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Du côté des hommes / Hélène Bonnaud /

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Depuis l’affaire Harvey Weinstein, le discours sur le viol et les violences faites aux femmes a totalement changé et bouleversé les représentations des relations hommes-femmes. Comme l’a si bien relevé Libération dans une enquête sur les violences conjugale (1), l’ironie non voilée, qui semblait requise pour informer de  ces  crimes  qualifiés  de  «  crimes passionnels » racontant les virages de l’amour en haine dans la vie conjugale ordinaire, n’est plus au goût du jour. Cette ironie était bien – diagnostic post #metoo oblige – une défense contre le réel du sexe féminin. Souvent livrées sous la rubrique des faits divers, les mêmes histoires se répètent régulièrement : telle femme meurt sous les coups de son ex-mari et, quel que soit le modus operandi, la violence tourne au drame, la pulsion de mort faisant son travail de destruction. Freud ne s’y est pas trompé : « la haine, en tant que relation d’objet, indiquait-il, est plus ancienne que l’amour » (2).

Hommes post #metoo

Pour autant, ce n’est pas de cette violence contre les femmes dont nous parlerons aujourd’hui, mais des conséquences liées au mouvement #metoo sur la gent masculine.

En effet, pour la plupart, ce mouvement a permis une certaine reconnaissance du forçage existant dans les relations sexuelles entre hommes et femmes. Une reconnaissance qui porte aussi sur les interprétations abusives faites autour de l’emploi du « non » féminin, lequel a longtemps servi de mythe à vouloir entendre qu’un non vaut un oui, dès lors qu’une femme finit par se laisser faire. Que le non soit un oui n’est assurément pas une règle qui vaudrait pour toutes. Chaque femme énonce ce qu’elle veut ou ne veut pas ou ne peut pas dire, sans que le fait de ne rien dire ne vaille accord – le nombre impressionnant de plaintes déposées concernant le harcèlement et les agressions sexuelles l’a démontré. Décrypter le oui, le non et le ni oui ni non devrait être la première décision des hommes pour ne pas fonder la croyance que oui ou non s’équivalent dans la parole des femmes. Cela indique plutôt qu’en matière de choix binaire, les femmes ne sont pas toujours bornées par une logique limitée par la loi phallique, ce qui ne peut qu’aggraver le malentendu entre les sexes.

D’où un état plus ou moins dépressif  chez certains hommes qui n’osent plus aborder  une femme, craignant davantage de subir son refus que de prendre le risque de son désir. Le mot d’ordre est d’être sur la défensive. En effet, le mouvement #metoo, sans créer une paranoïa sur les comportements de séduction, met en garde contre une version, désormais vieillie, du désir féminin selon laquelle il faudrait le révéler à sa partenaire.

L’époque est à la transparence et les hommes sont exhortés à prendre en compte cette nouvelle tendance. Le désir féminin serait plus simple à déchiffrer qu’autrefois, la sexualité s’abordant comme un jeu d’égal à égal, sans sous-entendus ni tabous, les parts d’ombre étant désormais devenues obsolètes.

Résistance masculine

Mais voilà. Certains hommes résistent ou refusent cette remise en question des rapports hommes-femmes et cela peut prendre d’authentiques formes de rejet.

Ainsi, des collègues hommes prennent leur distance dans les relations de travail avec leurs homologues féminins, évitant le tête-à-tête, voire la bise du matin qui n’était pourtant pas bien équivoque ! Une petite paranoïa s’est infiltrée qui redonne à la différence des sexes une nouvelle force. À l’époque où cette différence semblait de moins en moins tracée, le mouvement #metoo réactive le fait : la différence entre les hommes et les femmes s’écrit dans les relations de séduction et dans les rapports sexuels, mais aussi dans les relations de travail. Dès lors, garder ses distances permet de s’éviter bien des désagréments.

Cette nouvelle perspective redonne au champ féminin toutes ses chances de reconquête, mais attention, seulement hors entreprise. Les bureaux sont ainsi verrouillés par une nouvelle éthique du savoir-vivre entre hommes et femmes. Le mythe de la femme au service du bien sexuel du mâle a fait son temps.

