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Leçon du 5 Février 1958

La symbolisation préoccupe le monde. Un article est paru en Mai – Juin 1956, sous le titre de Symbolism and Its Relationship to the Primary and Secondary Processes, de Charles RYCROFT, où il essaye de donner un sens actuel au point où nous en sommes de l’analyse du symbolisme. Ceux d’entre vous qui lisent l’anglais auraient évidemment avantage à lire un tel article, puisque cela leur montrera les difficultés qui se présentent depuis toujours à propos du sens à donner dans l’analyse au mot symbolisme, et je veux dire, pas simplement au mot mais à l’usage qu’on en fait, à l’idée qu’on se fait du processus du symbolisme. Il est vrai que depuis 1911, où Monsieur JONES a fait là – dessus le premier travail d’ensemble important, la question est passée par diverses phases et elle a rencontré, et elle rencontre encore, de très grandes difficultés dans ce qui constitue actuellement la position la plus articulée sur ce sujet, c’est – à – dire celle qui sort des considérations de Madame Mélanie KLEIN sur Le rôle du symbole dans la formation du moi. Ceci a le rapport le plus étroit avec ce que je suis en train de vous expliquer, et je voudrais essayer de vous faire sentir l’importance du point de vue que je suis en train d’essayer de vous faire comprendre pour mettre un petit peu de clarté dans des directions obscures. Je ne sais pas par quel bout je vais le prendre aujourd’hui. Je n’ai pas de plan quant à la façon dont je vais vous présenter les choses. Je voudrais… puisque c’est une espèce d’antépénultième séance que je vous ai annoncée, au séminaire prochain très précisément axée sur le phallus et la comédie… je voudrais simplement aujourd’hui marquer une espèce de point d’arrêt en vous montrant quelques directions importantes dans lesquelles ce que je vous ai exposé au début de ce trimestre concernant le complexe de castration permet de mettre des points d’interrogation. Je vais alors commencer par prendre les thèses comme elles viennent. Aujourd’hui sur ce sujet, on ne peut pas toujours mettre un ordre strict dans quelque chose qui doit être avant tout considéré aujourd’hui comme une espèce de point carrefour. Dans ce titre de Charles RYCROFT, vous venez de voir apparaître le procès primaire et secondaire. C’est quelque chose dont je n’ai jamais parlé devant vous et même, il y a quelque temps, certains s’en sont étonnés. Ils sont tombés sur ce procès primaire et secondaire à propos d’une définition de vocabulaire, et se sont trouvés un petit peu surpris. Le procès primaire et secondaire date du temps de la Traumdeutung, et c’est quelque chose qui n’est pas complètement identique, mais qui recouvre les notions opposées de principe de plaisir et principe de réalité. Principe de plaisir et principe de réalité, j’y ai plus d’une fois fait allusion devant vous, toujours pour vous faire remarquer que l’usage qu’on en fait est incomplet si on ne les met pas en rapport l’un avec l’autre, c’est – à – dire si on ne sent pas leur liaison, leur opposition, comme étant constitutives de la position de chacun de ces termes. Je voudrais tout de suite aborder le vif de ce que je viens de faire remarquer : la notion de principe du plaisir en tant qu’élément principe du procès primaire, quand on la prend d’une façon isolée aboutit à ceci, et c’est de là que Charles RYCROFT croit devoir partir pour définir le procès primaire. Il croit devoir écarter toutes ses caractéristiques structurales… mettre au second plan le fait qu’y domine l’un des éléments constructifs que sont effectivement la condensation, le déplacement, etc. : tout ce que FREUD a commencé d’aborder quand il a défini l’inconscient… et il le caractérise fondamentalement par ce que FREUD apporte dans l’élaboration terminale de cette théorie à propos de la Traumdeutung, à savoir que le principe du plaisir est constitué essentiellement par ceci : qu’il y a un mécanisme et qu’originairement et principiellement… que vous entendiez la chose du point de vue de l’étape historique ou du point de vue d’une sous – jacence, d’un fondement sur lequel quelque chose d’autre a eu à se développer, une espèce de base, de profondeur psychique, ou même que vous l’entendiez dans une sorte de rapport logique… c’est de là que l’on doit partir. Il y aurait, disons chez le sujet humain… il ne saurait évidemment s’agir semble – t – il d’autre chose, mais le point n’est pas trop défini… il y aurait, en réponse à l’incitation pulsionnelle, toujours la possibilité virtuelle… et en quelque sorte comme constitutive du principe de la position du sujet à l’endroit du monde… tendance à la satisfaction hallucinatoire du désir. Je pense que ceci ne vous surprend pas : exprimée abondamment chez tous les auteurs, cette référence à ceci qu’en raison d’une expérience primitive et sur un modèle qui est celui de la réflexion, à toute incitation interne du sujet correspond… avant qu’il y corresponde quelque chose qui est le cycle instinctuel, le mouvement – fut – il incoordonné – de l’appétit, puis de la recherche, puis du repérage dans la réalité de ce qui satisfait le besoin par le fait des traces mnésiques de ce qui a déjà répondu au désir, qui apporte la satisfaction… la satisfaction, purement et simplement, qui tend à se reproduire sur le plan hallucinatoire. Ceci, qui est devenu presque consubstantiel à nos conceptions analytiques, au besoin nous en faisons usage, je dirai : presque d’une façon implicite, chaque fois que nous parlons du principe du plaisir. Ne vous paraît – il pas dans une certaine mesure que c’est quelque chose d’assez exorbitant pour mériter un éclaircissement, parce qu’enfin, s’il est dans la nature du cycle des processus psychiques de se créer à soi – même sa satisfaction, je pourrais dire : pourquoi les gens ne se satisfont – ils pas ? Bien sûr, c’est que le besoin continue d’insister, parce que la satisfaction fantasmatique ne saurait remplir tous les besoins. Mais nous ne savons que trop que dans l’ordre sexuel, dans tous les cas assurément, elle est éminemment susceptible de faire face au besoin, s’il s’agit de besoin pulsionnel. Pour la faim, c’est autre chose, et après tout il se dessine à l’horizon que c’est bien de cela… c’est du caractère très possiblement illusoire de l’objet sexuel,… qu’en fin de compte ici il s’agit. Cette conception existe et, d’une certaine façon, est motivée en effet par la possibilité de se soutenir, au moins à un certain niveau, au niveau de la satisfaction sexuelle. C’est quelque chose qui a imprégné si profondément toute la pensée analytique, que dans la mesure où cette relation du besoin à sa satisfaction… à savoir : les primitives, les primordiales, gratifications ou satisfactions, ou frustrations aussi, qui sont considérées comme décisives à l’origine de la vie du sujet, à savoir dans les rapports du sujet avec sa mère… est venue au premier plan… à savoir que c’est, dans son ensemble, dans une dialectique du besoin et de sa satisfaction que la psychanalyse est entrée de plus en plus à mesure qu’elle s’est intéressée de plus en plus aux stades primitifs du développement du sujet, à savoir la relation de l’enfant avec la mère… on est arrivé à quelque chose dont je voudrais bien vous pointer le caractère significatif, et en même temps d’ailleurs, le caractère nécessaire. C’est ceci dans la perspective kleinienne, qui est celle que je désigne pour l’instant… à savoir où tout l’apprentissage de la réalité par le sujet est en quelque sorte primordialement préparé et sous – tendu par la constitution essentiellement hallucinatoire et fantasmatique des premiers objets classifiés en bons et mauvais objets pour autant qu’ils fixent en quelque sorte une première relation tout à fait primordiale qui va donner, pour la suite de la vie du sujet, les types principaux des modes de rapport du sujet avec la réalité… on arrive à une sorte de composition du monde du sujet qui est fait d’une espèce de rapport fondamentalement irréel du sujet avec des objets qui ne sont que le reflet de ses pulsions fondamentales. C’est autour de l’agressivité fondamentale par exemple du sujet que tout va s’ordonner en une série de projections de besoins du sujet. Ce monde de la phantasy, telle qu’elle est usitée dans l’école kleinienne, est fondamental, et c’est à la surface de cela, que par une série d’expériences plus ou moins heureuses… il est souhaitable qu’elles soient assez heureuses pour cela… que le monde de l’expérience va permettre un certain repérage raisonnable de ce qui dans ces objets est, comme on dit, objectivement définissable comme répondant à une certaine réalité, la trame d’irréalité restant en quelque sorte absolument fondamentale. C’est, si je puis dire, cette sorte de construction… que l’on peut vraiment appeler construction psychotique du sujet… qui fait qu’en somme un sujet normal c’est – dans cette perspective – une psychose qui a bien tourné, une psychose en quelque sorte heureusement harmonisée avec l’expérience. Et ceci n’est pas une reconstruction. L’auteur dont je vais parler maintenant : Monsieur WINNICOTT, l’exprime strictement ainsi dans un des textes qu’il a écrits sur l’utilisation de la régression dans la thérapeutique analytique. L’homogénéité fondamentale de la psychose avec le rapport normal au monde y est absolument affirmée comme telle. Ceci n’empêche pas que de très grandes difficultés surgissent de cette perspective, ne serait – ce que d’arriver à concevoir quelle est… puisque la phantasy n’est en quelque sorte que la trame sous – jacente au monde de la réalité… de voir quelle peut être la fonction de la phantasy reconnue comme telle par le sujet à l’état adulte et achevée et réussie dans la constitution de son monde réel. C’est aussi bien le problème qui se présente à tout kleinien qui se respecte, c’est – à – dire à tout kleinien avoué, et aussi bien on peut dire actuellement à presque tout analyste, pour autant que le registre dans lequel il inscrit le rapport du sujet au monde devient de plus en plus exclusivement celui d’une série d’apprentissages du monde, faits sur la base d’une série d’expériences plus ou moins réussies de la frustration. Je vous prie de vous reporter au texte de Monsieur WINNICOTT… qui se trouve dans le volume 26 de l’International Journal of Psychoanalysis et qui s’appelle : Primitive Emotional Development… pour arriver à motiver le surgissement, à concevoir ce monde de la phantasy en tant qu’il est vécu consciemment par le sujet et qu’il équilibre sa réalité, comme l’expérience le prouve. Et il faut le constater dans son texte même… pour ceux que ceci intéresse… il s’appuie sur une remarque dont vous allez voir qu’on sent bien la nécessité, tant elle aboutit à un paradoxe tout à fait curieux. Le surgissement du principe de réalité, autrement dit de la reconnaissance de la réalité à partir des relations primordiales de l’enfant avec l’objet maternel… objet de sa satisfaction et aussi de son insatisfaction… ne laisse nullement apercevoir comment de là peut surgir le monde de la phantasy sous sa forme, si l’on peut dire, adulte, si ce n’est par un artifice dont s’avise Monsieur WINNICOTT, ce qui permet certainement un développement assez cohérent de la théorie, mais dont je veux simplement vous faire apercevoir le paradoxe. C’est ceci : il fait remarquer que si fondamentalement la satisfaction du besoin hallucinatoire est dans la discordance de cette satisfaction avec ce que la mère apporte à l’enfant, c’est dans cette discordance que va s’ouvrir la béance dans laquelle l’enfant peut constituer d’une certaine façon une première reconnaissance de l’objet, l’objet qui se trouve, malgré les apparences si l’on peut dire, décevoir. Alors pour expliquer comment peut naître en somme ce quelque chose à quoi se résume pour le psychanalyste moderne tout ce qui est du monde de la phantasy et de l’imagination, à savoir ce qui en anglais s’appelle le playing, il fait remarquer ceci : supposons que l’objet maternel arrive pour remplir juste à point nommé… à peine l’enfant a – t – il commencé à réagir pour avoir le sein, que la mère le lui apporte. Ici Monsieur WINNICOTT s’arrête à juste titre et pose le problème suivant : qu’est – ce qui permet dans ces conditions à l’enfant de distinguer l’hallucination, la satisfaction hallucinatoire de son désir, de la réalité ? En d’autres termes, avec ce point de départ nous aboutissons strictement à exprimer l’équation suivante : c’est qu’à l’origine, l’hallucination est absolument impossible à distinguer du désir complet. Est – ce qu’il ne vous semble pas que le paradoxe de cette confusion ne peut tout de même pas manquer d’être frappant ? Dans une perspective qui rigoureusement caractérise le processus primaire comme devant être naturellement satisfait d’une façon hallucinatoire, nous aboutissons à ceci : que plus la réalité est satisfaisante, si l’on peut dire, moins elle constitue une épreuve de la réalité, et que l’origine de la pensée d’omnipotence chez l’enfant est essentiellement fondée sur tout ce qui peut avoir réussi dans la réalité. Ceci peut se tenir d’une certaine manière, mais avouez que cela présente en soi – même quelque aspect paradoxal, et que la nécessité même d’avoir à recourir à quelque chose d’aussi paradoxal pour expliquer, en somme, un point pivot du développement du sujet est quelque chose qui prête à réflexion, voire à question. Je vais tout de suite à l’opposé de ce qui semble pouvoir être présenté en face de cette conception dont vous ne méconnaissez pas, je pense, que toute paradoxale déjà qu’elle soit… et franchement paradoxale… elle doit aussi avoir quelques conséquences. Elle a certainement toutes sortes de conséquences. Je vous les ai déjà signa-lées l’année dernière quand j’ai fait allusion à ce même article de Monsieur WINNICOTT, c’est à savoir qu’il n’y a pas d’autre effet, dans la suite de son anthropologie, que de lui faire classer dans le même ordre que les aspects fantasmatiques de la pensée, à peu près tout ce qu’on peut appeler spéculation libre. Je vous l’ai déjà dit l’année dernière : il y a là une assimilation complète de la vie fantasmatique avec tout ce qui est de l’ordre, pourtant extraordinairement élaboré spéculativement, à savoir de tout ce qu’on peut appeler les convictions, à peu près quelles qu’elles soient : politiques, religieuses ou autres. Ce qui est bien une sorte de point de vue que l’on voit s’insérer dans une sorte d’humour anglo – saxon, dans une certaine perspective de respect mutuel, de tolérance, et aussi de retrait. Il y a une série de choses dont on ne parle qu’entre guillemets ou dont on ne parle pas entre gens bien élevés, et ce sont pourtant des choses qui comptent quelque peu puisqu’elles font partie du discours intérieur, qu’on est loin de pouvoir réduire au […]. Mais laissons les aboutissements de la chose. Je veux simplement vous montrer ce qu’en face de cela une autre conception peut poser. D’abord, est – il si clair que l’on puisse purement et simplement appeler satisfaction ce qui se produit au niveau hallucinatoire, c’est – à – dire dans les différents registres où nous pouvons incarner en quelque sorte cette thèse fondamentale de la satisfaction hallucinatoire du besoin primordial du sujet au niveau du processus primaire ? Là – dessus, j’ai plusieurs fois introduit le problème. On dit : « Voyez le rêve », et on se rapporte toujours au rêve de l’enfant. C’est FREUD lui – même qui nous indique là – dessus la voie dans la perspective qu’il avait explorée, à savoir de nous indiquer le caractère fondamental du désir dans le rêve. Il a été amené à nous donner purement et simplement l’exemple du rêve de l’enfant comme type de la satisfaction hallucinatoire. De là, chacun sait que la porte est vite ouverte. Les psychiatres depuis longtemps avaient cherché à se faire une idée des rapports perturbés du sujet avec la réalité dans le désir. Par exemple en le rapportant à des structures analogues à celles du rêve. La perspective que nous introduisons ici ne nous permet pas d’apporter là une modification essentielle. Je crois qu’il est très important, au point où nous en sommes et en présence même des impasses et des difficultés que suscite cette conception d’une relation purement imaginaire du sujet avec le monde comme étant au principe même du développement de son rapport à la réalité, d’y opposer ceci, dont je vous montrais la place dans le petit schéma dont je ne cesserai pas de me servir et qui est celui – ci. Je le reprends dans sa forme la plus simple, dont je rappelle… dussé – je paraître le seriner un petit peu… ce dont il s’agit : c’est à savoir ici quelque chose qu’on peut appeler le besoin, mais que j’appelle d’ores et déjà le désir parce qu’il n’y a pas d’état originel, ni pur, du besoin et que dès l’origine, le besoin est motivé sur le plan du désir, c’est – à – dire de quelque chose qui chez l’homme est destiné à avoir un certain rapport avec le signifiant. Et que c’est dans la traversée par cette intention désirante [discours] de ce qui se pose pour le sujet comme la chaîne signifiante : soit que la chaîne signifiante ait déjà imposé ses nécessités dans sa subjectivité, soit que tout à l’origine il ne la rencontre que sous la forme de ceci : qu’elle est constituée d’ores et déjà chez la mère, qu’elle lui impose déjà chez la mère sa nécessité et sa barrière. Et vous savez qu’ici il la rencontre d’abord sous la forme de l’Autre, et qu’elle aboutit à cette barrière sous la forme du message où dans ce schéma, naturellement, il ne s’agit que d’en voir la projection, et où se situe sur ce schéma ce principe de plaisir. À savoir ce quelque chose qui, dans certains cas, sous certaines incidences, donne un trait primitif sous la forme du rêve disons le plus primitif, le plus confus même, celui que nous pouvons voir chez le chien : on voit qu’un chien de temps en temps, quand il est en sommeil, remue les pattes, il doit donc rêver et il a peut – être une satisfaction hallucinatoire de son désir. Comment pouvons – nous les concevoir ? De même, comment pouvons – nous les situer, et justement chez l’homme ? Je vous propose ceci : pour qu’au moins ça existe comme un terme de possibilité dans votre esprit et qu’à l’occasion vous vous rendiez compte que ça s’applique d’une façon plus satisfaisante.… ce qui est réponse hallucinatoire au besoin n’est pas le surgissement d’une réalité fantasmatique au bout du circuit inauguré par l’exigence du besoin : c’est l’apparition, au bout de cette exigence, de ce mouvement qui commence à être suscité dans le sujet vers quelque chose qui doit en effet désigner pour lui quelque linéament, c’est l’apparition au bout de cela de quelque chose qui bien entendu, n’est pas sans rapport avec ce besoin qu’il a : un rapport avec ce qu’on appelle l’objet mais qui fondamentalement dès je dirai l’origine, a ce caractère d’être quelque chose qui a un rapport tel avec cet objet que cela mérite d’être appelé un signifiant. Je veux dire quelque chose qui a essentiellement un rapport fondamental avec l’absence de cet objet, qui a déjà un caractère d’élément discret de signe.
Et FREUD lui–même ne peut pas faire autrement quand il articule ce mécanisme, cette naissance des structures inconscientes… consultez la lettre déjà citée par moi : la lettre 52 à Fliess, au moment où commence pour lui à se formuler un modèle de l’appareil psychique qui permette de rendre compte précisément du processus primaire …il faut qu’il admettre à l’origine que ce type d’inscription mnésique qui va répondre hallucinatoirement à la manifesta-tion du besoin n’est rien d’autre que ceci : un signe. C’est–à–dire quelque chose qui ne se caractérise pas seulement par un certain rapport avec l’image dans la théorie des instincts et de cette sorte de leurre qui peut suffire à éveiller le besoin et non pas à le remplir, mais quelque chose qui en tant qu’image, se situe déjà dans un certain rapport avec d’autres signifiants : avec le signifiant par exemple qui lui est directement opposé, qui signifie son absence, avec quelque chose qui est déjà organisé comme signifiant, déjà structuré dans ce rapport proprement fondamental qui est le rapport symbolique pour autant qu’il apparaît dans cette conjonction d’un jeu de la présence avec l’absence, de l’absence avec la présence, jeu lui–même lié ordinairement à une articulation vocale qui constitue déjà l’apparition d’éléments discrets de signifiants. En fait, ce que nous avons comme expérience, ce que même on produit au niveau des règles les plus simples de l’enfant, n’est pas une satisfaction. En quelque sorte, quand il s’agit de la faim toute simple, du besoin de la faim, c’est quelque chose qui se présente déjà avec un caractère d’excès, si je puis dire, d’exorbitant. C’est justement ce qu’on a déjà défendu à l’enfant, tel le rêve de la petite Anna FREUD : « cerises, fraises, framboises, flan… » Tout ce qui est déjà entré dans une caractéristique proprement signifiante puisque c’est déjà ce qui a été interdit… et non pas simplement ce qui répond à un besoin, au besoin de toute satisfaction de la faim …qui consiste à se présenter sous le mode de festin des choses qui passent les limites justement de ce qui est l’objet naturel de la satisfaction du besoin. Ce trait tout à fait essentiel se retrouve absolument à tous les niveaux, à quelque niveau que vous preniez ce qui se présente, comme satisfaction hallucinatoire. Et alors à l’inverse, que vous preniez les choses à l’autre bout… quand vous avez affaire à un délire où vous pouvez être tenté, faute de mieux, pendant un temps, avant FREUD, je dirai de chercher aussi quelque chose qui soit la correspondance d’une espèce de désir du sujet, vous y arrivez par quelques aperçus, quelques flash de biais, comme celui–là où quelque chose peut sembler représenter la satisfaction du désir. Mais n’est–il pas évident que le phénomène majeur le plus frappant, le plus massif, le plus envahissant de tous les phénomènes du délire ne soit pas n’importe quel phénomène, ne soit pas n’importe quelle chose qui se rapporte à une espèce de rêverie de satisfaction de désir ? C’est quelque chose d’aussi arrêté que l’hallucination verbale et avant toute autre chose… avant de savoir si cette hallucination verbale se passe à tel ou tel niveau, s’il y a là chez le sujet quelque chose comme une espèce de reflet interne sous forme d’hallucination psychomotrice qui est excessivement importante à constater, s’il y a projection ou autre …n’apparaît–il pas dès l’abord que dans la structuration de ce qui se présente comme hallucination, ce qui domine d’abord et ce qui même devrait servir de premier élément de classification : c’est sa structure dans le signifiant, c’est que ce sont des phénomènes structurés au niveau du signifiant, c’est que l’organisation même de ces hallucinations ne peut, même un instant, se penser sans voir que la première chose qu’il y a à apporter dans ce phénomène c’est que c’est un phénomène de signifiant. Voici donc une chose qui doit toujours nous rappeler que s’il est vrai qu’on puisse aborder sous cet angle la caractérisation de ce qu’on peut appeler le principe du plaisir, à savoir la satisfaction fondamentalement irréelle du désir, la différenciation, la caractéristique que la satisfaction hallucinatoire du désir existe, c’est qu’elle est absolument originelle, qu’elle se propose dans le domaine du signifiant et qu’elle implique comme tel un certain lieu de l’Autre… qui n’est d’ailleurs pas forcément un autre mais un certain lieu de l’Autre …pour autant qu’il est nécessité par la position de cette instance du signifiant. Vous remarquerez que dans une telle perspective, celle de ce petit schéma–ci : c’est donc là que nous voyons entrer en jeu dans cette espèce de partie externe en fin de compte du circuit qui est constitué par la partie de droite du schéma, à savoir, le besoin, qui ici est quelque chose qui se manifeste sous la forme d’une sorte de fin ou de queue de la chaîne signifiante, quelque chose qui bien entendu n’existe qu’à la limite, et où pourtant vous reconnaîtrez toujours, chaque fois que quelque chose parvient à ce niveau–là du schéma, la caractéristique du plaisir comme y étant attachée. Si c’est à un plaisir qu’aboutit le trait d’esprit, c’est très précisément pour autant que le trait d’esprit nécessite que quelque chose se réalise au niveau de l’Autre, qui a cette sorte de fin virtuelle vers une sorte d’au–delà du sens et qui pourtant est quelque chose qui en soi comporte une certaine satisfaction. Si donc c’est dans cette partie externe du circuit que le principe du plaisir trouve en quelque sorte à se schématiser, ici de même, c’est dans cette partie–là que le principe de réalité est. Il n’est pas concevable autrement, pour ce qui est du sujet humain pour autant que nous avons affaire à lui dans notre expérience. Il n’y a pas d’autre appréhension ni définition possible du principe de réalité pour le sujet humain : pour autant qu’il a à y entrer au niveau du processus secondaire, pour autant que le signifiant à l’origine de sa chaîne entre effectivement en jeu dans le réel humain comme une réalité originale. Il y a du langage, ça parle dans le monde, et à cause de cela il y a toute une série de choses, d’objets qui sont signifiés, qui ne le seraient absolument pas autrement, je veux dire s’il n’y avait pas en jeu, s’il n’y avait pas dans le monde, du signifiant. Et l’introduction du sujet à quelque réalité que ce soit n’est absolument pas pensable par une pure et simple expérience de quoi que ce soit dont il s’agisse : d’une frustration, d’une discordance, d’un heurt, d’une brûlure, de tout ce que vous voudrez. Il n’y a pas épellement pas à pas d’un Umwelt par l’homme, qui serait ainsi exploré d’une façon aussi immédiate et si l’on peut dire, tâtonnante, à ceci près que pour l’animal l’instinct vient à son secours, Dieu merci ! Parce que s’il fallait que l’animal reconstruise le monde, il n’aurait pas assez de toute sa vie pour le faire. Alors pourquoi vouloir que l’homme, qui lui a des instincts fort peu adaptés, fasse cette expérience du monde, en quelque sorte avec ses mains ? Le fait qu’il y ait du signifiant est absolument essentiel, et le principal truchement de son expérience de la réalité devient même presque réduit à une banalité, à une niaiserie que de le dire à ce niveau. Il intervient quand même par la voix. C’est bien manifeste naturellement de l’enseignement qu’il reçoit, de ce que lui apprend la parole de l’adulte, mais la marge importante que FREUD conquiert sur cet élément d’expérience est ceci : c’est que d’ores et déjà, avant même que l’apprentissage du langage soit élaboré sur le plan moteur, sur le plan auditif et sur le plan qu’il comprenne ce qu’on lui raconte, il y a déjà… dès l’origine, dès ses premiers rapports avec l’objet, dès son premier rapport avec l’objet maternel pour autant qu’il est cet objet primordial, primitif, celui dont dépend sa première survivance, subsistance dans le monde …cet objet déjà est introduit comme tel au processus de symbolisation, joue déjà un rôle qui introduit dans le monde l’existence du signifiant, ceci à un stade ultra précoce. Dites–vous le bien : dès que l’enfant commence simplement à pouvoir opposer deux phonèmes, ce sont déjà deux vocables, et avec deux, celui qui les prononce et celui auquel ils sont adressés… c’est–à–dire l’objet, c’est–à–dire sa mère …il y a déjà assez des quatre éléments pour contenir virtuellement en soi, toute la combinatoire d’où va surgir l’organisation du signifiant . Je vais maintenant passer à un nouveau et autre petit schéma, qui d’ailleurs a déjà été ici ébauché et qui va vous montrer quelles vont en être les conséquences, en même temps que vous vous rappellerez ce que, dans la dernière leçon, j’ai essayé de vous faire sentir. Nous avons dit que primordialement nous avions le rapport de l’enfant avec la mère, et il est vrai que c’est dans cet axe [I → M] que se constitue le premier rapport de réalité, je veux dire cette réalité est indéductible, et dans l’expérience ne peut être que reconstruite à l’aide de perpétuels tours de passe–passe, si on fait dépendre sa constitution uniquement des rapports du désir de l’enfant avec l’objet en tant qu’il satisfait ou ne satisfait pas son désir. Si on peut, à la grande limite, trouver quelque chose qui réponde à cela dans un certain nombre de cas de psychoses précoces, c’est toujours en fin de compte, à la phase dite dépressive du développement de l’enfant qu’on se reporte chaque fois que l’on fait intervenir cette dialectique. Il s’agit en réalité… pour autant que cette dialectique comporte un développement ultérieur infiniment plus complexe …de quelque chose de tout différent, à savoir que le rapport n’est pas simplement à l’origine : du désir de l’enfant à l’objet qui le satisfait ou qui ne le satisfait pas, mais… grâce à quelque chose qui est un minimum d’épaisseur, d’irréalité, que donne la première symbolisation …un repérage, si vous voulez déjà triangulaire de l’enfant : non pas par rapport à ce qui va apporter satisfaction à son besoin, mais par rapport au désir du sujet maternel qu’il a en face de lui. C’est ceci, et uniquement pour autant que quelque chose est déjà inauguré dans cette dimension ici représentée selon l’axe qu’on appelle « l’axe des ordonnées » en analyse mathématique : nous avons la dimension du symbole. Et à cause de ceci peut se concevoir que l’enfant, dans toute la mesure où il a à se repérer à l’endroit de ces deux pôles… et c’est d’ailleurs bien autour de cela que tâtonne Madame Mélanie KLEIN, sans pouvoir en donner la formule : c’est que c’est en effet autour d’un double pôle de la mère, elle l’appelle la bonne et la mauvaise mère …que l’enfant commence à prendre sa position. Ce n’est pas l’objet qu’il situe, c’est lui d’abord qu’il situe, et alors il va se situer en toutes sortes de points qui sont par là pour essayer de rejoindre ce qui est objet du désir de la mère, pour essayer, lui, de répondre au désir de la mère. C’est cela l’élément essentiel, et ceci pourrait durer extrêmement longtemps. Il n’y a, à la vérité, à partir de ce moment–là, aucune espèce de dialectique possible. C’est ici qu’il nous faut nécessairement faire intervenir qu’il est tout à fait impossible de considérer le rapport de l’enfant à la mère, d’abord parce qu’il est impossible de le penser et de n’en rien déduire. Mais il est également impossible, d’après l’expérience, de concevoir que l’enfant est dans ce monde ambigu que nous présentent les analystes kleiniens par exemple, dans lequel il n’y a de réalité que celle de la mère, et qui leur permet de dire que le monde primitif de l’enfant est à la fois suspendu à cet objet et entièrement auto–érotique, pour autant que l’enfant ne veut faire aucune différence là, entre un intérieur et un extérieur pour un objet auquel il est si étroitement lié qu’il forme littéralement avec lui un cercle fermé. En fait, chacun sait… il n’y a qu’à voir vivre un petit enfant …que le petit enfant n’est pas auto–érotique du tout, à savoir qu’il s’intéresse normalement, comme tout petit animal… et un petit animal somme toute plus spécialement intelligent que les autres …qu’il s’intéresse à toutes sortes d’autres choses dans la réalité. Évidemment, pas à n’importe lesquelles, mais il y en a une quand même à laquelle nous attachons une certaine importance et qui… puisque ici l’axe des abscisses c’est l’axe de la réalité …se présente tout à fait à la limite de cette réalité. Ce n’est pas un fantasme, c’est une perception. Je laisse de côté ceci, qui est énorme dans la théorie kleinienne… Je veux dire que chez elle… car c’est une femme de génie …on peut tout lui passer, mais chez les élèves, tout particulièrement informés en matière de psychologie, chez quelqu’un comme Suzanne ISAACS, qui était une psychologue, c’est impardonnable : à la suite de Mme Mélanie Klein, elle n’en est pas moins arrivée à articuler une théorie de la perception telle qu’il n’y a aucun moyen de distinguer la perception d’une introjection au sens analytique du terme ! Je ne peux pas au passage vous signaler toutes les impasses du système kleinien, j’essaye de vous donner un modèle qui vous permette d’articuler plus clairement ce qui se passe. Que se passe–t–il au niveau du stade du miroir ? C’est que le stade du miroir, à savoir la rencontre du sujet avec quelque chose qui est proprement une réalité et en même temps qui ne l’est pas, à savoir une image virtuelle jouant un rôle tout à fait décisif dans une certaine cristallisation du sujet que j’appelle Urbild, et qui se produit… je le mets en parallèle avec le rapport qui se produit entre l’enfant et la mère. En gros, c’est bien de cela qu’il s’agit : l’enfant conquiert là le point d’appui de cette chose à la limite de la réalité qui se présente, si l’on peut dire, pour lui d’une façon perceptive. Ce qui peut d’autre part s’appeler une image, au sens que ce mot a… pour autant que l’image a cette propriété dans la réalité …d’être ce signal captivant qui s’isole dans la réalité, qui attire de la part du sujet cette capture d’une certaine libido, d’un certain instinct, grâce à quoi il y a en effet un certain nombre de repères, de points perceptibles dans le monde, autour de quoi l’être vivant organise à peu près ses conduites. Pour l’être humain, il semble bien en fin de compte que ce soit là le seul repère qui subsiste. Il joue là son rôle, et il joue son rôle pour autant que justement il est à proprement parler leurrant et illusoire. C’est en cela qu’il vient au secours d’une activité qui, d’ores et déjà, est pour le sujet… en tant qu’il a à satisfaire le désir de l’autre …une activité qui déjà se propose dans la visée d’illusionner lui–même le désir de l’autre. L’enfant, pour autant que maintenant il va se constituer[…] Comme toute l’activité jubilatoire de l’enfant devant son miroir est à la fois à ce moment-là de se conquérir comme quelque chose qui à la fois existe et n’existe pas et par rapport à quoi il repère à la fois ses propres mouvements et aussi l’image de ceux qui l’accompagnent devant ce miroir, c’est autour de cette possibilité qui lui est ouverte… par une certaine expérience privilégiée dans la réalité qui a justement ce privilège d’une réalité virtuelle, irréalisée et saisie comme telle …que l’enfant va pouvoir conquérir ce quelque chose autour de quoi va littéralement se construire toute possibilité de réalité humaine. Ce n’est pas encore que le phallus… pour autant qu’il est cet objet imaginaire auquel l’enfant a à s’identifier pour satisfaire au désir de la mère …puisse d’ores et déjà se situer à sa place, mais la possibilité d’une telle situation est grandement enrichie par cette cris-tallisation du moi dans un certain repérage, lui, qui ouvre toute la possibilité de l’imaginaire. Et à quoi, en somme, assistons–nous ? Nous assistons à quelque chose qui est un double mouvement par quoi l’expérience de la réalité a introduit : sous la forme de l’image du corps [ i ], un élément illusoire et leurrant comme fondement essentiel du repérage du sujet par rapport à la réalité. Et dans toute cette mesure… dans la mesure de cet espace, de cette marge qui est offerte à l’enfant par cette expérience …la possibilité… dans une direction contraire …pour ses premières identifications du moi d’entrer dans un autre champ qui est défini comme homologue et inverse de celui qui est constitué par le triangle m i M : qui est celui–ci, celui entre m i E qui est le sujet en tant qu’il a à s’identifier, à se définir, à se conquérir, à se subjectiver : et aussi le pôle de la mère M E m : Et qu’est–ce que ce triangle–là ?
Et qu’est–ce que ce champ ? Et comment ce trajet qui, à partir de l’Urbild du moi, va permettre à l’enfant de se conquérir, de s’identifier, de progresser, comment pouvons–nous le définir ? En quoi est–il constitué ? Il est à proprement parler constitué en ceci, que cet Urbild du moi, cette première conquête ou maîtrise du soi que l’enfant fait dans son expérience à partir du moment où il a dédoublé le pôle réel par rapport auquel il a à se situer, le fait entrer dans ce trapèze E m i M : en tant qu’il s’identifie à des éléments multipliés de signifiants dans la réalité, je veux dire : où par toutes ces identification successives il est lui–même, il prend lui–même la fonction, le rôle d’une série de signifiants, entendez de hiéro-glyphes, de types, de formes et de présentations qui vont ponctuer sa réalité d’un certain nombre de repères qui en font d’ores et déjà une réalité truffée de signifiants. En d’autres termes, ce qui va constituer ici la limite, c’est cette formation qui s’appelle idéal du moi… vous allez voir pourquoi il est important que je vous la situe comme cela …c’est–à–dire ce à quoi le sujet s’identifie en allant dans la direction du symbolique, en partant du repérage imaginaire et en quelque sorte lui, préformé instinctuellement de lui–même à son propre corps, et pour autant que lui va s’engager dans une série d’identifications signifiantes dans la direction définie comme telle, comme opposée à l’imaginaire, à savoir comme utilisant l’imaginaire comme signifiant. Et l’identification qui s’appelle idéal du moi se fait au niveau paternel. Pourquoi ? Précisément en ceci qu’au niveau paternel le détachement est plus grand par rapport à la relation imaginaire qu’au niveau de la relation à la mère. Cette petite édification de schémas les uns sur les autres, ces petits danseurs se chevauchant, les jambes de l’un sur les épaules de l’autre, c’est bien de cela qu’il s’agit : c’est pour autant que le troisième de ce petit échafaudage, à savoir le père pour autant qu’il intervient pour interdire, c’est–à–dire pour faire passer ce qui est justement l’objet du désir de la mère au rang proprement symbolique, à savoir que c’est non seulement un objet imaginaire, mais qu’il est en plus détruit, interdit. C’est pour autant qu’il intervient comme personnage réel, comme « je » pour jouer cette fonction, que ce « je » va devenir quelque chose d’éminemment signifiant et permettre d’être le noyau de l’identification en fin de compte dernière, suprême résultat du complexe d’Œdipe qui fait que c’est au père que se rapporte la formation dite idéal du moi. Et ces oppositions de l’idéal du moi par rapport à l’objet du désir de la mère sont exprimées sur ce schéma en ceci : que si l’identification virtuelle et idéale du sujet au phallus, en tant qu’il est l’objet du désir de la mère, se situe là au sommet du premier triangle de la relation avec la mère, il s’y situe virtuellement : à la fois toujours possible et toujours menacé. Si menacé qu’effectivement il faut qu’il soit détruit à un moment donné par l’intervention du principe symbolique pur, représenté par le Nom du Père qui est là à l’état de présence voilée, mais une présence qui se dévoile… se dévoile non pas progressivement …se dévoile par une intervention d’abord décisive en tant qu’il est l’élément interdicteur et que justement cette espèce de recherche tâtonnante du sujet qui devrait aboutir… et qui aboutit dans certains cas …à cette relation exclusive du sujet avec la mère, non pas à une pure et simple dépendance, mais à ce quelque chose qui se manifeste dans toutes sortes de perversions par une certaine relation essentielle au phallus, soit que le sujet l’assume sous diverses formes : soit qu’il en fasse son fétiche, soit que nous soyons là au niveau de ce que l’on peut appeler la racine primitive de la relation perverse à la mère. C’est pour autant que dans cette identification à partir du moi le sujet… qui peut dans une certaine phase faire en effet un mouvement d’approchement, d’identification de son moi avec le phallus …essentiellement est porté dans l’autre direction, c’est–à–dire constitue un certain rapport qui lui, est marqué par les points termes qui sont là exprimés dans un certain rapport avec l’image du corps propre, c’est–à–dire à l’imaginaire pur et simple, à savoir la mère. D’autre part, comme terme réel, son moi en tant qu’il est susceptible… non pas simplement de se reconnaître, mais s’étant reconnu …de se faire lui–même élément signifiant et non plus simplement élément imaginaire dans son rapport avec la mère [ alors ] peuvent se produire ces successives identifications dont FREUD dans sa théorie du moi nous articule de la façon la plus ferme. C’est là l’objet de sa théorie du moi, C’est de nous montrer que le moi est fait d’une série d’identifications – reportez–vous au schéma – d’une série d’identifications à un objet qui est au–delà de l’objet immédiat, qui est le père en tant qu’il est au–delà de la mère. Ce schéma est essentiel à conserver parce qu’aussi il vous démontre que pour que ceci se produise correctement, complètement, et dans la bonne direction, il doit y avoir un certain rapport entre sa direction, sa rectitude, ses accidents, et le développement alors toujours croissant de la présence du père dans la dialectique du rapport de l’enfant avec la mère. Ce schéma, avec son double mouvement de bascule, à savoir que la réalité est conquise par le sujet humain pour autant qu’elle arrive à une certaine de ces limites sous la forme virtuelle de l’image du corps, et que d’une façon correspondante, c’est pour autant que le sujet introduit dans son champ d’expérience les éléments irréels du signifiant, qu’il arrive à élargir à la mesure où il l’est pour le sujet humain, le champ de cette expérience. Ceci est d’une utilisation constante et sans vous y référer vous vous trouverez perpétuellement glisser dans une série de confusions qui consistent à prendre littéralement des vessies pour des lanternes et une idéalisation pour une identification, une illusion pour une image, toutes sortes de choses qui sont loin d’être équivalentes et auxquelles nous aurons à revenir par la suite, et en nous référant à ce schéma. Il est bien clair par exemple que la conception que nous pouvons nous faire du phénomène du délire est quelque chose qui devrait facilement s’indiquer par la structure mise, promue, manifestée dans ce schéma, pour autant que nous voyons toujours dans le délire quelque chose qui assurément mérite le terme de régressif, mais non pas à la façon d’une espèce de reproduction d’un état antérieur, ce qui serait vraiment tout à fait abusif. Confondre avec ce phénomène la notion que l’enfant vit dans un monde de délire par exemple… qui semble être impliqué par la conception kleinienne. …est l’une des choses les plus difficilement admissibles qui soient, pour la bonne raison que cette phase psychotique, si elle est nécessitée par les prémisses de l’articulation kleinienne, nous n’avons aucune espèce d’expérience chez l’enfant de quoi que ce soit qui représente un état psychotique transitoire. Par contre, on conçoit fort bien sur le plan d’une régression, qui est structurale et non pas génétique, que le schéma permet d’illustrer… précisément par un mouvement inverse à celui qui est décrit ici par les deux flèches …l’invasion dans le monde des objets, de l’image du corps qui est si manifeste… je parle des délires du type schréberien …et inversement ici, ce quelque chose qui rassemble autour du moi tous les phénomènes du signifiant, au point que le sujet n’est plus en quelque sorte supporté en tant que moi que par cette trame continue d’hallucinations verbales signifiantes qui constitue à ce moment-là une sorte de repli vers une position initiale de la genèse de son monde, de la réalité. Voyons en somme quelle a été aujourd’hui notre visée. Notre visée est de situer définitivement le sens de la question que nous posons à propos de l’objet. La question de l’objet, pour nous analystes, est fondamentalement celle–ci : … parce que nous en avons constamment l’expérience, nous n’avons que cela à faire, de nous en occuper …quelle est la source et la genèse de l’objet illusoire ? Il s’agit de savoir si nous pouvons nous faire une conception suffisante de cet objet en tant qu’illusoire, simplement en nous référant aux catégories de l’imaginaire. Je vous réponds non, cela est impossible. Parce que l’objet illusoire… et ceci parce qu’on le connaît depuis excessivement longtemps depuis qu’il y a des gens qui pensent et des philosophes qui essayent d’exprimer ce qui est de l’expérience de tout le monde …chacun sait que l’objet illusoire, il y a longtemps qu’on en parlait, c’est le voile de Maya. C’est ce pourquoi il apparaît qu’un besoin tel que celui qui s’appelle le besoin sexuel manifestement réalise des buts qui sont au–delà, si l’on peut dire, de quoi que ce soit qui soit à l’intérieur du sujet. On n’a pas attendu FREUD : déjà Monsieur SCHOPENHAUER et bien d’autres avant lui y ont vu cette ruse de la nature qui fait que le sujet croit embrasser telle femme et qu’il est purement et simplement soumis aux nécessités de l’espèce. Ce côté du caractère fondamentalement imaginaire de l’objet, tout spécialement en tant qu’il est objet du besoin sexuel, était reconnu depuis longtemps et ne nous a pas fait faire un pas dans la direction de ce problème, qui est pourtant le problème essentiel. Pourquoi ce même besoin… qui serait soi–disant fait de ce qui, grossièrement, apparemment paraît bien être dans la nature réalisé par le caractère de leurre du fait que le sujet n’est sensible qu’à l’image de la femelle de son espèce – ceci en gros …pourquoi cela ne nous fait pas faire un pas dans le sens que pour l’homme, un petit soulier de femme peut très précisément être ce qui provoque chez lui ce surgissement d’énergie soi–disant destinée à la reproduction de l’espèce ? Le problème est là. Le problème est là, et le problème n’est soluble que pour autant que vous vous apercevez que l’objet dont il s’agit, en tant qu’il est objet illusoire, ne joue sa fonction chez le sujet humain, non pas en tant qu’image…si leurrante, si bien organisée naturellement comme leurre que vous le supposiez …mais en tant qu’élément signifiant dans une chaîne signifiante. J’y reviendrai. Nous sommes au bout aujourd’hui d’une leçon peut–être tout spécialement abstraite. Je vous en demande bien pardon, mais si nous ne posons pas ces termes, nous ne pourrons jamais arriver à comprendre : ce qui est ici et ce qui est là, ce que je dis et ce que je ne dis pas, ce que je dis pour contredire d’autres et ce que d’autres disent tout innocemment sans s’apercevoir de leurs contradictions. Il faut bien en passer par là, par la fonction que joue tel ou tel objet, fétiche ou pas, mais même simplement toute instrumentation d’une perversion. Il faut vraiment avoir la tête je ne sais où pour se contenter de termes comme masochisme ou sadisme par exemple, ce qui fournit naturellement toutes sortes de considérations admirables sur les étapes, les instincts, sur le fait qu’il y a je ne sais quel besoin moteur agressif nécessité par le fait de pouvoir arriver simplement au but de l’étreinte génitale. Mais enfin, pourquoi est–ce que dans ce sadisme et dans ce masochisme le fait d’être battu… il y a d’autres moyens d’exercer le sadisme et le masochisme …le fait d’être battu très précisément avec une badine, ou quoi que ce soit d’analogue, joue un rôle essentiel ? Et minimiser l’importance dans la sexualité humaine de cet instrument-là spécialement, qu’on appelle couramment le fouet, d’une façon plus ou moins élidée, symbolique, généralisée, c’est quand même quelque chose qui mérite quelque considération. Monsieur Aldous HUXLEY nous dépeint le monde futur où tout sera si bien organisé quant à l’instinct de reproduction [ 1984 ] qu’on mettra purement et simplement les petits fœtus en bouteille après avoir choisi ceux qui seront destinés à leur avoir fourni les meilleurs germes. Tout va très bien, et le monde devient quelque chose de si particulièrement satisfaisant que Monsieur Aldous HUXLEY, en raison de ses préférences personnelles, le déclare fondamentalement ennuyeux. Nous ne prenons pas parti, mais ce qui est intéressant, c’est qu’un auteur qui se livre à ces sortes d’anticipations, auxquelles nous n’attachons aucune espèce d’importance quant à nous, fait renaître le monde que lui connaît, et nous aussi, par l’intermédiaire d’une fille qui manifeste son besoin d’être fouettée. Il lui semble sans aucun doute qu’il y a là quelque chose qui est étroitement lié au caractère d’humanité du monde. C’est simplement ce que je veux vous signaler. Je veux vous signaler que ce qui est accessible à un romancier… et à quelqu’un qui sans aucun doute a l’expérience de la vie sexuelle …est tout de même aussi quelque chose qui pour nous, analystes, devrait nous arrêter : à savoir que si tout le tournant par exemple de l’histoire de la perversion dans l’analyse… à savoir le moment où on est sorti de la notion que la perversion est purement et simplement la pulsion qui émerge, c’est–à–dire le contraire de la névrose …on a attendu le signal du chef d’orchestre, c’est–à–dire le moment où FREUD a écrit On bat un enfant. Et que c’est autour de cette étude absolument d’une sublimité totale… parce qu’évidemment tout ce qui a été dit après n’est que la petite monnaie de ce qu’il y a là–dedans …c’est autour de l’analyse de ce fantasme de fouet que FREUD a véritablement à ce moment–là fait entrer la perversion dans sa véritable dialectique analytique : là où elle apparaît être, non pas la manifestation d’une pulsion pure et simple, mais être attachée à un contexte dialectique aussi subtil, aussi composé, aussi riche en compromis, aussi ambigu qu’une névrose. C’est à partir précisément de quelque chose qui va, non pas classer la perversion dans une catégorie de l’instinct de nos tendances, mais dans quelque chose qui l’articule précisément dans son détail, dans son matériel et – disons le mot – dans son signifiant. Chaque fois d’ailleurs que vous avez affaire à une perversion, il y a quelque chose qui correspond à une sorte de méconnaissance de ce que vous avez devant vous si vous ne voyez pas combien la perversion est attachée d’une façon fondamentale à une espèce de trame d’affabulation qui d’ailleurs est essentiellement susceptible de se transformer, de se modifier, de se développer, de s’enrichir. C’est même toute l’histoire de la perversion. Le fait que la perversion, d’autre part, se lie, dans certains cas de la façon la plus étroite… je veux dire cliniquement, dans l’expérience …à l’apparition, à la disparition, à tout le mouvement compensatoire d’une phobie qui, elle, montre évidemment le terme de l’endroit et de l’envers, mais dans un bien autre sens, au sens où deux systèmes articulés se composent et se compensent, et alternent l’un avec l’autre. C’est aussi quelque chose qui est bien fait pour nous faire articuler la pulsion dans un tout autre domaine que celui pur et simple de la tendance. C’est là–dessus, c’est sur l’accent de signifiant auquel répondent les éléments, le matériel de la perversion elle–même, que j’attire votre attention en particulier, puisqu’il s’agit pour l’instant de signifier ce dont il s’agit quant à l’objet. Qu’est–ce que veut dire tout ceci ? C’est que nous avons un objet, objet primordial qui reste sans aucun doute dominer la suite de la vie du sujet. Nous avons aussi, sans aucun doute et certainement, certains éléments imaginaires qui jouent le rôle cristallisant, et particulièrement tout ce qui comporte le matériel de l’appareil corporel : les membres et la référence du sujet à la domination de ses membres, l’image totale. Mais le fait que l’objet est pris dans une fonction qui est celle du signifiant et qui fait que, dans ce rapport constitué par l’existence d’une chaîne signifiante telle que nous la symbolisons par une série de S, S’, S”… et qu’il y ait en dessous cette série de significations qui fait que, de même que la chaîne supérieure progresse dans un certain sens, le quelque chose qui dans les significations – ou en dessous – progresse en sens contraire, c’est une signification qui toujours glisse, file et se dérobe, qui fait qu’en fin de compte le rapport foncier de l’homme à toute signification, du fait de l’existence du signifiant, est un objet d’un type spécial. Cet objet, je l’appelle objet métonymique. Je vous dis que son principe en tant que le sujet a un rapport avec lui, c’est pour autant que le sujet, lui, s’identifie imaginairement d’une façon tout à fait radicale, non pas à telle ou telle de ses fonctions d’objet qui répondrait à telle ou telle tendance partielle, comme on dit, mais qu’il y a quelque chose qui nécessite qu’il y ait là, quelque part, un pôle. À savoir dans l’imaginaire quelque chose qui représente ce qui toujours se dérobe, à savoir ce qui s’induit d’un certain courant de fuite de l’objet dans l’imaginaire, du fait de l’existence du signifiant. Cet objet–là, il a un nom, il est pivot, il est central dans toute la dialectique des perversions, des névroses et même purement et simplement de tout développement subjectif. Il s’appelle le phallus, et c’est cela que j’aurai à vous illustrer la prochaine fois.

