ce qui paraît pourtant évident, qu’il est impossible de donner un schéma correct de ce qu’on appelle communication et qui commence comme le b.a.ba de la cybernétique, à savoir de limiter les choses à l’émetteur et le récepteur. Il est évident que même à ce niveau même, quand les gens s’expriment, quand ils parlent de la communication, il y a ce tiers élément qui est le code. Alors d’où vient-il ce code ? C’est là que commencent les difficultés. Ce code n’est pas sans valeur indicative pour ce que j’ai appelé le grand Autre. Seulement, il est bien évident que, dans un domaine comme celui de la psychanalyse, on ne peut s’en contenter, puisque précisément il s’y démontre qu’on opère avec un code qui lui est tout à fait insaisissable. C’est structuré comme un langage, ces choses qui sont d’abord les symptômes, mais le code, dans cette chose qui pourtant opère comme un langage, le code, nous somme incapables de mettre la main dessus.

Nous somme capables de mettre la main sur une structure qui se définit d’une façon telle qu’elle détermine une certaine fonction de sujet qui a des propriétés, des liaisons particulières avec le savoir, et met en question le savoir. Il est clair que c’est là que cette entrée en jeu de cette trame qui s’appelle l’inconscient freudien, c’est là que l’on peut s’apercevoir de son rapport avec la chose la moins connue qui soit, à savoir ce qu’on (19)appelle la sexualité. Qu’est ce que démontre l’expérience analytique sinon que nous sommes amenés par le texte même à nous apercevoir que dans la constitution de ce code, ce code si ambigu au regard du savoir, il y a une fonction qui a à faire avec les relations sexuelles.

ça démontre que c’est une relation tout à fait compliquée en ceci qu’elle a cette structure ternaire dont je viens de dire qu’elle est essentielle au langage. Là encore il faut se méfier, car c’est une structure ternaire qu’on ne peut appeler ainsi car aucun de ces termes n’est au même niveau. Il n’y a aucun rapport entre l’émetteur et le récepteur, supposé son semblable, – supposé son semblable dans l’imaginaire –, mais pas au niveau symbolique pour cette simple raison que, contrairement à l’apparence, c’est de lui que part le message : recevoir son propre message sous forme inversée.

Ce que j’ai appelé le grand Autre, ce lieu indispensable à penser même ce qui est de l’ordre du symbolique ; sa principale caractéristique c’est qu’il n’existe pas. C’est bien pour ça que j’ai écrit signifiant de grand A barré. C’est un signifiant de la non-existence du grand Autre comme tel. C’est un signifiant indispensable à ce que fonctionne tout l’appareil. Il est bien certain qu’il ne faut jamais oublier que puisque il n’y a pas de métalangage, en disant même quelque chose comme ça, nous disons quelque chose qui doit forcément y échapper, n’être pas maniable.

Ce n’est pas parce que c’est articulé que c’est articulable et c’est bien pour ça que je ne l’articule pas mais je l’écris. C’est quelque chose de différent d’écrire ou d’articuler avec la voix. Contrairement à certains qui ont pris leur matériel dans ce que j’enseigne et qui sont en train d’articuler d’une façon vraiment bêtifiante que le langage écrit est premier par rapport au langage parlé. C’est absurde. Il est bien certain qu’il y a un langage parlé et langage écrit et il suffit de distinguer ceci que le langage écrit c’est très probablement pas du langage. Cela ne veut pas dire que ça n’a pas une très grande influence sur le langage. C’est même pour ça que ça a une grande influence sur le langage parlé. C’est comme le reste de ce à quoi à affaire le langage, (20)c’est autre chose. L’importance du Kanji, c’est justement que c’est comme une chose ce qui ne veut pas dire que le langage l’atteigne plus que tout autre chose. Le langage tourne autour. Ce n’est pas contradictoire avec ce que je dis qu’il n’y a pas de métalangage : on écrit S(A) c’est-à-dire Signifiant de A barré – il faut absolument écrire A et le barrer ensuite pour que ça fasse un signifiant –. Sans ce signifiant tout ce qui est de l’ordre de la communication est impensable et en particulier l’expérience analytique.

Ce que montre l’expérience analytique c’est que le rapport sexuel n’est pas pensable sans quelque chose de tiers qui n’est certes pas le grand Autre dans ce cas mais cette entité autour de laquelle tourne la fonction de castration, et que je note là aussi uniquement d’une façon écrite par le grand F pour désigner la fonction tierce, dans le rapport sexuel, du phallus. C’est là que nous en sommes, c’est dire que nous n’avons pas beaucoup avancé.

Il n’y a aucune chance que la psychanalyse aboutisse à quoi que ce soit, avance dans sa construction, c’est sur ce terme que Freud achève ses écrits, qu’elle sorte de cette espèce de ressassage que constituent les publications analytiques – on n’a qu’à faire l’expérience de lire simplement l’International Journal of Psychoanalysis qui paraît en même temps à Londres et à New York pour s’en rendre compte, on raconte toujours la même chose et dans les mêmes termes qui ont plutôt pour effet d’opacifier les choses. Il n’y a aucune chance de progresser si ce n’est dans cette voie qui est celle de serrer de plus près ce qu’il en est de l’expérience, de voir de quoi est fait le matériel qui est là opérant et dont l’analyse se trouve parfaitement dépendre.

Car il est certain que l’analyste est impliqué dans toute analyse. Et c’est pour cela que les analystes sont si décidés à ce que les choses n’avancent pas, parce que leur situation est déjà bien suffisamment désagréable, dans la situation actuelle, pour qu’ils n’aient aucune envie de l’aggraver. Quand il s’agit de devenir le roc soi-même ça pose bien d’autres problèmes et c’est (21)de ça dont il s’agit pour l’analyste, mais il ne veut à aucun prix devenir ce roc.

La grande ambiguïté est dans la relation duelle, et s’il y a une chance que nous avancions dans ce qu’il en est de notre relation avec notre semblable, c’est bien la psychanalyse qui peut nous le montrer. C’est dans la mesure où c’est beaucoup plus que notre semblable que nous avons en face de nous, c’est notre prochain, c’est-à-dire ce que nous avons le plus au cœur de nous-mêmes. On s’était aperçu de ça bien avant la psychanalyse, mais on l’a vu sur un plan qui n’est pas celui qui nous intéresse, puisque c’est sur le plan scientifique qu’il s’agit de le voir.

