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« Moi, l’homéopathie, j’y crois pas ! » / Norbert Bon /

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Les médicaments homéopathiques ne seront donc plus remboursés par l’assurance maladie, ainsi en a décidé la ministre de la santé sur préconisation de la Haute autorité de santé, après la polémique relancée en mars 2018 avec la parution dans Le Figaro d’une violente tribune contre l’homéopathie et d’autres « médecines alternatives », signée par un collectif de 124 médecins. Motif : l’homéopathie n’a pas fait la preuve de son efficacité.

Le motif n’est pas nouveau : pour être remboursé, un médicament doit faire la preuve d’une efficacité supérieure à celle d’un placebo. Mais jusqu‘alors, les spécialités homéopathiques bénéficiaient d’un régime dérogatoire. Pourquoi dès lors y revenir ? La raison financière n’est assurément pas suffisante, la plupart de ces spécialités sont délivrées sans ordonnance et ne sont pas remboursées. L’affaire ne concerne donc qu’une trentaine de médicaments sur environ 7000, soit moins de 1% du budget médicaments de la sécurité sociale, et l’on sait bien qu’il y aurait des économies à faire beaucoup plus substantielles du côté des prescriptions superflues de médicaments efficaces. Il doit donc y avoir autre chose, mais quoi ? Je pose la question d’autant plus librement que, je dois l’avouer, « moi, l’homéopathie, j’y crois pas ! » et c’est précisément d’y croire qu’un patient bénéficie de son efficacité.

Dès son texte de 1890, « Traitement psychique (traitement d’âme) »1, Freud repère que c’est « l’attente croyante » du patient qui le met dans une position « d’obéissance crédule », telle que celle « de l’enfant avec ses parents aimés », qui permet la guérison. C’est elle que les guérisseurs en tout genre exploitent, mais c’est la même force, souligne Freud, qui soutient les efforts du médecin, dont l’outil, pour obtenir l’état psychique favorable à la guérison, est « la magie des mots ».La notion de transfert est évidemment là en gestation chez lui ainsi que la notion d’une effectivité de la parole. Et ce sont ces deux dimensions qui sont une nouvelle fois récusées dans l’avis de la HAS et la décision de la ministre, méconnaissant que, lorsqu’un médecin prescrit un médicament, y compris reconnu efficace, c’est aussi un signifiant qu’il prescrit (les communicants qui ont préconisé la commercialisation de L’halopéridol sous le nom moins périlleux d’Haldol n’étaient pas sans le savoir) et c’est l’autorité de sa parole qu’il met en jeu. Déjà en 1996, le rapport Zarifian 2 notait que cinquante pour cent des consultations des médecins généralistes relevaient plus de la « relation thérapeutique » que de la prescription massive de psychotropes qu’elles occasionnaient.

D’où l’on est autorisé à inférer qu’au-delà de ce déremboursement, c’est la dimension psychique même qui est récusée par l’idéologie scientiste des instances décisionnelles. C’était déjà le cas avec la mise à l’index des psychothérapies dites « psycho dynamiques » et de la psychanalyse dans la prise en charge des autistes. C’est de plus en plus le cas dans les institutions où les psychiatres « d’orientation psychanalytique » sont combattus au motif de non-scientificité et les psychologues cliniciens remplacés par des « neuropsychologues » qui n’ont de « neuro » que le nom et sont appelés non plus à faire du « traitement psychique » mais du testing et du screening d’autistes, de TED et de dys en tous genres, sous le présupposé implicite d’une causalité première exclusivement neuronale. Les maladies nerveuses du XIXème siècles sont devenues des maladies neurologiques, les manifestations psychosomatiques des maladies auto-immunes.

Dans le langage médiatique et, partant, populaire, le terme psychique a disparu, c’est le cerveau, voire l’ADN, qui est, réellement comme métaphoriquement, responsable de nos conduites et de nos réactions, quand ce n’est pas un déséquilibre du microbiote intestinal, ce « deuxième cerveau », popularisé depuis cinq ans3, voire du microbiote vaginal, nouvellement promu4. Un troisième cerveau ?

Faut-il s’étonner qu’en même temps que cette réduction au tout-neurobiologique5, la dimension psychique poussée dehors par la fenêtre de l’hôpital revienne en triomphe par la grande porte sous la forme suggestive et « cosmétique », de pratiques spirituelles exotiques, pas seulement auprès des patients mais plus largement dans des conférences grand public multimédias et des livres de gare à grand tirage, invitant les foules à fermer leurs yeux et leurs oreilles sur leurs remous intérieurs comme sur le désordre du monde, pour se consacrer à leur développement personnel : « Soyez-vous-même ! » « Lâchez-prise ! » « Foutez-vous la paix ! » 6… Et vous êtes priés d’y croire !

 

  1. Freud S., 1890, « Traitement psychique (traitement d’âme) », Résultats, idées, problèmes I, PUF, 1984, 1-23.
  2. Zarifian E., 1996, Le prix du bien-être. Psychotropes et société, Odile Jacob.
  3. Enders G., 2015, Le charme discret de l’intestin, Actes sud.
  4. Bohbot J. M. et Rica E., 2019, Prenez soin de votre microbiote vaginal, Editions Marabout. Où l’on apprend que les lactobacilles vaginaux et intestinaux sont différents. Voilà peut-être de quoi expliquer la prévalence de la disposition hystérique chez les femmes et obsessionnelle chez les hommes, sans avoir à passer par les formules de la sexuation !
  5. Pour s’orienter dans le rapports entre cerveau et psyché, neurologie et psychanalyse, on lira avec intérêt le livre de notre collègue, neurologue et psychanalyste, Catherine Morin, 2017, L’homme et son cerveau. Neurosciences et psychanalyse, Odile Jacob.
  6. Midal F., 2017, Foutez-vous la paix, Flammarion. Où l’on apprend en 15 chapitres injonctifs comment parvenir à « L’émerveillement d’être ».