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1967-12-06 Réponse aux avis manifestés sur la proposition (version transcription)

Le 6 décembre 1967, le Directeur de l’École répond aux « avis » manifestés par les membres de l’École sur sa proposition du 9 octobre. Cette réponse orale, transcrite ipso facto par le Docteur Solange Faladé est distribuée à titre personnel aux membres de l’École, A.E. et A.M.E. Sa lecture suppose la connaissance du contexte : soit les « avis » auxquels Lacan répond en s’appuyant sur le séminaire qu’il vient de commencer L’acte psychanalytique. C’est un discours parlé, fixé après récollection de ces « avis » enregistrés sur bande. Il est ici reproduit tel qu’il nous est parvenu transcrit. Les « avis » étaient à l’époque accessibles aux membres de l’École qui les avaient entendus. Cet enregistrement sur bande fut publié dans Scilicet 2/3, pp. 9-29 mais il s’agit alors d’une réécriture de cette transcription, puisqu’au début de la page 27 de Scilicet la référence à l’émoi de mai indique que ce texte est postérieur à mai 1968 : rien de tel ici. La comparaison entre les deux textes montre cependant quelques phrases restées intactes dans le passage de l’un à l’autre, document photocopié, pp. 1-13.

(1)L’immixtion, opérée l’année dernière, de la fonction de l’acte dans ce que j’aurais bien appelé notre réseau si le terme ne paraissait maintenant réservé à un autre emploi ; disons dans le texte dont se trame mon discours, cette immixtion de l’acte donc, était nécessaire à ce que parut ma proposition du 9 octobre qui ne sera un acte qu’à partir de ses suites.

Les premières à se produire sont de nature à l’éclairer, si l’on procède par ordre.

Je l’ai adressée à un cercle, celui des présents, non pas choisi ad hoc, mais déjà constitué selon ce qui préside à toute agrégation sociale : toute classe s’y caractérise de ce qu’on y soit plus égaux qu’ailleurs. L’humour qu’on trouve à cette façon de s’exprimer, devrait lever un handicap pratique.

Quelle que soit l’approximation du tri dont sont sorties les deux classes des A.E. et des A.M.E., il faut l’accepter pour qu’elles fonctionnent comme telles. D’autant plus que ce tri, autrement dit l’annuaire 1965, est le premier produit de l’École prise comme telle, celui dont la question se pose s’il doit demeurer le seul à porter son cachet.

Ce tri suppose une référence à l’expérience de chacun en tant qu’évaluée par les autres. Une fois opéré ce tri, tout usage de ces classes y implique (2)l’égalité supposée et l’équivalence éventuelle, tout usage courtois, s’entend.

Inutile donc de nous assourdir entre nous des droits acquis dans « l’écoute », comme on s’exprime, des vertus du contrôle et du respect de la clinique. Quiconque prétend les représenter ne peut s’en targuer au moins ici plus qu’un autre de son rang.

En quoi (que les personnes m’excusent d’y associer des initiales faciles à remplir), en quoi Madame A. et Madame D. seraient-elles inégales à Monsieur P. et à Monsieur V. pour l’écoute, les contrôles et l’expérience clinique qu’elles ont à leur actif ?

Si ceci, je pense, qu’aucun ne songerait à contester aux autres, admet qu’y prévale chez certains une structuration plus analytique, il faut savoir dire d’où part cette structuration dont personne ne saurait prétendre que c’est une donnée : point premier, – point second : faire servir ces classes elles-mêmes à la mise à l’épreuve de cette répartition – de sorte que l’effet en prévale pour ce qui viendra au futur.

Que la distinction de ces temps n’ait jusqu’à présent pas été respectée, c’est précisément ce que prouve qu’on puisse soulever la question d’une expérience qualifiée. Et dire que c’est le privilège de notre École, est faux jusqu’à l’évidence.

L’invocation massive de je ne sais quelle garantie de surface (n’ai-je pas écho de ce qu’on vienne à brandir la menace de quelque incident propre à rebondir dans la presse ? Sachez donc que si la chose survient, elle n’aura pas surpris tout le monde) ; cette invocation n’a de portée que d’intimidation, non d’ordonnance.

Ce qui est impropre n’est pas qu’on s’attribue dans l’à-part-soi une supériorité d’écoute, ni qu’on tende le dos aux attaques à quoi toute thérapeutique est exposée de ses marges légales, c’est que ces prétentions et ces craintes fassent office d’arguments.

Alors que ce dont il s’agit, c’est de l’expérience dont nous avons à répondre, comme aussi du statut légal dont nous entendons nous couvrir.

Je dénoncerai à ce détour, cette façon de noyer le poisson de cet « être le seul » qui est l’infatuation la plus commune à toute expérience et familière au médecin, en le couvrant de l’être seul qui pour l’analyste constitue proprement le dépouillement qu’il renouvelle à chaque entrée dans son office, ou plutôt en faisant comme si l’être le seul n’était que la chasuble digne de revêtir sa solitude officiante.

Or il n’en est rien, c’est-à-dire qu’il n’en est pas plus que l’i(a) qui fonde le moi et toute relation narcissique, n’est la chape de cet objet a où le sujet découvre sa misère essentielle. Ceci même si le a s’y précipite (3)à l’occasion du délogement, source d’angoisse, comme ferait le bernard-l’ermite à trouver n’importe quelle coquille pour s’en faire camouflage et abri.

C’est là fonction qui n’est pas organique, et je me demande quelle distraction, voire quelle ruse peut animer une homélie qui joue sur l’appel ad hominem, si peu digne de notre contexte. Peut-être l’intention de me protéger moi-même qui sait ? contre moi-même ou contre la communauté en m’affectant du mal de tous. Car je me suis proclamé seul en une occasion, nommément l’acte de fondation de cette École : seul, ai-je écrit, comme je l’ai toujours été dans ma relation à la cause psychanalytique.

Et alors ? Dès l’instant qu’un seul autre s’y ralliait, comme par hasard celui dont j’interroge le discours, je n’y suis plus seul : ceux qui sont là m’en témoignent encore.

Qu’est ce que ce seul d’un acte décisif a affaire avec le seul qu’on se croit être à valoir dans l’expérience ? N’utiliserais-je pas celle des autres ? Qui peut croire même que je me croie seul à savoir ce qu’est la psychanalyse. Justement que je m’en explique, prouve le contraire. D’ordinaire c’est d’en avoir plein la bouche de l’écoute qu’on est le seul à apprécier congrûment, qu’on ne peut plus en dire rien d’autre.

Il n’y a même pas d’homosémie entre « le seul » et « seul ». Quant à la solitude à laquelle justement je renonçais en fondant l’École, qu’a-t-elle à faire avec la solitude dont se purifie toujours à nouveau l’acte psychanalytique, sinon d’y trouver exemple à se dispenser de l’examen de sa relation à cet acte.

Car cet acte dont j’ai la semaine dernière au lieu public où se tient mon discours, sans plus tarder tracé ce que j’entends en ouvrir en l’interrogeant par sa fin dans les trois sens qu’il donne à ce terme : visée idéale, terminaison et aporie de son compte-rendu, n’est-il pas un fait remarquable – d’avoir été remarqué par le moindre des intéressés, que les plus éminents à avoir fait une habitude, j’entends une habitude pour les autres, de leur présence à ce discours, s’en soient trouvés absents dans l’ensemble. Tandis qu’au moins ceux-là que passionne ma proposition au point de les faire se rabattre sur des recours qui vont à l’indistinct que je viens de dessiner, auraient intérêt à y saisir ce qui d’une articulation patente pourrait constituer la faiblesse ou le point de réfutation.

Cette fois c’est que je ne sois seul à m’inquiéter de cet acte, qu’on me refuse ce qui est dû au seul qui risque d’en parler. Je n’en ai demandé les raisons que dans les proportions d’un sondage. Qu’on m’épargne d’en dire les résultats : c’est bien d’un acte qu’il s’agit, d’un acte aussi psychanalytique que peut l’être un acte manqué, si j’ouvre la question de savoir si le refus d’en rendre compte lui est ou non inhérent.

(4)Question que je laisse ouverte en mon discours jusqu’à conclusion, qui est aussi épreuve. Car je ne crois pas qu’on puisse me la retourner à dire qu’à s’y pointer, on consacrerait un acte, celui de ce que j’y articule. Un enseignement n’est pas un acte, comme l’est ma proposition. Ceci de ce qu’il ne s’adresse à vous que d’être une thèse publiquement ouverte. L’acte commence à ceux qui se dérobent, d’y pouvoir porter l’antithèse.

Ma proposition du 9 octobre fut acte de vous requérir d’y répondre et sans tarder. On peut regretter cette hâte et y voir un vice de forme, si l’on oublie ce que j’ai dit de la fonction de la hâte en logique.

Elle révèle la nécessité d’un certain nombre d’effectuations pour qu’une clôture y soit valable. Voire elle démontre que la légitimité même de cette clôture ne peut être abstraite des ratages que lui offrent de fait les temps de son effectuation.

Il vous sera facile d’appliquer, quand vous le voudrez, sur la situation présente mon sophisme dit de l’assertion de certitude anticipée, – supporté par la fable de mes trois relaxes mis à l’épreuve de justifier de quelle référence ils portent la marque (disque blanc ? disque noir ? un des 3, un des 2), après en avoir assumé le pari sur celui qu’en forment les autres.

Cela n’a rien de sadien puisqu’à ne pas répondre au défi, on n’encourt pas plus de dommage que le personnage vaporeux de l’histoire qui veut qu’après avoir compté les barreaux qui le séparaient de l’obélisque, une nuit sur la place de la Concorde, et avoir retrouvé celui qu’il avait marqué en partant, il s’écrie : « les salauds, ils m’ont enfermé ».

Où est le dedans, où est le dehors : les prisonniers quand ils sortent, se posent aussi la question, vous le savez.

Je la propose à quelqu’un qui m’a fait la confidence dans une vapeur analogue (bien avant ma proposition) de l’avantage qu’il retirerait dans le monde à seulement faire savoir pourquoi il se serait séparé de moi au cas que son envie l’emporte.

Qu’il sache en cette difficulté que je goûte assez sa personne, pour penser à lui quand je déplore, comme il m’est arrivé récemment, le peu de monde à qui je peux faire partager mes joies quand il m’en arrive de neuves.

Ce n’est ici nulle digression. Mais bien façon de ramener ma proposition à sa mesure dont on peut dire quelle n’est pas mince, mais dont à la traiter comme telle, on laisse échapper la minceur justement, qui y fait tout.

À la considérer comme acte, elle n’a nulle prétention à être psychanalytique au second degré… il n’est pas vain d’user ici de ces formules qui, comme balises en mon discours, trouvent leur fil en sa poursuite, – se rangeant telles qu’au liminaire de cette année j’ai rappelé que s’il n’y a pas (5)d’Autre de l’Autre (Autre à grand A s’entend), pas plus que de vrai sur le vrai, aussi bien ne saurait-il être question d’acte de l’acte.

Ma proposition gîte au joint d’un acte dont la dimension, ne l’oublions pas, s’est découverte de ce qu’il ne réussisse jamais si bien qu’à rater, ce qui n’implique pas que tout ratage signe cette dimension dans un acte.

Ma proposition n’ignore pas que le discernement qu’appelle cette non-réversibilité, ne peut s’opérer qu’à se soumettre à cette dimension elle-même, et l’on voit bien à l’accueil qu’elle reçoit qu’elle n’échappe pas à sa question de base.

Qu’elle la porte dans l’acte psychanalytique, pris au sens où c’est l’acte instituant du psychanalyste, y change peu, si vous me suivez en cette remarque que cet acte ne diffère du premier qu’à maintenir son manque, justement d’avoir réussi. Car n’est-ce pas le cas d’avoir réussi comme psychanalysant qui est censé mener au désir du psychanalyste avec les paradoxes qu’il démontre.

Ces paradoxes sont ceux qu’a profilé mon faux détour plus haut comme un lieu dont on est hors sans y penser, mais où se retrouver, c’est en être sorti pour de bon, c’est-à-dire cette sortie, ne l’avoir prise que comme entrée, encore n’est-ce pas n’importe laquelle : ce lieu qui trace bien la voie de l’acte psychanalytique. Encore sa description à l’infinitif indique-t-elle qu’il laisse en suspens le désir, désir qui pourtant se définit du sens de ces infinitifs, au moins aussi loin que j’ai pu le dire.

C’est là qu’un contrôle n’est pas de trop : non pas contrôle de cas, mais du sujet (je souligne) seul en cause dan l’acte, alors que le désir (du psychanalyste) se doit tout au soutien de la demande qui l’assiège afin de s’y trouver.

Ce désir, nous ne pouvons qu’en théoriser la nécessité. Il est à prendre dans le fait pour satisfaire à cette nécessité. Sa correction reste au gré du sujet qui peut se resoumettre au faire du psychanalysant.

Le contrôle que j’évoque ne saurait remettre quiconque sur la sellette où il a gagné ses galons. C’est pourtant, semble t-il bien, le fantasme contre lequel semblent s’être édifié les primes sauts d’institution, d’où se sont cristallisées celles généralement reçues.

Ceci seul peut expliquer que notre École qui s’en croit libérée, du consentement affirmé à ce que certains ne tiennent que pour des aphorismes, conserve d’une position de se terrer, qui semble la règle si caractéristique des manifestations d’une opinion sur un produit analytique dans nos cercles, ceci notable au plus haut point dans tout débat, se qualifiât-il de scientifique, voire fût-il probatoire.

(6)D’où ce style de sortie, au sens le moins réglé, qu’y prennent les interventions, et la cible ouverte qu’y deviennent ceux qui n’ont pas encore de terrier reconnu. Mœurs aussi fâcheuses pour le travail que répréhensibles au regard de l’idée, aussi simplette qu’elle se veuille, d’une École.

Si adhérer à une École veut dire quelque chose, elle ajoute à la courtoisie que j’ai dite être le lien le plus strict des classes, la confraternité qui fait leur réunion.

Il est tout à fait sensible, dès qu’on en est averti, que non seulement l’acte psychanalytique s’y traduise en note de hargne, mais que le ton en monte à mesure de toute approche où s’en pressent, si je puis dire, la levée.

Ce que ma proposition introduit dans cet acte, c’est que s’il est notoire qu’en sortir, c’est y rentrer, on pourrait certes avancer plus à se fier à sa structure.

Il y suffirait, je pense, de l’enserrer d’un plus sérieux réseau. Vous voyez en somme combien je m’accorde à ces mots qu’on croit devoir m’être méchants (ou meschéant). Je tiens la gageure de cet usage – possible à désarmer. Car ce n’est pas moi qu’il blesse. Je ne parle pas du retournement de ce qu’on appelle mes aphorismes, sinon pour signaler que l’auteur de l’opération y gâche un mot que je croyais par lui promis à porter plus loin son génie.

En attendant c’est bien au nom de la garantie qu’elle croit devoir à son réseau, au second sens ici en cause, c’est-à-dire à ceux dont elle a pris la charge didactique, que de premier jet une personne, à qui nous devons hommage pour la place qu’elle a su se faire dans le milieu psychiatrique au nom de l’École, a déclaré devoir considérer les suites qu’elle pourrait donner à ma proposition. L’argumentation qui a suivi, n’est qu’un parti pris de là : elle tient pour affaire tranchée que la didactique en sera affectée mais pourquoi dans le mauvais sens ? Nous n’en savons encore rien.

Je ne vois aucun inconvénient à ce que la chose (la chose du réseau) soit claire, d’autant plus qu’elle est reconnue partout comme la plaie de la didactique : consultez sa courageuse dénonciation dans la littérature internationale, c’est un courage qui n’a pas à craindre d’avoir des suites.

Précisément il me semblait que ma proposition, dans ses plus minutieuses dispositions, se mettait en travers. De sorte que je ne m’étonne pas de son résultat sur ce plan. Ce dont on devrait s’étonner, c’est que ce ne soit pas mon réseau qui m’étrangle.

Le « plein transfert », un des mots-clefs de ce hourvari, est à traiter par le sourire. Car il donne droit à tout, et en fait de négatif, a fait ses preuves dans ce champ où l’intérêt ne badine pas.

Quand on n’est pas dans le coup, il se perçoit rien qu’à lire tel factum, que le réseau, le mien, a un tout autre sens et, c’est ce qui m’aide à en reprendre allègrement le terme. Car on le tend, ce réseau, on l’écrit noir sur blanc, de la rue de Lille à la rue d’Ulm. Et alors ?

Je ne crois pas au mauvais goût d’une allusion à mon réseau familial. Alors parlons de mon bout d’Oulm (prononcé comme ça, ça fait Lewis Carroll). Est-ce que je propose d’installer mon bout d’Oulm au sein des A.E. ?

Et pourquoi ? si par hasard un bout d’Oulm se faisait analyser. En ce sens, je puis vous affirmer qu’aucun ne fait encore partie de mon réseau, ni n’y est en instance.

Mais évidemment le réseau qui existe ici, est d’autre trame, et ne tient à rien de moins qu’à ma proposition de l’expansion à obtenir de l’acte psychanalytique.

Que mon discours aie retenu des sujets que n’y préparent aucune expérience analytique, prouve qu’il soutient l’épreuve d’exigences logiques à quoi ces sujets sont formés. Ceci suggère qu’il se pourrait que ceux qui ont cette expérience, ne perdraient peut-être rien à se former aux mêmes exigences pour en armer leur « écoute », voire leur regard clinique. L’expérience, surtout qui sort si assurée de son axe, s’en verrait peut-être renforcée, mais du même coup plus maniable, ne serait ce que pour la transmission, qui sait pour la modification, en tout cas pour la discussion.

Je ne vous ferai pas l’injure de croire qu’ici puisse être même évoqué l’intérêt que reçoit mon discours d’un public plus vaste encore, au nom du bénéfice que l’École pourrait en tirer.

Un porc dont il m’a fallu tolérer les avances malpropres au nom d’une certaine commission d’enquête, avait cru pouvoir faire le bilan des dix années que j’avais alors consacrées à forger pour un cercle confidentiel chacun de ces séminaires dont ceux qui les lisent encore ont au moins le sentiment, comme j’en ai recueilli le cri*, qu’il me fallait bien aimer ceux à qui je vouais un tel effort. Ce bilan s’exprimait en ces mots : en somme Lacan jouait chez vous la fonction de sergent-recruteur. On sait l’image que ce terme évoque de l’histoire anglaise : les ivrognes, c’étaient ceux qui, collaborant en toute amitié avec le porc, à ces mots ne mouffetaient pas.

Ce n’est pas devant vous que je vais me targuer d’un succès dont j’ai tout fait pour écarter l’impureté de mon travail et qui maintenant ne peut en rien l’affecter.

Mais cet intérêt pourrait vous inspirer l’idée que l’expansion de l’acte analytique pourrait un jour, si vous tenez l’héritage freudien sous le boisseau prendre un effet de rejet dans une région imprévue où les droits de priorité de notre expérience ne seraient pas automatiquement préservés.

(8)Et que c’est là encore à quoi ma proposition pare au plus vite.

Car le mot de non-analyste revient à la surface pour un office que je connais. Il épingle ceux qui m’entendent chaque fois que mon discours, à un carrefour de la pratique, a à porter effet sur l’acte psychanalytique. La « bande-à-Mœbius », pour l’appeler par son nom, est pour l’instant un ramassis de non-analystes.

C’est sans gravité. Dès que la question aura été résolue par la menace écartée, elle n’aura qu’une petite prime à payer. Ne plus essayer de rien dire sur quoi que ce soit d’analytique. Elle sera faite désormais d’analystes. Si elle se sépare de moi, elle pourra rentrer dans l’I.P.A. et continuer d’user de mes termes, désormais dépourvus de toute conséquence. Un petit vote, que dis-je une abstention, une excuse donnée au moment où il faut, elle y entre toutes voiles dehors. Même pas besoin d’un chef de file. Ils pourraient tous y être déjà.

Mais qu’ils m’excusent. Je leur donnerai tout à l’heure un moyen aussi sûr de redevenir des analystes et qui aura l’avantage d’être inédit. Il ne leur sera pas réservé : je ne pense à eux qu’à cause de leur déchéance présente.

Pour ce qui est des « non-analystes » auquel ma proposition aurait pour but de remettre le contrôle de l’École – on l’a écrit –, j’en ferai de même que pour le réseau : je relèverai le gant.