Ce qui ne veut pas dire que le savoir non scientifique n’a pas été capable d’atteindre des choses qui ont un rapport étroit avec la jouissance. Dans la psychanalyse, on peut viser ce qu’il en est de la jouissance et c’est très probablement en ça qu’elle a une fonction initiatrice. La science, qui procède d’une mise hors de jeu, d’une mise hors de champ de la jouissance, peut trouver dans la psychanalyse son nœud, son lien, son pédicule, son articulation.

C’est ça qui fait l’intérêt de la psychanalyse, c’est ce qui permet que se fasse autour cette accumulation de nuages qu’on appelle les sciences humaines. Je veux bien que la psychanalyse ait quelque chose à faire avec les sciences humaines à une seule condition, c’est que les sciences humaines disparaissent, qu’on s’aperçoive que la psychanalyse n’est là que le fil, le pic, qui permet à cette accumulation d’avoir un semblant d’existence. Mais dès que quelque chose fonctionne en son centre, il ne peut plus rien rester de ce qui s’appelle actuellement Sciences Humaines.

Maintenant, il faut que la psychanalyse survive, c’est un grave problème. Survivra-t-elle quand je serai mort ?

 

 

1970-04-19 Allocution prononcée pour la clôture du congrès de l’École freudienne de Paris.

Allocution prononcée pour la clôture du congrès de l’École freudienne de Paris le 19 avril 1970, par son directeur in Scilicet, 4° trimestre 1970, n° 2/3, pp. 391-399. Une transcription de cette allocution fut publiée dans Les lettres de l’École freudienne, janvier 1971, n° 8. Vous en trouverez une copie dans le fichier précédent.

 

(391)je n’ai rien préparé[1] pour clore, comme le pli s’en est pris, de mon allocution ce congrès.

C’est que, vous avez pu le voir, à mesure qu’il s’avançait, j’en notais toujours plus.

Ainsi l’ai-je poussé de la voix le premier jour, ayant le sentiment d’avoir quelque chose à y dégeler.

Puis m’en suis tenu à écouter d’un silence dont la garde me fut de profit. Car ce congrès loin de m’ennuyer, comme ça m’arrive disons parfois, m’a grandement retenu, même à tenir compte des absences dont je m’excuse auprès de ceux qui auraient pu y trouver manque.

Pour tout dire, ce congrès m’a été un enseignement. Ça peut paraître bien le cas de le dire, d’un Congrès sur l’enseignement.

Mais c’est peut-être là que se trouve le cheveu, à la vérité la crinière, ce n’est sûrement pas qu’il ait atteint son objet, pas sûrement même qu’il soit entré dans son sujet.

Car notons-le après Nemo, qui de sa jeunesse nous fait espoir, notre congrès s’annonçait : de l’enseignement. Pas moins : pas de l’enseignement de la psychanalyse, de l’enseignement tout court.

Que quelque chose vous soit, à ce qu’ainsi on s’en exprime : un enseignement, ne veut pas dire qu’elle vous ait rien appris, qu’en résulte un savoir.

J’y donne réflexion, entendez-la balistique, à m’étonner qu’il ait paru à tout instant aller de soi que l’enseignement, c’était transmission d’un savoir, horizon étant pris de la balançoire à faire (392)aller et retour de l’enseignant à l’enseigné : leur relation, pourquoi pas ? c’est le bateau qu’il y faut, à trouver à la foire de notre temps sa volée pas autrement folle que la relation médecin-malade par exemple.

l’actif et le passif, le transitif et le corollaire, l’informatif et l’entropique rien n’est de trop pour le pot-bouille de ce manège.

Une remarque à assainir notre cas : c’est que l’enseignement pourrait être fait pour faire barrière au savoir. Le plus humble des pédagogues, comme on dirait sans rire, peut à quiconque en donner le soupçon.

D’où jaillit le peu d’évidence disons : de la relation savoir-enseignement.

Peut-être n’en paraîtrait-il pas excessif de postuler que le savoir est chose au monde plus répandue que l’enseignement ne se l’imagine ?

Pourquoi resterait-on sourd au glissement que cette année plus encore, j’imposais au savoir à l’homologuer à la jouissance ?

S’il semble que le psychanalyste eût pu s’aviser plus tôt de ce que l’implique à peu près tout ce qu’il dit, n’est-ce pas à recouper la chose de ce que l’enseignement est là l’obstacle à ce qu’il sache ce qu’il dit ?

Il y suffit de voir que sur ce biais c’est l’instinct qui le déroute, soit une notion qui ne tient que de la fabrique de l’enseignement.

Bien sûr est-il dans mes principes de n’espérer rien de ce que mon discours soit pris comme enseignement. Mais ne venons pas tout de suite à ce point qui a fait débat ce dernier jour.

Il reste étrange que mes formules, mes quadripodes de cette année, n’aient même pas été invoquées dans les propos à elles les plus tangents. Alors qu’on n’aurait rien perdu à les poser au tableau noir.

C’est le temps qu’il faut, je dois l’admettre, à ce qu’on en vienne à mon discours là où il est fait pour servir. Telle, ma thèse de médecine a été le fil dont Tosquelles m’a dit avoir démêlé le labyrinthe que lui fut le Saint-Alban où la guerre, les guerres plutôt, l’avaient porté. Mais quand il me l’a appris, je pouvais croire qu’elle dormait, ma belle thèse, tout autant que les dix ans que ça avait duré avant. Pourquoi cette Belle au Bois, la ferais-je maintenant courir ?

(393)Enseignants, donc vous me fûtes. Non sans que m’en poigne quelque désêtre : ça doit se sentir depuis un moment. En suis-je de vous plus enseigné ? Car ce n’est pas là le couple obligatoire, dont viennent de se rebattre vos oreilles.

