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Hélène GENET / Neuromanie et psychophobie /

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Mes oreilles bourdonnaient l’autre jour en consultation pluridisciplinaire d’un insistant vocable, les « neuropsychologues », dont on promettait le secours à venir : c’était la figure de proue du programme de soins, et ce pseudo-titre résonnait comme un mantra. Tiens, au fait, que veut dire ce mot qui là me vient ? « Mantra » est un mot sanskrit signifiant « instrument de pensée », formé sur la racine man-« penser » (qu’on retrouve dans mens, mentis et qui donnera « mental »). Il y a comme ça des mots qui tiennent lieu de pensée ou qui justement empêchent de penser : c’est bien là ce qui arrive quand le discours miroite de « neuropsychologues » et de ses inévitables partenaires adjectivaux, « neurodéveloppemental » et « cognitif ». Sous le charme scientifique, quelque chose passe à la trappe : oui, mais quoi ?

Le fait est que ces termes ont conquis la langue du soin à la vitesse des nanotechnologies. Pourtant en France, contrairement aux États-Unis ou au Canada, le titre de neuropsychologue n’existe pas : c’est une compétence annexe dispensée dans quelques masters ou DU (et qu’on retrouve aussi bien dans la neurocommunication, le neuromarketing et même le neuromanagement). Evidemment ça fait plus sérieux que le banal « psychologue », désormais entaché d’inexpertise (j’avais besoin de ce mot, qui officiellement n’existe pas : l’expertise ne se nie pas). On entrevoit sans peine que notre retard continental sera bientôt rattrapé, et que la neuropsychologie et les sciences neurodéveloppementales finiront par subsumer la psychologie. C’est ainsi : l’époque est neurophile, voire neuromaniaque et peut-être même – c’est là ce qui nous préoccupe – psychophobe.

La promotion de la science et la réduction organique s’appréhendent couramment en termes politiques (normalisation et contrôle des masses) et économiques (profits pharmaceutiques), mais la question se loge d’abord dans la langue, vecteur de l’idéologie et principal instrument des gouvernements dits démocratiques. En l’occurrence on constate que, adossés aux prestigieuses neurosciences, ces best-sellers lexicaux supplantent tranquillement des termes de plus en plus désuets comme : « psychique », « psychomoteur », « psychopathologie », « psycho-affectif », « psychosocial », « psychosomatique » (sans parler du sulfureux « psychanalyse ») ; à noter que le très médical « psychiatrie » paraît moins menacé, même si lui aussi se trouve ça et là augmenté du préfixe organique. Certes la réduction de la psyché à une mécanique objectivable n’est pas nouvelle, et l’industrialisation du soin n’en finit pas d’être dénoncée et combattue, mais ce qui doit nous inquiéter sérieusement, c’est la disqualification implicite et la disparition progressive du mot lui-même, de ce vieux et précieux signifiant grec : « psyché ». Même le très médiatique « psychopathe » cède désormais la place au « sociopathe » (entendu trois fois sur France Culture ce matin).

Avec sa discrète liquidation, ce qui se perd c’est le souffle, âme ou esprit, cet impalpable dont nous sommes faits, cause de nos errances et pourtant seule chance de salut. Il revient à la psychanalyse d’avoir rapporté le psychique à notre chair langagière, notre consistance de signifiants, car qu’on le veuille ou non, nous devons en passer par le langage, matière ô combien fuyante et incertaine. C’est pourquoi l’homme n’est jamais que tangent au réel, condamné à la quête, à une inquiétude perpétuelle. En d’autres termes : la psyché n’est pas une option, et il n’y a pas de maladie qui ne se supporte d’un discours, dans une tension entre idéologie et parole singulière. Aussi en évacuant le psychique, la neuromanie cadavérise l’humain et orchestre une fuite en avant pathogène. En cultivant le fantasme d’une adéquation bio-somatique, elle bâillonne le sujet en souffrance et programme toutes sortes de symptômes. Notre époque est sur les nerfs.

Alors, s’agit-il d’une dénégation, d’un désaveu ou d’une forclusion du psychique ? La question est à reprendre selon les contextes, ou plutôt en fonction du cadre, privé ou public, individuel ou institutionnel, en fonction des coordonnées discursives, mais au niveau du langage des masses, s’esquisse une sorte de psy- chophobie : l’idée que nous soyons parlés avant d’être parlants est devenue intolérable ; le fait que le sexuel nous gouverne suscite l’angoisse ; l’hypothèse qu’il y ait du sujet dans la maladie, qu’il y va de sa responsa- bilité, est vécue comme persécutrice. C’est aussi ainsi que dans les colloques, dans les services hospitaliers, s’explique le succès du « neurodéveloppemental ». A noter qu’on aurait pu choisir « neuropsychique » (voir infra), mais non, et ce n’est pas un hasard : de l’un à l’autre, la psyché n’est plus nommée, elle disparaît des radars. Anarchiques, entropiques, parfois morbides, les forces psychiques inquiètent, littéralement : elles nous dé- stabilisent, sans cesse, elles dérangent le bel ordre économique, livrant une interminable guerre de sécession et mettant en échec le savoir. Le développemental est autrement plus commode : il est observable, codifiable, rectifiable et surtout commercialisable. De la psychopathologie à la neuro-cognition, nulle synonymie, nul progrès, mais scotomisation.