C’est bien en effet le sens de ma proposition : je veux mettre des non-analystes au contrôle de ce qui résulte de l’acte analytique, ceci pour détecter comment, quel que soit leur talent, les « analystes » s’arrangent pour que ne sorte de leur expérience qu’une production si stagnante, incomestible au dehors, une théorie toujours plus régressive, voire involutive au sens où elle évoque la ménopause, de l’un et l’autre sexe, la plus parfaite élusion de tous les problèmes de l’acte : pour autant qu’y réside la clef de sa terminaison et la fin à donner à la psychanalyse didactique, et qu’hors de cet abord, il est vain d’espérer qu’elle établisse son épistémologie.

J’en ai assez dit dans ces lignes pour qu’on sache qu’il ne s’agit nullement d’analyser le désir de l’analyste, mais d’enregistrer les effets de sa condition professionnelle sur l’acte fondamental où ce désir se manifeste qui est d’y entrer. D’où la première condition est décisive pour ce qu’elle interfère, dès la demande initiale d’où ce désir a à procéder, dans sa procession même : c’est l’idéal que représente le statut présent de l’analyste.

La première analyse didactique qui se présentera sous ces auspices de critique, se trouvera abrégée du handicap que constitue son actuelle demande, puisque celui qui l’entreprendra n’aura pour fin que de saisir à la fin ce qui peut bien pousser quelqu’un jusque dans l’acte psychanalytique, sûr qu’il sera que faute d’y être, il n’aura pour remplir sa tâche que les (9)présupposés de fiction qui le réduiront à l’inopérance du psycho-sociologue et au niveau de l’étude de marché. Cette demande-là, le psychanalyste n’avait pas à se soucier de la frustrer. Il aura fort à faire à la gratifier dans sa fin plutôt mythique.

Mais la façon dont en accord avec cette tâche, il se chargera d’expérience, il écoutera, il cliniquera, en prendra pour lui une autre valeur portante.

Vous voyez que ce n’est pas pour demain qu’il faut s’attendre à même à l’approche de ce point absolu.

Mais le seul fait de le poser introduit une dimension où le désir de l’analyste pour suspendre son acte, – car c’est seulement de la fallace de sa satisfaction qu’il se fera repère, – fera du non-analyste le garant de la psychanalyse.

Comme il doit l’être en ce sens. Je souhaite des non-analystes en effet, à tout le moins que se distinguent ce que sont les psychanalystes aujourd’hui, c’est-à-dire qui n’aient pas le recours d’être analystes au prix que j’ai dit plus haut.

Est-il impossible de répondre à une telle demande : qu’on le dise, cela éclaircira la portée des autres demandes à elles-mêmes. Et cela remet à d’autres la création de son emploi.

Le seul fait pourtant qu’une telle demande puisse être fondée dans l’existence d’un tel emploi suffirait à ce que toutes les demandes de psychanalyse didactique en subissent une correction initiale, puisqu’on saurait que c’est en fonction d’une psychanalyse en instance d’examen, et aussi avide de renouvellement, que le psychanalyste même tenu pour entravé d’un désir inégal à l’épreuve du psychanalysant, serait distingué par des juges avertis sur le style de sa pratique et l’horizon qu’il sait y reconnaître à y démontrer ses limites : c’est ce que j’appelle l’A.M.E.

Néanmoins ma bande garde un recours ouvert, dont j’espère qu’elle profitera : donner à mon discours des suites, c’est-à-dire le dépasser au point de le rendre désuet. Je saurais enfin que je n’ai pas pissé dans un violon.

En attendant, il me faut subir d’étranges musiques. Voilà-t-il pas la fable mise en cours du candidat qui scelle un contrat avec son psychanalyste « Tu me prends à mes aises, moi je te fais la courte échelle. Aussi fort que malin (qui sait un de ces normaliens qui vous dénormaliseraient une société tout entière avec ces trucs chiqués qu’ils ont tout loisir de mijoter pendant leurs années de feignantise), ni vu ni connu, je les embrouilles, et tu passes comme une fleur.

(10)Mirifique ! ma proposition n’aurait-elle engendré que cette souris que j’espère en son travail de rongeur. Je demande : ces complices que pourront-ils faire d’autre à partir de là qu’une psychanalyse où pas une parole ne pourra se dérober à la touche du véridique, toute tromperie d’être gratuite y tournant court. Bref une psychanalyse sans méandre. Sans les méandres qui constituent le cours de toute psychanalyse de ce qu’aucun mensonge n’échappe à la pente de la vérité.

Mais qu’est-ce que ça veut dire quant au contrat imaginé, s’il ne change rien ? Qu’il est futile ou bien que même quand quiconque n’en a vent, il est tacite.

Car le psychanalyste n’est-il pas toujours en fin de compte à la merci du psychanalysant, et d’autant plus que le psychanalysant ne peut rien lui épargner s’il trébuche comme psychanalyste, et s’il ne trébuche pas, encore moins. Du moins est-ce ce que nous enseigne l’expérience.

Ce qu’il ne peut lui épargner, c’est ce désêtre dont il est affecté au terme de chaque analyse, et dont je m’étonne de le retrouver dans tant de bouches depuis ma proposition, comme attribué à celui que j’ai connoté dans la passe du terme de destitution subjective.

On est bougrement plus dur dans l’être pourtant, personne ici ne le sait donc quand on abdique d’être sujet. On voit que vous n’avez jamais été à la guerre, vous êtes tous à quelque degré enfants de Pétain, en 14 pas nés encore. Pour vous, c’est immémorial : il en reste pourtant un témoignage à la hauteur, pour n’être ni d’un futuriste qui y a lu sa poésie, ni d’un salaud de publiciste rameutant le gros tirage : c’est Le guerrier appliqué, de Paulhan. Lisez ça pour savoir l’accord de l’être avec la destitution du sujet

J’ai raté ça de très peu, mais je vous ai eus de l’an 60 à 63. On se sent assez bien dans son être, quand un nommé dindon (en anglais) tranche de votre discours de dix ans comme si c’était un air de flûte destiné à induire vos élèves à la marque d’identification que sa perspicacité n’a pas laissé échapper : soit le port du nœud papillon (sic, j’en appelle aux témoins). Pour une destitution subjective, c’en est une qui suscite l’être, croyez-moi. Sans doute aussi l’être de ceux qui y assistaient impavides.

Les références que j’évoque, n’ont rien à faire avec le désir d’être analyste. Je ne vends pas la mèche du baratin pour les passeurs.

Mais la seconde peut-être appelle examen sur la nature du désêtre qui en l’occasion est en face. Car je ne songe pas à l’extraire du désir du psychanalyste, même si c’est un faux pli.

Nous avons vu des psychanalystes trempés, comme s’exprimait ce psychosociologue, – car ce n’est pas moi qui ai fait fonctionner un tel être (11)en notre sein – trempée dans du jus de Kapo, sans doute. Mais évoquer les camps, c’est grave, m’a-t-on dit.

Cela restitue à sa place le discours de Nacht sur l’être et ma raison d’y objecter.

À part cela, ma proposition est fasciste, du moins la métaphore de quelqu’un qui en a l’expérience, ramenait-elle ça sans scrupules.

Finissons-en avec les broutilles et avec l’admission de Fliess, que mon idée impliquerait. Le raisonnement ad absurdum a son prix.

Que Freud ait franchi la passe, c’est une affaire hors contrôle et qui peut sans inconvénient être mise en doute. Il ne pouvait être son propre passeur.

Si j’en crois les souvenirs si précis que Madame Blanche Reverchon-Jouve me fait parfois l’honneur de me confier, j’ai le sentiment que, si les premiers disciples avaient soumis à quelque passeur choisi d’entre eux disons : non leur désir d’être analyste, – dont la notion n’était pas même pas apercevable alors – si tant est que quiconque l’aperçoive encore –, mais seulement leur projet de l’être, le prototype donné par Rank en sa personne du « je ne pense pas » eût pu être situé beaucoup plus tôt à sa place dans la logique du fantasme.

Et la fonction de l’analyste de l’École fut venue au jour dès l’abord.

Car enfin il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée, ainsi est-on dans la voie psychanalysante ou dans l’acte psychanalytique. On peut les faire alterner comme une porte bat, mais la voie psychanalysante ne s’applique pas à l’acte psychanalytique, qui se juge dans sa logique à ses suites.

Je suis en train de démontrer que, chaque fois que le psychanalyste s’intéresse à un objet qui lui parait prévalent, il est amené à déclarer que cet objet échappe à la voie de l’analyse (cf. Winnicott). Ce n’est pensable qu’en raison du seul point où c’est légitime : le psychanalyste en tant que tel, l’acte psychanalytique.

La fonction par exemple du narcissisme de la petite différence, que Freud articule comme étant de son expérience irréductible, est parfaitement analysable à la rapporter à la fonction de l’objet a, le psychanalyste comme on dit, veut bien être de la merde, mais pas toujours la même. C’est interprétable, à condition qu’il s’aperçoive que d’être de la merde, c’est vraiment ce qu’il veut, dès qu’il se fait l’homme de paille du sujet-supposé-savoir.

Ce qui importe n’est donc pas cette merde-ci, ou bien celle-là. Ce n’est pas non plus n’importe laquelle. C’est qu’il saisisse que cette merde (12)ne vient pas de lui, pas plus que de l’arbre qu’elle couvre au pays bénit des oiseaux. C’est le Pérou, qu’on dit.

L’oiseau de Vénus est chieur, on le sait. La vérité nous vient pourtant sur des pattes de colombe, drôle d’idée. Ce n’est pas une raison pour que le psychanalyste se prenne pour la statue du Maréchal Ney. Non, dit l’arbre, il dit non, pour être moins rigide, et faire découvrir à l’oiseau qu’il reste un peu trop sujet d’une économie animée de l’idée de la Providence.

Vous voyez que je suis capable d’adopter le ton en usage dans une assemblée d’analystes, quand il s’agit d’affaire vitale. J’en ai pris un peu à chacun de ceux qui ont manifesté leur avis, à la hargne près, j’ose le dire,– vous le verrez avec le temps : c’est là ce qui permet de voir si comme le loup, elle y est ou n’y est pas.

Et concluons.

Ma proposition adoptée n’eût changé que d’un cheveu, l’axe de la formation du psychanalyste. Il eût suffi, pour peu qu’elle fût publiée. Elle permettait un contrôle absolu de ses résultats. Elle respectait absolument les droits de l’expérience.

On s’y oppose. Je ne puis l’imposer.

Mince comme un cheveu, elle n’aura pas à se mesurer à l’ampleur de l’aurore.

Il suffirait qu’elle l’annonce. Car elle comporte sur 17 pages, 14 (je ne sais pourquoi ces chiffres ont paru à quelqu’un avoir un sens mystique), 14, dis-je, de théorie de la psychanalyse didactique, sur lesquelles je ne demande pas d’autre avis que d’en donner une réplique éventuelle, équivalente ou pas.

J’ouvre par priorité les lettres de l’École à la publication de ces énoncés, – qui constitueront, non l’ouverture, elle s’est faite, mais la mise en fonction du cartel sur lequel on a pu ironiser.

Cependant j’assure que ceux pour qui les fins que visait ma proposition sont les leurs, peuvent compter sur mon appui.

J’ai entendu qu’elle n’avait d’autre portée que politique, et que c’était une question de force entre certains et moi.

Il ne saurait être question de force pour moi comme analyste. À ceux qui tombent sous le coup de cette force si elle tient, de savoir s’ils l’acceptent ou s’ils la refusent.

(13)Je ne suis là que pour maintenir la primauté des fins de ma proposition, et m’opposer à ce qui leur fermerait tout accès.

Il est d’autres moyens d’y parer.

Je vous annonce la parution d’une revue ouverte à tous ceux de l’École qui voudront bien y participer dans les conditions qui vous seront produites par son premier numéro. Ces conditions, neuves en notre communauté, me paraissent de nature à lever l’obstacle grave à la production scientifique, dont je tente de cerner la source en mon discours de cette année sur l’acte psychanalytique. Dès maintenant ceux au travail de qui je fais confiance, – et nulle manifestation d’avis n’y est pour moi objection –, y ont leur place, s’ils le veulent.

Ce qu’il en est de l’ordre d’information que j’attendais des passeurs, n’est pas impossible à recueillir à côté du fonctionnement statutaire des jurys.

Ceux-ci seront mis en fonction selon la procédure antérieure, à ceci près que la conjoncture présente rend provisoirement le tirage au sort le mode de choix le moins discutable, et que ma présence que j’avais proposée réduite à la consultation, y aura voix.

Le jury d’agrément sera composé de 5 membres.

J’ai toujours été ménagé d’appels personnels, laissant jusqu’ici le champ libre aux initiatives les plus diverses, à vrai dire attendant plutôt qu’elles se manifestassent. Il faut croire que cet appel est nécessaire, puisqu’on a paru s’étonner que l’année dernière pour les séminaires de textes, il n’ai pas été vain.

Je m’adresse aujourd’hui à tous pour une réflexion mûrie et une compétition heureuse. Ce texte, tel qu’il est, jeté pour vous cette semaine et où vous n’avez à voir que mon cœur à l’ouvrage, vous sera à tous distribué. C’est le signe de ma confiance.

La date à fixer de notre prochaine réunion dépend de vos réponses. Ayez la bonté de les ajourner, pour que les choses reprennent leur juste place.

 

Ce discours a duré 55 minutes. Le président de la séance, Xavier Audouard annonce : « La séance est levée ».

 



*. Le texte source indique le ri.

1967-12-06 Discours à l’E.F.P.

La proposition de J. Lacan en date du 9 octobre 1967 ayant donné lieu aux manifestations d’avis qu’elle sollicitait et qui furent enregistrées sur bande, J. Lacan en réponse a prononcé le 6 décembre 1967 un discours qui fut publié sous la forme ci-dessous dans Scilicet 2/3, pp. 9-29. Des pointillés à la page 24, font la séparation entre la réécriture du discours du 6 décembre 1967 et une suite datée du 1er octobre 1970 (cette date étant vraisemblablement aussi celle de la réécriture).

(9)L’immixtion de mon fait, depuis l’année dernière, de la fonction de l’acte dans le réseau (quelque usage de ce terme qu’aient fait certains avis à leur tour exprimés), dans le texte, disons, dont mon discours se trame, – l’immixtion de l’acte était le préalable à ce que ma proposition dite du 9 octobre parût.

Est elle acte ? C’est ce qui dépend de ses suites, dès les premières à se produire.

Le cercle ici présent de ce qu’il en ait reçu non seulement l’adresse, mais l’aval, fut choisi par moi dans l’École, d’y constituer deux classes. Ça devrait vouloir dire qu’on s’y sente plus égaux qu’ailleurs et lever du même coup un handicap pratique.

je respectais l’approximation du tri d’où sont sortis les A.E. et les A.M.E., tels qu’ils sont portés sur l’annuaire de 1965, celui dont la question se pose s’il doit demeurer le produit majeur de l’École.

je respectais non sans raison ce que méritait l’expérience de chacun en tant qu’évaluée par les autres. Une fois ce tri opéré, toute réponse de classe implique l’égalité supposée, l’équivalence mutuelle, toute réponse courtoise, s’entend.

Inutile donc que quiconque, pour s’y croire chef de file, nous assourdisse des droits acquis de son « écoute », des vertus de son « contrôle » et de son goût pour la clinique, ni qu’il prenne l’air (10)entendu de celui qui en tient un bout de plus qu’aucun de sa classe.

Madame X. et madame Y. valent de ces chefs autant que messieurs P. et V.

On peut admettre cependant que vu le mode sous lequel le tri s’est toujours opéré dans les sociétés de psychanalyse, voire celui dont nous-mêmes fûmes triés, une structuration plus analytique de l’expérience prévale chez certains.

Mais comment se distribue cette structuration dont personne, que je sache, ne peut prétendre, hors le personnage qui a représenté la médecine française au bureau de l’Internationale psychanalytique, que ce soit une donnée (lui, dit que c’est un don !), voilà le premier point dont s’enquérir. Le point second devient alors de faire des classes telles non seulement qu’elles entérinent cette distribution mais qu’à servir à la produire, elles la reproduiront.

Voilà des temps qui mériteraient de subsister dans cette production même, faute de quoi la question de la qualification analytique peut être soulevée d’où l’on veut : et pas plus concernant notre École, comme nous le persuaderaient ceux qui la veulent aussi propice à leur gouverne qu’ils en ont le modèle ailleurs.

Si désirable qu’il soit d’avoir une surface (qu’on irait bien de l’intérieur à ébranler), elle n’a de portée que d’intimider, non d’ordonner.

L’impropre n’est pas qu’un quelconque s’attribue la supériorité, voire le sublime de l’écoute, ni que le groupe se garantisse sur ses marges thérapeutiques, c’est qu’infatuation et prudence fassent office d’organisation.

Comment espérer faire reconnaître un statut légal à une expérience dont on ne sait pas même répondre ?

 

je ne peux faire mieux pour honorer les non licet que j’ai recueillis que d’introduire l’élusion prise d’un drôle de biais, à partir de cet « être le seul » dont on se donne les gants d’y saluer l’infatuation la plus commune en médecine, non pas même pour le couvrir de l’« être seul », qui, pour le psychanalyste, est bien le pas dont il entre en son office chaque matin, ce qui serait déjà abusif, mais pour, de cet être le seul, justifier le mirage à en faire le chaperon de cette solitude.

(11)Ainsi fonctionne l’i(a) dont s’imaginent le moi et son narcissisme, à faire chasuble à cet objet a qui du sujet fait la misère. Ceci parce que le (a), cause du désir, pour être à la merci de l’Autre, angoisse donc à l’occasion, s’habille contraphobiquement de l’autonomie du moi, comme le fait le bernard-l’ermite de n’importe quelle carapace.

On fait donc artifice délibéré d’un organon dénoncé, et je me demande quelle faiblesse peut animer une homélie si peu digne de ce qui se joue. L’ad hominem s’en situe-t-il de me faire entendre qu’on me protège des autres à leur montrer qu’ils sont pareils à moi, ce qui permet de faire valoir qu’on me protège de moi-même.

Mais si j’étais seul en effet, seul à fonder l’École, comme, d’en énoncer l’acte, je l’ai dit bille en tête : « seul comme je l’ai toujours été dans ma relation à la cause analytique… », me suis-je cru le seul pour autant ? Je ne l’étais plus, du moment même où un seul m’emboîtait le pas, pas par hasard celui dont j’interroge les grâces présentes. Avec vous tous pour ce que je fais seul, vais-je prétendre être isolé ?

Qu’est ce que ce pas, d’être fait seul, a à faire avec le seul qu’on se croit être à le suivre ? Ne me fié je à l’expérience analytique, c’est à dire à ce qui m’en vient de qui s’en est débrouillé seul ? Croirais-je être seul à l’avoir ; alors pour qui parlerais-je ? C’est plutôt d’en avoir plein la bouche de l’écoute, la seule étant la sienne, qui ferait bâillon à l’occasion.

Il n’y a pas d’homosémie entre le seul et seul.

Ma solitude, c’est justement à quoi je renonçais en fondant l’École, et qu’a-t-elle à voir avec celle dont se soutient l’acte psychanalytique, sinon de pouvoir disposer de sa relation à cet acte ?

Car si cette semaine revenu à faire séminaire, j’ai sans plus tarder, posé l’acte psychanalytique, et des trois termes à l’interroger sur sa fin : visée idéale, clôture, aporie de son compte-rendu, – n’est-il pas remarquable que, des éminents qui m’en refusent ici la conséquence, de ceux mêmes dont c’est l’habitude (habitude des autres) qu’on les y voie, nul n’y ait paru ? Si après tout ma proposition leur fait passion au point de les réduire au murmure, n’eussent-ils pu attendre d’une articulation patente qu’elle leur offrît points à réfuter ?

Mais c’est bien que je ne sois pas seul à m’inquiéter de cet acte, qu’on se dérobe à qui est le seul à prendre le risque d’en parler.

Ce que j’ai obtenu d’un sondage confirme qu’il s’agit d’un (12)symptôme, aussi psychanalytiquement déterminé que le nécessite son contexte et que l’est un acte manqué, si ce qui le constitue est d’exclure son compte-rendu[1].

On verra bien si c’est façon où l’on gagne de se parer, fût-ce à me retourner la question : si, de ne pas s’y pointer, c’est tout vu. On ne veut pas cautionner l’acte. Mais l’acte ne dépend pas de l’audience trouvée pour la thèse, mais dans ce qu’en sa proposition elle reste pour tous lisible au mur, sans que rien contre ne s’énonce.

D’où vous fûtes ici requis d’y répondre et sans tarder. Tiendrait-on cette hâte pour vice de forme, n’aurais-je dit ce qui s’oublie de la fonction logique de la hâte ?

Elle est de la nécessité d’un certain nombre d’effectuations qui a bien à faire au nombre des participants pour qu’une conclusion s’en reçoive, mais non au compte de ce nombre, car cette conclusion dépend dans sa vérité même des ratages qui constituent ces effectuations comme temps.

Appliquez mon histoire de relaxes, mis à l’épreuve d’avoir à justifier quelle marque ils portent (blanche ou noire) pour avoir la clef des champs : c’est bien parce que certains savent que vous ne sortirez pas, quoi qu’ils disent, qu’ils peuvent faire que leur sortie soit une menace, quel que soit votre avis.

L’inouï, qui le croirait sauf à l’entendre inscrit sur bande, c’est que mon opération s’identifie du fantasme sadien, que deux personnes tiennent pour craché dans ma proposition. « La posture se rompt, dit l’un d’eux », mais c’est de construction. L’autre y alla de la clinique.

Où le dommage pourtant ? quand pas plus loin ne va-t-il que n’en souffre le personnage vaporeux de l’histoire, qui pour avoir, des barreaux d’une grille tâtés pas à pas, retrouvé l’un marqué d’abord, concluait : « Les salauds, ils m’ont enfermé ». C’était la grille de l’Obélisque, et il avait à lui la place de la Concorde.

Où est le dedans, où le dehors : les prisonniers à la sortie, pas ceux de mon apologue, se posent la question, paraît-il.

je la propose à celui qui sous le coup d’une vapeur aussi philosophique (avant ma proposition) me faisait confidence (peut-être seulement rêvait devant moi) du lustre qu’il retirerait dans notre (13)petit monde à faire savoir qu’il me quittait, au cas que son envie l’emportât.

Qu’il sache en cette épreuve que je goûte assez cet abandon pour penser à lui quand je déplore que j’aie si peu de monde à qui communiquer les joies qui m’arrivent.

Qu’on ne croie pas que moi aussi je me laisse aller. Simplement je décolle de ma proposition assez pour qu’on sache que m’amuse qu’échappe sa minceur, laquelle devrait détendre même si l’enjeu n’est pas mince. Je n’ai avec moi décidément que des Suffisances à la manque, à la manque d’humour en tout cas.

[Qui verra donc que ma proposition se forme du modèle du trait d’esprit, du rôle de la dritte Person[2] ? ] Car il est clair que si tout acte n’est que figure plus ou moins complète de l’acte psychanalytique, il n’y en a pas qui domine ce dernier. La proposition n’est pas acte au second degré, mais rien de plus que l’acte psychanalytique, qui hésite, d’être déjà en cours.

je mets toujours balises à ce qu’on s’y retrouve en mon discours. Au liminaire de cette année, luit celle-ci qui s’homologue de ce qu’il n’y ait pas d’Autre de l’Autre (de fait), ni de vrai sur le vrai (de droit) : il n’y a pas non plus d’acte de l’acte, à vrai dire impensable.

Ma proposition gîte à ce point de l’acte, par quoi s’avère qu’il ne réussit jamais si bien qu’à rater, ce qui n’implique pas que le ratage soit son équivalent, autrement dit puisse être tenu pour réussite.

Ma proposition n’ignore pas que le discernement qu’elle appelle, implique, de cette non-réversibilité, la saisie comme dimension : [autre scansion du temps logique, le moment de rater ne réussit à l’acte que si l’instant d’y passer n’a pas été passage à l’acte, de paraître suivre le temps pour le comprendre[3]].

On voit bien à l’accueil qu’elle reçoit qu’à ce temps je n’ai pas pensé. J’ai seulement réfléchi à ce qu’elle doive l’entamer.

Qu’elle attaque l’acte psychanalytique par le biais dont il s’institue dans l’agent, ne le rate que pour ceux qui font que l’institution soit l’agent dudit acte, c’est-à-dire qui séparent l’acte instituant du psychanalyste de l’acte psychanalytique.

(14)Ce qui est d’un raté qui n’est nulle part le réussi.

Alors que l’instituant ne s’abstrait de l’acte analytique qu’à ce qu’il y fasse manque, justement d’avoir réussi à mettre en cause le sujet. C’est donc par ce qu’elle a raté que la réussite vient à la voie du psychanalysant, quand c’est de l’après-coup du désir du psychanalyste et des apories qu’il démontre.

Ces apories sont celles que j’ai illustrées il y a un instant d’un badinage plus actuel qu’il n’y paraissait, puisque, si le vaporeux du héros permet de rire à l’écouteur, c’est de le surprendre de la rigueur de la topologie construite de sa vapeur.

Ainsi le désir du psychanalyste est-il ce lieu dont on est hors sans y penser, mais où se retrouver, c’est en être sorti pour de bon, soit cette sortie ne l’avoir prise que comme entrée, encore n’est-ce pas n’importe laquelle, puisque c’est la voie du psychanalysant. Ne laissons pas passer que décrire ce lieu en un parcours d’infinitifs, dit l’inarticulable du désir, désir pourtant articulé du « sens-issue » de ces infinitifs, soit de l’impossible dont je me suffis à ce détour.

C’est là qu’un contrôle pourrait sembler n’être pas de trop, même s’il en faut plus pour nous dicter la proposition.

C’est autre chose que de contrôler un « cas » : un sujet (je souligne) que son acte dépasse, ce qui n’est rien, mais qui, s’il dépasse son acte, fait l’incapacité que nous voyons fleurir le parterre des psychanalystes : [qui se manifestera devant le siège de l’obsessionnel par exemple, de céder à sa demande de phallus, à l’interpréter en termes de coprophage, et ainsi, de la fixer à sa chiasse, à ce qu’on fasse enfin défaut à son désir[4]].

À quoi a à répondre le désir du psychanalyste ? À une nécessité que nous ne pouvons théoriser que de devoir faire le désir du sujet comme désir de l’Autre, soit de se faire cause de ce désir. Mais pour satisfaire à cette nécessité, le psychanalyste est à prendre tel qu’il est dans le fait, ce qui ne lui permet pas de bien faire en tous les cas de la demande, nous venons de l’illustrer.

La correction du désir du psychanalyste, à ce qu’on dit reste ouverte, d’une reprise du bâton du psychanalysant. On sait que (15)ce sont là propos en l’air. Je dis qu’ils le resteront tant que les besoins ne se jugeront pas à partir de l’acte psychanalytique.

C’est bien pourquoi ma proposition est de s’intéresser à la passe où l’acte pourrait se saisir dans le temps qu’il se produit.

Non certes de remettre quiconque sur la sellette, passé ce temps : qui aurait pu le craindre ? Mais on en a senti atteint le prestige du galon. C’est là mesurer la puissance du fantasme d’où surgirent, pour vous de frais la dernière fois, les primes sauts qui ont lancé l’institution dite internationale, avant qu’elle en devint la consolidation.

Ceci pour être juste, montre notre École pas en si mauvais chemin de consentir à ce que certains veulent réduire à la gratuité d’aphorismes quand il s’agit des miens. S’ils n’étaient pas effectifs, aurais-je pu débusquer d’une mise au pas alphabétique la position de se terrer qui fait règle à répondre à tout appel à l’opinion dans un convent analytique, voire y fait simagrée du débat scientifique, et ne s’y déride pour aucune probation.

D’où par contraste ce style de sortie, malmenant l’autre, qu’y prennent les interventions, et la cible qui deviennent ceux qui se risquent à y contrevenir. Mœurs aussi fâcheuses pour le travail que répréhensibles au regard de l’idée, aussi simplette qu’on la veuille, d’une communauté d’École.

Si y adhérer veut dire quelque chose, n’est-ce pas pour que s’ajoute à la courtoisie que j’ai dit lier le plus strictement les classes, la confraternité en toute pratique où elles s’unissent.

Or il était sensible que l’acte psychanalytique, à solliciter les plus sages d’en faire avis, s’y traduisait en note de hargne, pour que le ton en montât à mesure que l’évitement inévitablement s’en levait.

Car si, à les entendre, il devient notoire qu’on y entre plus avant de vouloir s’en sortir, comment sauf à être débordé, ne pas se fier à sa structure.

Il y suffirait, je pense, d’un plus sérieux réseau pour la serrer. Vous voyez comme je tiens à ces mots qu’on veut me rendre meschéans[5] ! Je gage qu’ils seront pour moi, si je leur conserve mes faveurs.

je ne parle pas du retournement qu’on promet à mes (16)aphorismes. Je croyais ce mot destiné à porter plus loin le génie de celui-là qui n’hésite pas à en rabattre ainsi l’emploi.

En attendant, c’est bien d’avouer la garantie qu’elle croit devoir à son réseau, pris au sens de ses pupilles au titre de la didactique, que du premier jet et d’y revenir formellement, quelqu’un à qui nous ferons hommage de la place qu’elle a su prendre dans le milieu psychiatrique au nom de l’École, a déclaré devoir s’opposer à toute suite qui résulte de ma proposition. L’argumentation qui a suivi fut un parti pris de là : où elle tient pour tranché que la didactique ne saurait qu’en être affectée ? Oui, mais pourquoi dans le pire sens ? Nous n’en savons encore rien.

je ne vois aucun inconvénient à ce que la chose qui du réseau s’intitule comme patronage du didactitien sur sa clique quand celle-ci s’y complaît, soit proposée à l’attention pour peu qu’un soupçon de raison s’en promette un succès : mais consultez sa courageuse dénonciation dans l’International Journal, ça vous en dira long sur ce qui peut suivre de ce courage.

Précisément il me semblait que ma proposition ne dénonçait pas le réseau, mais dans sa plus minutieuse disposition se mettait en travers. D’où m’étonne moins de voir qu’on s’alarme de la tentation qu’elle offre aux vertueux du contr’réseau. Ce qui me barrait cette vue, sans doute était-ce de me refuser de m’étonner que mon réseau ne m’étranglât pas ?

Vais-je m’attarder à discuter d’un mot comme le « plein transfert » en son usage d’hourvari. J’en ris parce que chacun sait que c’est le coup bas le plus usuel à toujours faire ses preuves dans un champ où les intérêts ne se ménagent pas plus qu’ailleurs.

Même à ne pas être dans le coup, on est frappé de percevoir dans tel factum à faire avis diffusé à l’avance, que le réseau mien serait plus dangereux que les autres de tisser sa toile, c’est écrit en toutes lettres : de la rue de Lille à la rue d’Ulm[6]. Et alors ?

je ne crois pas au mauvais goût d’une allusion à mon réseau familial. Parlons de mon bout d’Oulm (ça fera Lewis Carroll) et de ses Cahiers pour l’analyse.

Est-ce que je propose d’installer mon bout d’Oulm au sein (17)des A. E. ? Et pourquoi pas, si par hasard un bout d’Oulm se faisait analyser ? Mais pris en ce sens, mon réseau, je l’affirme, n’en a aucun qui y ait pris rang, ni y soit en instance.

Mais le réseau dont il s’agit est pour moi d’autre trame, de représenter l’expansion de l’acte psychanalytique.

Mon discours, d’avoir retenu des sujets que n’y prépare pas l’expérience dont il s’autorise, prouve qu’il tient le coup d’induire ces sujets à se constituer de ses exigences logiques. Ce qui suggère que ceux qui, ladite expérience, l’ont, ne perdraient rien à se former à ces exigences qui en sortent, pour les lui restituer dans leur « écoute », dans leur regard clinique, et pourquoi pas dans leurs contrôles. Où ne les rend pas plus indignes d’être entendues qu’elles puissent servir en d’autres champs.

Car l’expérience du clinicien comme l’écoute du psychanalyste n’ont pas à être si assurées de leur axe que de ne pas s’aider des repères structuraux qui de cet axe font lecture. Ils ne seront pas de trop pour, cette lecture, la transmettre, qui sait : pour la modifier, en tout cas pour l’interpréter.

je ne vous ferai pas l’injure d’arguer des bénéfices que l’École tire d’un succès que j’ai longtemps réussi à écarter de mon travail et qui, venu, ne l’affecte pas.

Cela me fait souvenir d’un nommé dindon (en anglais) dont il m’a fallu supporter en juillet 62 les propositions malpropres, avant qu’une commission d’enquête dont il était l’entremetteur, mît en jeu son homme de main. Au jour prévu pour le verdict, convenu au départ de la négociation, il s’acquittait avec mon enseignement, d’alors plus de dix ans, à me décerner le rôle de sergent-recruteur, l’oreille de ceux qui collaboraient avec lui semblant sourde à ce qui, à eux, par cette voie leur revenait de l’histoire anglaise, de jouer les recrutés ivrognes.

Certains sont plus sourcilleux aujourd’hui devant la face d’expansion de mon discours. À se rassurer d’un effet de mode dans cet afflux de mon public, ils ne voient encore pas que pourrait être contesté le droit de priorité qu’ils croient avoir sur ce discours de l’avoir tenu sous le boisseau.

C’est à quoi ma proposition parerait, à ranimer dans le champ de la psychanalyse ses justes suites.

Encore faudrait-il que ce ne soit pas de ce champ que vint le (18)mot de non-analyste pour un office que je reconnais à le voir resurgir : à chaque fois que mon discours fait acte en ses effets pratiques, ce mot épingle ceux qui l’entendent bien ainsi.

C’est sans gravité pour eux. L’expérience a montré que, pour rentrer en grâce, la prime est faible à payer. Qui se sépare de moi, redeviendra analyste de plein exercice, au moins de par l’investiture de l’Internationale psychanalytique. Un petit vote pour m’exclure, que dis-je, même pas : une abstention, une excuse donnée à temps, et l’on retrouve tous ses droits à l’Internationale, quoique formé de pied en cap par ma pratique intolérable. On pourra même user de mes termes, pourvu qu’on ne me cite pas, puisque dès lors ils n’auront plus de conséquence, pour cause du bruit à les couvrir. Que ne l’oublie ici personne, la porte n’est pas refermée.

Il y a néanmoins pour redevenir analyste un autre moyen que j’indiquerai plus tard parce qu’il vaut pour tous, et pas seulement pour ceux qui me doivent leur mauvais pas, telle une certaine bande-à-Moebius, vrai ramassis de non-analystes[7].

C’est que, quand on va jusqu’à écrire que ma proposition aurait pour but de remettre le contrôle de l’École à des non-analystes, je n’irai pas à moins qu’à relever le gant.

Et à jouer de dire que c’en est bien en effet le sens : je veux mettre des non-analystes au contrôle de l’acte analytique, s’il faut entendre par là que l’état présent du statut de l’analyste non seulement le porte à éluder cet acte, mais dégrade la production qui en dépendrait pour la science.

En un autre cas, ce serait bien de gens pris hors du champ en souffrance qu’on attendrait intervention. Si cela ne se conçoit pas ici, c’est en raison de l’expérience dont il s’agit, celle dite de l’inconscient puisque c’est de là que se justifie très sommairement l’analyse didactique.

Mais à prendre le terme d’analyste dans le sens où à tel ou tel peut s’imputer d’y manquer au titre d’un conditionnement mal saisissable sinon d’un standard professionnel, le non-analyste n’implique (19)pas le non-analysé, qu’évidemment je ne songe pas à faire accéder, vu la porte d’entrée que je lui donne, à la fonction d’analyste de l’École.