Ce qui de l’aimant à l’aimé fait route peu sûre, devrait rendre plus prudent à, de ces couples de participes, se fier au transport.

je suis surpris que, plutôt que du transitif induire le transit, on n’y ait jamais vu occasion d’introduire l’ambivalence, et d’un pas moins courant à ce que mal(e)honnêteté s’en ébatte.

Que l’aimant emporte le haï pour être net, ça ne veut pas dire qu’amour et haine, c’est tout un, autrement dit : ont le même support. Deux au contraire.

Qu’on parte pour cette partition de : partant, parti. Ce sera mieux.

De là à ce que le transitif ne le soit pas tant qu’on l’imagine, il n’y a qu’un pas… de la transition dont rien ne se véhicule.

Et qu’on ne m’arrête pas à ce que j’ai dit : que l’amour est toujours réciproque, car justement c’est de ce qu’à susciter l’aimant, ce n’est pas ce dont il est épris.

D’où revient l’épingle : comique.

À la vérité, c’est de la division du sujet qu’il s’agit : qui de son battement fait l’objet surgir en deux places sans support.

je ne peux être enseigné qu’à la mesure de mon savoir, et enseignant, il y a belle lurette que chacun sait que c’est pour m’instruire

Ambivalence dont ce n’est pas que le psychanalyste la confirme, que sa position se rehausse.

C’est de la relation plutôt, là le mot n’est pas bouffon, la relation : psychanalysant-psychanalysé que nous marquons un but en l’affaire. À condition bien sûr qu’on sache où est le psychanalysant. Il est vrai que c’est comme si tout le monde en avait été averti du moment même où le mot : psychanalysant a été par moi proféré pour en débaptiser ledit : psychanalysé, de mode français.

Lui aurais-je joué au psychanalysant, de ce qu’il n’y en ait plus que pour lui chez mes collègues, le mauvais tour de faire que, pour être psychanalysé, c’est midi sonné, qu’aussi bien il peut se résigner à ne l’être pas plus qu’au dire de Freud ne le sera jamais un psychanalyste ?

Mais laissons cela quand ce dont il s’agit, c’est de quoi vient (394)à être analysé. Si on le sait, pourquoi ne pas le dire, dire qu’on le sait, entends-je.

Reste à savoir si on l’enseigne. C’est là qu’il faut revenir à la remarque de Nemo. Pour l’enseignant, le chercher d’ailleurs que de son office, de son office quant au savoir, soit : de ce, qu’il est effet de l’enseignement.

je surmonte ce qui me fait fatigue de devoir sur le tableau poser ce que j’ai appelé mes quadripodes, et je vous invite à vous fier à ce que ce soit où est l’S barré, que l’enseignant se trouve, se trouve quand il y a de l’enseignant, ce qui n’implique pas qu’il y en ait toujours dans l’S barré.

Cela veut dire que l’enseignant se produit au niveau du sujet, tel que nous l’articulons du signifiant qui le représente pour un autre signifiant, qui sait lequel ? Y suffisant que cet autre se sache, pour que le sujet sorte du savoir à y rentrer : n’est-ce pas proprement le mouvement dont l’enseignant, l’enseignant, comme essence, se sustente ?

Comme statut cela dépend d’où le discours lui fait place.

Vous savez que cette année j’en ai articulé quatre du glissement de quatre termes sur quatre positions, orientées d’en permettre la permutation rotatoire.

 

Dans le discours que je dis du Maître, c’est bonnement l’enseignant, le législateur (Lycurgue, qu’il ose s’appeler parfois),qui supporte la loi, cette loi dont c’est merveille que nul ne soit censé l’ignorer, de ce que c’est l’enseignant même.

N’est-ce pas là toucher comment pour la jouissance, d’être légiférée, – s’idéalise, et s’incarner n’en est qu’une forme, la raison dont le sujet fait le fantôme : raison, qui va jusqu’à de Déesse charnelle se supporter.

C’est dans cette trace qu’un Hegel persuade l’esclave qu’à travailler, il va de son savoir atteindre à l’absolu, que l’absolu de l’empire du maître sera son empyrée à lui : il peut atteindre ce dimanche de la vie dont un humoriste a fort bien crayonné la farce dont, à s’en faire l’assidu, il n’avait pas perdu le nord.

Le plus drôle est encore ce qu’on s’imagine en politique d’avoir corrigé de l’entreprise, alors que c’est de là qu’Hegel triomphe en l’improbable duperie qu’il avoue : de la ruse de la raison.

(395)Le savoir venant à la place de l’agent, c’est le quart de tour dont avec Charlemagne disons, s’institue le discours de l’Université. Bien sûr l’histoire ne suffit-elle pas à décrire la structure.

Le savoir fait agent, rejoint notre propos, de s’avérer être l’enseignement. L’enseignement est le savoir que cette place d’où il règne, dénature en somme. Qu’on me pardonne là le sommaire, mais cet en somme c’est aussi le savoir mis en somme, avec un grand S, et pourquoi en cette voie me priver : le somme, pour être là, vaut la somme. Le sommeil du savoir engendre des monstres, à vrai dire policés : à suivre le guide de mon S barré, vous voyez que l’enseignant se trouve ici au registre de la production ce qui ne sort pas du vraisemblable.

Dire de quelle ordonnance cette production s’agence ne serait rien de plus que de laisser la crise présente de l’Université s’avérer comme structure, à faire ritournelle à son sujet, de notre : c’est un enseignement.

Il est évident que c’est à ce que le plus-de-jouir qui s’incarne des gosses de maître ne reste en rien enseigné, sauf à se servir de l’enseignant, que ceux qui en ont de famille la recette, relèveront les signifiants maîtres qui ne sont pas la production mais la vérité de l’Université. (Cf. S1 dans le quadripode.) Cela pour, d’Oxford et de Cambridge, être éventé, c’est-à-dire trop étalé pour ne pas s’être détendu, n’en garde pas ressort moins vif en des lieux d’impudence pas moindre.

Il faut noter ici pourtant que pour venir à l’enseignement, le savoir doit par quelque point être savoir de maître avoir quelque signifiant maître à faire sa vérité. C’est la marque des arts dits libéraux dans l’Université médiévale. La libéralité dont ils prennent mandat, n’est rien d’autre… On peut s’attarder aux exemples où l’usure du temps laisse voir très bien les fils de la structure, là où ils n’ont plus d’intérêt de ne plus rien conduire. Un savoir à passer par le compagnonnage, fait autre fonction de la maîtrise.