Contre le ravalement du masculin

Pourtant, certains hommes voient dans cette nouvelle redistribution des pouvoirs entre hommes et femmes, un ravalement de leur masculinité.

Un récent article paru dans Libération (3) indique la progression d’associations et de mouvements surgis pour contrer les avancées féministes. Le journal s’interroge sur la peur de certains hommes et la difficulté à réapprendre à être un homme en 2019.

Cette peur du féminin n’est certes pas nouvelle. La psychanalyse a depuis longtemps repéré combien la haine du féminin trouvait ses racines dans l’angoisse de castration révélée par la présence du manque de l’organe chez la petite fille. Constatation insupportable pour celui qui découvre alors que ce mystère l’angoisse et fait le choix de le réduire à une privation dégradante. Celle-ci générera d’autant plus d’expressions visant le moins qu’il se pensera doté d’un objet phallique enviable et porteur de désirs incontestables.

Pour Lacan, le pas-tout de la position féminine conduit non pas à formuler qu’elle est incomplète –ce serait mal lire le pas-tout que de le considérer comme manque en regard du tout –, mais renvoie chacun et aussi chacune à saisir que le pas-tout féminin se réfère à une inconsistance qui s’inscrit dans une logique d’infini (4). Cette dimension, il faut le préciser, semble encore loin des revendications féministes qui, dans la plupart des cas, se repèrent sur la binarité hommes/femmes qui fait toujours symptôme.

Les mouvements propres à l’amour et la haine montrent que la frontière est mince, l’un et l’autre fonctionnant comme l’endroit et l’envers d’une même pièce. Cependant, la haine de la femme peut prendre divers chemins dont les « masculinistes » semblent se faire les nouveaux porte-voix.

Masculinistes ou pas ?

L’enquête de Libération indique la réponse de quelques-uns face à cette peur des femmes.

Pour Léo, psychologue titré transformé en coach de la virilité et créateur du site Les Philogynes, il suffit d’apprendre aux hommes à séduire les femmes et à se réapproprier la drague de rue, tout en transformant les hommes en « choppeurs de gonzes » ! Surfant sur cette difficulté masculine de la confiance en soi, il a créé une plateforme de discussion où la parole libérée véhicule tous les clichés de la domination des hommes sur les femmes… Retour en arrière ou mécanisme de défense, tout est interprété sur le versant de la supériorité masculine sur les femmes, plus que jamais traitées sur le mode de la diffamation. On aurait pu penser quelque peu dépassée la phrase de Lacan indiquant qu’une femme, « on la dit femme, on la diffâme » (5), jouant sur l’équivoque femme-âme, mais non, il y a encore de nombreux adeptes du sexisme et de la jouissance à dire du mal desdites femmes.

Tout cela pourrait paraître anodin, voire marginal, si on ne découvrait derrière le masque de ces retours de haine masculine des penchants nationalistes. Ainsi Léo, ce coach du masculinisme, s’enferre-t-il dans son idéologie sexiste en créant un guide d’autodéfense contre le féminisme, affichant son soutien fraternel au producteur Harvey Weinstein et, plus grave encore, prônant les idées d’Alain Soral, idéologue d’extrême droite plusieurs fois condamné pour antisémitisme. De fait, l’antiféminisme primaire se soutient d’idéologies marquées par le refus de la différence non seulement de l’autre sexe, mais de l’autre en tant qu’étranger…

On lit aussi, dans ce même article, qu’un ancien président du Front national de la jeunesse, Julien Rochedy, a fondé l’école Major (6) en octobre 2017 pour apprendre aux hommes à « être et à rester des hommes ». Bien qu’il dise avoir coupé les ponts avec l’extrême droite, ce défenseur des hommes regrette « la lecture “marxiste” des relations entre les hommes et les femmes trop souvent exposées dans les médias et les universités » (7). En naviguant sur le site de son école, on est saisi par l’interprétation négative qui est faite du féminisme, cause des difficultés des hommes à se sentir hommes alors qu’au contraire, tout dans son discours veut montrer la face noble et accomplie d’une nouvelle façon d’être un homme.