Ce n’est même pas le non-praticien qui serait en cause, quoique admissible à cette place. Disons que j’y mets un non-analyste en espérance, celui qu’on peut saisir d’avant qu’à se précipiter dans l’expérience, il éprouve, semble-t-il dans la règle, comme une amnésie de son acte.

Est-il concevable autrement qu’il me faille faire émerger la passe (dont personne ne me discute l’existence) ? Ceci par le moyen de la redoubler du suspense qu’y introduit sa mise en cause aux fins d’examen. C’est de ce précaire que j’attends que se sustente mon analyste de l’École.

Bref c’est à celui-là que je remets l’École, soit entre autres la charge d’abord de détecter comment les « analystes » n’ont qu’une production stagnante, – sans issue théorique hors mon essai de la ranimer –, où il faudrait faire mesure de la régression conceptuelle, voire de l’involution imaginaire à prendre au sens organique (la ménopause pourquoi pas ? et pourquoi n’a-t-on jamais vu d’invention de jeune en psychanalyse ?).

je n’avance cette tâche qu’à ce qu’elle fasse réflexion pour (j’entends qu’elle répercute) ce qu’il y a de plus abusif à la confier au psychosociologue, voire à l’étude de marché, entreprise dont vous ne vous êtes pas autrement aperçu (ou bien alors comme semblant, c’est réussi), quand la pourvut de son égide un psychanalyste professeur.

Mais observez que si quelqu’un demande une psychanalyse pour procéder sans doute, c’est là votre doctrine, dans ce qu’a de confus son désir d’être analyste, c’est cette procession même qui, de tomber en droit sous le coup de l’unité de la psychologie, va y tomber en fait.

C’est pourquoi c’est d’ailleurs, de l’acte psychanalytique seulement, qu’il faut repérer ce que j’articule du « désir du psychanalyste », lequel n’a rien à faire avec le désir d’être psychanalyste.

Et si l’on ne sait même pas dire, sans s’enfoncer dans le vaseux du « personnel » au « didactique », ce qu’est une psychanalyse qui introduit à son propre acte, comment espérer que soit levé ce handicap fait pour allonger son circuit, qui tient à ce que nulle (20)part l’acte psychanalytique n’est distingué de la condition professionnelle qui le couvre ?

Faut-il attendre que l’emploi existe de mon non-analyste à soutenir cette distinction pour qu’une psychanalyse (une première un jour) à se demander comme didactique sans que l’enjeu en soit un établissement, quelque chose survienne d’un ordre à perdre sa fin à chaque instant ?

Mais la demande de cet emploi est déjà une rétroaction de l’acte psychanalytique, c’est-à-dire qu’elle en part.

Qu’une association professionnelle ne puisse y satisfaire, la produire a ce résultat de forcer celle-ci à l’avouer. Il s’agit alors de savoir si l’on y peut répondre d’ailleurs, d’une École par exemple.

Peut-être serait-ce là raison pour quelqu’un de demander une analyse à un analyste-membre-de… l’École, sans quoi au nom de quoi pourrait-elle s’y attendre ? au nom de la libre entreprise ? qu’on dresse alors autre boutique.

Le risque pris, pour tout dire, dans la demande qui ne s’articule que de ce qu’advienne l’analyste, doit être tel objectivement que celui qui n’y répond qu’à la prendre sur lui, soit : d’être l’analyste, n’aurait plus le souci de devoir la frustrer, ayant assez à retordre de la gratifier de ce qu’en vienne mieux qu’il ne fait sur l’heure.

Façon d’écoute, mode de clinique, sorte de contrôle, peut-être plus portante en son objet présent de le viser à son désir plutôt que de sa demande.

Le « désir du psychanalyste », c’est là le point absolu d’où se triangule l’attention à ce qui, pour être attendu, n’a pas à être remis à demain.

Mais le poser comme j’ai fait, introduit la dimension où l’analyste dépend de son acte, à se repérer du fallacieux de ce qui le satisfait, à s’assurer par lui de n’être pas ce qui s’y fait.

C’est en ce sens que l’attribut du non-psychanalyste est le garant de la psychanalyse, et que je souhaite en effet des non-analystes, qui se distinguent en tout cas des psychanalystes d’à présent, de ceux qui payent leur statut de l’oubli de l’acte qui le fonde.

Pour ceux qui me suivent en cette voie, mais regretteraient pourtant une qualification reposante, je donne comme je l’ai promis, l’autre voie que de me laisser : qu’on me devance dans mon discours à le rendre désuet. Je saurai enfin qu’il n’a pas été vain.

(21)En attendant, il me faut subir d’étranges musiques. Voilà-t-il pas la fable mise en cours du candidat qui scelle un contrat avec son psychanalyste : « tu me prends à mes aises, moi je te fais la courte échelle. Aussi fort que malin (qui sait un de ces normaliens qui vous dénormaliseraient une société tout entière avec ces trucs chiqués qu’ils ont tout loisir de mijoter pendant leurs années de feignantise), ni vu ni connu, je les embrouille, et tu passes comme une fleur : analyste de l’École selon la proposition ».

Mirifique ! ma proposition n’aurait-elle engendré que cette souris qu’elle y devient rongeur elle-même. Je demande : ces complices, que pourront-ils faire d’autre à partir de là qu’une psychanalyse où pas une parole ne pourra se dérober à la touche du véridique, toute tromperie d’être gratuite y tournant court. Bref une psychanalyse sans méandre. Sans les méandres qui constituent le cours de toute psychanalyse de ce qu’aucun mensonge n’échappe à la pente de la vérité.

Mais qu’est-ce que ça veut dire quant au contrat imaginé, s’il ne change rien ? Qu’il est futile, ou bien que même quand quiconque n’en a vent, il est tacite.

Car le psychanalyste n’est-il pas toujours en fin de compte à la merci du psychanalysant, et d’autant plus que le psychanalysant ne peut rien lui épargner s’il trébuche comme psychanalyste, et s’il ne trébuche pas, encore moins. Du moins est-ce ce que nous enseigne l’expérience.

Ce qu’il ne peut lui épargner, c’est ce désêtre dont il est affecté comme du terme à assigner à chaque psychanalyse, et dont je m’étonne de le retrouver dans tant de bouches depuis ma proposition, comme attribué à celui qui en porte le coup, de n’être dans la passe à connoter que d’une destitution subjective : le psychanalysant.

Pour parler de la destitution subjective, sans vendre la mèche du baratin pour le passeur, soit ce dont les formes en usage jusqu’ici déjà font rêver à leur aune, – je l’aborderai d’ailleurs.

Ce dont il s’agit, c’est de faire entendre que ce n’est pas elle qui fait désêtre, être plutôt, singulièrement et fort. Pour en avoir l’idée, supposez la mobilisation de la guerre moderne telle qu’elle intervient pour un homme de la belle époque. Ça se trouve chez le futuriste qui y lit sa poésie, ou le publiciste qui rameute le tirage. Mais pour ce qui est de l’effet d’être, ça se touche mieux chez (22)Jean Paulhan. Le guerrier appliqué, c’est la destitution subjective dans sa salubrité.

Ou bien encore imaginez-moi en 61, sachant que je servais à mes collègues à rentrer dans l’Internationale, au prix de mon enseignement qui en sera proscrit. Je poursuis pourtant cet enseignement, moi au prix de ne m’occuper que de lui, sans m’opposer même au travail d’en détacher mon auditoire.

Ces séminaires dont quelqu’un à les relire, s’écriait devant moi récemment, sans plus d’intention m’a-t-il semblé, qu’il fallait que j’eusse bien aimé ceux pour qui j’en tenais le discours, voilà un autre exemple de destitution subjective. Eh bien, je vous en témoigne, on « être » assez fort en ce cas, au point de paraître aimer, voyez-vous ça.

Rien à faire avec le désêtre dont c’est la question de savoir comment la passe peut l’affronter à s’affubler d’un idéal dont le désêtre s’est découvert, précisément de ce que l’analyste ne supporte plus le transfert du savoir à lui supposé.

C’est sans doute à quoi répondait le Heil ! du Kapo de tout à l’heure quand à se sentir lui-même criblé de son enquête, il soufflait « Il nous faut des psychanalystes trempés ». Est-ce dans son jus, qu’il voulait dire ?

je n’insiste pas : évoquer les camps, c’est grave, quelqu’un a cru devoir nous le dire. Et ne pas les évoquer ?

J’aime mieux au reste rappeler le propos du théoricien d’en face qui de toujours se fait amulette de ce qu’on psychanalyse avec son être : son « être le psychanalyste » naturellement. Dans certains cas, on a ça à portée de la main au seuil de la psychanalyse, et il arrive qu’on l’y conserve jusqu’à la fin.

 

je passe sur ce que quelqu’un qui s’y connaît, me fait fasciste, et pour en finir avec les broutilles, je retiens avec amusement que ma proposition eût imposé l’admission de Fliess à l’Internationale psychanalytique, mais rappelle que l’ad absurdum nécessite du doigté, et qu’il échoue ici de ce que Freud ne pouvait être son propre passeur, et que c’est bien pourquoi il ne pouvait relever Fliess de son désêtre.

Si j’en crois les souvenirs si précis que Madame Blanche Reverchon-Jouve me fait parfois l’honneur de me confier, j’ai le sentiment (23)que, si les premiers disciples avaient soumis à un passeur choisi d’entre eux, disons : non leur appréhension du désir de l’analyste, – dont la notion n’était pas même apercevable alors – si tant est que quiconque y soit maintenant –, mais seulement leur désir de l’être, l’analyste, le prototype donné par Rank en sa personne du « je ne pense pas » eût pu être situé beaucoup plut tôt à sa place dans la logique du fantasme.

Et la fonction de l’analyste de l’École fût venue au jour dès l’abord.

Car enfin il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée, ainsi est-on dans la voie psychanalysante ou dans l’acte psychanalytique. On peut les faire alterner comme une porte bat, mais la voie psychanalysante ne s’applique pas à l’acte psychanalytique, dont la logique est de sa suite.

je suis en train de démontrer à choisir pour mon séminaire telles de ces propositions discrètes que noie la littérature psychanalytique, que chaque fois qu’un psychanalyste capable de consistance fait prévaloir un objet dans l’acte psychanalytique (cf. article de Winnicott[8]), il doit déclarer que la voie psychanalysante ne saurait que le contourner : n’est-ce pas indiquer le point d’où seul ceci est pensable, le psychanalyste lui-même en tant qu’il est cause du désir ?

J’en ai assez dit, je pense, pour qu’on entende qu’il ne s’agit nullement d’analyser le désir du psychanalyste. Nous n’oserons parler même de sa place nette, avant d’avoir articulé ce qui le nécessite de la demande du névrosé, laquelle donne le point d’où il n’est pas articulable.

Or la demande du névrosé est très précisément ce qui conditionne le port professionnel, la simagrée sociale dont la figure du psychanalyste est présentement forgée.

Qu’il favorise en ce statut l’égrènement des complexes identificatoires n’est pas douteux, mais a sa limite, et celle-ci n’est pas sans faire en retour opacité.

(24)Tel est, désigné de la plume de Freud lui-même, le fameux narcissisme de la petite différence, pourtant parfaitement analysable à le rapporter à la fonction qu’en le désir de l’analyste occupe l’objet (a).

Le psychanalyste, comme on dit, veut bien être de la merde, mais pas toujours la même. C’est interprétable, à condition qu’il s’aperçoive que d’être de la merde, c’est vraiment ce qu’il veut, dès qu’il se fait l’homme de paille du sujet-supposé-savoir.

Ce qui importe n’est donc pas cette merde-ci, ou bien celle-là. Ce n’est pas non plus n’importe laquelle. C’est qu’il saisisse que cette merde n’est pas de lui, pas plus que de l’arbre qu’elle couvre au pays béni des oiseaux : dont, plus que l’or, elle fait le Pérou.

L’oiseau de Vénus est chieur. La vérité nous vient pourtant sur des pattes de colombe, on s’en est aperçu. Ce n’est pas une raison pour que le psychanalyste se prenne pour la statue du Maréchal Ney. Non, dit l’arbre, il dit non, pour être moins rigide, et faire découvrir à l’oiseau qu’il reste un peu trop sujet d’une économie animée de l’idée de la Providence.

Vous voyez que je suis capable d’adopter le ton en usage quand nous sommes entre nous. J’en ai pris un peu à chacun de ceux qui ont manifesté leur avis, à la hargne près, j’ose le dire : car vous le verrez avec le temps, dont ça se décante comme l’écho du « Loup-y-es-tu ? ».

Et concluons. Ma proposition n’eût changé que d’un cheveu la demande de l’analyse à une fin de formation. Ce cheveu eût suffi, pourvu que se sût sa pratique.

Elle permettait un contrôle non inconçu de ses suites. Elle ne contestait nulle position établie.

S’y opposent ceux qui seraient appelés à son exercice. Je ne puis le leur imposer.

Mince comme un cheveu, elle n’aura pas à se mesurer à l’ampleur de l’aurore.

Il suffirait qu’elle l’annonce.

 

………………………………………………………………………………………….

 

J’arrête là le morceau, les dispositions pratiques dont il se clôt n’ayant plus d’intérêt en ce 1er octobre 70. Qu’on sache (25)pourtant que de n’être pas lu, il fut dit autrement, au reste comme en témoigne la version enregistrée, à le suivre ligne à ligne. Ceux qui d’y avoir été priés, la reçurent, pourront, de sa syntaxe parlée, apprécier l’inflexion.

Celle-ci se fait plus patiente, d’autant que vif est le point qui fait enjeu.

La passe, soit ce dont personne ne me dispute l’existence, bien que la veille fût inconnu au bataillon le rang que je viens de lui donner, la passe est ce point où d’être venu à bout de sa psychanalyse, la place que le psychanalyste a tenue dans son parcours, quelqu’un fait ce pas de la prendre. Entendez bien : pour y opérer comme qui l’occupe, alors que de cette opération il ne sait rien, sinon à quoi dans son expérience elle a réduit l’occupant.

Que révèle qu’à applaudir à ce que je marque ainsi ce tournant, on ne s’en oppose pas moins à la disposition la plus proche à en tirer : soit qu’on offre à qui le voudrait d’en pouvoir témoigner, au prix de lui remettre le soin de l’éclairer par la suite ?

Évidemment on touche là la distance, qui tient de moi sa dimension, distance du monde qui sépare le bonhomme qu’on investit, qui s’investit, ce peu importe, mais qui fait la substance d’une qualification : formation, habilitation, appellation plus ou moins contrôlée, c’est tout un, c’est habit, voire habitus à ce que le bonhomme le porte, – qui, dis-je, sépare le bonhomme, du sujet qui n’arrive là que de la division première qui résulte de ce qu’un signifiant ne le représente que pour un autre signifiant, et que cette division, il l’éprouve à reconnaître que l’autre signifiant : Ur, à l’ourigine (au départ logique), est refoulé. Par quoi, si on le lui ressortait (ce qui ne saurait être le cas, car nous dit Freud, c’est le nombril de l’inconscient), alors ce serait de son représentant qu’il perdrait les pédales : ce qui laisserait la représentation dont il s’imagine être la chambre noire, alors qu’il n’en est que le kaléidoscope, dans une pagaille à ce qu’il y retrouve fort mal les effets de symétrie dont s’assurent sa droite et sa gauche, ses droits et ses torts, à le remettre d’assiette au giron de l’Éternel.

Un tel sujet n’est pas donné d’une intuition qui fasse bonheur à soutenir la définition de Lacan.

Mais l’extrémisme de celle-ci démarque des implications dont se pare la routine de la qualification traditionnelle, les nécessités qui (26)résultent de la division du sujet : du sujet tel qu’il s’élabore du fait de l’inconscient, soit du hic, dont faut-il que je rappelle qu’il parle mieux que lui, d’être structuré comme un langage, etc. ?

Ce sujet ne s’éveille qu’à ce que pour chacun au monde, l’affaire devienne autre que d’être le fruit de l’évolution qui de la vie fait au dit monde une connaissance : oui, une connerie-sens dont ce monde peut dormir sur ses deux oreilles.

Un tel sujet se construit de toute l’expérience analytique, quand Lacan tente par son algèbre de le préserver du mirage d’en être Un : par la demande et le désir qu’il pose comme institués de l’Autre, et par la barre qui rapplique d’être l’Autre même, à faire que la division du sujet se symbolise du S barré, lequel, sujet dès lors à des affects imprévisibles, à un désir inarticulable de sa place, se fait une cause (comme on dirait : se fait une raison), se fait une cause du plus-de-jouir, dont pourtant, à le situer de l’objet a, Lacan démontre le désir articulé, fort bien, mais de la place de l’Autre.

Tout ça ne se soutient pas de quatre mots, mais d’un discours dont il faut noter qu’il fut d’abord confidentiel, et que son passage au public ne permettait en rien à un autre fanal de même sous cape dans le marxisme, de se laisser dire que l’Autre de Lacan, c’est Dieu mis en tiers entre l’homme et la femme. Ceci pour donner le ton de ce que Lacan trouve comme appui hors de son expérience.

Néanmoins il se trouve qu’un mouvement qu’on appelle structuralisme, patent à dénoncer le retard pris sur son discours, une crise, j’entends celle dont Université et marxisme sont réduits à nager, ne rendent pas déplacé d’estimer que le discours de Lacan s’y confirme, et ce d’autant que la profession psychanalytique y fait défaut.

Dont ce morceau prend sa valeur de pointer d’abord d’où se fomentait une proposition : le temps de l’acte, à quoi nulle temporisation n’était de mise puisque c’est là le ressort même de son tamponnement.

On s’amuserait à ponctuer ce temps par l’obstacle qu’il manifeste. D’un « Directoire » consulté qui prend la chose à la bonne de s’en sentir encore juge, non sans que s’y distingue telle ferveur à prendre la flèche avant de prendre le vent, mais nettement déjà telle froideur à ressentir ce qui ici ne peut qu’éteindre sa réclame.

(27Mais de l’audience plus large, quoique restreinte, à quoi prudent, j’en remets l’avis, un tremblement s’élève chez ceux dont c’est l’établissement, que le point que j’ai dit reste couvert pour être à leur merci. Ne montrais-je pas à ma façon de sortie discrète pour ma « situation de la psychanalyse en 1956 », que je savais qu’une satire ne change rien ?

Comme il faudrait que changent ceux dont l’exercice de la proposition dépend au titre de la nomination de passeurs, du recueil de leur témoignage, de la sanction de ses fruits, leur non licet l’emporte sur les licet qui font pourtant, quels qu’en soient les quemadmodum, majorité aussi vaine qu’écrasante.

On touche là ce qui s’obtient cependant de n’avoir pas temporisé, et ce n’est pas seulement que, frayée par l’émoi de mai dont s’agitent même les associations psychanalytiques, il faut dire même les étudiants en médecine dont on sait qu’ils prirent leur temps pour y venir, ma proposition passera haut la main un an et demi plus tard.

À ne livrer, qu’à l’oreille qui puisse en rétablir l’écart, les thèmes, le ton dont les motifs se lâchent à l’occasion des avis que j’ai sollicités d’office, ma réponse laisse, de l’avatar qui me fait sort, une trace propre, je ne dis pas à un progrès, je ne prétends à rien de tel, on le sait, mais à un mouvement nécessaire.

Ce que je puis dénoncer concernant l’accession à la fonction de psychanalyste, de la fonction de l’influence dans son approche, de la simagrée sociale dans son gradus, de l’ignorance qualifiée pour ceux qu’on porte à en répondre, n’est rien auprès du refus d’en connaître qui du système fait bloc.

Car on n’a qu’à ouvrir le journal officiel dont l’association donne à ses actes une portée internationale pour y trouver, littéralement décrit, autant et plus que je n’en peux dire. Quelqu’un m’a suggéré à relire l’épreuve de mon texte de préciser le numéro dont j’y fais référence, de l’International Journal. Je ne m’en donnerai pas la peine : qu’on ouvre le dernier paru. On y trouvera, fût-ce à ce qu’un titre l’annonce de ce terme même, l’irrévérence qui fait cortège à la formation du psychanalyste : on y touche que c’est bien de lui faire enseigne qu’il s’agit. C’est qu’à n’emporter aucune proposition d’aller plus loin dans ces impasses, tous les courages, c’est ce que plus haut je laisse entendre, sont permis.

(28)Autant à dire, quoique seulement depuis mai 68, de débats ronéotypés qui me parviennent de l’Institut psychanalytique de Paris.

À la différence de l’École où se produit ma proposition, de ces endroits ne vient nul écho que personne en démissionne, ni même qu’il en soit question.

Pour moi, je n’ai rien forcé. Je n’ai eu qu’à ne pas prendre parti contre ma proposition à ce qu’elle me revienne elle-même du floor, il me faut le dire : sous des formules plus ou moins bien inspirées, pour que la plus sûre s’impose de loin à la préférence des votants, et que l’École pût venir au jour d’être allégée de ses empêcheurs, sans que ceux-ci eussent à se plaindre ni de la solde prise en son temps de leurs services, ni de l’aura gardée de sa cote.

je relis des notes qui me font reproche de cette issue, tenant la perte que j’en supporte pour signe d’un manque de sagesse. Serait-elle plus grande que ce qu’y démontre de sa nécessité mon discours ?

je sais de la curieuse haine[9] de ceux qui d’autrefois furent empêchés de savoir ce que je dis, ce qu’il faut y reconnaître du transfert, soit au-delà de ce qui s’impose de mon savoir, ce qu’on m’en suppose, quoi qu’on en ait.

Comment l’ambivalence, pour parler comme ceux qui croient qu’amour et haine ont un support commun, ne serait-elle pas plus vive d’un sujet divisé de ce que je le presse de l’acte analytique ?

Occasion de dire pourquoi je n’ai pu longtemps mettre qu’au compte d’histoires le fait étonnant, à le prendre de son biais national, que mon discours fût rejeté de ceux-là mêmes qu’eussent dû intéresser le fait que sans lui, la psychanalyse en France serait ce qu’elle est en Italie, voire en Autriche, où qu’on aille pêcher ce qu’on sait de Freud !

L’anecdote, c’est le cas à faire de l’amour : mais comment donc (29)ce dont chacun dans le particulier fait sa règle, peut-il prêter à cette inflation dans l’universel ? Que l’amour ne soit que rencontre, c’est-à-dire pur hasard (comique ai-je dit), c’est ce que je ne puis méconnaître dans ceux qui furent avec moi. Et ce qui leur laisse aussi bien leurs chances, en long en large et en travers. Je n’en dirais pas autant de ceux qui contre moi furent prévenus, – qu’ils aient mérité de l’être n’y changeant rien.

Mais tout de même ça me lave aux yeux des sages de tout attrait pour la série dont je suis le pivot, mais non pas le pôle.

Car l’épisode de ceux qu’on pouvait croire m’être restés pas par hasard, permet de toucher que mon discours n’apaise en rien l’horreur de l’acte psychanalytique.

Pourquoi ? parce que c’est l’acte, ou plutôt ce serait, qui ne supporte pas le semblant.

Voilà pourquoi la psychanalyse est de notre temps l’exemple d’un respect si paradoxal qu’il passe l’imagination, de porter sur une discipline qui ne se produit que du semblant. C’est qu’il y est nu à un tel point que tremblent les semblants dont subsistent religion, magie, piété, tout ce qui se dissimule de l’économie de la jouissance.

Seule la psychanalyse ouvre ce qui fonde cette économie dans l’intolérable : c’est la jouissance que je dis.

Mais à l’ouvrir, elle le ferme du même coup et se rallie au semblant, mais à un semblant si impudent, qu’elle intimide tout ce qui du monde y met des formes.

Vais-je dire qu’on n’y croit pas à ce qu’on fait ? Ce serait méconnaître que la croyance, c’est toujours le semblant en acte. Un de mes élèves un jour a dit là-dessus de fort bonnes choses : on croit ne pas croire à ce qu’on fait profession de feindre, mais c’est une erreur, car il suffit d’un rien, qu’il en arrive par exemple ce qu’on annonce, pour qu’on s’aperçoive qu’on y croit, et que d’y croire, ça fait très peur.

Le psychanalyste ne veut pas croire à l’inconscient pour se recruter. Où irait-il, s’il s’apercevait qu’il y croit à se recruter de semblants d’y croire ?

L’inconscient, lui, ne fait pas semblant. Et le désir de l’Autre n’est pas un vouloir à la manque.

 



[1]. Ainsi quelqu’un n’a t-il nulle intention de n’y pas venir, c’est seulement d’avoir à cette heure rendez-vous avec son dentiste.

[2]. Ceci a été sauté lors de la réponse d’où les crochets dont je l’encadre ; j’indique là cette structure de ce que personne ne s’en soit encore aperçu…

[3]. Même remarque qu’à l’instant.

[4]. Même remarque qu’auparavant. Ajoutons que c’est là de quoi donner un autre poids au réseau dont on s’agitait en ce débat.

[5]. Voir quelques lignes plus bas.

[6] De mon cabinet professionnel à l’École Normale Supérieure où mon séminaire se tenait à l’époque et y était écouté d’une génération.

[7]. C’est le ramassis à s’être commis dans le premier numéro de Scilicet, dont la parution devait faire l’objet bientôt de curieuses manœuvres dont pour certains le scandale ne tint qu’à leur divulgation.

À la date du 6 décembre, c’était encore à venir.

[8]. Cf. On transference, I.J.P., octobre 1956, numéro IV-V, pages 386-388. Article que j’introduisis le 29 novembre 1967 pour indiquer comment l’auteur ne repère un objet privilégié de son expérience, à le qualifier de false self, qu’à exclure sa manœuvre de la fonction analytique telle qu’il la situe. Or il n’articule cet objet que du processus primaire, pris de Freud.

J’y décèle le lapsus de l’acte psychanalytique.

[9]. Le croira t-on : dans le cas dont je l’illustre dans Scilicet I, on a remis ça de la même veine : soit une lettre dont on se demande par quel bout la prendre, de l’irrépressible de son envoi ou de la confiance qui m’y est faite.

je dis : le sentiment de ma réalité y est conforme à l’idée qu’on se fait de la norme du côté en question, et que je dénoncerai en ces termes : la réalité est ce sur quoi on se repose pour continuer à rêver.

1978-11-10 conférence chez le professeur deniker

La « Conférence chez le Professeur Deniker – Hôpital Sainte-Anne » (transcription d’un enregistrement sur bande magnétique) fut publiée dans le Bulletin de l’Association freudienne n° 7, juin 1984, pp. 3-4.

 

(3)… déblayé avec mon discours…

à la vérité j’ai articulé les choses pendant dix ans ; ce premier déblayage portait bien sûr sur l’inconscient et j’avais déjà, dans ce que j’avais fait chez moi, commencé, ce freudisme, à le présenter.

J’ai présenté quelque chose qui concernait Dora et puis le petit Hans ; le mot de présentation est tout à fait essentiel.

J’ai été amené progressivement à une présentation de l’inconscient qui est de l’ordre, d’un ordre mathématique. Ça n’est qu’une présentation.

J’ai présenté les choses sous la forme qui était déjà engagée du nœud borroméen.

Ce que j’appelle nœud borroméen : j’avais déjà annoncé les choses avant 1953 par une conférence que j’avais faite en ce même endroit. Pourquoi ces cercles dits borroméens, car chacun tient par l’autre, est relié à l’autre par le troisième ? Ici l’Imaginaire est ce qui lie le Réel et le Symbolique.

C’est de là que je suis parti pour énoncer sous la forme qui assure la prédominance du Symbolique sur le Réel, que c’était l’Imaginaire qui les liait.

L’Imaginaire, c’est très précisément ce que réalise le raisonnement mathématique.

Le raisonnement mathématique a une consistance à proprement parler imaginaire ; ce qui sous le nom de topologie donne sa consistance au raisonnement mathématique fait partie du lien où le Symbolique et le Réel dépendent l’un de l’autre.

C’est bien pourquoi j’avais noué le Symbolique, l’Imaginaire et le Réel d’une certaine façon.

L’Imaginaire soutient ce qu’on appelle le Réel et c’est en cela que la topologie s’articule.

Le Symbolique par rapport au Réel, le Symbolique, c’est-à-dire le langage, est bien ce qui énonce, ce qui peut être énoncé sous le nom d’inconscient.

C’est bien en cela que le Réel c’est l’inconscient.

C’est l’inconscient, ça veut dire quelque chose que j’ai défini comme l’impossible.

L’inconscient c’est l’impossible, à savoir que c’est ce qu’on construit avec le langage ; en d’autres termes, une escroquerie.

l’association d’idées c’est la remise au petit bonheur ; c’est par la voie du petit bonheur qu’on procède pour libérer quelqu’un de ce qu’on appelle le symptôme.

Je me demande quelquefois si je n’aurais pas mieux fait de jouer sur ce qu’on appelle le psychologique. La chose qui m’en a dispensé c’est ce qu’on appelle la structure.

Il y a des structures qui sont, bien sûr, psychologiques mais qui ne se définissent pas par rapport à la relative position du Symbolique, de l’Imaginaire et du Réel.

Car, ce nœud borroméen, dans ce nœud borroméen, le Réel qui est là est commandé par l’Imaginaire et c’est en cela que j’ai choisi d’énoncer le raisonnement mathématique comme premier.

C’est en ce qu’on imagine du nœud borroméen que réside ce qui fait que le Réel est dépendant de l’Imaginaire.

L’inconscient c’est le Symbolique et c’est en cela qu’il tient au Réel. Il tient au Réel et même il le commande. C’est en cela que le langage régit le Réel.

(4)C’est bien pour ça que j’énonce que le Réel c’est l’impossible : il est tout à fait impossible que le langage régisse le Réel.

Il est également impossible que quelque chose se présente comme non orientable ; c’est ce qui m’a entraîné à symboliser par ce qu’on appelle une bande de Moebius ce qu’il en est de l’inconscient.

Dans l’inconscient on est désorienté.

Cette prééminence du Symbolique sur le Réel, c’est ce qui constitue à proprement parler l’inconscient.

Qu’il y ait dans tout cela des incidences psychologiques, est ce qui m’a écarté de le reconnaître comme tel.

L’inconscient c’est ce qui impose sa loi au Réel.

Entre le raisonnement mathématique et l’inconscient il y a toute la différence d’un lien qui impose sa loi au Réel.

C’est bien pour cela que le Réel est là en rôle d’intermédiaire.

C’est aussi pour cela que j’ai essayé avec la topologie, c’est-à-dire ce qu’on peut considérer comme ce qu’il y a de plus avancé dans le raisonnement mathématique.

C’est aussi pour cela que j’ai essayé de comprendre, de présenter ce qu’il en était de l’inconscient.

 

1977-02-26 PROPOS SUR L’HYSTÉRIE

Intervention de Jacques Lacan à Bruxelles, publiée dans Quarto (Supplément belge à La lettre mensuelle de l’École de la cause freudienne), 1981, n° 2.

« … Un savoir qui se contente de toujours commencer, ça n’arrive à rien. C’est bien pour ça que quand je suis allé à Bruxelles, je n’ai pas parlé de psychanalyse dans les meilleurs termes.

Commencer à savoir pour n’y pas arriver va somme toute assez bien avec mon manque d’espoir. Mais ça implique aussi un terme qu’il me reste à vous laisser deviner. Les personnes belges qui m’ont entendu le dire, et que je reconnais ici, sont libres de vous en faire part ou pas .

Qu’est-ce que ça veut dire de comprendre, surtout quand on fait un métier qu’un jour, chez quelqu’un qui est là, qui s’appelle Thibault, j’ai qualifié d’escroquerie  ».

 

Le 26 Février 1977, Jacques Lacan parle à Bruxelles .

 

(5)… Ou sont-elles passées les hystériques de jadis, ces femmes merveilleuses, les Anna 0., les Emmy von N… ? Elles jouaient non seulement un certain rôle, un rôle social certain, mais quand Freud se mit à les écouter, ce furent elles qui permirent la naissance de la psychanalyse. C’est de leur écoute que Freud a inauguré un mode entièrement nouveau de la relation humaine. Qu’est-ce qui remplace ces symptômes hystériques d’autrefois ? L’hystérie ne s’est-elle pas déplacée dans le champ social ? La loufoquerie psychanalytique ne l’aurait-elle pas remplacée ?

 

Que Freud fut affecté par ce que les hystériques lui racontaient, ceci nous paraît maintenant certain. L’inconscient s’origine du fait que l’hystérique ne sait pas ce qu’elle dit, quand elle dit bel et bien quelque chose par les mots qui lui manquent. L’inconscient est un sédiment de langage.

 

Le réel est à l’opposé extrême de notre pratique. C’est une idée une idée limite de ce qui n’a pas de sens. Le sens est ce par quoi nous opérons dans notre pratique : l’interprétation. Le réel est ce point de fuite comme l’objet de la science (et non de la connaissance qui elle est plus que critiquable) le réel c’est l’objet de la science.

 

Notre pratique est une escroquerie, du moins considérée à partir du moment où nous partons de ce point de fuite. Notre pratique est une escroquerie : bluffer faire ciller les gens, les éblouir avec des mots qui sont du chiqué, c’est quand même ce qu’on appelle d’habitude du chiqué – à savoir ce que Joyce désignait par ces mots plus ou moins gonflés – d’où nous vient tout le mal. Tout de mêmes, ce que je dis là est au cœur du problème de ce que nous portons (je parle dans le tissu social). C’est pour cela que tout à 1’heure, j’ai quand même suggéré qu’il y avait quelque – (6)chose qui remplaçait cette soufflure qu’est le symptôme hystérique. C’est curieux, un symptôme hystérique : ça se tire d’affaire à partir du moment où la personne, qui vraiment ne sait pas ce qu’elle dit, commence à blablater …. (et l’hystérique mâle ? on n’en trouve pas un qui ne soit une femelle).

Cet inconscient auquel Freud ne comprenait strictement rien, ce sont des représentations inconscientes. Qu’est-ce que ça peut bien être que des représentations inconscientes ? Il y a là une contradiction dans les termes : unbewusste Vorstellungen. J’ai essayé d’expliquer cela, de fomenter cela pour l’instituer au niveau du symbolique. Ça n’a rien à faire avec des représentations, ce symbolique, ce sont des mots et à la limite, on peut concevoir que des mots sont inconscients. On ne raconte même que cela à la pelle : dans l’ensemble, ils parlent sans absolument savoir ce qu’ils disent. C’est bien en quoi l’inconscient n’a de corps que de mots.

Je suis embarrassé de me donner en cette occasion un rôle, mais pour oser le dire, j’ai mis un pavé dans le champ de Freud, je n’en suis pas autrement fier, je dirais même plus, je ne suis pas fier d’avoir été aspiré dans cette pratique que j’ai continuée, que j’ai poursuivie comme ça, comme j’ai pu, dont après tout il n’est pas sûr que je la soutienne jusqu’à crevaison. Mais il est clair que je suis le seul à avoir donné son poids à ce vers quoi Freud était aspiré par cette notion d’inconscient. Tout ça comporte certaines conséquences. Que la psychanalyse ne soit pas une science, cela va de soi, c’est même exactement le contraire. Cela va de soi si nous pensons qu’une science ça ne se développe qu’avec de petites mécaniques qui sont les mécaniques réelles, et il faut quand même savoir les construire. C’est bien en quoi la science a tout un côté artistique, c’est un fruit de l’industrie humaine, il faut savoir y faire. Mais ce savoir y faire, débouche sur le plan du chiqué. Le chiqué, c’est ce qu’on appelle d’habitude le Beau.