C’est pourtant bien à partir de là qu’il faut aujourd’hui pratiquer, porter, diffuser la psychanalyse, plus nécessaire que jamais, dissidente forcément. On ne peut pas travailler contre les signifiants maîtres : il faut ruser avec pour re-frayer les voies de la subjectivité. Les refrayer, oui, parce que ça se suture, ça se col – mate. L’heure n’est plus aux dénonciations bruyantes ni à un militantisme sectaire, par quoi la psychanalyse s’isole dangereusement. Elle ne survivra qu’à réinventer sa place dans « l’éventail des soins », à partir de quoi elle s’imposera toujours d’elle-même, sans tambour ni trompettes, parce qu’elle est portée par cela même qu’elle découvre, les forces inconscientes.

* * *

Malheureuse Psyché, qui suscite tant d’inquiétudes. Trop belle pour s’attacher un mari, elle est promise à un monstre ; sans cesse bannie, elle est régulièrement au bord de la mort. Mais voilà qu’elle séduit Eros lui-même, qui la nuit vient la combler, aussi longtemps qu’elle ne cherche pas à savoir qui il est. Bravant l’interdit, forcément, elle blesse par mégarde son amant endormi, et suscite la terrible colère d’Aphrodite qui séquestre son fils et impose à Psyché de torturantes épreuves. Secourue par de nombreux adjuvants, Psyché s’en acquitte, mais finalement, d’avoir voulu s’adjoindre la déesse des Enfers pour retrouver celui qu’elle aime, elle se voit plongée dans un sommeil de mort. Si l’on en croit le conte d’Apulée, il nous reste à espérer qu’Eros se remette de sa blessure et échappe à sa mère, c’est-à-dire qu’il ne cède pas sur son désir. Mais celui-ci n’est-il pas justement causé par Psyché ?

 

[Ajout : je viens de voir passer un nouvel expert, le « bio-psychanalyste »…on n’arrête pas le progrès sémantique]

 

De quoi parle-t-on et depuis quand ? Mémo lexical

 

Neurosciences : Le nom, toujours féminin pluriel, désigne l’ensemble des sciences et disciplines qui étudient le système nerveux, son fonctionnement et les phénomènes qui en émergent (le terme apparaît en anglais dans les années 1960 ; en français, la définition date de 1984 par

Le Courrier du CNRS). Le terme vient donc en extension de la traditionnelle « neurologie » pour indiquer la variété des disciplines intéressées dans la recherche et suggérer la haute-technologie dont elle se supporte (notamment l’imagerie médicale).

 

Neuropsychologie :Si le terme apparaît en 1957 (en écho à la « neuropsychiatrie », une création lexicale qui date quant à elle des années 1910), ce n’est que depuis les années 2000 qu’il tente de constituer un champ disciplinaire, soit l’étude des relations entre les phénomènes psychiques, la physiologie et la pathologie du système nerveux. Le mot est donc strictement synonyme de « psycho- physiologie » dont il constitue même une réduction qui ne se justifie que de la neuromanie ; ainsi la « neuroéconomie » date de la même époque : dans ces composés, le préfixe « neuro- » est d’autant plus ronflant qu’il ne renvoie nullement au neurologique mais à du comportemental. L’article Wikipédia n’est développé et discuté qu’en 2006 mais encore aujourd’hui, il « ne s’appuie pas, ou pas assez, sur des sources secondaires ou tertiaires », ce qui témoigne du flou conceptuel.

Neurodéveloppement :« concerne la mise en place du système nerveux au cours de l’embryogenèse et aux stades suivant de l’ontogenèse d’un organisme animal. Son étude repose sur une approche combinant neurosciences et biologie du développement afin d’en décrire les mécanismes moléculaires et cellulaires. La neurogenèse est le mécanisme central du neurodéveloppement. » (définition de Wikipédia) Si telle est la définition, on voit que le terme est tout à fait impropre à rien évoquer du psychique, ni même du comportement… sauf à ce que le préfixe « neuro- » en vienne insidieusement à signifier « comportement » (cf. supra). A ce jour, le terme ne figure même pas dans le TLFI[1]. Quant à l’article Wikipedia, il date seulement de 2012 et n’est encore qu’une « ébauche », soit « un article qui donne trop peu d’informations sur le sujet pour être suffisamment informatif et vérifiable ».

 

  • Le TLFi, issu du Trésor de la Langue Française(1971-1994) se distingue des autres dictionnaires électroniques existants par la finesse de la structuration des données.