C’est de ce qui s’appelle la science qu’il s’agit pour nous, d’en apprécier l’appoint au discours du capitalisme. Y faut-il l’Université ?

je n’ai fait cette année qu’affirmer l’antécédent qui me paraît (396)sûr, que dans sa racine grecque la science, ce qui se dit §pisthmh, si bien la reconduit la nôtre, est affaire de maître où la philosophie se situe d’avoir donné au maître le désir d’un savoir, la spoliation de l’esclave s’y consommant de ce savoir nouveau (scienza nuova).

C’est l’intérêt de voir apparaître dans le quadripode que je désigne du discours de l’hystérique un savoir comme production du signifiant maître lui-même, mis en place d’être interrogé du sujet porté à l’agent.

Sans doute est-ce là faire énigme, mais qui éclaire beaucoup de choses à oser reconnaître en Socrate la figure de l’hystérie et dans le balayage à quoi Descartes procède des savoirs, le radicalisme de la subjectivation où le discours de la science trouve à la fois l’acosmisme de sa dynamique et l’alibi de sa noétique, pour ne rien changer à l’ordre du discours du Maître.

On touche là, à la mesure des deux quarts de tour opposés dont s’engendrent deux transformations complémentaires, que la science, à nous fier à notre articulation, se passerait pour se produire du discours universitaire, lequel par contre s’avérerait de sa fonction de chien de garde pour la réserver à qui de droit.

 

C’est du demi-tour constitué par le discours de l’analyste, soit du discours qui prend sa place d’être d’une distribution opposée à celle du discours du maître, primaire, que le savoir vient à la place que nous désignons de la vérité.

Du rapport du savoir à la vérité prend vérité ce qui se produit de signifiants maîtres dans le discours analytique, et il est clair que l’ambivalence de l’enseignant à l’enseigné réside là où de notre acte, nous faisons voie au sujet en le priant de s’associer librement (ce qui veut dire : de les faire maîtres) aux signifiants de sa traverse.

Cette production la plus folle pour n’être pas enseignable comme nous ne l’éprouvons que trop, ne nous libère pas pour autant de l’hypothèque du savoir.

C’est donc lapsus qu’à tâter de l’enseignement, certains font d’avancer on ne sait quelle subversion du savoir.

Bien au contraire le savoir fait-il la vérité de notre discours.

Notre discours ne se tiendrait pas si le savoir exigeait le truchement (397)de l’enseignement. D’où l’intérêt de l’antagonisme que je souligne ici entre l’enseignement et le savoir. Néanmoins est-ce du rapport du savoir à la vérité que notre discours pose la question, à ce qu’il ne puisse la résoudre que des voies de la science, c’est-à-dire du savoir du maître.

C’est en cela que la façon dont la vérité se formalise dans la science, à savoir la logique formelle, est pour nous point de mire à ce que nous ayons à l’étendre à la structure du langage. On sait qu’en cela est le noyau d’où procède mon discours.

Il faut savoir si ce discours tombe sous le coup de l’enseignement. Puisqu’en somme il ne s’est agi que de cela : de l’embarras que mon enseignement cause dans l’École.

Pourquoi ceux qui s’en emparent, n’y mettraient-ils, au goût, voire à l’aise d’autres apôtres, que verbiage emprunté ?

S’agit-il là de sommer quiconque de faire la preuve du bien senti de ce qu’il exprime ? À la vérité, qui se ferait témoin de l’accent de vérité ?

Pourtant je sais ce que je trouve à redire, d’être repris dans telle suite, d’un tour universitaire qui ne trompe pas à la vider de l’acte qui l’a faite.

À quoi Kaufmann a beau jeu d’agiter qu’après tout je ne fais pas un « cours de psychanalyse » (c’est bien ce que je revendique et l’on voit le malentendu), – et que le meilleur de ce que j’inspire, satisfait au discours universitaire, à preuve que le graphe est de bon ton, voire de bon usage en maints champs, cadrés par l’Université, de l’enseignement.

je n’y vois certes pas d’objection, si ce n’est qu’il reste curieux que le graphe, où qu’il prospère, ne se soit produit qu’à y être importé du discours du psychanalyste.

Soit d’où l’acte commande que la cause du désir soit l’agent du discours.

Ce qui me sauve de l’enseignement, c’est l’acte, et ce qui témoigne de l’acte, c’est que je n’ai jamais eu de lendemain pour mon abri, ni d’abri que je ne tienne de ce qui, à rester sourd à ce que j’apporte, s’offre le luxe d’étaler qu’il peut se passer de son manque pour subsister fort lourdement : ce qui va de soi pour l’Université, se voyant de reste pour tout le monde.

(398)Ne sait-elle pas en effet que l’acte même du psychanalyste peut par elle être calibré comme conjecture de son manque : tout le premier, je l’ai énoncé.

Que j’actualise cette conjecture, la paye de me tolérer.

Ce qui répugne dans un style qui s’atteste universitaire à reprendre mon discours, ce n’est pas qu’il le reprenne dans sa teneur, mais dans l’abri que j’y prends d’ailleurs. C’est bien distinct de la façon servile ou non de le reproduire.

C’est la distance du pastiche au plagiat, mais aussi bien : fait qui l’éclaire.

A-t-on aperçu que le pastiche joue moins de l’imitation que du déplacement par où le discours apparaît en squatter. Quand le plagiat tient plutôt du déménagement.

Ces deux façons pourtant ne vont pas plus loin que de disséminer ma parole, faute d’emporter la moindre idée de mon discours.

C’est que la première est en défaut du discours universitaire, la seconde fermée à tout autre.

Quelque lapsus gros ou subtil, c’est ce dont s’éprouve où l’on se place en mon discours.