 

Q. – Le chiqué, n’est-ce pas l’artifice ? L’artifice vise au beau, mais ce qui est beau, c’est la démonstration ; prenons le chiffre 4 dans les propositions non démontrables, on en dit : élégant ! belle démonstration !

 

Dans cette géométrie que j’élucubre et que j’appelle géométrie de sacs et de cordes, géométrie du tissage (qui n’a rien à faire avec la géométrie grecque qui n’est faite que d’abstractions), ce que j’essaye d’articuler, c’est une géométrie qui résiste, une géométrie qui est à la portée de ce que je pourrais appeler toutes les femmes si les femmes ne se caractérisaient pas justement de n’être pas tout : c’est pour ça que les femmes n’ont pas réussi à faire cette géométrie à laquelle je m’accroche, c’est pourtant elles qui en avaient le matériel, les fils. Peut-être la science prendrait-elle une autre tournure si on en faisait une trame, c’est-à-dire quelque chose qui se résolve en fils.

Enfin on ne sait pas si tout ça aura la moindre fécondité parce que, s’il est certain qu’une démonstration puisse être appelée belle, on perd tout à fait les pédales au moment où il s’agit non pas d’une démonstration mais de ce quelque chose qui est très très paradoxal, que j’essaie d’appeler comme je peux : monstration. Il est curieux de s’apercevoir qu’il y a dans cet entrecroisement de fils quelque chose qui s’impose comme étant du réel, comme un autre noyau de réel, et qui fait que, quand on y pense…

(7)ça, j’en ai bien l’expérience… parce qu’on ne peut pas s’imaginer à quel point ça me tracasse ces histoires que j’ai appelées en un temps « ronds de ficelles »… ce n’est pas rien de les appeler ronds de ficelles… ces histoires de ronds de ficelles me donnent beaucoup de tracas quand je suis tout seul, je vous prie de vous y essayer, vous verrez comme c’est irreprésentable, on perd les pédales tout de suite.

Le nœud borroméen, on arrive encore à se le représenter, mais il y faut de l’exercice. On peut aussi très bien en donner des représentations noir sur blanc, des représentations mises à plat où on ne s’y retrouve pas : on ne le reconnaît pas. Ceci est un nœud borroméen parce que si l’on rompt une de ces ficelles, les deux autres se libèrent.

 

Ce n’est pas un hasard si j’en suis venu à m’étouffer avec ces représentations nodales – là, ça vraiment ce sont celles qui me tracassent.

Si j’ai continué la pratique, si, conduit, guidé comme par une rampe, j’ai continué ce blabla qu’est la psychanalyse, c’est quand même frappant que, par rapport à Freud, ça m’ait mené là (parce qu’il n’y a pas trace dans Freud du nœud borroméen). Et pourtant je considère que, de façon tout à fait précise, j’étais guidé par les hystériques, je ne m’en tenais pas moins à l’hystérique, à ce qu’on a encore à portée de la main comme hystérique (je suis fâché d’employer le « je » parce que dire « le moi », confondre la conscience avec le moi, ce n’est pas sérieux et pourtant c’est facile de glisser de l’un à l’autre). (…)

C’est quand même renversant de penser que nous employons le mot de caractère aussi à tort et à travers. Qu’est-ce qu’un caractère et aussi une analyse de caractère, comme s’exprime Reich ? C’est tout de même bizarre que nous glissions comme ça si facilement. Nous ne nous intéressons facilement qu’à des symptômes, et ce qui nous intéresse, c’est de savoir comment avec du blabla, avec notre propre blabla, c’est-à-dire l’usage de certains mots, nous arrivons…

C’est ce qui frappe dans les Studien über Hysterie, c’est que Freud arrive presque, et même tout à fait, à (dégueuler) que c’est avec des mots que ça se résoud et que c’est avec les mots de la patiente même que l’affect s’évapore.

Il y a un type qui a passé son existence à rappeler l’existence de l’affect. La question est de savoir si oui ou non l’affect s’aère avec des mots ; quelque chose souffle avec ces mots, qui rend l’affect inoffensif c’est-à-dire non engendrant de symptôme. L’affect n’engendre plus de symptôme quand l’hystérique a commencé à raconter cette chose à propos de quoi elle s’est effrayée. Le fait de dire : « elle s’est effrayée » a tout son poids. S’il faut un terme réfléchi pour le dire, c’est qu’on se fait peur à soi-même. Nous sommes là dans le circuit de ce qui est délibéré, de ce qui est conscient.

L’enseignement ? On essaie de provoquer chez les autres le savoir y faire, et c’est-à-dire se débrouiller dans ce monde qui n’est pas (8)du tout un monde de représentations mais un monde de l’escroquerie.

 

Q.– Lacan est freudien mais Freud n’est pas lacanien ?

 

Tout à fait vrai. Freud n’avait pas la moindre idée de ce que Lacan s’est trouvé jaspiner autour de cette chose dont nous avons l’idée… Je peux parler de moi à la troisième personne. L’idée de représentation inconsciente est une idée totalement vide. Freud tapait tout à fait à côté de l’inconscient. D’abord, c’est une abstraction. On ne peut suggérer l’idée de représentation qu’en ôtant au réel tout son poids concret. L’idée de représentation inconsciente est une chose folle ; or, c’est comme ça que Freud l’aborde. Il y en a des traces très tard dans ses écrits.

 

L’inconscient ? Je propose de lui donner un autre corps parce qu’il est pensable qu’on pense les choses sans les peser, il y suffit des mots ; les mots font corps, ça ne veut pas dire du tout qu’on y comprenne quoi que ce soit. C’est ça l’inconscient, on est guidé par des mots auxquels on ne comprend rien. On a quand même l’amorce de cela quand les gens parlent à tort et à travers, il est tout à fait clair qu’ils ne donnent pas aux mots leur poids de sens. Entre l’usage de signifiant et le poids de signification, la façon dont opère un signifiant, il y a un monde. C’est là qu’est notre pratique : c’est approcher comment des mots opèrent. L’essentiel de ce qu’a dit Freud, c’est qu’il y a le plus grand rapport entre cet usage des mots dans une espèce qui a des mots à sa disposition et la sexualité qui règne dans cette espèce. La sexualité est entièrement prise dans ces mots, c’est là le pas essentiel qu’il a fait. C’est bien plus important que de savoir ce que veut dire ou ne veut pas dire l’inconscient. Freud a mis l’accent sur ce fait. Tout cela, c’est l’hystérie elle-même. Ce n’est pas un mauvais usage d’employer l’hystérie dans un emploi métaphysique ; la métaphysique, c’est l’hystérie.

 

Q. – Escroquerie et prôton pseudos.

 

Escroquerie et prôton pseudos, c’est la même chose. Freud dit la même chose que ce que j’appelle d’un nom français, il ne pouvait quand même pas dire qu’il éduquait un certain nombre d’escrocs. Du point de vue éthique, c’est intenable notre profession, c’est bien d’ailleurs pour ça que j’en suis malade, parce que j’ai un surmoi, comme tout le monde.

Nous ne savons pas comment les autres animaux jouissent, mais nous savons que pour nous la jouissance est la castration. Tout le monde le sait, parce que c’est tout à fait évident : après ce que nous appelons inconsidérément l’acte sexuel (comme s’il y avait un acte !), après l’acte sexuel, on ne rebande plus. La question est de savoir : j’ai employé le mot « la » castration, comme si c’était univoque, mais il y a incontestablement plusieurs sortes de castration ; toutes les castrations ne sont pas auto-morphes. L’automorphisme, contrairement à ce qu’on peut croire, – morphè-forma – ce n’est pas du tout une question de forme, comme je l’ai fait remarquer dans mon jaspinage séminariste. Ce n’est pas la même chose la forme et la structure. J’ai essayé d’en donner des représentations sensibles, ce n’était pas des représentations mais des monstrations. Quand on retourne un tore cela donne quelque chose de complètement différent au point de vue de la forme. Il faut faire la différence entre forme et structure.

 

(9)Q. – Avec quoi l’escroquerie ferait-elle bon ménage avec la forme ? avec la structure ?

 

Je ne poursuis cette notion de structure que dans l’espoir d’échapper à l’escroquerie. Je file cette notion de structure, qui a quand même un corps des plus évidents en mathématiques, dans l’espoir d’atteindre le réel. On met la structure du côté de la Gestalt et de la psychologie, c’est certain. Si on dit qu’il y a un inconscient, c’est là que la psychologie est une futilité et que la Gestalt est ce quelque chose dont nous avons le modèle. La Gestalt, c’est évidemment la bulle, et le propre de la bulle, c’est de s’évanouir. C’est parce que chacun nous sommes foutus comme une bulle que nous ne pouvons avoir le soupçon qu’il y a autre chose que la bulle.

Il s’agit de savoir si oui ou non Freud est un événement historique. Freud n’est pas un événement historique. Je crois qu’il a raté son coup, tout comme moi ; dans très peu de temps, tout le monde s’en foutra de la psychanalyse. Il s’est démontré là quelque chose : il est clair que l’homme passe son temps à rêver, qu’il ne se réveille jamais. Nous le savons quand même, nous autres psychanalystes, à voir ce que nous fournissent les patients (nous sommes tout aussi patients qu’eux dans cette occasion) : ils ne nous fournissent que leurs rêves.

 

Q. – sur la difficulté à faire passer la catégorie du réel.

 

C’est tout à fait vrai que ce n’est pas facile d’en parler. C’est là que mon discours a commencé. C’est une notion très commune, et qui implique l’évacuation complète du sens, et donc de nous comme interprétant.

 

 

 

Q. – sur la castration.

 

La castration n’est pas unique, l’usage de 1’article défini n’est pas sain, ou bien il faut toujours l’employer au pluriel : il y a toujours des castrations. Pour que l’article défini s’applique, il faudrait qu’il s’agisse d’une fonction non pas automorphe mais autostructurée, je veux dire qui ait la même structure. « Auto » ne voulant rien dire d’autre que structuré comme soi, foutu de la même façon, nouée de la même façon (il y en a des exemples à la pelle dans la topologie). L’emploi de « le, la, les » est toujours suspect parce qu’il y a des choses qui sont de structure complètement différente et qu’on ne peut désigner par l’article défini, parce qu’on n’a pas vu comment c’est foutu.

 

C’est pour ça que j’ai élucubré la notion d’objet a. L’objet a n’est pas automorphe : le sujet ne se laisse pas pénétrer toujours par le même objet, il lui arrive de temps en temps de se tromper. La notion d’objet a, c’est ça que ça veut dire : ça veut dire qu’on se trompe d’objet a. On se trompe toujours à ses dépens. À quoi servirait de se tromper si ce n’était pas fâcheux. C’est pour ça qu’on a construit la notion de phallus. Le phallus, ça ne veut rien dire d’autre que cela, un objet privilégié sur quoi on ne trompe pas.

 

On ne peut dire « la castration » que quand il y a identité de structure alors qu’il y a 36 structures différentes, non automorphes. (10)Est-ce là ce qu’on appelle la jouissance de l’Autre, une rencontre d’identité de structure ? Ce que je veux dire, c’est que la jouissance de l’Autre n’existe pas, parce qu’on ne peut la désigner par « la ». La jouissance de l’Autre est diverse, elle n’est pas automorphe.

 

Q. – Sur le pourquoi des nœuds.

 

Mes nœuds me servent comme ce que j’ai trouvé de plus près de la catégorie de structure. Je me suis donné un peu de mal pour arriver à cribler ce qui pouvait en approcher le réel. L’anatomie chez l’animal ou la plante (ça, c’est du même tabac), c’est des points triples, c’est des choses qui se divisent, c’est le y qui est un upsilon, ça a servi depuis toujours à supporter des formes, à savoir quelque chose qui a du sens. Il y a quelque chose dont on part et qui se divise, à droite le bien, à gauche le mal. Qu’est-ce qui était avant la distinction bien-mal, avant la division entre le vrai et l’escroquerie ? Il y avait là déjà quelque chose avant que Hercule oscille à la croisée des chemins entre bien et mal, il suivait déjà un chemin. Qu’est-ce qui se passe quand on change de sens, quand on oriente la chose autrement ? On a, à partir du bien, une bifurcation entre le mal et le neutre. Un point triple, c’est réel même si c’est abstrait. Qu’est-ce que la neutralité de l’analyste si ce n’est justement ça, cette subversion du sens, à savoir cette espèce d’aspiration non pas vers le réel mais par le réel.

 

Q. – sur la psychose qui échapperait à l’escroquerie.

 

La psychose, c’est dommage… dommage pour le psychotique, car enfin ce n’est pas ce qu’on peut souhaiter de plus normal. Et pourtant on sait les efforts des psychanalystes pour leur ressembler. Déjà Freud parlait de paranoïa réussie.

 

… More geometrico… à cause de la forme, l’individu se présente comme il est foutu, comme un corps. Un corps, ça se reproduit par une forme. Le corps parlant ne peut réussir à se reproduire que par un ratage, c’est-à-dire grâce a un malentendu de sa jouissance.

 

… Ce que notre pratique révèle, nous révèle, c’est que le savoir, savoir inconscient a un rapport avec l’amour.

 

… Structure… Quand on suit la structure, on se persuade de l’effet du langage. L’affect est fait de l’effet de la structure, de ce qui est dit quelque part.

1975-10-04 Conférence à Genève sur le symptôme

La conférence annoncée sous le titre « Le symptôme » fut prononcée au Centre R. de Saussure à Genève, le 4 Octobre 75, dans le cadre d’un week-end de travail organisé par la Société suisse de psychanalyse. Elle fut introduite par M. Olivier Flournoy. Elle parut dans Le Bloc-notes de la psychanalyse, 1985, n° 5, pp. 5-23.

(5)J. Lacan – Je ne commencerai pas sans remercier Olivier Flournoy de m’avoir invité ici, ce qui me donne le privilège de vous parler.

Il m’a semblé que, depuis le temps que je pratique, je vous devais au moins un mot d’explication – un mot d’explication sur le fait que j’ai d’abord pratiqué, et puis qu’un jour, je me suis mis à enseigner.

Je n’avais d’enseigner vraiment aucun besoin. Je l’ai fait à un moment où s’est fondé ce que l’on appelle depuis l’Institut psychanalytique de Paris, – fondé sous le signe de l’accaparement par quelqu’un qui n’avait, mon Dieu, pas tellement de titre à jouer ce rôle. Je l’ai fait uniquement parce qu’à ce moment, qui était une crise – c’était, en somme, l’instauration d’une espèce de dictature –, une partie de ces gens, de ces psychanalystes, qui sortaient de la guerre – ils avaient tout de même mis huit ans à en sortir, puisque cette fondation est de 1953 – une partie m’a demandé de prendre la parole.

Il y avait alors à Sainte-Anne un professeur de psychiatrie, depuis académicien, qui m’y a invité. Il avait soi-disant été psychanalysé lui-même, mais à la vérité sa Jeunesse d’André Gide n’en donne pas le témoignage, et il n’était pas si enthousiaste à (6)jouer un rôle dans la psychanalyse. Aussi n’a-t-il été que trop content, au bout de dix ans, non pas de me donner congé, car c’est plutôt moi qui lui ai donné congé, mais de me voir partir.

À ce moment, une nouvelle crise se déclarait, qui tenait, mon Dieu, à une sorte d’aspiration, avec une espèce de bruit de trou, qui se faisait au niveau de l’Internationale. C’est là quelque chose que Joyce, qui est à l’ordre du jour de mes préoccupations pour l’instant, symbolise du mot anglais suck – c’est le bruit que fait la chasse d’eau au moment où elle est déclenchée, et où ça s’engloutit par le trou.

C’est une assez bonne métaphore pour la fonction de cette Internationale telle que l’a voulue Freud. Il faut se souvenir que c’est dans la pensée que tout de suite après sa disparition, rien ne pouvait garantir que sa pensée serait sauvegardée, qu’il l’a confiée à personne d’autre qu’à sa propre fille. On ne peut pas dire, n’est-ce pas, que la dite fille soit dans la ligne de Freud lui-même. Les mécanismes dits de défense qu’elle a produits ne me semblent pas du tout être le témoignage qu’elle était dans le droit fil des choses, bien loin de là.

Je me suis donc trouvé commencer en 1953 un séminaire, que certains d’entre vous, me dit Olivier Flournoy, ont suivi. Ce séminaire n’est autre que le recueil que j’ai laissé aux mains de quelqu’un qui s’appelle Jacques-Alain Miller, et qui m’est assez proche. Je l’ai laissé entre ses mains parce que ce séminaire était un peu loin de moi, et que si je l’avais relu, je l’aurais réécrit, ou tout au moins, je l’aurais écrit tout court.

Écrire n’est pas du tout la même chose, pas du tout pareil, que de dire, comme je l’illustrerai plus loin. Il se trouve que, durant le temps que j’étais à Sainte-Anne, j’ai voulu que quelque chose reste de ce que je disais. Il paraissait à ce moment-là une revue où, à proprement parler, j’écrivais. J’ai fait le recueil d’un certain nombre des articles parus dans cette revue. Comme j’avais aussi écrit pas mal de choses avant, la moitié de ce recueil est fait de ces écrits antérieurs – qui sont à proprement parler des écrits, d’où mon titre, Écrits tout simplement. Ce titre a un peu scandalisé une personne de mes relations qui était une charmante jeune femme, japonaise. Il est probable que la résonance du mot Écrits n’est pas la même en japonais et en français. Simplement, par Écrits, je voulais signaler que c’était en quelque sorte le résidu de mon enseignement.

Je faisais donc dans cette revue, La Psychanalyse, à peu près une fois par an, un écrit qui était destiné à conserver quelque chose du remous qu’avait engendré ma parole, à en garder un appareil à quoi on pourrait se reporter. Je le faisais dans l’esprit qu’après tout, cela aurait pu me servir de référence auprès de l’Internationale. Bien entendu, celle-ci se moque assez de tous les écrits – et après tout, elle a raison, puisque la psychanalyse, c’est tout autre chose que des écrits. Néanmoins, il ne serait (7)peut-être pas mal que l’analyste donne un certain témoignage qu’il sait ce qu’il fait. S’il fait quelque chose, dire, il ne serait peut-être pas excessif d’attendre que, de ce qu’il fait, d’une certaine façon il témoigne.

Il n’est pas plus excessif d’espérer qu’à ce qu’il fait, il pense. Il pense de temps en temps. Il pense quelquefois. Ce n’est pas absolument obligatoire. Je ne donne pas une connotation de valeur au terme de penser. Je dirais même plus – s’il y a quelque chose que j’ai avancé, cela est bien de nature à rassurer le psychanalyste dans ce que l’on pourrait dire son automatisme. Je pense que la pensée est en fin de compte un engluement. Et les psychanalystes le savent mieux que personne. C’est un engluement dans quelque chose que j’ai spécifié de ce que j’appelle l’imaginaire, et toute une tradition philosophique s’en est très bien aperçue. Si l’homme – cela paraît une banalité que de le dire – n’avait pas ce que l’on appelle un corps, je ne vais pas dire qu’il ne penserait pas, car cela va de soi, mais il ne serait pas profondément capté par l’image de ce corps.

L’homme est capté par l’image de son corps. Ce point explique beaucoup de choses, et d’abord le privilège qu’a pour lui cette image. Son monde, si tant est que ce mot ait un sens, son Umwelt, ce qu’il y a autour de lui, il le corpo-réifie, il le fait chose à l’image de son corps. Il n’a pas la moindre idée, bien sûr, de ce qui se passe dans ce corps. Comment est-ce qu’un corps survit ? Je ne sais pas si cela vous frappe un tant soit peu – si vous vous faites une égratignure, eh bien, ça s’arrange. C’est tout aussi surprenant, ni plus ni moins, que le fait que le lézard qui perd sa queue la reconstitue. C’est exactement du même ordre.

C’est par la voie du regard, à quoi tout à l’heure Olivier Flournoy a fait référence, que ce corps prend son poids. La plupart – mais pas tout – de ce que l’homme pense s’enracine là. Il est vraiment très difficile à un analyste, vu ce à quoi il a affaire, de ne pas être aspiré – de la même façon où je l’entendais tout à l’heure – par le glou-glou de cette fuite, de cette chose qui le capte, en fin de compte, narcissiquement, dans le discours de celui qu’Olivier Flournoy a appelé tout à l’heure – je le regrette – l’analysé. Je le regrette parce qu’il y a un moment enfin que le terme l’analysant, que j’ai un jour proféré dans mon séminaire, a pris droit de cité. Non pas seulement dans mon École – je n’y attacherais qu’une importance relative, relative à moi –, mais cela a fait une sorte de trait de foudre dans la semaine même où je l’avais articulé, cet analysant. L’Institut psychanalytique de Paris, qui est très à la page de tout ce que je raconte – je dirais même plus, ce que je dis est le principal de ce qu’on y enseigne – cet institut s’est gargarisé de cet analysant qui lui venait là comme une bague au doigt, ne serait-ce que pour décharger l’analyste d’être le responsable, dans l’occasion, de l’analyse.

(8)Je dois dire que, quand j’avais avancé cette chose, je n’avais fait que parodier – si je puis m’exprimer ainsi, puisque tout une tradition est de l’ordre de la parodie – le terme analysand, qui est courant dans la langue anglaise. Bien sûr, ce n’est pas strictement équivalent au français. Analysand évoque plutôt le devant-être-analysé, et ce n’est pas du tout ce que je voulais dire. Ce que je voulais dire, c’était que dans l’analyse, c’est la personne qui vient vraiment former une demande d’analyse, qui travaille. À condition que vous ne l’ayez pas mise tout de suite sur le divan, auquel cas c’est foutu. Il est indispensable que cette demande ait vraiment pris forme avant que vous la fassiez étendre. Quand vous lui dites de commencer – et ça ne doit être ni la première, ni la seconde fois, au moins si vous voulez vous comporter dignement –, la personne, donc, qui a fait cette demande d’analyse, quand elle commence le travail, c’est elle qui travaille. Vous n’avez pas du tout à la considérer comme quelqu’un que vous devez pétrir. C’est tout le contraire. Qu’est-ce que vous y faites là ? Cette question est tout ce pour quoi je m’interroge depuis que j’ai commencé.

J’ai commencé, mon Dieu, je dirais – tout bêtement. Je veux dire que je ne savais pas ce que je faisais, comme la suite l’a prouvé – prouvé à mes yeux. N’y aurais-je pas regardé à plus d’une fois si j’avais su ce dans quoi je m’engageais ? Cela me paraît certain. C’est bien pour cette raison qu’au terme ultime, c’est-à-dire au dernier point où je suis arrivé à la rentrée de 1967, en octobre, j’ai institué cette chose qui consiste à faire que, quand quelqu’un se pose comme analyste, il n’y a que lui-même qui puisse le faire. Cela me semble de première évidence.

Quand quelqu’un se pose comme analyste, il est libre dans cette espèce d’inauguration, que j’ai faite alors et que j’ai appelé Proposition. Il est libre, il peut aussi bien ne pas le faire, et garder les choses pour lui, mais il est libre aussi de s’offrir à cette épreuve de venir les confier – les confier à des gens que j’ai choisis exprès pour être exactement au même point que lui.

Il est évident en effet que si c’est à un aîné, à un titularisé, voire à un didacticien comme on s’exprime, qu’il va s’adresser, on peut être sûr que son témoignage sera complètement à côté de la plaque. Parce que d’abord, il sait très bien que le pauvre crétin auquel il s’adresse a déjà tellement de bouteille qu’il ne sait absolument pas, tout comme moi, pourquoi il s’est engagé dans cette profession d’analyste. Moi, je m’en souviens un peu, et je m’en repens. Mais pour la plupart, ils l’ont totalement oublié. Ils ne voient que leur position d’autorité, et dans ces conditions, on essaye de se mettre au pas de celui qui a l’autorité, c’est-à-dire qu’on ment, tout simplement. Alors j’ai essayé que cela soit toujours à des personnes débutantes comme eux dans la fonction d’analyste, qu’ils s’adressent.

Malgré tout, j’ai gardé – faut toujours se garder d’innover, (9)c’est pas mon genre, j’ai jamais innové en rien – une sorte de jury qui est fait du consentement de tout le monde. Il n’y a rien qui ne soit aussi frappant que ceci – si vous faites élire un jury quelconque, si vous faites voter, voter à bulletin secret, ce qui sort, c’est le nom de gens déjà parfaitement bien repérés. La foule veut des leaders. C’est déjà fort heureux quand elle n’en veut pas un seul. Alors la foule qui veut des leaders élit des leaders qui sont déjà là par le fonctionnement de choses. C’est devant ce jury que viennent témoigner ceux qui ont reçu le témoignage de ceux qui se veulent analystes.

Dans l’esprit de ma Proposition, cette opération est faite pour éclairer ce qui se passe à ce moment. C’est exactement ce que Freud nous dit – quand nous avons un cas, ce que l’on appelle un cas, en analyse, il nous recommande de ne pas le mettre d’avance dans un casier. Il voudrait que nous écoutions, si je puis dire, en toute indépendance des connaissances acquises par nous, que nous sentions à quoi nous avons affaire, à savoir la particularité du cas. C’est très difficile, parce que le propre de l’expérience est évidemment de préparer un casier. Il nous est très difficile, à nous analystes, hommes, où femmes, d’expérience, de ne pas juger de ce cas en train de fonctionner et d’élaborer son analyse, de ne pas nous souvenir à son propos des autres cas. Quelle que soit notre prétendue liberté – car cette liberté, il est impossible d’y croire –, il est clair que nous ne pouvons nous nettoyer de ce qui est notre expérience. Freud insiste beaucoup là-dessus, et si c’était compris, cela donnerait peut-être la voie vers un tout autre mode d’intervention – mais cela ne peut pas l’être.

C’est donc dans cet esprit que j’ai voulu que quelqu’un qui est au même niveau que celui qui franchit ce pas, porte témoignage. C’est, en somme, pour nous éclairer. Il arrive que de temps en temps, quelqu’un porte un témoignage qui a le caractère – ça, ça se reconnaît quand même – de l’authenticité. Alors, j’ai prévu que cette personne, on se l’agrégerait au niveau où il y a des gens qui sont censés penser à ce qu’ils font, de façon à faire un triage. Qu’est-ce que c’est devenu tout aussitôt ? Bien sûr, c’est devenu un autre mode de sélection. À savoir qu’une personne qui a témoigné en tout honnêteté de ce qu’elle a fait dans son analyse dite après coup didactique, se sent retoquée si, à la suite de ce témoignage, elle ne fait partie de ce par quoi j’ai essayé d’élargir le groupe de ceux qui sont capables de réfléchir un peu sur ce qu’ils font. Ils se sentent dépréciés, quoique je fasse tout pour que ce ne soit pas le cas. J’essaie de leur expliquer ce que leur témoignage nous a apporté, d’une certaine manière d’entrer dans l’analyse après s’être fait soi-même former par ce qui est exigible. Ce qui est exigible, c’est évidemment d’être passé par cette expérience. Comment la transmettre si on ne s’y est pas soumis soi-même ? Enfin, bref.

(10)Je voudrais évoquer ici la formule de Freud du Soll Ich Werden, à laquelle j’ai plus d’une fois fait un sort[1]. Werden, qu’est-ce que cela veut dire ? Il est très difficile de le traduire. Il va vers quelque chose. Ce quelque chose, est-ce le den ? Le Werden, est-ce un verdoiement ? Qu’y a-t-il dans le devenir allemand ? Chaque langue a son génie, et traduire Werden par devenir n’a vraiment de portée que dans ce qu’il y a déjà de den dans le devenir. C’est quelque chose de l’ordre du dénuement, si l’on peut dire. Le dénuement n’est pas la même chose que le dénouement. Mais laissons cela en suspens.

Ce dont il s’agit, c’est de prendre la mesure de ce fait que Freud – chose très surprenante de la part d’un homme si vraiment praticien – n’a mis en valeur que dans le premier temps de son œuvre, dans cette première étape qui va jusque vers 1914, avant la première guerre – dans sa Traumdeutung, dans sa Psychopathologie de la vie dite quotidienne, et dans son Mot d’esprit tout particulièrement. Il a mis en valeur ceci, et le surprenant est qu’il ne l’ait pas touché du doigt, c’est que son hypothèse de l’Unbewusstsein, de l’inconscient, eh bien, si l’on peut dire, il l’a mal nommée.

L’inconscient, ce n’est pas simplement d’être non su. Freud lui-même le formule déjà en disant Bewusst. Je profite ici de la langue allemande, où il peut s’établir un rapport entre Bewusst et Wissen. Dans la langue allemande, le conscient de la conscience se formule comme ce qu’il est vraiment, à savoir la jouissance d’un savoir. Ce que Freud a apporté, c’est ceci, qu’il n’y a pas besoin de savoir qu’on sait pour jouir d’un savoir.

Touchons enfin cette expérience que nous faisons tous les jours. Si ce dont nous parlons est vrai, si c’est bien à une étape précoce que se cristallise pour l’enfant ce qu’il faut bien appeler par son nom, à savoir les symptômes, si l’époque de l’enfance est bien pour cela décisive, comment ne pas lier ce fait à la façon dont nous analysons les rêves et les actes manqués ? – Je ne parle pas des mots d’esprit, complètement hors de la portée des analystes, qui n’ont naturellement pas le moindre esprit. C’est du Freud, mais ça prouve quand même que là Freud, tout de même, a dû s’apercevoir que l’énoncé d’un acte manqué ne prend sa valeur que des expliques d’un sujet. Comment interpréter un acte manqué ? On serait dans le noir total, si le sujet ne disait pas à ce propos un ou deux petits trucs, qui permettent de lui dire – mais enfin, quand vous avez sorti votre clef de votre poche pour entrer chez moi, analyste, ça a quand même un sens – et selon son état d’avancement, on lui expliquera le sens à divers titre – soit par le fait qu’il croit être chez lui, ou qu’il désire être chez lui, ou même plus loin que le fait d’entrer la clé dans la serrure prouve quelque chose qui tient au symbolisme de la serrure et de la clé. Le symbolisme de la Traumdeutung est (11)exactement le même tabac. Qu’est-ce que c’est que ces rêves, si ce n’est des rêves racontés ? C’est dans le procès de leur récit que se lit ce que Freud appelle leur sens. Comment même soutenir une hypothèse telle que celle de l’inconscient ? – si l’on ne voit pas que c’est la façon qu’a eue le sujet, si tant est qu’il y a un sujet autre que divisé, d’être imprégné, si l’on peut dire, par le langage.

Nous savons bien dans l’analyse l’importance qu’a eue pour un sujet, je veux dire ce qui n’était à ce moment-là encore que rien du tout, la façon dont il a été désiré. Il y a des gens qui vivent sous le coup, et cela leur durera longtemps dans leur vie, sous le coup du fait que l’un des deux parents – je ne précise pas lequel – ne les pas désirés. C’est bien ça, le texte de notre expérience de tous les jours.

Les parents modèlent le sujet dans cette fonction que j’intitule du symbolisme. Ce qui veut dire strictement, non pas que l’enfant soit de quelque façon le principe d’un symbole, mais que la façon dont lui a été instillé un mode de parler ne peut que porter la marque du mode sous lequel les parents l’on accepté. Je sais bien qu’il y a à cela toutes sortes de variations, et d’aventures. Même un enfant non désiré peut, au nom de je ne sais quoi qui vient de ses premiers frétillements, être mieux accueilli plus tard. N’empêche que quelque chose gardera la marque de ce que le désir n’existait pas avant une certaine date.

Comment a-t-on pu à ce point méconnaître jusqu’à Freud, que ces gens que l’on appelle des hommes, des femmes éventuellement, vivent dans la parlote ? Il est très curieux pour des gens qui croient qu’ils pensent, qu’ils ne s’aperçoivent pas qu’ils pensent avec des mots. Il y des trucs là-dessus avec lesquels il faut en finir, n’est-ce pas ? La thèse de l’école de Würzburg, sur la soi-disant aperception de je ne sais quelle pensée synthétique qui n’articulerait pas, est vraiment la plus délirante qu’une école de prétendus psychologues ait produite. C’est toujours à l’aide de mots que l’homme pense. Et c’est dans la rencontre de ces mots avec son corps que quelque chose se dessine. D’ailleurs, j’oserais dire à ce propos le terme d’inné – s’il n’y avait pas de mots, de quoi l’homme pourrait-il témoigner ? C’est là qu’il met le sens.

J’ai essayé à la façon que j’ai pu, de faire revivre quelque chose qui n’était pas de moi, mais qui avait déjà été aperçu par les vieux stoïciens. Il n’y a aucune raison de penser que la philosophie ait toujours été la même chose que ce qu’elle est pour nous. En ce temps-là la philosophie était un mode de vivre – un mode de vivre à propos de quoi on pouvait s’apercevoir, bien avant Freud, que le langage, ce langage qui n’a absolument pas d’existence théorique, intervient toujours sous la forme de ce que j’appelle d’un mot que j’ai voulu faire aussi proche que possible du mot lallation – lalangue.

(12)Lalangue, les anciens depuis le temps d’Esope, s’étaient très bien aperçus que c’était absolument capital. Il y a là-dessus une fable bien connue, mais personne ne s’en aperçoit. Ce n’est pas du tout au hasard que dans lalangue quelle qu’elle soit dont quelqu’un a reçu la première empreinte, un mot est équivoque. Ce n’est certainement pas par hasard qu’en français le mot ne se prononce d’une façon équivoque avec le mot nœud. Ce n’est pas du tout par hasard que le mot pas, qui en français redouble la négation contrairement à bien d’autres langues, désigne aussi un pas. Si je m’intéresse tellement au pas, ce n’est pas par hasard. Cela ne veut pas dire que la langue constitue d’aucune façon un patrimoine. Il est tout à fait certain que c’est dans la façon dont la langue a été parlée et aussi entendue pour tel et tel dans sa particularité, que quelque chose ensuite ressortira en rêves, en toutes sortes de trébuchements, en toutes sortes de façons de dire. C’est, si vous me permettez d’employer pour la première fois ce terme, dans ce motérialisme que réside la prise de l’inconscient – je veux dire que ce qui fait que chacun n’a pas trouvé d’autres façons de sustenter que ce que j’ai appelé tout à l’heure le symptôme.

Lisez un peu, je suis sûr que cela ne vous arrive pas souvent, l’Introduction à la psychanalyse, les Vorlesungen de Freud. Il y a deux chapitres sur le symptôme. L’un s’appelle Wege zur Symptom Bildung, c’est le chapitre 23, puis vous vous apercevez qu’il y a un chapitre 17 qui s’appelle Der Sinn, le sens des symptômes. Si Freud a apporté quelque chose, c’est ça. C’est que les symptômes ont un sens, et un sens qui ne s’interprète correctement – correctement voulant dire que le sujet en lâche un bout – qu’en fonction de ses premières expériences, à savoir pour autant qu’il rencontre, ce que je vais appeler aujourd’hui, faute de pouvoir en dire plus ni mieux, la réalité sexuelle.

Freud a beaucoup insisté là-dessus. Et il a cru pouvoir accentuer notamment le terme d’autoérotisme, en ceci que cette réalité sexuelle, l’enfant la découvre d’abord sur son propre corps. Je me permets – cela ne m’arrive pas tous les jours – de n’être pas d’accord – et ceci au nom de l’œuvre de Freud lui-même.