Mais qu’est-ce qu’être un homme selon cette école ? Il s’agit de promouvoir la synthèse entre les valeurs masculines du passé et celles de la modernité, démontrant ainsi que les hommes du XXIe siècle peuvent acquérir une masculinité bienveillante. Se référant à l’image du chevalier ou du gentleman, J. Rochedy n’est pas contre les femmes, mais veut plutôt revenir à des valeurs plus sublimées de la relation hommes-femmes, comme les protéger ou les mettre sur un piédestal. Nouvelle version de l’amour courtois ? Soucieux de son image, J. Rochedy ne se définit pas comme masculiniste, car il est contre la guerre des sexes dont il dit qu’elle serait gagnée par les hommes parce qu’ils ont le pouvoir et la force physique. Il souhaite plutôt aider les hommes qui souffrent aujourd’hui face aux discours féministes à trouver une bonne façon d’être des hommes et se dit soutenu par toutes les femmes qui souhaitent trouver en face d’elles des vrais hommes, courtois, entreprenants, séducteurs et respectueux des femmes. Promesse d’une masculinité enfin débarrassée de ses scories version premier degré de la haine des femmes, le programme de J. Rochedy pourrait être alléchant si on n’y lisait entre les lignes, une véritable reprise du discours machiste sous d’autres formes.

Le retour au passé, notamment, indique clairement une réactualisation de la mère comme idéal féminin et de l’homme comme chevalier au service de ces dames. Avec du vieux, faisons du neuf, cette nouvelle carte s’adresse clairement à tous ceux qui sont déboussolés et ne trouvent pas d’identifications via le père, celui-ci ayant définitivement perdu la fonction de modèle dans notre société.

Ces associations, à fort support de communication via Youtube, prennent le relais, voulant répondre à cette faille rencontrée dans le constat que la fonction du père a chuté et, avec elle, toutes les identifications qui permettaient à chaque homme d’apprendre comment on le devient.

Dernier exemple pris dans Libération : Camp Optimum (8), association créée en 2012, qui propose des stages pour explorer « l’âme masculine » dans sa dimension religieuse et se présente sous le signifiant « rendre les hommes meilleurs ». Son fondateur, Daniel Morin, « veut réconcilier l’homme avec sa part de force et de fragilité ». Comme J. Rochedy, il défend « l’idéal d’une virilité chevaleresque débarrassée d’une nostalgie idiote ». Selon lui, le mouvement #metoo a autorisé la misandrie en lançant le soupçon sur la gent masculine et en réduisant l’homme au rôle d’oppresseur.

Être un homme s’apprend-il ?

Ces différentes associations ouvrent ainsi une série de questions inédites : Qu’est-ce qu’un homme ? Comment le devenir ? Comment le rester ?

La psychanalyse a bien repéré, dans les discours actuels, la difficulté, quand on se range côté homme de la sexuation, à trouver d’autres voies que les modèles des anciens qui tous, peu ou prou, rendent compte d’une différence entre les sexes marquée par la domination mâle et la recherche d’une soumission des femmes à leur supériorité. Pour autant, elle ne vise pas à proposer un autre modèle qui viendrait plaquer d’autres semblants marqués par un phallocentrisme moins virulent, voire sublimant les femmes. Elle invite à interroger comment chacun peut se situer avec son histoire singulière dans les méandres inattendus et inventifs des relations hommes-femmes.

  • : Deborde , Kristanadjaja G. & Luyssen J., « 220 femmes tuées par leur conjoint, ignorées par la société »,

Libération, 29 juin 2017, à retrouver ici.

  • : Freud , « Pulsions et destin des pulsions », Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1968, p. 42.
  • : Girgis , Leblanc A. & Mamalet L., « Avec les masculinistes : “Un véritable hétéro doit être capable de bander sur des filles moyennes” », Libération, 2 juin 2019, à retrouver ici.
  • : Cf. Miller -A., « L’orientation lacanienne. Le partenaire-symptôme », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII (1997-1998), cours nos13 et 14, inédit.
  • : Lacan , Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 79. 6 : Cf. le site ecolemajor.com
  • : Propos rapportés par Girgis , Leblanc A. & Mamalet L., « Avec les masculinistes : “Un véritable hétéro doit être capable de bander sur des filles moyennes” », op. cit.
  • : Cf. site campoptimum.com