Ainsi fit Abdoucheli tout à l’heure de rebuter d’une savate preste, la prétention à être émise stupéfiante, que le jury d’agrément eût à se surveiller d’un désêtre qui fût au gré de tout censeur. Qui eût pu imaginer, dit-il, que le désêtre fût un état dont quiconque pût s’installer en aucune activité ? Ajoutons qu’il ne se profile qu’à défendre l’Autre d’un acte d’abord, et que loin d’être la disponibilité sans doute acquise qu’on voulait dire, c’est de la prendre comme danger que son apparition fait passe.

C’est bien de le maintenir à bon droit comme danger indispensable à ce qu’il y ait un vrai passant que Tostain se trouve tenir tête à Irène Roublef sur ce dont elle croit devoir le corriger à rappeler où trébuchent ceux qui attribuent le désêtre au psychanalysant. C’est que passants ne sont ni psychanalysant ni psychanalysé, puisque c’est entre les deux que ça passe, sauf à ce que rien ne se soit passé.

Enfin Guattari est sagace à poser la question d’où l’effet du langage s’impose au corps, par ce qui en revient à l’idéal d’une (399)part, de l’objet a de l’autre. C’est un pathos pour l’idéal, mais aussi une corps(e)ification. C’est dans l’objet a que la jouissance y fait retour, mais à ce que ruine de l’âme ne s’y consomme que d’un incorporel. Et le questionneur à me répondre, semble éviter mes pièges feints.

ce qu’il me faut bien accentuer, c’est qu’à s’offrir à l’enseignement, le discours psychanalytique amène le psychanalyste à la position du psychanalysant, c’est-à-dire à ne produire rien de maîtrisable, malgré l’apparence, sinon au titre de symptôme.

C’est pourquoi medeor serait bien le terme à ce qu’il s’en autorise, si l’on n’y pouvait désigner rien comme moyen d’autre que la voix dont il opère, à seulement avouer la faille irrémédiable de ce que le psychanalysant ne fasse pas le poids de ce qui en choit de psychanalysé.

La vérité peut ne pas convaincre, le savoir passe en acte.

 

 



[1]. À l’inverse de ce qu’il en est pour ma « réponse » de plus haut, le texte est ici second, dont le parlé sera distribué de même.

1970-00-00 Apport de la psychanalyse à la psychiatrie

Dans le cadre de la préparation de son rapport au congrès de neurologie et de psychiatrie de Milan en 1970 sur le thème : « Apport de la psychanalyse à la sémiologie psychiatrique », Georges Daumézon avait invité divers spécialistes à lui faire part de leurs remarques sur le sujet. Jacques Lacan convié un soir à l’amphithéâtre Magnan de l’hôpital Henri-Rousselle à Paris fit une intervention ; l’enregistrement de mauvaise qualité ne permit pas de tout reconstituer. Nous reproduisons ci-dessous une version dactylographiée (vraisemblablement la sténotypie) déposée à la Bibliothèque de l’école lacanienne de psychanalyse, sous le titre : « Apport de la psychanalyse à la psychiatrie ». Une autre version, sensiblement différente en certains points a été proposée par le Bulletin de l’Association freudienne n° 21 en janvier 1987.

(1)Daumézon – Tu as lu le texte de Melman.

 

Lacan – J’ai lu l’ensemble des choses et j’ai été évidemment content du texte de Melman plus que d’autres… Partons quand même de ce qui est l’objet, c’est-à-dire l’apport de la psychanalyse à la sémiologie psychiatrique.

Il est évident que c’est une question qui ne peut pas m’être indifférente, alors quand j’y ai pensé, j’ai pensé forcément comme toujours, on ne peut pas sortir de son présent. C’est-à-dire que c’est à partir du point où je dis certaines choses maintenant que je vais essayer de pointer quelque chose.

Comme malgré tout, puisque je parle au présent, je me considère comme Psychanalyste, je me suis demandé ce que j’avais apporté à la sémiologie psychiatrique, donc ce n’est pas très compliqué comme départ. Il est tout à fait clair par exemple que j’ai apporté quelque chose à la sémiologie psychiatrique, que j’ai même appelé d’un nom qui avait fait une espèce de scandale à l’époque quand j’ai sorti la paranoïa d’auto-punition c’est-à-dire « le cas Aimée », ma thèse, le camarade Cellier… Je ne sais pas si tu sais ce que ça a été… Personne ici naturellement ne soupçonne plus ce que cela a été… Cellier c’est une fumée… Cellier était fou de cette histoire d’auto-punition.

Ce qui me frappe c’est qu’il rejoint la structure en somme que j’ai articulée à ce moment-là comme je pouvais, d’un cas que j’avais très soigneusement suivi. À la vérité, je ne vois pas une montagne, ni rien qui me sépare de la façon dont j’ai procédé à cette époque-là. Ma patiente, celle que j’ai appelée Aimée, était vraiment très touchante. La façon dont j’ai procédé avec elle et ce que j’enseigne maintenant, je ne vois absolument aucune espèce de différence. Tout ce que j’articule dans ma thèse comme sémiologie a quelque chose que je vais essayer de dire maintenant et qui a un certain rapport avec ce qui fait le sommet de cette observation, c’est-à-dire ce qui m’a fait l’appeler l’auto-punition ; un certain rapport avec un point que nous appellerons « le point d’acte », qui a bien là-dedans une fonction puisqu’il est tout à fait clair que tout ce qui est chez cette patiente construction, délire, manifestations à proprement parler psychotiques, est tombé net avec ce point d’achèvement qui est quelque chose de spécifique et de distinct de ce qui est réalisable, si l’on peut dire, dans d’autres psychoses. Il est rare qu’on observe cette manifestation, ce phénomène singulier, voir le délire s’épurer comme cela, absolument radicalement. C’est très rare pour une raison qu’on peut… <quelques mots manquent>… (2)a été à proprement parler de l’ordre de l’impossible, au lieu que dans un cas comme ça disons particulier, pour ne pas parler de simplicité, dans ce cas il se trouvait que c’était possible.