Si vous étudiez de près le cas du petit Hans, vous verrez que ce qu’y s’y manifeste, c’est que ce qu’il appelle son Wiwimacher, parce qu’il ne sait pas comment l’appeler autrement, s’est introduit dans son circuit. En d’autres termes, pour appeler les choses tranquillement par leur nom, il a eu ses premières érections. Ce premier jouir se manifeste, on pourrait dire chez quiconque. Bien sûr, n’est-ce pas, non pas vrai, mais vérifié, chez tous. Mais c’est justement là qu’est la pointe de ce que Freud a apporté – il suffit que cela soit vérifié chez certains pour que nous soyons en droit de construire là-dessus quelque chose qui a le plus étroit rapport avec l’inconscient. Car après (13)tout, c’est un fait – l’inconscient, c’est Freud qui l’a inventé. L’inconscient est une invention au sens où c’est une découverte, qui est liée à la rencontre que font avec leur propre érection certains êtres.

Nous appelons ça comme ça, être, parce que nous ne savons pas parler autrement. On ferait mieux de se passer du mot être. Quelques personnes dans le passé y ont été sensibles. Un certain Saint Thomas d’Aquin – c’est un saint homme lui aussi, et même un symptôme – a écrit quelque chose qui s’appelle De ente et essentia. Je ne peux dire que je vous en recommande la lecture, parce que vous ne la ferez pas, mais c’est très astucieux. S’il y a quelque chose qui s’appelle l’inconscient, cela veut dire qu’il n’y a pas besoin de savoir ce que l’on fait pour le faire, et pour le faire en le sachant très bien. Il y aura peut-être une personne qui lira ce De ente et essentia, et qui s’apercevra de ce que ce saint homme, ce symptôme, dégouase très bien – l’être, ça ne s’attrape pas si facilement, ni l’essence.

Il n’y a pas besoin de savoir tout ça. Il n’y a besoin que de savoir que chez certains êtres, qu’on les appelle, la rencontre avec leur propre érection n’est pas du tout autoérotique. Elle est tout ce qu’il y a de plus hétéro. Ils se disent – Mais qu’est-ce que c’est que ça ? Et ils se le disent si bien que ce pauvre petit Hans ne pense qu’à ce ça – l’incarner dans des objets tout ce qu’il y a de plus externes, à savoir dans ce cheval qui piaffe, qui rue, qui se renverse, qui tombe par terre. Ce cheval qui va et vient, qui a une certaine façon de glisser le long des quais en tirant un chariot, est tout ce qu’il y a de plus exemplaire pour lui de ce à quoi il a affaire, et auquel il ne comprend exactement rien, grâce au fait, bien sûr, qu’il a un certain type de mère et un certain type de père. Son symptôme, c’est l’expression, la signification de ce rejet.

Ce rejet ne mérite pas du tout d’être épinglé de l’autoérotisme, sous ce seul prétexte qu’après tout ce Wiwimacher, il l’a, accroché quelque part au bas de son ventre. La jouissance qui est résultée de ce Wiwimacher lui est étrangère, au point d’être au principe de sa phobie. Phobie veut dire qu’il en a la trouille. L’intervention du professeur Freud médiée par le père est tout un truquage, qui n’a qu’un seul mérite, c’est d’avoir réussi. Il arrivera à faire supporter la petite queue par quelqu’un d’autre, à savoir en l’occasion sa petite sœur.

J’abrège ici le cas du petit Hans. Je ne l’ai introduit que parce que, étant donné que vous êtes d’une ignorance absolument totale, je ne vois pas pourquoi je n’aurais pas improvisé aujourd’hui. Je ne vais pas me mettre à vous lire tous les trucs que j’ai mijotés pour vous. Je veux simplement essayer de faire passer quelque chose de ce qui est arrivé, vers la fin du siècle dernier, chez quelqu’un qui n’était pas un génie, comme on le dit, mais un honnête imbécile, comme moi.

(14)Freud s’est aperçu qu’il y avait des choses dont personne ne pouvait dire que le sujet parlant les savait sans les savoir. Voilà le relief des choses. C’est pour cela que j’ai parlé du signifiant, et de son effet signifié. Naturellement, avec le signifiant, je n’ai pas du tout vidé la question. Le signifiant est quelque chose qui est incarné dans le langage. Il se trouve qu’il y a une espèce qui a su aboyer d’une façon telle qu’un son, en tant que signifiant, est différent d’un autre. Olivier Flournoy m’a dit avoir publié un texte de Spitz. Lisez son De la naissance à la parole pour tacher de voir enfin comment s’éveille la relation à l’aboiement. Il y a un abîme entre cette relation à l’aboiement et le fait qu’à la fin, l’être humilié, l’être humus, l’être humain, l’être comme vous voudrez l’appeler – il s’agit de vous, de vous et moi –, que l’être humain arrive à pouvoir dire quelque chose. Non seulement à pouvoir le dire, mais encore ce chancre que je définis d’être le langage, parce que je ne sais pas comment autrement l’appeler, ce chancre qu’est le langage, implique dès le début une espèce de sensibilité.

J’ai très bien vu de tout petits enfants, ne serait-ce que les miens. Le fait qu’un enfant dise peut-être, pas encore, avant qu’il soit capable de vraiment construire une phrase, prouve qu’il y a en lui quelque chose, une passoire qui se traverse, par où l’eau du langage se trouve laisser quelque chose au passage, quelques détritus avec lesquels il va jouer, avec lesquels il faudra bien qu’il se débrouille. C’est ça que lui laisse toute cette activité non réfléchie – des débris, auxquels, sur le tard, parce qu’il est prématuré, s’ajouteront les problèmes de ce qui va l’effrayer. Grâce à quoi il va faire la coalescence, pour ainsi dire, de cette réalité sexuelle et du langage.

Permettez-moi d’avancer ici quelques équations timides, à propos de ce que j’ai avancé dans mes Écrits comme la signification du phallus, ce qui est une très mauvaise traduction pour Die Bedeutung des Phallus.

Il est surprenant que la psychanalyse n’ait pas donné là la moindre stimulation à la psychologie. Freud a tout fait pour cela, mais, bien entendu, les psychologues sont sourds. Cette chose n’existe que dans le vocabulaire des psychologues – une psyché comme telle accolée à un corps. Pourquoi diable, c’est le cas de le dire, pourquoi diable l’homme serait-il double ? Qu’il ait un corps recèle suffisamment de mystères, et Freud, frayé par la biologie, a assez bien marqué la différenciation du soma et du germen. Pourquoi diable ne pas nettoyer notre esprit de toute cette psychologie à la manque, et ne pas essayer d’épeler ce qu’il en est de la Bedeutung du phallus ? J’ai dû traduire par signification, faute de pouvoir donner un équivalent. Bedeutung est différent de Sinn, de l’effet de sens, et désigne le rapport au réel. Pourquoi, depuis que la psychanalyse existe, les questions n’ont-elles pas été posées au niveau de ceci ? Pourquoi est-ce que ce soi-disant être, pourquoi est-ce que ce (14)se jouis est-il apparu sur ce qu’on appelle la terre ? Nous nous imaginons que c’est un astre privilégié sous ce prétexte qu’il y existe l’homme, et d’une certaine façon, c’est vrai – à cette seule condition qu’il n’y ait pas d’autres mondes habités.

Est-ce qu’il ne vous vient pas à l’esprit que cette « réalité sexuelle », comme je m’exprimait tout à l’heure, est spécifiée dans l’homme de ceci, qu’il n’y a, entre l’homme mâle et femelle, aucun rapport instinctuel ? Que rien ne fasse que tout homme – pour désigner l’homme par ce qui lui va assez bien, étant donné qu’il imagine l’idée du tout naturellement – que tout homme n’est pas apte à satisfaire toute femme ? Ce qui semble bien être la règle pour ce qui est des autres animaux. Évidemment, ils ne satisfont pas toutes les femelles, mais il s’agit seulement d’aptitudes. L’homme – puisqu’on peut parler de l’homme, l apostrophe –, il faut qu’il se contente d’en rêver. Il faut qu’il se contente d’en rêver parce qu’il est tout à fait certain que, non seulement il ne satisfait pas toute femme, mais que La femme – j’en demande pardon aux membres peut-être ici présentes du M.L.F. –, La femme n’existe pas. Il y des femmes, mais La femme, c’est un rêve de l’homme.

Ce n’est pas pour rien qu’il ne se satisfait que d’une, voire de plusieurs femmes. C’est parce que pour les autres, il n’en a pas envie. Il n’en a pas envie pourquoi ? Parce qu’elles ne consonnent pas, si je puis m’exprimer ainsi, avec son inconscient.

Ce n’est pas seulement qu’il n’y a pas La femme – La femme se définit d’être ce que j’ai épinglé déjà bien avant et que je répète pour vous – du pas toute. Cela va plus loin, et ce n’est pas de l’homme que cela vient, contrairement à ce que croient les membres du M.L.F., c’est d’elles-mêmes. C’est en elles-mêmes qu’elles sont pas toutes. À savoir qu’elles ne prêtent pas à la généralisation. Même, je le dis là entre parenthèses, à la généralisation phallocentrique.

Je n’ai pas dit que la femme est un objet pour l’homme. Bien au contraire, j’ai dit que c’était quelque chose avec quoi il ne sait jamais se débrouiller. En d’autres termes, il ne manque jamais de s’embrouiller les pattes en en abordant une quelconque – soit parce qu’il s’est trompé, soit parce que c’est justement celle-là qu’il lui fallait. Mais il ne s’en aperçoit jamais qu’après coup.

C’est un des sens de l’après-coup dont j’ai parlé à l’occasion, et qui a été si mal relayé dans le fameux et éternel Vocabulaire de la psychanalyse par quoi Lagache a là gâché la psychanalyse toute entière. Bon, enfin, ce n’est déjà pas si mal, n’exagérons pas. La seule chose qui l’intéressait probablement, c’était de lagacher ce que je disais. Après tout, pourquoi ne lagacheraiton pas ?

Je ne suis pas absolument sûr d’avoir raison en tout. Non seulement je n’en suis pas sûr, mais j’ai bien l’attitude freudienne. (16)Le prochain truc qui me fera réviser à l’occasion tout mon système, je ne demanderais pas mieux que de le recueillir. Tout ce que je peux dire, c’est que, grâce sans doute à ma connerie, ce n’est pas encore arrivé.

Voilà. Maintenant, je vous laisserai la parole.

Je serais content, après ce jaspinage, de savoir ce que vous en avez retiré.

 

Réponses

Dr J. L. – Pour encourager quiconque qui aurait une question à poser, je voudrais vous dire que quelqu’un qui avait à prendre un train, je ne sais pour où…

 

– Pour Lausanne.

 

– Vous savez qui c’est ?

 

– Le Dr Bovet.

 

Dr J. L. – C’est un nom qui ne m’est pas inconnu. Le Dr Bovet m’a posé une question que je trouve très bonne, façon de parler. Jusqu’à quel point, m’a-t-il dit, vous prenez-vous au sérieux ? Ce n’est pas mal, et j’espère que cela va vous encourager. C’est le genre de question dont je me fous. Continuer au point d’en être à la vingt deuxième année de mon enseignement, implique que je me prends au sérieux. Si je n’ai pas répondu, c’est qu’il avait un train à prendre. Mais j’ai tout de même déjà répondu à cette question, implicitement, en identifiant le sérieux avec la série. Une série mathématique, qu’elle soit convergente ou divergente, cela veut dire quelque chose. Ce que j’énonce est tout à fait de cet ordre. J’essaie de serrer de plus en plus près, de faire une série convergente. Est-ce que j’y réussis ? Naturellement, quand on est captivé… Mais même une série divergente a de l’intérêt, à sa façon, elle converge aussi – ceci pour les personnes qui auraient quelque idée des mathématiques. Puisqu’il s’agit du Dr Bovet, qu’on lui transmette cette réponse.

 

Dr Cramer – Vous avez dit, si je vous ai bien suivi, que c’est la mère qui parle à l’enfant, mais encore faut-il que l’enfant l’entende. C’est sur ce « encore faut-il que l’enfant l’entende » que j’aimerais vous poser une question.

 

Dr J. L. – Oui !

 

– Qu’est-ce qui fait qu’un enfant peut entendre ? Qu’est-ce qui fait que l’enfant est réceptif à un ordre symbolique que lui enseigne la mère, ou que lui apporte la mère ? Est-ce qu’il y a là quelque chose d’immanent dans le petit homme ?

 

Dr J. L. – Dans ce que j’ai dit, il me semble que je l’impliquais. L’être que j’ai appelé humain est essentiellement un être parlant.

 

– Et un être qui doit pouvoir aussi entendre.

 

Dr J. L. – Mais entendre fait partie de la parole. Ce que j’ai évoqué concernant le peut-être, le pas encore, on pourrait citer d’autres exemples, prouve que la résonance de la parole est quelque (17)chose de constitutionnel. Il est évident que cela est lié à la spécificité de mon expérience. À partir du moment où quelqu’un est en analyse, il prouve toujours qu’il a entendu. Que vous souleviez la question qu’il y ait des êtres qui n’entendent rien est suggestif certes, mais difficile à imaginer. Vous me direz qu’il y a des gens qui peuvent peut-être n’entendre que le brouhaha, c’est à dire que ça jaspine tout autour.

 

– Je pensais aux autistes, par exemple. Ce serait un cas où le réceptacle n’est pas en place, et où l’entendre ne peut pas se faire.

 

Dr J. L. – Comme le nom l’indique, les autistes s’entendent eux-mêmes. Ils entendent beaucoup de choses. Cela débouche même normalement sur l’hallucination, et l’hallucination a toujours un caractère plus ou moins vocal. Tous les autistes n’entendent pas des voix, mais ils articulent beaucoup de choses, et ce qu’ils articulent, il s’agit justement de voir d’où ils l’ont entendu. Vous voyez des autistes ?

 

– Oui.

 

Dr J. L. – Alors, que vous en semble, des autistes, à vous ?

 

– Que précisément ils n’arrivent pas à nous entendre, qu’ils restent coincés.

 

Dr J. L. – Mais c’est tout à fait autre chose. Ils n’arrivent pas à entendre ce que vous avez à leur dire en tant que vous vous en occupez.

 

– Mais aussi que nous avons de la peine à les entendre. Leur langage reste quelque chose de fermé.

 

Dr J. L. – C’est bien justement ce qui fait que nous ne les entendons pas. C’est qu’ils ne vous entendent pas. Mais enfin, il y a sûrement quelque chose à leur dire.

 

– Ma question allait un peu plus loin. Est-ce que le symbolique – et là je vais employer un courtcircuitage – ça s’apprend ? Est-ce qu’il y a en nous quelque chose dès la naissance qui fait qu’on est préparé pour le symbolique, pour recevoir précisément le message symbolique, pour l’intégrer ?

 

Dr J. L. – Tout ce que j’ai dit l’impliquait. Il s’agit de savoir pourquoi il y a quelque chose chez l’autiste, ou chez celui qu’on appelle schizophrène, qui se gèle, si on peut dire. Mais vous ne pouvez dire qu’il ne parle pas. Que vous ayez de la peine à entendre, à donner sa portée à ce qu’ils disent, n’empêche pas que ce sont des personnages finalement plutôt verbeux.

 

– Est-ce que vous concevez que le langage n’est pas seulement verbal, mais qu’il y a un langage qui n’est pas verbal ? Le langage des gestes, par exemple.

 

Dr J. L. – C’est une question qui a été soulevée il y a très longtemps par un nommé Jousse, à savoir que le geste précéderait la parole. Je crois qu’il y a quelque chose de spécifique dans la parole. La structure verbale est tout à fait spécifique, et nous en avons un témoignage dans le fait que ceux qu’on appelle les sourds-muets sont capables d’un type de gestes qui n’est pas du tout le geste expressif comme tel. Le cas des sourds-muets est (18)démonstratif de ceci qu’il y a une prédisposition au langage, même chez ceux qui sont affectés de cette infirmité – le mot infirmité me paraît là tout à fait spécifique. Il y a le discernement qu’il peut y avoir quelque chose de signifiant comme tel. Le langage sur les doigts ne se conçoit pas sans une prédisposition à acquérir le signifiant, quelle que soit l’infirmité corporelle. Je n’ai pas du tout parlé tout à l’heure de la différence entre le signifiant et le signe.

 

O. Flournoy – Je crois que Mr Auber serait heureux si vous pouviez élaborer éventuellement un peu la différence que vous venez de mentionner.

 

Dr J. L. – Cela nous mène très loin, à la spécificité du signifiant. Le type du signe est à trouver dans le cycle de la manifestation qu’on peut, plus ou moins à juste titre, qualifier d’extérieur. C’est pas de fumée sans feu. Que le signe soit tout de suite happé comme ceci – s’il y a du feu, c’est qu’il y a quelqu’un qui le fait. Même si on s’aperçoit après coup que la forêt flambe sans qu’il y ait de responsable. Le signe verse toujours, tout de suite, vers le sujet et vers le signifiant. Le signe est tout de suite happé comme intentionnel. Ce n’est pas le signifiant. Le signifiant est d’emblée perçu comme le signifiant.

 

– Dans la suite de ce qu’on a dit, vous avez eu des phrases que j’ai trouvé très belles sur la femme. Telle que « La femme n’existe pas, il y a des femmes. La femme est un rêve de l’homme ».

 

Dr J. L. – C’est un rêve parce qu’il ne peut pas faire mieux.

 

– Ou encore : « La femme est ce avec quoi l’homme ne sait jamais se débrouiller ». Il me semble que dans le titre de votre conférence on parlait de symptôme, et j’ai eu l’impression finalement que la femme, c’est le symptôme de l’homme.

 

Dr J. L. – Je l’ai dit en toute lettre dans mon séminaire.

 

– Peut-on dire réciproquement que l’homme est le symptôme de la femme ? Est-ce que cela signifie que chez la fillette et le petit garçon, le message que la mère va transmettre, le message symbolique, signifiant, va être reçu de la même chose, parce que c’est la mère qui le transmet, soit à la fille soit au garçon ? Y a-t-il une réciprocité ou une différence à laquelle on n’échappe pas ?

 

Dr J. L. – Il y a sûrement une différence, qui tient à ceci que les femmes comprennent très bien que l’homme est un drôle d’oiseau. Il faut juger cela au niveau des femmes analystes. Les femmes analystes sont les meilleures. Elles sont meilleures que l’homme analyste.

 

– Quel est finalement ce rapport avec le signifiant qui a l’air d’être quelque chose de trans-sexuel, bisexuel ?

 

M. X. – Les femmes sont meilleures analystes, meilleures en quoi ? Meilleures comment ?

 

Dr J. L. – Il est clair qu’elles sont beaucoup plus actives. Il n’y a pas beaucoup d’analystes qui aient témoigné qu’ils comprenaient quelque chose. Les femmes s’avancent. Vous n’avez qu’à voir Melanie Klein. Les femmes y vont, et elles y vont avec un (19)sentiment tout à fait direct de ce qu’est le bébé dans l’homme. Pour les hommes, il faut un rude brisement.

 

M. X. – Les hommes ont aussi envie d’avoir un bébé.

 

Dr J. L. – De temps en temps, ils ont envie d’accoucher, c’est vrai. De temps en temps, il y a des hommes qui, pour des raisons qui sont toujours très précises, s’identifient à la mère. Ils ont envie, non seulement d’avoir un bébé, mais de porter un bébé, cela arrive couramment. Dans mon expérience analytique, j’en ai cinq ou six cas tout à fait clairs, qui étaient arrivés à le formuler.

 

M. Vauthier – Comme analyste, avez-vous eu l’occasion de toucher de près de grands patients psychosomatiques ? Quelle est la position du signifiant par rapport à eux ? Quelle est leur position par rapport à leur accession au symbolique ? On a l’impression qu’ils n’ont pas touché au registre symbolique, ou on ne sait pas comment l’accrocher. J’aimerais savoir si dans votre manière de poser le problème, vous avez une formule qui puisse s’appliquer à ce genre de patients ?

 

Dr J. L. – Il est certain que c’est dans le domaine le plus encore inexploré. Enfin, c’est tout de même de l’ordre de l’écrit. Dans beaucoup de cas nous ne savons pas le lire. Il faudrait dire ici quelque chose qui introduirait la notion d’écrit. Tout se passe comme si quelque chose était écrit dans le corps, quelque chose qui est donné comme une énigme. Il n’est pas du tout étonnant que nous ayons ce sentiment comme analystes.

 

– Mais comment leur faire parler ce qui est écrit ? Là, il me semble qu’il y a une coupure.

 

Dr J. L. – C’est tout à fait vrai. Il y a ce que les mystiques appellent la signature des choses, ce qu’il y a dans les choses qui peut se lire. Signatura ne veut pas dire signum, n’est-ce pas ? Il y a quelque chose à lire devant quoi, souvent, nous nageons.

 

M. Nicolaïdis – Est-ce qu’on peut dire peut-être que le psychosomatique s’exprime avec un langage hiéroglyphique, tandis que le névrosé le fait avec un langage alphabétique ?

 

Dr J. L. – Mais ça, c’est du Vico.

 

– On est toujours le second.

 

Dr J. L. – Bien sûr qu’on est toujours le second. Il y a toujours quelqu’un qui a dit.

 

– Pourtant, il n’a pas parlé de psychosomatique.

 

Dr J. L. – Vico ? Sûrement pas. Mais enfin, prenons les choses par ce biais. Oui, le corps considéré comme cartouche, comme livrant le nom propre. Il faudrait avoir de l’hiéroglyphe une idée un peu plus élaborée que n’a Vico. Quand il dit hiéroglyphique, il ne semble pas avoir – j’ai lu la Scienza nuova – des idées très élaborées pour son époque.

 

O. Flournoy – J’aimerais que nos compagnes prennent la parole. Mme Rossier. Que le dialogue inter-sexuel s’engage.

 

Mme Rossier – Je voulais dire que lorsque vous avez parlé, évoquant les psychosomatiques, de quelque chose d’écrit, j’ai compris des cris, (20)le cri. Et je me suis demandé si l’inscription dans le corps des psychosomatiques ne ressemble pas plus à un cri qu’à une parole, et c’est pour cela que nous avons tant de peine à le comprendre. C’est un cri répétitif, mais peu élaboré. Je ne penserais pas du tout au hiéroglyphe, qui me semble déjà beaucoup trop compliqué.

 

Dr J. L. – C’est plutôt compliqué, un malade psychosomatique, et cela ressemble plus à un hiéroglyphe qu’à un cri.

 

O. Flournoy – Et pourtant, un cri est diablement difficile à traduire.

 

Dr J. L. – Ça c’est vrai.

 

M. Vauthier – On accorde toujours un signifiant à un cri. Tandis qu’au psychosomatique, on aimerait bien pouvoir lui accorder un signifiant.

 

Dr J. L. – Freud parle du cri à un moment. Il faudrait que je vous le retrouve. Il parle du cri, mais cela tombe à plat.

 

Mme Y. – La différence entre le mot écrit et le mot parlé ? Vous avez l’air de penser quelque chose à ce sujet.

 

Dr J. L. – Il est certain qu’il y a là, en effet, une béance tout à fait frappante. Comment est-ce qu’il y a une orthographe ? C’est la chose la plus stupéfiante du monde, et qu’en plus ce soit manifestement par l’écrit que la parole fasse sa trouée, par l’écrit et uniquement par l’écrit, l’écrit de ce qu’on appelle les chiffres, parce qu’on ne veut pas parler des nombres. Il y a là quelque chose qui est de l’ordre de ce que l’on posait tout à l’heure comme question – de l’ordre de l’immanence. Le corps dans le signifiant fait trait, et trait qui est un Un. J’ai traduit le Einziger Zug que Freud énonce dans son écrit sur l’identification, par trait unaire. C’est autour du trait unaire que pivote toute la question de l’écrit. Que le hiéroglyphe soit égyptien ou chinois, c’est à cet égard la même chose. C’est toujours d’une configuration du trait qu’il s’agit. Ce n’est pas pour rien que la numération binaire ne s’écrit rien qu’avec des 1 et des 0. La question devrait se juger au niveau de – quelle est la sorte de jouissance qui se trouve dans le psychosomatique ? Si j’ai évoqué une métaphore comme celle du gelé, c’est bien parce qu’il y a certainement cette espèce de fixation. Ce n’est pas pour rien non plus que Freud emploie le terme de Fixierung – c’est parce que le corps se laisse aller à écrire quelque chose de l’ordre du nombre.

 

M.Vauthier – Il y a quelque chose de paradoxal. Quand on a l’impression que le mot jouissance reprend un sens avec un psychosomatique, il n’est plus psychosomatique.

 

Dr J. L. – Tout à fait d’accord. C’est par ce biais, c’est par la révélation de la jouissance spécifique qu’il a dans sa fixation qu’il faut toujours viser à aborder le psychosomatique. C’est en ça qu’on peut espérer que l’inconscient, l’invention de l’inconscient, puisse servir à quelque chose. C’est dans la mesure où ce que nous espérons, c’est de lui donner le sens de ce dont il s’agit. Le psychosomatique est quelque chose qui est tout de même, (21)dans son fondement, profondément enraciné dans l’imaginaire.

 

M. Z. – Soll Ich werden, vous avez plus ou moins transcrit avec le travail de « il est pensé ». Je pense au discours de l’obsessionnel qui pense, qui repense, qui cogite, qui en tous cas arrive lui aussi au « il est pensé ». Le « il est pensé », peut-on le comprendre aussi comme « dépensé », dans le sens ou le « dé » veut dire de haut en bas, démonter, désarticuler, et finalement faire tomber la statue ? Peut-on conjoindre le « dépensé » au « il est pensé » ?

 

Dr J. L. – Cela a le plus grand rapport avec l’obsession. L’obsessionnel est très essentiellement quelqu’un qui est pense. Il est pense avarement. Il est pense en circuit fermé. Il est pense pour lui tout seul. C’est par les obsessionnels que cette formule m’a été inspirée. Vous en avez très bien reconnu l’affinité avec l’obsessionnel, car je ne l’ai pas dit.

 

Mme Vergopoulo – Il y a quelque chose qui m’a frappée dans le séminaire, par rapport au temps. Le concept est le temps de la chose. Dans le cadre du transfert, vous dites que la parole n’a que valeur de parole, qu’il n’y a ni émotion, ni projection, ni déplacement. Je dois dire que je n’ai pas très bien compris ce qu’est le sens de la parole dans le transfert ?

 

Dr J. L. – Sur quoi visez-vous à obtenir une réponse ? Sur le rapport du concept avec le temps ?

 

– Sur le rapport de la parole ancienne avec la parole actuelle. Dans le transfert, si l’interprétation vise juste, c’est parce qu’il y a une coïncidence entre la parole ancienne et la parole actuelle.

 

Dr J. L. – Il faut bien que de temps en temps, je m’exerce à quelque chose de tentatif. Que le concept soit le temps est une idée hégélienne. Mais il se trouve que, dans une chose qui est dans mes Écrits, sur le Temps logique et l’assertion de certitude anticipée, j’ai souligné la fonction de la hâte en logique, à savoir qu’on ne peut pas rester en suspens puisqu’il faut à un moment conclure. Je m’efforce là de nouer le temps à la logique elle-même. J’ai distingué trois temps, mais c’est un peu vieillot, j’ai écrit cela il y a longtemps, tout de suite après la guerre. Jusqu’à un certain point, on conclut toujours trop tôt. Mais ce trop tôt est simplement l’évitement d’un trop tard. Cela est tout à fait lié au fin fond de la logique. L’idée du tout, de l’universel, est déjà en quelque sorte préfiguré dans le langage. Le refus de l’universalité est esquissé par Aristote, et il le rejette, parce que l’universalité est l’essentiel de sa pensée. Je puis avancer avec une certaine vraisemblance que le fait qu’Aristote le rejette est l’indice du caractère en fin de compte non nécessité de la logique. Le fait est qu’il n’y a de logique que chez un vivant humain.

 

M. Melo – Dans votre première réponse, vous êtes parti du mot sérieux, et vous êtes arrivé à la notion de série. J’ai été très frappé de voir comment nous avons réagi à ce mot série, en alignant une série de malades les uns après les autres. Il y a eu l’autiste, l’obsessionnel, le psychosomatique, et il y a eu la femme. Cela m’a amené à penser au fait (22)que vous étiez venu nous parler, et que nous étions venus vous écouter.

Voici ma question. Ne pensez-vous pas qu’entre transfert et contre-transfert, il y a réellement une différence qui se situe au niveau du pouvoir ?

 

Dr J. L. – C’est tout de même très démonstratif, que le pouvoir ne repose jamais sur la force pure et simple. Le pouvoir est toujours un pouvoir lié à la parole. Il se trouve qu’après avoir seriné des choses très longtemps, j’attire du monde par mon jaspinage qui, évidemment, n’aurait pas ce pouvoir s’il n’était pas sérié, s’il ne convergeait pas quelque part. C’est tout de même un pouvoir d’un type très particulier. Ce n’est pas un pouvoir impératif. Je ne donne d’ordre à personne. Mais toute la politique repose sur ceci, que tout le monde est trop content d’avoir quelqu’un qui dit En avant marche – vers n’importe où, d’ailleurs. Le principe même de l’idée de progrès, c’est qu’on croit à l’impératif. C’est ce qu’il y a de plus originel dans la parole, et que j’ai essayé de schématiser – vous le trouverez dans un texte qui s’appelle Radiophonie, et que j’ai donné je ne sais plus où. Il s’agit de la structure du discours du maître. Le discours du maître est caractérisé par le fait qu’à une certaine place, il y a quelqu’un qui fait semblant de commander. Ce caractère de semblant – « D’un discours qui ne serait pas du semblant » a servi de titre à un de mes séminaires – est tout à fait essentiel. Qu’il y ait quelqu’un qui veuille bien se charger de cette fonction du semblant, tout le monde en est en fin de compte ravi. Si quelqu’un ne faisait pas semblant de commander, où irions-nous ? Et par un véritable consentement fondé sur le savoir qu’il faut qu’il y ait quelqu’un qui fait semblant, ceux qui savent marchent comme les autres. Ce que vous venez là de saisir avec une certaine façon de prendre vos distances, c’est ce que vous évoquez d’une ombre de pouvoir.

 

O. Flournoy – Encore une question dans la série qu’a mentionné le Dr Melo. À propos de la psychose, vous avez introduit le terme de forclusion qu’on emploie sans savoir très bien ce qu’il recouvre. Je me suis demandé en vous écoutant si chez le psychotique, ce qui est forclos, c’est la jouissance. Mais est-ce qu’il s’agit d’une vraie forclusion, ou est-ce qu’il s’agit d’un semblant de forclusion ? Autrement dit, la psychanalyse peut-elle atteindre un psychotique, ou pas ?

 

Dr J. L. – C’est une très jolie question. Forclusion du Nom-du-Père. Ça nous entraîne à un autre étage, l’étage où ce n’est pas seulement le Nom-du-Père, où c’est aussi le Père-du-Nom. Je veux dire que le père, c’est celui qui nomme. C’est très bien évoqué dans la Genèse, où il y a toute cette singerie de Dieu qui dit à Adam de donner un nom aux animaux. Tout se passe comme s’il y avait là deux étages. Dieu est supposé savoir quels noms ils ont, puisque c’est lui qui les a créés, soi-disant, et puis tout se passe comme si Dieu voulait mettre à l’épreuve l’homme, et voir s’il sait le singer.

Il y a là-dessus des histoires dans Joyce – Jacques Auber (23)doit très bien savoir à quoi je fais allusion, n’est-ce pas ? Celui qui, le premier, dira gou à la gouse, dira oua à la oua. Il est manifeste que dans le texte, tout implique que l’homme est mis dans une position grotesque. Moi, je serais assez porté à croire que, contrairement à ce qui choque beaucoup de monde, c’est plutôt les femmes qui ont inventé le langage. D’ailleurs, la Genèse le laisse entendre. Avec le serpent, elles parlent – c’est-à-dire avec le phallus. Elles parlent avec le phallus d’autant plus qu’alors pour elles, c’est hétéro.

Quoique ce soit l’un de mes rêves, on peut tout de même se poser la question – comment est-ce qu’une femme a inventé ça ? On peut dire qu’elle y a intérêt. Contrairement à ce qu’on croit, le phallocentrisme est la meilleurs garantie de la femme. Il ne s’agit que de ça. La Vierge Marie avec son pied sur la tête du serpent, cela veut dire qu’elle s’en soutient. Tout cela a été imaginé, mais d’une façon essoufflée. On peut le dire sans le moindre sérieux, puisqu’il faut quelqu’un d’aussi dingue que Joyce pour remettre ça.

Lui savait très bien que ses rapports avec les femmes étaient uniquement sa propre chanson. Il a essayé de situer l’être humain d’une façon qui n’a qu’un mérite, c’est de différer de ce qui en a été énoncé précédemment. Mais en fin de compte, tout ça, c’est du ressassage, c’est du symptôme.

Ce à quoi je suis le plus porté, c’est-à-dire que c’est la dimension humaine à proprement parler. C’est pourquoi j’ai parlé de Joyce-le-sinthôme, comme ça, d’un seul trait.

 


[1]. La transcription d’un moment de la conférence fait ici défaut.

1975-06-16. Joyce le symptôme I et II

1975-06-16. Joyce le symptôme I

Conférence donnée par J. Lacan dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne le 16 juin 1975 à l’ouverture du 5e Symposium international James Joyce. Texte établi par Jacques-Alain Miller, à partir des notes d’Éric Laurent. [1] L’âne, 1982, n° 6.[2]

(3)Je ne suis pas dans ma meilleure forme aujourd’hui, pour toutes sortes de raisons.

Avec l’agrément de Jacques Aubert, à l’insistance duquel vous devez de me voir ici – Jacques Aubert qui est un éminent joycien, et dont la thèse sur l’esthétique de Joyce est un ouvrage éminemment recommandable –, j’ai pris comme titre – Joyce le symptôme.

Là-dessus, vous allez me pardonner de poursticher un moment – cela ne va pas durer – Joyce, le Joyce de Finnegans Wake, qui est le rêve, le rêve qu’il lègue mis comme un terme – un terme à quoi ?. C’est ce que je voudrais essayer de dire. Ce rêve met, à l’œuvre, fin, Finnegans, de ne pouvoir mieux faire.

Je reprends – pourquoi vouloir que la pourriture dont l’homme pourspère – qui sonne comme « pourrir en espérant » – pourquoi vouloir que la journiture qui nous enfourne de nouvelles, transmettre correctement mon titre ? Jacques Lacan, ils ne savent même pas ce que c’est, Jules Lacue ça ferait aussi bien – c’est d’ailleurs la prononciation anglaise de ce que nous appelons, dans la langue nôtre, la queue. Pourquoi imprimeraient-ils Joyce le symptôme ? Jacques Aubert le leur communique, alors ils foutent Jacques le symbole. Tout ça, bien sûr, pour eux, c’est du kif.

Du sym qui ptôme au sym qui bole, qu’est-ce que ça peut bien faire au bosom d’Abraham, où le tout-pourri se retrouvera en sa nature de bonneriche pour l’étournité ?

Je rectifie pourtant –, ptom, p’titom, p’titbonhomme vit encore, dans la langue, qui s’est crue obligée, entre autres langues, de ptômer la chose coïncidente. Car c’est ce que ça veut dire.

Référez-vous au Bloch et von Warburg, dictionnaire étymologique, qui est d’une assiette solide, vous y lisez que le symptôme s’est d’abord écrit sinthome.

Joyce le sinthome fait homophonie avec la sainteté, dont quelques personnes ici peut-être se souviennent que je l’ai télévisionnée.

Si on poursuit un peu la lecture de cette référence dans le Bloch et von Warburg en question, on s’aperçoit que c’est Rabelais qui du sinthome fait le symptomate. Ce n’est pas étonnant, c’est un médecin, et symptôme devait avoir déjà sa place dans le langage médical, mais ce n’est pas sûr. Si je continue dans la même veine, je dirai qu’il symptraumatise quelque chose.

L’important n’est pas pour moi de pasticher Finnegans Wake – on sera toujours en dessous de la tâche –, c’est de dire en quoi, je donne à Joyce, en formulant ce titre, Joyce le symptôme, rien de moins que son nom propre, celui où je crois qu’il se serait reconnu dans la dimension de la nomination.

C’est une supposition – il se serait reconnu si je pouvais aujourd’hui lui parler encore. Il serait centenaire, et ce n’est pas l’usage – ce n’est pas l’usage de poursuivre la vie aussi longtemps, ce serait une drôle d’addition.

 

Rencontre

Sortant d’un milieu assez sordide, Stanislas pour le nommer – enfant de curé, quoi, comme Joyce, mais de curés moins sérieux que les siens, qui étaient des jésuites, et dieu sait ce qu’il a su en faire – bref, émergeant de ce milieu sordide, il se trouve qu’à dix-sept ans, grâce au fait que je fréquentais chez Adrienne Monnier, j’ai rencontré Joyce. De même que j’ai assisté, quand j’avais vingt ans, à la première lecture de la traduction française qui était sortie d’Ulysse.

Ce sont les hasards qui nous poussent à droite et à gauche, et dont nous faisons – car c’est nous qui le tressons comme tel – notre destin. Nous en faisons notre destin, parce que nous parlons. Nous croyons que nous disons ce que nous voulons, mais c’est ce qu’ont voulu les autres, plus particulièrement notre famille, qui nous parle. Entendez-là ce nous comme un complément direct. Nous sommes parlés, et à cause de ça, nous faisons, des hasards qui nous poussent, quelque chose de tramé. Et en effet, il y a une trame – nous appelons ça notre destin. De sorte que ce n’est sûrement pas par hasard, quoiqu’il soit difficile d’en retrouver le fil, que j’ai rencontré James Joyce à Paris, alors qu’il y était, pour un bout de temps encore.

Je m’excuse de raconter mon histoire. Mais je pense que je ne le fais qu’en hommage à James Joyce.

 

Université et Analyse

J’ai toujours trimbalé dans mon existence, errante comme celle de tout le monde, une quantité énorme – il y en a haut comme ça – une quantité énorme de livres dans lesquels ceux de Joyce ne vont pas plus haut que ça – les autres ce sont ceux sur Joyce. Ceux-là, je les lisais de temps en temps, mais je m’en suis appliqué, Jacques Aubert en sera le témoin, une tripotée tous ces temps-ci. J’ai pu y voir plus que des différences – un balancement singulier dans la façon dont Joyce est reçu, et qui part du biais dont il est pris.

Conformément à ce que Joyce lui-même savait qu’il lui arriverait dans le posthume, c’est l’universitaire qui domine. C’est à peu près exclusivement l’universitaire qui s’occupe de Joyce.

C’est tout à fait frappant. Joyce dit : « Ce que j’écris ne cessera pas de donner du travail aux universitaires. » Et il n’espérait rien de moins que de leur donner de l’occupation jusqu’à l’extinction de l’université. Ça en prend (4)bien le chemin. Et il est évident que cela ne peut se faire que parce que le texte de Joyce foisonne de problèmes tout à fait captivants, fascinants, à se mettre sous la dent pour l’universitaire.

Je ne suis pas un universitaire, contrairement à ce qu’on me donne du professeur, du maître, et autres badinages. Je suis un analyste. Cela fait tout de suite homophonie, n’est-ce pas, avec les quatre maîtres annalistes, dont Joyce dans Finnegans fait grand état, et qui ont fondé les bases des annales de l’Irlande. Je suis une autre espèce d’analyste.

De l’analyste qui, depuis, a émergé, on ne peut pas dire que Joyce ait été mordu. Des auteurs dignes de foi, qui connaissaient bien Joyce – moi, je l’ai entrevu –, qui étaient de ses amis, avancent volontiers que s’il a « freudened », s’il a freudenedé ce fredonnement, c’était avec aversion. Je crois que c’est vrai.

J’en trouverai le témoignage dans le fait que dans la constellation du rêve dont il n’y a pas d’éveil, malgré le dernier mot, Wake, dans la trame des personnages de Finnegans, il y a ces deux jumeaux – Shem, vous me permettrez de l’appeler Shemptôme – et Shaun. C’est comme ça, j’espère, que ça se prononce, parce que je n’ai pas consulté là-dessus Jacques Aubert, qui, pour la prononciation, m’a rudement bien soutenu pendant ce brassage. Il y a donc le Shemptôme et le Shaun. Ils sont noués – rien de plus noués que des jumeaux. C’est à l’autre – pas à Shen, qu’il appelle, en lui additionnant un épinglage, the penman, le plumitif – c’est à Shaun que Joyce épingle le docteur Jones. Il s’agit de cet analyste auquel Freud, qui savait ce qu’il faisait, à donné la charge de faire sa biographie. Il le connaissait bien, c’est-à-dire qu’il était sûr que Jones n’y mettrait pas la moindre fantaisie, qu’il ne se permettrait pas, entre autres, de mettre la touche, la morsure, l’agenbite of inwit. Quelque part dans Ulysse, Stephen Dedalus parle d’agenbite of inwit, de la morsure – on traduit ça en français, je ne sais pas pourquoi – de l’ensoi, alors que ça veut plutôt dire le wit, le wit intérieur, la morsure du mot d’esprit, la morsure de l’inconscient. Avec Jones, Freud était tranquille – il savait que sa biographie serait une hagiographie.

Évidemment, que Joyce Shaunise, si je puis dire, le Jones en question, c’est ce qui nous donne l’idée de l’importance, comme dit l’autre, d’être Ernest. Beaucoup plus que Joyce, Jones – je vous le dis parce que je l’ai rencontré – faisait la petite bouche sur le fait de s’appeler Ernest. Mais c’était sans doute à cause de la pièce de ce titre, si étonnante, de Wilde, dont Jones fait grand état. Plus d’une fois dans Finnegans surgit cette référence à l’importance de s’appeler Ernest.

 

Désabonné à l’inconscient…

Tout cela n’a porté que d’approcher ceci, que ce n’est pas la même chose de dire Joyce le sinthome ou bien Joyce le symbole. Je dis Joyce le symptôme – c’est que, le symptôme, le symbole, il l’abolit, si je puis continuer dans cette veine. Ce n’est pas seulement Joyce le symptôme, c’est Joyce en tant que, si je puis dire, désabonné à l’inconscient.

Lisez Finnegans Wake. Vous vous apercevrez que c’est quelque chose qui joue, pas à chaque ligne, mais à chaque mot, sur le pun, un pun très, très particulier. Lisez-le, il n’y a pas un seul mot qui ne soit fait comme les premiers dont j’ai essayé de vous donner le ton avec « pourspère », fait de trois ou quatre mots qui se trouvent, par leur usage, faire étincelle, paillette. C’est sans doute fascinant, quoiqu’à la vérité, le sens, au sens que nous lui donnons d’habitude, y perd.

M. Clive Hart, dans Structure and Motif of Finnegans Wake, parle de je ne sais quoi de décevant dans l’usage que Joyce fait de ce type de pun. M. Atherton, dans son livre The Books at the wake, réfère ça à the unforseen, l’imprévu. Ce pun, c’est plutôt le porte-manteau au sens de Lewis Caroll, en quoi celui-ci est un précurseur – et pour l’avoir sans doute rencontré assez tard, Joyce a dû, résume Atherton, s’en trouver quelque peu importuné.

Lisez des pages de Finnegans Wake, sans chercher à comprendre – ça se lit. Ça se lit, mais comme me le faisait remarquer quelqu’un de mon voisinage, c’est parce qu’on sent présente la jouissance de celui qui a écrit ça. Ce qu’on se demande – tout au moins ce que demandait la personne en question –, c’est pourquoi Joyce a publié. Pourquoi ce Work qui a été dix sept ans in progress, l’a- t-il enfin sorti noir sur blanc ?

C’est une chance qu’il y en ait une seule édition, ce qui permet de désigner, quand on le cite, la ligne à la bonne page, c’est-à-dire à la page qui ne portera jamais que le même numéro. S’il fallait que, comme les autres livres, ce soit édité sous des paginations diverses, où irait-on pour s’y retrouver ! Mais qu’il l’ait publié, c’est ce dont j’espérerais, s’il était là, le convaincre qu’il voulait être Joyce le symptôme, en tant que, le symtôme, il en donne l’appareil, l’essence, l’abstraction. Car si quelque chose rend compte du fait noté par Clive Hart, qu’à suivre ses pas, on s’en trouve à la fin, fatigué, c’est bien ceci qui prouve que vos symptômes à vous, c’est la seule chose qui chez chacun porte l’intérêt. Le symptôme chez Joyce est un symptôme qui ne vous concerne en rien. C’est le symptôme en tant qu’il n’y a aucune chance qu’il accroche quelque chose de votre inconscient à vous. Je crois que c’est là le sens de ce que me disait la personne qui m’interrogeait sur pourquoi il l’avait publié.

 

…bien que ne jouant que sur le langage

Il faudrait continuer ce questionnement de l’œuvre majeure et terminale, de l’œuvre à quoi en somme Joyce a réservé la fonction d’être son escabeau. Car de départ, il a voulu être quelqu’un dont le nom, très précisément le nom, survivrait à jamais. À jamais veut dire qu’il marque une date. On avait jamais fait de littérature comme ça. Et pour, ce mot littérature, en souligner le poids, je dirai l’équivoque sur quoi souvent Joyce joue – letter, litter. La lettre est déchet. Or, s’il n’y avait pas ce type d’orthographe si spéciale qui est celui de la langue anglaise, les trois quarts des effets de Finnegans seraient perdus.

Le plus extrême, je peux vous le dire – le devant d’ailleurs à Jacques Aubert – Who ails, après ça tongue, écrit comme langue en anglais, tongue, un mot ensuite, énigmatique, coddeau – « Who ails tongue coddeau a space of dumbillsilly ? » Si j’avais rencontré cet écrit, aurais-je ou non perçu – « Où est ton cadeau, espèce d’imbécile ? »

L’inouï, c’est que cette homophonie en l’occasion translinguistique ne se supporte que d’une lettre conforme à l’orthographe de la langue anglaise. Vous ne sauriez pas que Who peut se transformer en si vous ne saviez que Who au sens interrogatif se prononce ainsi. Il y a je ne sais quoi d’ambigu dans cet usage phonétique, que j’écrirais aussi bien f.a.u.n.e. Le faunesque de la chose repose tout entier sur la lettre, à savoir sur quelque chose qui n’est pas essentiel à la langue, qui est quelque chose de tressé par les accidents de l’histoire. Que quelqu’un en fasse un usage prodigieux, interroge en soi ce qu’il en est du langage.

J’ai dit que l’inconscient est structuré comme un langage. Il est étrange que je puisse dire aussi désabonné de l’inconscient quelqu’un qui ne joue strictement que sur le langage – quoiqu’il se serve de la langue entre autres qui est, non pas la sienne – car la sienne est justement une langue effacée de la carte, à savoir le gaélique, dont il savait quelques petits bouts, assez pour s’orienter, mais pas beaucoup plus – non pas la sienne donc, mais celle des envahisseurs, des oppresseurs. Joyce a dit qu’en Irlande on avait un maître et une maîtresse, le maître étant l’Empire britannique, et la maîtresse la Sainte Église catholique, apostolique et romaine, les deux étant du même genre de fléau. C’est bien ce qui se constate dans ce qui fait de Joyce le symptôme, le symptôme pur de ce qu’il en est du rapport au langage, en tant qu’on le réduit au symptôme – à savoir, à ce qu’il a pour effet, quand cet effet on ne l’analyse pas – je dirai plus, qu’on s’interdit de jouer d’aucune des équivoques qui émouvrait l’inconscient chez quiconque.

 

La jouissance, non l’inconscient

Si le lecteur est fasciné, c’est de ceci que, conformément à ce nom qui fait écho à celui de Freud, après tout, Joyce a un rapport à (5)joy, la jouissance, s’il est écrit dans lalangue qui est l’anglaise – que cette jouasse, cette jouissance est la seule chose que de son texte nous puissions attraper. Là est le symptôme. Le symptôme en tant que rien ne le rattache à ce qui fait lalangue elle-même dont il supporte cette trame, ces stries, ce tressage de terre et d’air dont il ouvre Chamber music, son premier livre publié, livre de poèmes. Le symptôme est purement ce que conditionne lalangue, mais d’une certaine façon, Joyce le porte à la puissance du langage, sans que pour autant rien n’en soit analysable, c’est ce qui frappe, et littéralement interdit – au sens où l’on dit – je reste interdit.

Qu’on emploie le mot interdire pour dire stupéfaire a toute sa portée. C’est là ce qui fait la substance de ce que Joyce apporte, et par quoi d’une certaine façon, la littérature ne peut plus être après lui ce qu’elle était avant.

Ce n’est pas pour rien que Ulysse aspire, aspire un quelque chose d’homérique, bien qu’il n’y ait pas le moindre rapport, quoique Joyce ait lancé les commentateurs sur ce terrain, entre ce qui se passe dans Ulysse et ce qu’il en est de l’Odyssée. Assimiler Stephen Dedalus à Télémaque… On se casse la tête à porter le faisceau du commentaire sur l’Odyssée. Et comment dire que Bloom soit en quoi que ce soit, pour Stephen, qui n’a rien à faire avec lui, sauf de le croiser de temps en temps dans Dublin, son père ? – Si ce n’est que déjà Joyce pointe, et se trouve dénoter que toute la réalité psychique, c’est-à-dire le symptôme, dépende, au dernier terme, d’une structure où le Nom-du-Père est un élément inconditionné.

 

Le Père borroméen

Le père comme nom et comme celui qui nomme, ce n’est pas pareil. Le père est cet élément quart – j’évoque là quelque chose dont seulement une partie de mes auditeurs peuvent avoir le délibéré – cet élément quart sans lequel rien n’est possible dans le nœud du symbolique, de l’imaginaire et du réel.

Mais il y a une autre façon de l’appeler, et c’est là que je coiffe aujourd’hui ce qu’il en est du Nom-du-Père au degré où Joyce en témoigne – de ce qu’il convient d’appeler le sinthome. C’est en tant que l’inconscient se noue au sinthome, qui est ce qu’il y a de singulier chez chaque individu, qu’on peut dire que Joyce, comme il est écrit quelque part, s’identifie à l’individual. Il est celui qui se privilégie d’avoir été au point extrême pour incarner en lui le symptôme, ce par quoi il échappe à toute mort possible, de s’être réduit à une structure qui est celle même de lom, si vous me permettez de l’écrire tout simplement d’un l.o.m.

C’est ainsi qu’il se véhicule, comme quelque chose qui met un point final à un certain nombre d’exercices. Il met un terme. Mais comment entendre le sens de ce « terme » ?

Il est frappant que Clive Hart mette l’accent sur le cyclique et sur la croix comme étant substantiellement ce à quoi Joyce se rattache. Certains d’entre vous savent qu’avec ce cercle et cette croix, je dessine le nœud borroméen. Interroger Joyce sur ceci, que ce nœud produit, à savoir l’ambiguïté du 3 et du 4, à savoir ce à quoi il restait collé, attaché, à l’interrogation de Vico, à des choses pires, à la conversation avec les esprits, qu’Atherton range d’ailleurs sous le titre général de spiritualism, ce qui m’étonne, car j’avais appelé ça jusqu’à présent spiritisme. Il est assurément surprenant de voir qu’à l’occasion, cela contribue dans Finnegans au titre du symptôme, je crois.

Ce n’est pas tout, car il est difficile de ne pas tenir compte de cette fiction qu’on peut mettre sous la rubrique de l’initiation. En quoi consiste ce qui se véhicule sous ce registre et sous ce terme ? Combien d’associations qui se font arme de drapeaux dont ils ne comprennent pas le sens ? Que Joyce se soit délecté à Isis Unveiled de Mme Blavatski est une chose que j’apprends d’Atherton, et qui me sidère. La forme de débilité mentale que comporte toute initiation est ce qui, moi, me saisit d’abord, et me la fait peut-être sous-estimer. Il faut dire que, peu après le temps où j’avais fait, grâce au ciel, la rencontre de Joyce, j’allais trouver un nommé René Guénon qui ne valait pas plus cher que ce qu’il y a de pire en fait d’initiation. Hi han a pas, à écrire comme celui de l’âne à quoi Joyce fait allusion comme au point central de ces quatre termes qui sont le Nord, le Sud, l’Est et l’Ouest, comme au point de croisée de la croix – c’est un âne qui le supporte, Dieu sait que Joyce en fait état dans Finnegans.

Mais quand même Finnegans, ce rêve, comment le dire fini, puisque déjà son dernier mot ne peut se rejoindre qu’au premier, le the sur lequel il se termine se raccolant au riverrun dont il se débute, ce qui indique le circulaire ? Pour tout dire, comment Joyce a-t-il pu manquer à ce point ce qu’actuellement j’introduis du nœud ?

Ce faisant j’introduis quelque chose de nouveau, qui rend compte non seulement de la limitation du symptôme, mais de ce qui fait que c’est de se nouer au corps, c’est-à-dire à l’imaginaire, de se nouer aussi au réel, et comme tiers à l’inconscient, que le symptôme a ses limites. C’est parce qu’il rencontre ses limites qu’on peut parler du nœud, qui est quelque chose qui assurément se chiffonne, peut prendre la forme d’un peloton, mais qui, une fois déplié, garde sa forme – sa forme de nœud – et du même coup son ex-sistence.

C’est ce que je me permettrai d’introduire dans mon cheminement de l’année prochaine, en prenant appui sur Joyce, entre autres.

 


1975-06-16. Joyce le symptôme II

Édition CNRS, 1979. Conférence donnée par J. Lacan dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne le 16 Juin 1975 à l’ouverture du 5e Symposium international James Joyce[3]

(13)Joyce le Symptôme à entendre comme Jésus la caille : c’est son nom. Pouvait-on s’attendre à autre chose d’emmoi : je nomme. Que ça fasse jeune homme est une retombée d’où je ne veux retirer qu’une seule chose. C’est que nous sommes z’hommes.

LOM : en français ça dit bien ce que ça veut dire. Il suffit de l’écrire phonétiquement, ça le faunétique (faun…), à sa mesure : l’eaubscène. Écrivez ça eaub… pour rappeler que le beau n’est pas autre chose. Hissecroibeau à écrire comme l’hessecabeau sans lequel hihanappat qui soit ding ! d’nom dhom. LOM se lomellise à qui mieux mieux. Mouille, lui dit-on, faut le faire : car sans mouiller pas d’hessecabeau.

LOM, LOM de base, LOM cahun corps et nan-na Kun. Faut le dire comme ça : il ahun… et non : il estun… (cor/niché). C’est l’avoir et pas l’être qui le caractérise. Il y a de l’avoiement dans le qu’as-tu ? dont il s’interroge fictivement d’avoir la réponse toujours. J’ai ça, c’est son seul être. Ce que fait le f…toir dit épistémique quand il se met à bousculer le monde, c’est de faire passer l’être avant l’avoir, alors que le vrai, c’est que LOM a, au principe. Pourquoi ? ça se sent, et une fois senti, ça se démontre.

Il a (même son corps) du fait qu’il appartient en même temps à trois… appelons ça, ordres. En témoignant le fait qu’il jaspine pour s’affairer de la sphère dont se faire un escabeau.

Je dis ça pour m’en faire un, et justement d’y faire déchoir la sphère, jusqu’ici indétronable dans son suprême d’escabeau. Ce pourquoi je démontre que l’S.K.beau est premier parce qu’il préside à la production de sphère.

L’S.K.beau c’est ce que conditionne chez l’homme le fait qu’il vit de l’être (= qu’il vide l’être) autant qu’il a – son corps : il ne l’a d’ailleurs qu’à partir de là. D’où mon expression de parlêtre qui se substituera à l’ICS de Freud (inconscient, qu’on lit ça) : pousse-toi de là que je m’y mette, donc. Pour dire que l’inconscient dans Freud quand il le découvre (ce qui se découvre c’est d’un seul coup, encore faut-il après l’invention en faire l’inventaire), l’inconscient c’est un savoir en tant que parlé comme constituant de LOM. La parole bien entendu se définissant d’être le seul lieu, où l’être ait un sens. Le sens de l’être étant de présider à l’avoir, ce qui excuse le bafouillage épistémique.

(14)L’important, de quel point – il est dit « de vue », c’est à discuter ? Ce qui importe donc sans préciser d’où, c’est de se rendre compte que de LOM a un corps – et que l’expression reste correcte, – bien que de là LOM ait déduit qu’il était une âme – ce que, bien entendu, « vu » sa biglerie, il a traduit de ce que cette âme, elle aussi, il l’avait.

Avoir, c’est pouvoir faire quelque chose avec. Entre autres, entre autres avisions dites possibles de « pouvoir » toujours être suspendues. La seule définition du possible étant qu’il puisse ne pas « avoir lieu » : ce qu’on prend par le bout contraire, vu l’inversion générale de ce qu’on appelle la pensée.

Aristote, Pacon contrairement au B de même rime, écrit que l’homme pense avec son âme. En quoi se trouverait que LOM l’a, elle aussi, ce qu’Aristote traduit du nñuw. Je me contente moi de dire : nœud, moins de barouf. Nœud de quoi à quoi, je ne le dis pas, faute de le savoir, mais j’exploite que trinité, LOM ne peut cesser de l’écrire depuis qu’il s’immonde. Sans que la préférence de Victor Cousin pour la triplicité y ajoute : mais va pour, s’il veut, puisque le sens, là c’est trois ; le bon sens, entends-je.

C’est pour ne pas le perdre, ce bond du sens, que j’ai énoncé maintenant qu’il faut maintenir que l’homme ait un corps, soit qu’il parle avec son corps, autrement dit qu’il parlêtre de nature. Ainsi surgi comme tête de l’art, il se dénature du même coup, moyennant quoi il prend pour but, pour but de l’art le naturel, tel qu’il l’imagine naïvement. Le malheur, c’est que c’est le sien de naturel : pas étonnant qu’il n’y touche qu’en tant que symptôme. Joyce le symptôme pousse les choses de son artifice au point qu’on se demande s’il n’est pas le Saint, le saint homme à ne plus p’ter. Dieu merci car c’est à lui qu’on le doit, soit à ce vouloir qu’on lui suppose (de ce qu’on sait dans son cœur qu’il n’ex-siste pas) Joyce n’est pas un Saint. Il joyce trop de l’S.K.beau pour ça, il a de son art art-gueil jusqu’à plus soif.

À vrai dire il n’y a pas de Saint-en-soi, il n’y a que le désir d’en fignoler ce qu’on appelle la voie, voie canonique. D’où l’on ptôme à l’occasion dans la canonisation de l’Église, qui en connaît un bout à ce qu’elle s’y reconique, mais qui se f… le doigt dans l’œil dans tous les autres cas. Car il n’y a pas de voie canonique pour la sainteté, malgré le vouloir des saints, pas de voie qui les spécifie, qui fasse des Saints une espèce. Il n’y a que la scabeaustration ; mais la castration de l’escabeau ne s’accomplit que de l’escapade. Il n’y a de saint qu’à ne pas vouloir l’être, qu’à la sainteté y renoncer.

C’est ce que Joyce maintient seulement comme tête de l’art : car c’est de l’art qu’il fait surgir la tête dans ce Bloom qui s’aliène pour faire ses farces de Flower et d’Henry (comme l’Henry du coin, l’Henry pour les dames). Si en fait il n’y a que les dites dames à en rire, c’est bien ce qui prouve que Bloom est un saint. Que le saint en rie, ça dit tout. Bloom embloomera après sa mort quoique du cimetière il ne rie pas. Puisque c’est là sa destination, qu’il trouve amèredante, tout en sachant qu’il n’y peut rien.

Joyce, lui, voulait ne rien avoir, sauf l’escabeau du dire magistral, et ça suffit à ce qu’il ne soit pas un saint homme tout simple, mais le symptôme ptypé.

(15)S’il Henrycane le Bloom de sa fantaisie, c’est pour démontrer qu’à s’affairer tellement de la spatule publicitaire, ce qu’il a enfin, de l’obtenir ainsi, ne vaut pas cher. À faire trop bon marché de son corps même, il démontre que « LOM a un corps » ne veut rien dire, s’il n’en fait pas à tous les autres payer la dîme.

Voie tracée par les Frères mendiants : ils s’en remettent à la charité publique qui doit payer leur subsistance. N’en restant pas moins que LOM (écrit L.O.M.) ait son corps, à revêtir entre autres soins. La tentative sans espoir que fait la société pour que LOM n’ait pas qu’un corps est sur un autre versant : voué à l’échec bien sûr, à rendre patent que s’il en ahun, il n’en a aucun autre malgré que du fait de son parlêtre, il dispose de quelque autre, sans parvenir à le faire sien.

À quoi il ne songerait pas, on le suppose, si ce corps qu’il a, vraiment il l’était. Ceci n’implique que la théorie bouffonne, qui ne veut pas mettre la réalité du corps dans l’idée qui le fait. Antienne, on le sait, aristotélienne. Quelle expérience, on se tue à l’imaginer, a pu là faire obstacle pour lui à ce qu’il platonise, c’est-à-dire défie la mort comme tout le monde en tenant que l’idée suffira ce corps à le reproduire. « Mes tempes si choses » interroge Molly Bloom à qui c’était d’autant moins venu à portée qu’elle y était déjà sans se le dire. Comme des tas de choses à quoi on croit sans y adhérer : les escabeaux de la réserve où chacun puise.

Qu’il y ait eu un homme pour songer à faire le tour de cette réserve et à donner de l’escabeau la formule générale, c’est là ce que j’appelle Joyce le symptôme. Car cette formule, il ne l’a pas trouvée faute d’en avoir le moindre soupçon. Elle traînait pourtant déjà partout sous la forme de cet ICS que j’épingle du parlêtre.

Joyce, prédestiné par son nom, laissait la place à Freud pas moins consonant. Il faut la passion d’Ellmann pour en faire croix sur Freud : pace tua, je ne vais pas vous dire la page, car le temps me pressantifie. La fonction de la hâte dans Joyce est manifeste. Ce qu’il n’en voit pas, c’est la logique qu’elle détermine.

Il a d’autant plus de mérite à la dessiner conforme d’être seulement faite de son art qu’un eaube jeddard, comme Ulysse, soit un jet d’art sur l’eaube scène de la logique elle-même, ceci se lit à ce qu’elle calque non pas l’inconscient, mais en donne le modèle en temps-pèrant, en faisant le père du temps, le Floom ballique, le Xinbad le Phtarin à quoi se résume le symdbad du symdptôme où dans Stephens Deedalus Joyce se reconnaît le fils nécessaire, ce qui ne cesse pas de s’écrire de ce qu’il se conçoive, sans que pourtant hissecroiebeau, de l’hystoriette d’Hamlet, hystérisée dans son Saint-Père de Cocu empoisonné par l’oreille zeugma, et par son symptôme de femme, sans qu’il puisse faire plus que de tuer en Claudius l’escaptôme pour laisser place à celui de rechange qui fort embrasse à père-ternité.

Joyce se refuse à ce qu’il se passe quelque chose dans ce que l’histoire des historiens est censée prendre pour objet.

Il a raison, l’histoire n’étant rien de plus qu’une fuite, dont ne se racontent que des exodes. Par son exil, il sanctionne le sérieux de son jugement. Ne (16)participent à l’histoire que les déportés : puisque l’homme a un corps, c’est par le corps qu’on l’a. Envers de l’habeas corpus.

Relisez l’histoire : c’est tout ce qui s’y lit de vrai. Ceux qui croient faire cause dans son remue-ménage sont eux aussi des déplacés sans doute d’un exil qu’ils ont délibéré, mais de s’en faire escabeau les aveugle.

Joyce est le premier à savoir bien escaboter pour avoir porté l’escabeau au degré de consistance logique où il le maintient, art-gueilleusement, je viens de le dire.

Laissons le symtôme à ce qu’il est : un événement de corps, lié à ce que : l’on l’a, l’on l’a de l’air, l’on l’aire, de l’on l’a. Ça se chante à l’occasion et Joyce ne s’en prive pas.

Ainsi des individus qu’Aristote prend pour des corps, peuvent n’être rien que symptômes eux-mêmes relativement à d’autres corps. Une femme par exemple, elle est symptôme d’un autre corps.

Si ce n’est pas le cas, elle reste symptôme dit hystérique, on veut dire par là dernier. Soit paradoxalement que ne l’intéresse qu’un autre symptôme : il ne se range donc qu’avant dernier et n’est de plus pas privilège d’une femme quoiqu’on comprenne bien à mesurer le sort de LOM comme parlêtre, ce dont elle se symptomatise. C’est des hystériques, hystériques symptômes de femmes (Pas toutes comme ça sans doute, puisque c’est de n’être pas toutes (comme ça), qu’elles sont notées d’être des femmes chez LOM, soit de l’on l’a), c’est des hystériques symptômes que l’analyse a pu prendre pied dans l’expérience.

Non sans reconnaître d’emblée que toutom y a droit. Non seulement droit mais supériorité, rendue évidente par Socrate en un temps où LOM commun ne se réduisait pas encore et pour cause, à de la chair à canon quoique déjà pris dans la déportation du corps et sympthomme. Socrate, parfait hystérique, était fasciné du seul symptôme, saisi de l’autre au vol. Ceci le menait à pratiquer une sorte de préfiguration de l’analyse. Eût-il demandé de l’argent pour ça au lieu de frayer avec ceux qu’il accouchait que c’eût été un analyste, avant la lettre freudienne. Un génie quoi !

Le symptôme hystérique, je résume, c’est le symptôme pour LOM d’intéresser au symptôme de l’autre comme tel : ce qui n’exige pas le corps à corps. Le cas de Socrate le confirme, exemplairement.

Pardon tout ça n’est que pour spécifier de Joyce de sa place.

Joyce ne se tient pour femme à l’occasion que de s’accomplir en tant que symptôme. Idée bien orientée quoique ratée dans sa chute. Dirai-je qu’il est symptomatologie. Ce serait éviter de l’appeler par le nom qui répond à son vœu, ce qu’il appelle un tour de farce dans Finnegans Wake page 162 (et 509) où il l’énonce proprement par l’astuce du destin en force qu’il tenait de Verdi avant qu’on nous l’assène.

Que Joyce ait joui d’écrire Finnegans Wake ça se sent. Qu’il l’ait publié, je dois ça à ce qu’on me l’ait fait remarquer, laisse perplexe, en ceci que ça laisse (17)toute littérature sur le flan. La réveiller, c’est bien signer qu’il en voulait la fin. Il coupe le souffle du rêve, qui traînera bien un temps. Le temps qu’on s’aperçoive qu’il ne tient qu’à la fonction de la hâte en logique. Point souligné par moi, sans doute de ce qu’il reste après Joyce que j’ai connu à vingt ans, quelque chose à crever dans le papier hygiénique sur quoi les lettres se détachent, quand on prend soin de scribouiller pour la rection du corps pour les corpo-rections dont il dit le dernier mot connu daysens, sens mis au jour du symptôme littéraire enfin venu à consomption. La pointe de l’inintelligible y est désormais l’escabeau dont on se montre maître. Je suis assez maître de lalangue, celle dite française, pour y être parvenu moi-même ce qui fascine de témoigner de la jouissance propre au symptôme. Jouissance opaque d’exclure le sens.

On s’en doutait depuis longtemps. Être post-joycien, c’est le savoir. Il n’y a d’éveil que par cette jouissance-là, soit dévalorisée de ce que l’analyse recourant au sens pour la résoudre, n’ait d’autre chance d’y parvenir qu’à se faire la dupe… du père comme je l’ai indiqué.

L’extraordinaire est que Joyce y soit parvenu non pas sans Freud (quoiqu’il ne suffise pas qu’il l’ait lu) mais sans recours à l’expérience de l’analyse (qui l’eût peut-être leurré de quelque fin plate).

 

Docteur J. Lacan

 

 



[1] Voir Joyce II, texte donné par Lacan à J. Aubert, à la demande de celui-ci, pour publication aux éditions CNRS de la conférence donnée par J. Lacan à l’ouverture du Symposium, le 16/06/1975, Joyce II valant donc pour son auteur comme l’écrit de son discours d’ouverture. On notera l’écart entre ces deux textes : Joyce I et II. (Joyce II est publié en 1979).

Joël Dor dans son ouvrage – Nouvelle bibliographie des travaux de J. Lacan situe Joyce II comme étant le texte du discours de clôture du Symposium. J. Aubert qui était alors l’organisateur du colloque nous donne une autre version que celle de Dor quant au statut à donner à Joyce II.

[2] Il n’y a pas de publication aux éditions CNRS de cette transcription.: Joyce le symptôme I. Par contre il existe une publication intitulée Joyce avec Lacan, Paris, Navarin, coll. « Bibliothèque des Analytica », 1987, qui reproduit les deux textes Joyce I et Joyce II.

[3] Il s’agit d’ un texte donné par J. Lacan à J.Aubert, à la demande de celui-ci, pour publication aux éditions CNRS, de sa conférence à l’ouverture du Symposium. le 16/06/1975. On notera l’écart entre les deux textes que sont Joyce I et Joyce II. Voir note 1 de Joyce I.

1974-11-01 la troisième

7ème Congrès de l’École freudienne de Paris à Rome. Conférence parue dans les Lettres de l’École freudienne, 1975, n° 16, pp. 177-203.

 

(177)j. lacan – Je ne parle cet après-midi qu’à cause du fait que j’ai entendu hier et ce matin des choses excellentes. Je ne vais pas me mettre à nommer les personnes, parce que ça fait palmarès. J’ai entendu ce matin en particulier des choses excellentes.

Je vous préviens que je lis, vous comprendrez après pourquoi. Je l’explique à l’intérieur.

 

(178)la troisième

j. lacan

 

La troisième (C’est le titre). La troisième[1], elle revient, c’est toujours la première, comme dit Gérard de Nerval. Y objecterons-nous que ça fasse disque ? Pourquoi pas, si ça dit ce que.

Encore faut-il, ce « dit-ce-que », l’entendre, par exemple comme le disque-ours de Rome.

Si j’injecte ainsi un bout de plus d’onomatopée dans lalangue, ce n’est pas qu’elle ne soit en droit de me rétorquer qu’il n’y a pas d’onomatopée qui déjà ne se spécifie de son système phonématique, à lalangue. Vous savez que pour le français, Jakobson l’a calibré. C’est grand comme ça. Autrement dit, c’est d’être du français que le discours de Rome peut s’entendre disque-ourdrome.

Je tempère ça à remarquer que « ourdrome » est un ronron qu’admettraient d’autres lalangues, si j’agrée bien de l’oreille à telle de nos voisines géographiques, et que ça nous sort naturellement du jeu de la matrice, celle de Jakobson, celle que je spécifiais à l’instant.

Comme il ne faut pas que je parle trop longtemps, je vous passe un truc. Ça me donne l’occasion simplement, cet ourdrome, de mettre la voix sous la rubrique des quatre objets dits par moi a, c’est-à-dire de la revider de la substance qu’il pourrait y avoir dans le bruit qu’elle fait, c’est-à-dire la remettre (179)au compte de l’opération signifiante, celle que j’ai spécifiée des effets dits de métonymie. De sorte qu’à partir de là la voix – si je puis dire – la voix est libre, libre d’être autre chose que substance.