Il est bien évident qu’en décrivant les choses comme cela à propos de ma patiente d’alors, je n’avais pas les catégories que j’ai maintenant, je n’avais aucune idée de l’objet a à ce moment-là. Mais il est tout à fait saisissant que quand j’ai fait ce travail qui est sorti en 1932, j’avais donc 30 ans, j’ai procédé avec une méthode qui n’est pas sensiblement distincte de ce que j’ai fait depuis. Si on relit ma thèse, on voit cette espèce d’attention donnée à ce qui a été le travail, le discours de la patiente, l’attention que je lui ai apportée est quelque chose qui ne se distingue pas de ce que j’ai pu faire depuis.

Prenons les choses tout à fait à un autre bout (j’improvise, je pensais que ce soir il y aurait beaucoup d’autres personnes qui parleraient avant moi ; je les attendais un peu sous l’orme. J’essaie de me débrouiller). Il y a une chose qui me paraît aussi qui me paraît assez frappante, que je vais essayer d’exprimer comme cela va me venir. Je fais chez Daumézon tous les vendredis une présentation de malades et je vais tout de suite dire ce qui me frappe là-dedans. Il me semble que dans mes présentations du vendredi, il y a un apport de la Psychanalyse à la sémiologie psychiatrique, (ceux qui sont là et qui me suivent depuis des années, je leur demande de dire que ce que je vais exposer leur parait pertinent) et je vais te dire comment ça se présente pour moi. Il y en a quand même des traces écrites par exemple dans ce qui s’appelle « d’une question préalable à des traitements possibles de la psychose », il est fait expressément référence à une patiente, si mon souvenir est bon, que j’avais vue à une de ces présentations, c’est le cas « je viens de chez le charcutier, truie, etc. » qui sert en quelque sorte d’introduction à ce que j’ai donné cette année-là de l’analyse du cas Schreber et je le rattache à un cas qui a été vu par un certain nombre de personnes qui étaient à ce moment-là de mon entourage et que je donne comme exemple d’une certaine façon de prendre l’interprétation, de l’appréhender.

Ce qui s’est dégagé de ces présentations qui sont des présentations caractérisées par le fait que c’est au titre de Psychanalyste que je suis là, invité par Daumézon, dans son service et que c’est <de> ma position actuelle de Psychanalyste que j’opère dans mon examen. Cet examen comporte toutes sortes de limitations, de difficultés (3)liées à une certaine ampleur, un certain style de l’assistance, je veux dire de ceux qui viennent, cela ne rend pas toujours les choses faciles d’avoir là cent vingt personnes quand il s’agit de patients comme il arrive de plus en plus fréquemment qui <présentent> une certaine face de vie publique qu’il est tout à fait délicat de présenter devant cent vingt élèves et on ne sait pas s’il n’y a pas parmi eux quelqu’un de leur famille… C’est secondaire par rapport à ceci qui est le noyau d’où je vais partir. Le noyau consiste en ceci : je reçois très régulièrement, les commentaires, ce qu’ils ont entendu, de gens qui sont là comme étant des assistants beaucoup plus proches que ce vaste public dont je viens de parler, des gens qui, appelons-les comme ça pour bien les épingler comme tels, ont été analysés par moi. À divers titres, je conserve avec eux des relations parce qu’ils font partie par exemple de l’École Freudienne de Paris ou qu’ils viennent me voir pour le travail en commun. Les observations qu’ils me font après, sont toujours extrêmement riches du point de vue de la sémiologie. Je veux dire par là qu’il y a comme termes le patient, moi, qui l’interroge d’une certaine façon, la façon dont le patient répond et ce qui fait en somme l’intérêt de la présentation en question. Cela a toujours un caractère assez brillant, assez complet, c’est un cas, le roman d’une vie, mais ce n’est pas en cela que consiste le relief de la présentation psychiatrique. Il y a une chose qui me frappe, après un certain temps d’expérience, c’est que dans ce qui m’est représenté par les gens que je viens d’épingler en disant que c’était très spécialement des gens analysés par moi qui sont là, c’est que c’est dans ce qu’ils me représentent ensuite comme addition, quelquefois critique aussi, sur ce que j’ai cru pouvoir donner comme conclusion, ce qu’ils ont remarqué est à proprement parler d’une dimension sémiologique originale en ce sens que c’est tout à fait du même ordre que tel ou tel trait que j’ai pu isoler et qui mériterait de prendre sa place dans la sémiologie psychiatrique dans ma thèse sur le cas « Aimée ». De même pour prendre le cas de la dernière patiente que j’ai vue vendredi dernier, la personne qui me ramène chez moi régulièrement en auto, avait remarqué certains traits dans les réponses de la malade, une certaine façon chez cette patiente de conjuguer le oui et le non, de conjuguer le a et le é. C’est-à-dire que tout en descendant à tel moment d’une certaine rencontre qu’elle avait eue, l’impression qu’elle avait eue c’était qu’elle mentait, qui constituait une espèce de facteur commun sémiologique par le type même des réponses qu’elle avait apportées à ce que je disais, est de nature à suggérer quelque chose que j’exprimerais ainsi : si un certain type d’interrogatoire, certain type de rapport avec le malade puisse spécifier une certaine position qui est celle acquise, essentielle au Psychanalyste, il y a une certaine façon d’interroger le <patient>… <quelques mots manquent>… (4)sémiologie psychiatrique, c’est une chose qui requiert la collaboration, l’assistance de quelqu’un qui est disons de la même façon « dans le coup » que le Psychanalyste quand c’est lui qui là, mène le jeu.

On peut, à la suite de cela, poser toutes sortes de questions : vaut-il mieux ou ne vaut-il mieux pas que la personne tierce soit déjà elle-même déjà formée à la sémiologie psychiatrique ? Je pense que cela prend d’autant plus de prix que la personne <qui me reconduit> n’est pas du tout ignorante de la sémiologie psychiatrique. Cela suggère une certaine forme de recueil des comptes-rendus, des procès-verbaux qui peuvent se produire dans un tel mode d’abord qui n’a rien du tout d’artificiel. En fin de compte, il n’y a pas d’objection à ce que ce soit quelqu’un du type du Psychanalyste qui fasse l’examen de cas typiques, de cas normaux, dans un centre comme ici. C’est-à-dire, puisque nous sommes à Henri-Rousselle, que ce sont des gens qui viennent demander secours. Que les gens viennent s’y mettre à l’abri comme justement je le soulignais à propos de ce cas, ne prouve pas qu’ils soient des infirmes ou des malades mentaux.

Pour décanter ce qui est à proprement parler symptôme, je crois que cette combinaison d’un certain mode d’abord, avec d’une certaine façon la présence d’un personnage tiers qui est là, qui écoute justement dans la mesure où lui apparaît plus spécialement ce qui est lié à la personne qui interroge par le fait de cette expérience commune de l’analyse, pourrait être, me semble-t-il, l’occasion d’un type de recueil d’un tas de choses qui sont proprement de l’ordre de l’enregistrement et qui rentrent dans le cas de ce que je définirais comme des symptômes.

Je pars de là et je peux m’exprimer d’une façon aussi directe à cause de ce titre « apport de la Psychanalyse à la sémiologie psychiatrique ». Car en fin de compte, peut-être ce terme de sémiologie prend-il un accent tout à fait spécial dans ce qui est du registre psychiatrique, il ne faut tout de même pas mettre à l’ombre, le fait que la sémiologie psychiatrique est quelque chose qui est tout spécialement questionné à notre époque, cette espèce de tournant historique que nous vivons. La sémiologie psychiatrique, de ce qui en tient le <mot manquant>, tout ce qui est du mouvement qu’on appelle structuralisme est tout de même profondément lié à une mise en question de ce qu’il en est de la sémiologie psychiatrique. On ne peut pas mettre à l’ombre le fait que à la suite des travaux de quelqu’un comme Michel Foucault toute la question du statut qui est donné dans l’équilibre social pris dans son ensemble à ce qui relevait à proprement parler de sémiologie dans la Psychiatrie est une chose qui …<quelques mots manquent>.

(5)Société de ce qu’il convient ou non d’enregistrer comme de l’ordre psychiatrique c’est-à-dire nécessitant l’intervention du médecin comme tel si tant est que ce doive être quelque chose qui ait son statut.

Là encore il faut savoir qu’un certain registre théorique peut prendre toute sa fonction. Mais il faut savoir ce que veut dire symptôme à proprement parler dans ce champ, qui est le champ psychiatrique. C’est là que l’apport de la Psychanalyse subvertit tout. Est-ce que l’apport de la Psychanalyse est de nature à changer profondément le sens du terme sémiologie ? Quand il s’agit du sens de ce terme en Médecine, c’est-à-dire sémiologie de quoi, ce qui depuis toujours donne son sens au mot symptôme, entité morbide. Est-ce que le mot symptôme a le même sens quand il s’agit du symptôme d’une pneumonie ou du symptôme psychiatrique ?

C’est une question pour laquelle je n’ai pas du tout attendu l’époque présente pour m’être aperçu de toute l’importance de cette façon de poser la question. Dans mes premiers pas en psychanalyse, au temps où j’étais invité par mon vieux camarade L. à aller chez Ab. porter mes lumières psychanalytiques toutes neuves à l’époque, j’avais déjà beaucoup accentué la distance entre l’usage du terme symptôme dans le registre proprement psychanalytique par rapport à ce qui tout de même rattachait la sémiologie psychiatrique à l’ensemble de la sémiologie médicale. J’articulais cela à ce moment-là comme je le pouvais, je commençais seulement à balbutier les choses ; le terme de sens, si j’essaie d’évoquer ce que j’essayais d’articuler à ce moment-là, ce qu’il en était du sens à proprement parler, montrait déjà l’affinité linguistique de la chose que j’accentuais. Il est bien évident que depuis j’ai fait assez de progrès dans l’élaboration théorique de ces choses pour qu’on puisse encore un peu plus décoller la valeur, la fonction du terme symptôme dans l’ensemble de la perspective médicale et dans ce qu’il en est de la Psychiatrie. Il est certain que l’accent que met quelqu’un comme Foucault, non pas dans ce qu’il a écrit sur la folie, mais dans La Naissance de la Clinique, sur la fonction et qui est important parce qu’historiquement cela se distingue de tout un arrière-fond du mode d’examen en fonction du regard, d’un certain moment qui correspond à peu près à la fin du XVIIIème et à la naissance de l’anatomo-pathologie dans la définition très générale du symptôme clinique est extrêmement importante…

<manque un long fragment>

(7)On peut regretter que ce qui a été au cours des années entendu, écouté, recueilli de cette façon, n’ait pas fait l’objet d’une exploitation systématique. À un certain moment, Lemoine prenait des notes, sur tout ce qui se racontait dans ces présentations. Je suggère cela, je témoigne de cela comme d’une expérience qu’il ne serait pas impossible de systématiser, même si ce n’est pas moi qui dois en être par la suite le point pivot. Je ne vois pas pourquoi on n’instaurerait pas cela comme une certaine méthode d’exploration et d’intérêt pour ces choses. Je pense que c’est profondément motivé dans la structure que cela puisse avoir ce relief qu’en fin de compte celui qui pourrait inscrire le bénéfice sémiologique de la chose ne soit même pas forcément identique à celui qui mène l’examen mais qui ne peut le mener d’une autre façon parce qu’il est lui-même dans une certaine position qui est celle du Psychanalyste.

Comme vous le voyez c’est complexe parce qu’il n’est pas le Psychanalyste du patient qu’il examine, mais le Psychanalyste du tiers qui est là à enregistrer le résultat de l’examen. Je donne là comme témoignage cru, massif de mon expérience, cette sorte de bénéfice que j’enregistre moi-même et qui devrait être très systématiquement exploité. C’est quelque chose qui de toute façon a son prix et en tout s’offre à la critique.

Il y a là des gens qui à divers titres savent comment je présente des malades. J’aimerais qu’on leur passe la parole pour poser des questions. Mais j’insiste sur le fait que ce qu’ajoute la personne qui a entendu est quelque chose qui m’a paru très riche d’une espèce de possibilité, d’inscription, de cristallisation de l’ordre de la chose qui serait à proprement parler sémiologique. Dans Scilicet il y a un certain nombre de considérations sur ce qu’il en est des rapports du signifiant et du signe c’est à dire sur une certaine façon de trianguler cela, quelque chose qui était dans ma pensée quant j’ai dit tout à l’heure à Daumézon que cela pourrait avoir un rapport avec ce que nous sommes en train de dire : de ce qu’il en est de l’apport de la Psychanalyse à la sémiologie psychiatrique c’est que peut-être elle donne au terme lui-même de signe un sens articulé d’une façon strictement différente de ce qu’on croit que c’est le signe en sémiologie générale. Une fois qu’on a introduit cette dimension-là on s’aperçoit que cela devient tout autre chose, que c’est vraiment de nature à changer tout à fait l’abord du complexe morbide quand il s’agit de quelque chose où l’apport psychanalytique s’introduit.

 

(8)Dr Castets – Il s’agit toujours pour nous psychiatres de dire : « Ce monsieur ou cette dame est fou ou folle ». Que recherchons-nous au travers de notre sémiologie, une certaine désarticulation du discours qui peut se traduire en termes de paroles ou en termes de comportement. Ce discours échappe aux normes communes, n’entre pas dans le cadre de ce qu’on peut entendre et c’est pour cela qu’une P.H.C. nous raconte un certain nombre d’histoires très intéressantes en elles-mêmes mais que nous saisissons comme non cohérentes à notre discours commun.

 

Lacan – Je ne vois absolument pas en quoi une P.H.C. n’est pas cohérente avec un discours commun. Elle entend des choses que vous n’entendez pas parce que vous êtes sourd. S’il y a quelque chose qui s’exprime selon le discours commun c’est bien une P.H.C.

 

Castets – Est-ce qu’on doit limiter le discours à cette certaine parole ou doit-on tenir pour bon et admis « que le radar de Moscou me dit de mettre une bombe à l’amphithéâtre Magnan ce jour à 11 h 30 ». Qu’est-ce que je dois penser ?

 

Lacan – Par le temps qui court, c’est pas dingue. En ce qui concerne la P.H.C. ce qu’il convient de saisir au titre que peut avoir pour notre attention ce qu’on appelle la sémiologie psychiatrique c’est le point où nous en sommes justement quant à ce qui est à proprement parler l’hallucination. Nous en sommes toujours au niveau du balbutiement.

<Nous ne savons pas> ce qu’est à proprement parler une hallucination, il ne s’agit pas d’une hallucination causée par je ne sais quel chatouillis quelque part. Chacun sait qu’une lésion donne une hallucinose, mais ce qu’est une hallucination à savoir votre P.H.C. nous ne sommes pas capables dans l’état actuel des choses de le dire phénoménologiquement. Nous ne sommes pas même pas capables de dire s’il entend vraiment quelque chose.

 

Castets – C’est-à-dire que nous nous référons à une certaine croyance du malade qui dit entendre dire que…

 

Lacan – Nous nous référons à rien du tout parce que je vous défie de dire si le malade y croit ou pas.

 

Castets – Il nous dit qu’il croit. Je n’en sais pas plus.

 

Lacan – Non justement il ne dit même pas qu’il croit. Nous ne sommes pas capables de savoir dans ce qu’il dit ce qu’il croit.

 

(9)Castets – Un jeune ouvrier portugais qui entré dans mon service après avoir cassé la gueule à toute sa famille, dans un état d’agitation très vive. Le lendemain un peu calmé il a expliqué à mon Interne qu’une personne morte il y a sept ans lui parlait et que cette personne lui avait dit ce soir-là de casser la gueule à tout le monde. Que devons-nous croire ?

 

Lacan – La sémiologie psychiatrique ne se repère pas en fonction de ce qui nous va ou ne nous va pas. Ce n’est pas en ce sens que ça discorde ou ne discorde pas de notre expérience commune que les choses peuvent correctement se cliver. En d’autres termes, vous venez vous-même de manifester, vous venez à l’instant de pouvoir me parler d’un certain type d’hallucinations tout de suite après m’avoir parlé de la P.H.C. à propos de laquelle je vous ai fait mes remarques à savoir que nous n’avons pas les bons biais pour la différencier, pour la cliver des autres hallucinations. Il est tout à fait inapproprié de mettre cela sous la même accolade hallucination, sous prétexte que ces types qui reçoivent des messages dont nous n’avons aucune espèce d’idée, c’est le fait que tout cela puisse avoir ce terme commun d’hallucination et que nous ne pouvons pas nous en dépêtrer ce qui montre l’insuffisance de l’examen lui-même puisque l’examen devrait cliver ce dont il s’agit. Je vous ferai remarquer puisque vous avez choisi tout à l’heure la P.H.C. que ce qu’il en est de sa définition sémiologique est tout à fait insuffisante et comme je vous l’ai fait remarquer nous ne savons absolument pas sous quelle forme même phénoménologiquement c’est appréhendé. Alors qu’à partir d’un certain type d’examen, un certain type d’échanges, d’interrogation et de riposte avec le patient, certaines choses peuvent apparaître, certains reliefs, certaines dimensions qui sont ceux que j’ai notés tout à l’heure. Il y a un certain mode d’examen dans lequel ressort le rapport qu’il y a entre l’interjection « truie »*, et le « je viens de chez le charcutier » qui s’est présenté alors comme quasiment auditive. C’est en fonction des interjections qui n’ont pas été prononcées qu’une autre… de l’oreille tout à fait développée a été entendue. Il y a un certain type de liaisons qui du point de vue sémiologique est tout de même plus riche que cette notion massive de la chose prétendument auditive mais dont on ne sait pas en fin de compte si c’est auditive ou auditive mental dont personne ne sait, sauf ceux qui y sont passés eux-mêmes et encore quand on y est passé soi-même on n’est pas capable pour autant d’en rendre (10)compte parce qu’on est dans des catégories qui sont tout à fait insuffisantes pour faire fonctionner ce dont il s’agit. Alors ça n’a rien du tout d’indéfinissable les choses introduites par la sémiologie. Et je vais essayer de vous en donner maintenant une idée.

Je crois, en fin de compte, que les termes en quelque sorte algébriques dont je me sers pour définir le phantasme à savoir un certain rapport du sujet en tant que sujet qui est fondamentalement de par la nature même des fonctions signifiantes, un sujet divisé…

 

 



* Le texte source indique à autrui.