Voilà. Mais c’est une autre délinéation que j’entends pointer en introduisant ma troisième. L’onomatopée qui m’est venue d’une façon un peu personnelle me favorise – touchons du bois – me favorise de ce que le ronron, c’est sans aucun doute la jouissance du chat. Que ça passe par son larynx ou ailleurs, moi je n’en sais rien ; quand je les caresse, ça a l’air d’être de tout le corps, et c’est ce qui me fait entrer à ce dont je veux partir. Je pars de là, ça ne vous donne pas forcément la règle du jeu, mais ça viendra après. « Je pense donc se jouit ». Ça rejette le « donc » usité, celui qui dit « je souis ».

Je fais un petit badinage là-dessus. Rejeter ici c’est à entendre comme ce que j’ai dit de la forclusion, que rejeter le « je souis » ça reparaît dans le réel. Ça pourrait passer pour un défi à mon âge, à mon âge où depuis trois ans, comme on dit ça aux gens à qui on veut l’envoyer dans les dents, depuis trois ans, Socrate était mort ! Mais même si je défuntais, à la suite – ça pourrait bien m’arriver, c’est arrivé à Merleau-Ponty, comme ça, à la tribune – Descartes n’a jamais entendu à propos de son « je souis » dire qu’il jouissait de la vie. Ce n’est pas ça du tout. Quel sens ça a, son « je souis » ? Exactement mon sujet à moi, le « je » de la psychanalyse.

Naturellement il ne savait pas, le pauvre, il ne savait pas, ça va de soi, il faut que je lui interprète : c’est un symptôme. Car de quoi est-ce qu’il pense avant de conclure qu’il suit – la musique de l’être, sans doute ? Il pense du savoir de l’école dont les Jésuites, ses maîtres, lui ont rebattu les oreilles. Il constate que c’est léger. Ce serait meilleur tabac, c’est sûr, s’il se rendait compte que son savoir va bien plus loin qu’il ne le croit à la suite de l’école, qu’il y a de l’eau dans le gaz, si je puis dire, et du seul fait qu’il parle, car à parler lalangue, il a un inconscient, et il est paumé, comme tout un chacun qui se respecte ; c’est ce que j’appelle un savoir impossible à rejoindre pour le sujet, alors que lui, le sujet, il n’y a qu’un signifiant seulement qui le représente auprès de ce savoir ; c’est un représentant, si je puis dire, de commerce, avec ce savoir constitué, pour Descartes, comme c’est l’usage à son époque, de son insertion dans le discours où il est né, c’est-à-dire le discours que j’appelle du maître, le discours du nobliau. C’est bien pour ça qu’il n’en sort pas avec son « je pense donc je souis ».

(180)C’est quand même mieux que ce que dit Parménide. L’opacité de la conjonction du noeÝn et de l’eänai, il n’en sort pas, ce pauvre Platon ; s’il n’y avait pas lui, qu’est-ce qu’on saurait de Parménide ? Mais ça n’empêche pas qu’il n’en sort pas, et que s’il ne nous transmettait pas l’hystérie géniale de Socrate, qu’est-ce qu’on en tirerait ?

Moi, je me suis échiné pendant ces pseudo-vacances sur le Sophiste. Je dois être trop sophiste, probablement, pour que ça m’intéresse. Il doit y avoir là quelque chose à quoi je suis bouché. J’apprécie pas. Il nous manque des trucs pour apprécier. Il nous manque de savoir ce qu’était le sophiste à cette époque. Il nous manque le poids de la chose

Revenons au sens du souis. Ce n’est pas simple. Ce qui, dans la grammaire traditionnelle, se met au titre de la conjugaison d’un certain verbe être – pour le latin, alors là tout le monde s’en aperçoit, fui ne fait pas somme avec sum. Sans compter le reste du bric à brac. Je vous en passe. Je vous passe tout ce qui est arrivé quand les sauvages, les Gaulois se sont mis à avoir à se tirer d’affaire avec ça. Ils ont fait glisser le est du côté du stat. Ce ne sont pas les seuls d’ailleurs. En Espagne, je crois que ça a été le même truc. Enfin la linguisterie se tire de tout ça comme elle peut. Je ne m’en vais pas maintenant vous répéter ce qui fait les dimanches de nos études classiques.

Il n’en reste pas moins qu’on peut se demander de quelle chair ces êtres – qui sont d’ailleurs des êtres de mythe, ceux dont j’ai mis le nom là : les Undeuxropéens, on les a inventés exprès, c’est des mythèmes – on peut se demander qu’est-ce qu’ils pouvaient mettre dans leur copule (partout ailleurs que dans nos langues, c’est simplement n’importe quoi qui sert de copule) – enfin quelque chose comme la préfiguration du Verbe incarné ? On dira ça, ici !

Ça me fait suer. On a cru me faire plaisir en me faisant venir à Rome, je ne sais pas pourquoi. Il y a trop de locaux pour l’Esprit Saint. Qu’est-ce que l’Être a de suprême si ce n’est par cette copule ?

Enfin je me suis amusé à y interposer ce qu’on appelle des personnes et j’ai touché un machin qui m’a amusé : m’es-tu-me ; mais-tu-me ; ça permet de s’embrouiller : m’aimes-tu mm ? En réalité c’est le même truc. C’est l’histoire du message que chacun reçoit sous sa forme inversée. Je dis ça depuis très longtemps et ça a fait rigoler. À la vérité, c’est à Claude Lévi-Strauss que je le dois. Il s’est penché vers une de mes excellentes amies qui est sa (181)femme, qui est Monique, pour l’appeler par son nom, et il lui a dit, à propos de ce que j’exprimais, que c’était ça, que chacun recevait son message sous une forme inversée. Monique me l’a répété. Je ne pouvais pas trouver de formule plus heureuse pour ce que je voulais dire à ce moment-là. C’est quand même lui qui me l’a refilé. Vous voyez, je prends mon bien où je le trouve.

Je passe sur les autres temps, sur l’étayage de l’imparfait. J’étais. Ah ! qu’est-ce que tu étaies ? Et puis le reste. Passons, parce qu’il faut que j’avance. Le subjenctif, c’est marrant. Qu’il soit – comme par hasard ! Descartes, lui, ne s’y trompe pas : Dieu, c’est le dire. Il voit très bien que Dieure, c’est ce qui fait être la vérité, ce qui en décide, à sa tête. Il suffit de dieure comme moi. C’est la vérité, pas moyen d’y échapper. Si Dieu me trompe, tant pis, c’est la vérité par le décret du dieure, la vérité en or. Bon, passons. Je fais là jusqu’à ce moment-là quelques remarques à propos des gens qui ont trimballé la critique de l’autre côté du Rhin pour finir par baiser le cul d’Hitler. Ça me fait grincer des dents.

Alors le symbolique, l’imaginaire et le réel, ça c’est le numéro un. L’inouï, c’est que ça ait pris du sens, et pris du sens rangé comme ça. Dans les deux cas, c’est à cause de moi, de ce que j’appelle le vent dont je sens que moi je ne peux même plus le prévoir, le vent dont on gonfle ses voiles à notre époque. Car c’est évident, ça n’en manque pas, de sens, au départ. C’est en ça que consiste la pensée, que des mots introduisent dans le corps quelques représentations imbéciles, voilà, vous avez le truc ; vous avez là l’imaginaire, et qui en plus nous rend gorge – ça ne veut pas dire qu’il nous rengorge, non, il nous redégueule quoi ? comme par hasard une vérité, une vérité de plus. C’est un comble. Que le sens se loge en lui nous donne du même coup les deux autres comme sens. L’idéalisme, dont tout le monde a répudié comme ça l’imputation, l’idéalisme est là derrière. Les gens ne demandent que ça, ça les intéresse, vu que la pensée, c’est bien ce qu’il y a de plus crétinisant à agiter le grelot du sens.

Comment vous sortir de la tête l’emploi philosophique de mes termes, c’est-à-dire l’emploi ordurier, quand d’autre part il faut bien que ça entre, mais ça vaudrait mieux que ça entre ailleurs. Vous vous imaginez que la pensée, ça se tient dans la cervelle. Je ne vois pas pourquoi je vous en dissuaderais. Moi, je suis sûr – je suis sûr comme ça, c’est mon affaire – que ça se tient dans les peauciers du front, chez l’être parlant exactement comme chez le hérisson. J’adore les hérissons. Quand j’en vois un, je le mets dans ma poche, dans mon mouchoir. Naturellement il pisse. (182)Jusqu’à ce que je l’aie ramené sur ma pelouse, à ma maison de campagne. Et là, j’adore voir se produire ce plissement des peauciers du front. À la suite de quoi, tout comme nous, il se met en boule.

Enfin, si vous pouvez penser avec les peauciers du front, vous pouvez aussi penser avec les pieds. Eh bien c’est là que je voudrais que ça entre, puisqu’après tout l’imaginaire, le symbolique et le réel, c’est fait pour que ceux de cet attroupement qui sont ceux qui me suivent, pour que ça les aide à frayer le chemin de l’analyse.

Ces ronds de ficelle dont je me suis esquinté à vous faire des dessins, ces ronds de ficelle, il ne s’agit pas de les ronronner. Il faudrait que ça vous serve, et que ça vous serve justement à l’erre dont je vous parlais cette année, que ça vous serve à vous apercevoir la topologie que ça définit.

Ces termes ne sont pas tabou. Ce qu’il faudrait c’est que vous les pigiez. Ils sont là depuis bien avant celle que j’implique de la dire la première, la première fois que j’ai parlé à Rome ; je les ai sortis, ces trois, après avoir assez bien cogité, je les ai sortis très tôt, bien avant de m’y être mis, à mon premier discours de Rome.

Que ce soit ces ronds du nœud borroméen, ce n’est quand même pas une raison non plus pour vous y prendre le pied. Ce n’est pas ça que j’appelle penser avec ses pieds. Il s’agirait que vous y laissiez quelque chose de bien différent d’un membre – je parle des analystes – il s’agirait que vous y laissiez cet objet insensé que j’ai spécifié du a. C’est ça, ce qui s’attrape au coincement du symbolique, de l’imaginaire et du réel comme nœud. C’est à l’attraper juste que vous pouvez répondre à ce qui est votre fonction : l’offrir comme cause de son désir à votre analysant. C’est ça qu’il s’agit d’obtenir. Mais si vous vous y prenez la patte, ce n’est pas terrible non plus. L’important, c’est que ça se passe à vos frais.

Pour dire les choses, après cette répudiation du « je souis », je m’amuserai à vous dire que ce nœud, il faut l’être. Alors si je rajoute en plus ce que vous savez après ce que j’avais articulé pendant un an des quatre discours sous le titre de « L’envers de la psychanalyse », il n’en reste pas moins que de l’être, il faut que vous n’en fassiez que le semblant. Ça, c’est calé ! C’est d’autant plus calé qu’il ne suffit pas d’en avoir l’idée pour en faire le semblant.

(183)Ne vous imaginez pas que j’en ai eu, moi, l’idée. J’ai écrit « objet a ». C’est tout différent. Ça l’apparente à la logique, c’est-à-dire que ça le rend opérant dans le réel au titre de l’objet dont justement il n’y a pas d’idée, ce qui, il faut bien le dire, était un trou jusqu’à présent dans toute théorie, quelle qu’elle soit, l’objet dont il n’y a pas d’idée. C’est ce qui justifie mes réserves, celles que j’ai faites tout à l’heure à l’endroit du pré-socratisme de Platon. Ce n’est pas qu’il n’en ait pas eu le sentiment. Le semblant, il y baigne sans le savoir. Ça l’obsède, même s’il ne le sait pas. Ça ne veut rien dire qu’une chose, c’est qu’il le sent, mais qu’il ne sait pas pourquoi c’est comme ça. D’où cet insupport, cet insupportable qu’il propage.

Il n’y a pas un seul discours où le semblant ne mène le jeu. On ne voit pas pourquoi le dernier venu, le discours analytique, y échapperait. Ce n’est quand même pas une raison pour que dans ce discours, sous prétexte qu’il est le dernier venu, vous vous sentiez mal à l’aise au point d’en faire, selon l’usage dont s’engoncent vos collègues de l’Internationale, un semblant plus semblant que nature, affiché ; rappelez-vous quand même que le semblant de ce qui parle comme tel, il est là toujours dans toute espèce de discours qui l’occupe ; c’est même une seconde nature. Alors soyez plus détendus, plus naturels quand vous recevez quelqu’un qui vient vous demander une analyse. Ne vous sentez pas si obligés à vous pousser du col. Même comme bouffons, vous êtes justifiés d’être. Vous n’avez qu’à regarder ma télévision. Je suis un clown. Prenez exemple là-dessus, et ne m’imitez pas ! Le sérieux qui m’anime, c’est la série que vous constituez. Vous ne pouvez à la fois en être et l’être.

Le symbolique, l’imaginaire et le réel, c’est l’énoncé de ce qui opère effectivement dans votre parole quand vous vous situez du discours analytique, quand analyste vous l’êtes. Mais ils n’émergent, ces termes, vraiment que pour et par ce discours. Je n’ai pas eu à y mettre d’intention, je n’ai eu qu’à suivre, moi aussi. Ça ne veut pas dire que ça n’éclaire pas les autres discours, mais ça ne les invalide pas non plus. Le discours du maître, par exemple, sa fin, c’est que les choses aillent au pas de tout le monde. Eh bien ça, ce n’est pas du tout la même chose que le réel, parce que le réel, justement, c’est ce qui ne va pas, ce qui se met en croix dans ce charroi, bien plus, ce qui ne cesse pas de se répéter pour entraver cette marche.

Je l’ai dit d’abord sous cette forme : le réel, c’est ce qui revient toujours à la même place. L’accent est à mettre sur « revient ». C’est la place qu’il découvre, la place du semblant. 184)Il est difficile de l’instituer du seul imaginaire comme d’abord la notion de place semble l’impliquer. Heureusement que nous avons la topologie mathématique pour y prendre un appui. C’est ce que j’essaye de faire.

D’un second temps à le définir, ce réel, c’est de l’impossible d’une modalité logique que j’ai essayé de le pointer. Supposez en effet qu’il n’y ait rien d’impossible dans le réel. Les savants feraient une drôle de gueule, et nous aussi ! Mais qu’est-ce qu’il a fallu parcourir de chemin pour s’apercevoir de ça. Des siècles, on a cru tout possible. Enfin je ne sais pas, il y en a peut-être quelques-uns d’entre vous qui ont lu Leibniz. Il ne s’en tirait que par le « compossible ». Dieu avait fait de son mieux, il fallait que les choses soient possibles ensemble. Ce qu’il y a de combinat et même de combine derrière tout ça, ce n’est pas imaginable. Peut-être l’analyse nous introduira-t-elle à considérer le monde comme ce qu’il est : imaginaire. Ça ne peut se faire qu’à réduire la fonction dite de représentation, à la mettre là où elle est, soit dans le corps. Ça, il y a longtemps qu’on se doute de ça. C’est même en ça que consiste l’idéalisme philosophique. Seulement, l’idéalisme philosophique est arrivé à ça, mais tant qu’il n’y avait pas de science, ça ne pouvait que la boucler, non sans une petite pointe : en se résignant, ils attendaient les signes de l’au-delà, du noumène qu’ils appellent ça. C’est pour ça qu’il y a eu quand même quelques évêques dans l’affaire, l’évêque Berkeley notamment, qui de son temps était imbattable, et que ça arrangeait très bien.

Le réel n’est pas le monde. Il n’y a aucun espoir d’atteindre le réel par la représentation. Je ne vais pas me mettre à arguer ici de la théorie des quanta ni de l’onde et du corpuscule. Il vaudrait mieux quand même que vous y soyez au parfum, bien que ça ne vous intéresse pas. Mais vous y mettre, au parfum, faites-le vous-mêmes, il suffit d’ouvrir quelques petits bouquins de science.

Le réel, du même coup, n’est pas universel, ce qui veut dire qu’il n’est tout qu’au sens strict de ce que chacun de ses éléments soit identique à soi-même, mais à ne pouvoir se dire « tous ». Il n’y a pas de « tous les éléments », il n’y a que des ensembles à déterminer dans chaque cas. Ce n’est pas la peine d’ajouter : c’est tout. Mon S1 n’a le sens que de ponctuer ce n’importe quoi, ce signifiant – lettre que j’écrit S1, signifiant qui ne s’écrit que de le faire sans aucun effet de sens. L’homologue, en somme, de ce que je viens de vous dire de l’objet a.

(185)Enfin, quand je pense que je me suis amusé pendant un moment à faire un jeu entre ce S1 que j’avais poussé jusqu’à la dignité du signifiant Un, que j’ai joué avec ce Un et le a en les nouant par le nombre d’or, ça vaut mille ! Ça vaut mille, je veux dire que ça prend portée de l’écrire. En fait, c’était pour illustrer la vanité de tout coït avec le monde, c’est-à-dire de ce qu’on a appelé jusqu’ici la conséquence. Car il n’y a rien de plus dans le monde qu’un objet a, chiure ou regard, voix ou tétine qui refend le sujet et le grime en ce déchet qui lui, au corps, ex-siste. Pour en faire semblant, il faut être doué. C’est particulièrement difficile, c’est plus difficile pour une femme que pour un homme, contrairement à ce qui se dit. Que la femme soit l’objet a de l’homme à l’occasion, ça ne veut pas dire du tout qu’elle, elle a du goût à l’être. Mais enfin ça arrive. Ça arrive qu’elle y ressemble naturellement. Il n’y a rien qui ressemble plus à une chiure de mouche qu’Anna Freud ! Ça doit lui servir !

Soyons sérieux. Revenons à faire ce que j’essaye. Il me faut soutenir cette troisième du réel qu’elle comporte, et c’est pourquoi je vous pose la question dont je vois que les personnes qui ont parlé avec moi, avant moi, se doutent un peu, non seulement se doutent mais même elles l’ont dit – qu’elles l’aient dit signe qu’elles s’en doutent – est-ce que la psychanalyse est un symptôme ?

Vous savez que quand je pose les questions, c’est que j’ai la réponse. Mais enfin ça voudrait tout de même mieux que ce soit la bonne réponse. J’appelle symptôme ce qui vient du réel. Ça veut dire que ça se présente comme un petit poisson dont le bec vorace ne se referme qu’à se mettre du sens sous la dent. Alors de deux choses l’une : ou ça le fait proliférer (« Croissez et multipliez-vous » a dit le Seigneur, ce qui est quand même quelque chose d’un peu fort, qui devrait nous faire tiquer, cet emploi du terme multiplication : lui, le Seigneur sait quand même ce que c’est qu’une multiplication, ce n’est pas ce foisonnement du petit poisson) – ou bien alors, il en crève.

Ce qui vaudrait mieux, c’est à quoi nous devrions nous efforcer, c’est que le réel du symptôme en crève, et c’est là la question : comment faire ?

À une époque où je me propageais dans des services que je ne nommerai pas (quoique dans mon papier ici j’y fasse allusion, ça passera à l’impression, il faut que je saute un peu), à une époque où j’essayais de faire comprendre dans des services de médecine ce que c’était que le symptôme, je ne le disais pas tout à fait comme maintenant, mais quand même c’est peut-être un Nachtrag, (186)quand même je crois que je le savais déjà, même si je j’en avais pas encore fait surgir l’imaginaire, le symbolique et le réel. Le sens du symptôme n’est pas celui dont on le nourrit pour sa prolifération ou extinction, le sens du symptôme, c’est le réel, le réel en tant qu’il se met en croix pour empêcher que marchent les choses au sens où elles rendent compte d’elles-mêmes de façon satisfaisante – satisfaisante au moins pour le maître, ce qui ne veut pas dire que l’esclave en souffre d’aucune façon, bien loin de là ; l’esclave, lui, dans l’affaire, il est peinard bien plus qu’on ne croit, c’est lui qui jouit, contrairement à ce que dit Hegel, qui devrait quand même s’en apercevoir, puisque c’est bien pour ça qu’il s’est laissé faire par le maître ; alors Hegel lui promet en plus l’avenir ; il est comblé ! Ça aussi, c’est un Nachtrag, un Nachtrag plus sublime que dans mon cas, si je puis dire, parce que ça prouve que l’esclave avait le bonheur d’être déjà chrétien au moment du paganisme. C’est évident, mais enfin c’est quand même curieux. C’est vraiment là le bénef total ! Tout pour être heureux ! Ça ne se retrouvera jamais. Maintenant qu’il n’y a plus d’esclaves, nous en sommes réduits à relicher tant que nous pouvons les Comédies de Plaute et de Térence, tout ça pour nous faire une idée de ce qu’ils étaient bien, les esclaves.

Enfin je m’égare. Ce n’est pas pourtant sans ne pas perdre la corde de ce qu’il prouve, cet égarement. Le sens du symptôme dépend de l’avenir du réel, donc comme je l’ai dit à la conférence de presse, de la réussite de la psychanalyse. Ce qu’on lui demande, c’est de nous débarrasser et du réel, et du symptôme. Si elle succède, a du succès dans cette demande, on peut s’attendre – je dis ça comme ça, je vois qu’il y a des personnes qui n’étaient pas à cette conférence de presse, c’est pour elles que je le dis – à tout, à savoir à un retour de la vraie religion par exemple, qui comme vous le savez n’a pas l’air de dépérir. Elle n’est pas folle, la vraie religion, tous les espoirs lui sont bons, si je puis dire ; elle les sanctifie. Alors bien sûr ça les lui permet.

Mais si la psychanalyse donc réussit, elle s’éteindra de n’être qu’un symptôme oublié. Elle ne doit pas s’en épater, c’est le destin de la vérité telle qu’elle-même le pose au principe. La vérité s’oublie. Donc tout dépend de si le réel insiste. Pour ça, il faut que la psychanalyse échoue. Il faut reconnaître qu’elle en prend la voie et qu’elle a donc encore de bonnes chances de rester un symptôme, de croître et de se multiplier. Psychanalystes pas morts, lettre suit ! Mais quand même méfiez-vous. C’est peut-être mon message sous une forme inversée. Peut-être qu’aussi je me précipite. C’est la fonction de la hâte que j’ai mise en valeur pour vous.

(187)Ce que je vous ai dit peut pourtant avoir été mal entendu, ce que je viens de vous dire, entendu de sorte que ce soit pris au sens de savoir si la psychanalyse est un symptôme social. Il n’y a qu’un seul symptôme social : chaque individu est réellement un prolétaire, c’est-à-dire n’a nul discours de quoi faire lien social, autrement dit semblant. C’est à quoi Marx a paré, a paré d’une façon incroyable. Aussitôt dit, aussitôt fait. Ce qu’il a émis implique qu’il n’y a rien à changer. C’est bien pour ça d’ailleurs que tout continue exactement comme avant.

La psychanalyse socialement a une autre consistance que les autres discours. Elle est un lien à deux. C’est bien en ça qu’elle se trouve à la place du manque de rapport sexuel. Ça ne suffit pas du tout à en faire un symptôme social puisqu’un rapport sexuel, il manque dans toutes les formes de sociétés. C’est lié à la vérité qui fait structure de tout discours. C’est bien pour ça d’ailleurs qu’il n’y a pas de véritable société fondée sur le discours analytique. Il y a une école, qui justement ne se définit pas d’être une société. Elle se définit de ce que j’y enseigne quelque chose. Si rigolo que ça puisse paraître quand on parle de l’École Freudienne, c’est quelque chose dans le genre de ce qui a fait les Stoïciens par exemple. Et même, les Stoïciens avaient quand même quelque chose comme un pressentiment du lacanisme. C’est eux qui ont inventé la distinction du signans et du signatum. Par contre je leur dois, moi, mon respect pour le suicide. Naturellement, ça ne veut pas dire pour des suicides fondés sur un badinage, mais sur cette forme de suicide qui en somme est l’acte à proprement parler. Il ne faut pas le rater, bien sûr. Sans ça ce n’est pas un acte.

Dans tout ça, donc, il n’y a pas de problème de pensée. Un psychanalyste sait que la pensée est aberrante de nature, ce qui ne l’empêche pas d’être responsable d’un discours qui soude l’analysant – à quoi ? comme quelqu’un l’a très bien dit ce matin, pas à l’analyste. Ce qu’il a dit ce matin, je l’exprime autrement, je suis heureux que ça converge ; il soude l’analysant au couple analysant-analyste. C’est exactement le même truc qu’a dit quelqu’un ce matin.

Le piquant de tout ça, c’est que ce soit le réel dont dépende l’analyste dans les années qui viennent et pas le contraire. Ce n’est pas du tout de l’analyste que dépend l’avènement du réel. L’analyste, lui, a pour mission de le contrer. Malgré tout, le réel pourrait bien prendre le mors aux dents, surtout depuis qu’il a l’appui du discours scientifique.

C’est même un des exercices de ce qu’on appelle science-fiction, que je dois dire je ne lis jamais ; mais souvent dans les (188)analyses on me raconte ce qu’il y a dedans ; ce n’est pas imaginable ! L’eugénique, l’euthanasie, enfin toutes sortes d’euplaisenteries diverses. Là où ça devient drôle, c’est seulement quand les savants eux-mêmes sont saisis, non pas bien sûr de la science-fiction, mais ils sont saisis d’une angoisse ; ça, c’est quand même instructif. C’est bien le symptôme type de tout événement du réel. Et quand les biologistes, pour les nommer, ces savants, s’imposent l’embargo d’un traitement de laboratoire des bactéries sous prétexte que si on en fait de trop dures et de trop fortes, elles pourraient bien glisser sous le pas de la porte et nettoyer au moins toute l’expérience sexuée, en nettoyant le parlêtre, ça c’est tout de même quelque chose de très piquant. Cet accès de responsabilité est formidablement comique ; toute vie enfin réduite à l’infection qu’elle est réellement, selon toute vraisemblance, ça c’est le comble de l’être pensant ! L’ennui, c’est qu’ils ne s’aperçoivent pas pour autant que la mort se localise du même coup à ce qui dans lalangue, telle que je l’écris, en fait signe.

Quoi qu’il en soit, les « eu » plus haut par moi soulignés au passage nous mettraient enfin dans l’apathie du bien universel et suppléeraient à l’absence du rapport que j’ai dit impossible à jamais par cette conjonction de Kant avec Sade dont j’ai cru devoir marquer dans un écrit l’avenir qui nous pend au nez – soit le même que celui où l’analyse a en quelque sorte son avenir assuré. « Français, encore un effort pour être républicains ». Ce sera à vous de répondre à cette objurgation – quoique je ne sache pas toujours si cet article vous a fait ni chaud ni froid. Il y a juste un petit type qui s’est escrimé dessus. Ça n’a pas donné grand chose. Plus je mange mon Dasein, comme j’ai écrit à la fin d’un de mes séminaires, moins j’en sais dans le genre de l’effet qu’il vous fait.

Cette troisième, je la lis, quand vous pouvez vous souvenir peut-être que la première qui y revient, j’avais cru devoir y mettre ma parlance, puisqu’on l’a imprimée depuis, sous prétexte que vous en aviez tous le texte distribué. Si aujourd’hui je ne fais qu’ourdrome, j’espère que ça ne vous fait pas trop obstacle à entendre ce que je lis. Si elle est de trop, je m’excuse.

La première donc, celle qui revient pour qu’elle ne cesse pas de s’écrire, nécessaire, la première, « Fonction et champ… », j’y ai dit ce qu’il fallait dire. L’interprétation, ai-je émis, n’est pas interprétation de sens, mais jeu sur l’équivoque. Ce pourquoi j’ai mis l’accent sur le signifiant dans la langue. Je l’ai désigné de l’instance de la lettre, ce pour me faire entendre de votre peu de stoïcisme. Il en résulte, ai-je ajouté depuis sans plus d’effet, que c’est lalangue dont s’opère l’interprétation, ce (189)qui n’empêche pas que l’inconscient soit structuré comme un langage, un de ces langages dont justement c’est l’affaire des linguistes de faire croire que lalangue est animée. La grammaire, qu’ils appellent ça généralement, ou quand c’est Hjelmslev, la forme. Ça ne va pas tout seul, même si quelqu’un qui m’en doit le frayage a mis l’accent sur la grammatologie.

Lalangue, c’est ce qui permet que le vœu (souhait), on considère que ce n’est pas par hasard que ce soit aussi le veut de vouloir, 3e personne de l’indicatif, que le non niant et le nom nommant, ce n’est pas non plus par hasard ; que d’eux (« d » avant ce « eux » qui désigne ceux dont on parle) ce soit fait de la même façon que le chiffre deux, ce n’est pas là pur hasard ni non plus arbitraire, comme dit Saussure. Ce qu’il faut y concevoir, c’est le dépôt, l’alluvion, la pétrification qui s’en marque du maniement par un groupe de son expérience inconsciente.

Lalangue n’est pas à dire vivante parce qu’elle est en usage. C’est bien plutôt la mort du signe qu’elle véhicule. Ce n’est pas parce que l’inconscient est structuré comme un langage que lalangue n’ait pas à jouer contre son jouir, puisqu’elle s’est faite de ce jouir même. Le sujet supposé savoir qu’est l’analyste dans le transfert ne l’est pas supposé à tort s’il sait en quoi consiste l’inconscient d’être un savoir qui s’articule de lalangue, le corps qui là parle n’y étant noué que par le réel dont il se jouit. Mais le corps est à comprendre au naturel comme dénoué de ce réel qui, pour y exister au titre de faire sa jouissance, ne lui reste pas moins opaque. Il est l’abîme moins remarqué de ce que ce soit lalangue qui, cette jouissance, la civilise si j’ose dire, j’entends par là qu’elle la porte à son effet développé, celui par lequel le corps jouit d’objets dont le premier, celui que j’écris du a, est l’objet même, comme je le disais, dont il n’y a pas d’idée, d’idée comme telle, j’entends, sauf à le briser, cet objet, auquel cas ses morceaux sont identifiables corporellement et, comme éclats du corps, identifiés. Et c’est seulement par la psychanalyse, c’est en cela que cet objet fait le noyau élaborable de la jouissance, mais il ne tient qu’à l’existence du nœud, aux trois consistances de tores, de ronds de ficelle qui le constituent. (Figure 1).

L’étrange est ce lien qui fait qu’une jouissance, quelle qu’elle soit, le suppose, cet objet, et qu’ainsi le plus-de-jouir, puisque c’est ainsi que j’ai cru pouvoir désigner sa place, soit au regard d’aucune jouissance, sa condition.

(190)

J’ai fait un petit schéma. Si c’est le cas pour ce qu’il en est de la jouissance du corps en tant qu’elle est jouissance de la vie, la chose la plus étonnante, c’est que cet objet, le a, sépare cette jouissance du corps de la jouissance phallique. Pour ça, il faut que vous voyiez comment c’est fait, le nœud borroméen. (Figure 2).

Que la jouissance phallique devienne anomalique à la jouissance du corps, c’est quelque chose qui s’est déjà aperçu trente-six fois. Je ne sais pas combien de types ici sont un peu à la page de ces histoires à la mords-moi le doigt qui nous viennent de l’Inde, kundalini qu’ils appellent ça. Il y en a qui désignent par là cette chose à faire grimpette tout le long de leur moelle, qu’ils disent, parce que depuis on a fait quelques progrès en anatomie, alors ce que les autres expliquent d’une façon qui concerne l’arête du corps, ils s’imaginent que c’est la moelle et que ça monte dans la cervelle.

L’hors-corps de la jouissance phallique, pour l’entendre – et nous l’avons entendu ce matin, grâce à mon cher Paul Mathis qui est aussi celui à qui je faisais grand compliment de ce que j’ai lu de lui sur l’écriture et la psychanalyse, il nous en a donné ce matin un formidable exemple. Ce n’est pas une lumière, ce Mishima. Et pour nous dire que c’est Saint-Sébastien qui lui a donné l’occasion d’éjaculer pour la première fois, il faut vraiment que ça l’ait épaté, cette éjaculation. Nous voyons ça tous les jours, des types qui vous racontent que leur première (191)masturbation, ils s’en souviendront toujours, que ça crève l’écran. En effet, on comprend bien pourquoi ça crève l’écran, parce que ça ne vient pas du dedans de l’écran. Lui, le corps, s’introduit dans l’économie de la jouissance (c’est de là que je suis parti) par l’image du corps. Le rapport de l’homme, de ce qu’on appelle de ce nom, avec son corps, s’il y a quelque chose qui souligne bien qu’il est imaginaire, c’est la portée qu’y prend l’image et au départ, j’ai bien souligné ceci, c’est qu’il fallait pour ça quand même une raison dans le réel, et que la prématuration de Bolk – ce n’est pas de moi, c’est de Bolk, moi je n’ai jamais cherché à être original, j’ai cherché à être logicien – c’est qu’il n’y a que la prématuration qui l’explique, cette préférence pour l’image qui vient de ce qu’il anticipe sa maturation corporelle, avec tout ce que ça comporte, bien sûr, à savoir qu’il ne peut pas voir un de ses semblables sans penser que ce semblable prend sa place, donc naturellement qu’il le vomit.

Pourquoi est-ce qu’il est comme ça, si inféodé à son image ? Vous savez le mal que je me suis donné dans un temps – parce que naturellement vous ne vous en êtes pas aperçus – le mal que je me suis donné pour expliquer ça. J’ai voulu absolument donner à cette image je ne sais quel prototype chez un certain nombre d’animaux, à savoir le moment où l’image, ça joue un rôle dans le processus germinal. Alors j’ai été chercher le criquet pèlerin, l’épinoche, la pigeonne… En réalité, ce n’était pas du tout quelque chose comme un prélude, un exercice. Ou dirons nous : c’est des hors-d’œuvre, tout ça ? Que l’homme aime tellement à regarder son image, voilà, il n’y a qu’à dire : c’est comme ça.

Mais ce qu’il y a de plus épatant, c’est que ça a permis le glissement du commandement de Dieu. L’homme est quand même plus prochain à lui-même dans son être que dans son image dans le miroir. Alors qu’est-ce que c’est que cette histoire du commandement « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » si ça ne se fonde pas sur ce mirage, qui est quand même quelque chose de drôle, mais comme ce mirage justement est ce qui le porte à haïr non pas son prochain mais son semblable, c’est un truc qui porterait un peu à côté si on ne pensait pas que quand même Dieu doit savoir ce qu’il dit et qu’il y a quelque chose qui s’aime mieux encore pour chacun que son image.

Ce qui est frappant, c’est ceci : c’est que s’il y a quelque chose qui nous donne l’idée du « se jouir », c’est l’animal. On ne peut en donner aucune preuve, mais enfin ça semble bien être impliqué par ce qu’on appelle le corps animal.

(192)La question devient intéressante à partir du moment où on l’étend et où, au nom de la vie, on se demande si la plante jouit. C’est quand même quelque chose qui a un sens, parce que c’est quand même là qu’on nous a fait le coup. On nous a fait le coup du lys des champs. Ils ne tissent ni ne filent, a-t-on ajouté. Mais il est sûr que maintenant, nous ne pouvons pas nous contenter de ça, pour la bonne raison que justement, c’est leur cas, de tisser et de filer. Pour nous qui voyons ça au microscope, il n’y a pas d’exemple plus manifeste que c’est du filé. Alors c’est peut-être de ça qu’ils jouissent, de tisser et de filer. Mais ça laisse quand même l’ensemble de la chose tout à fait flottante. La question reste à trancher si vie implique jouissance. Et si la question reste douteuse pour le végétal, ça ne met que plus en valeur qu’elle ne le soit pas pour la parole, que lalangue où la jouissance fait dépôt, comme je l’ai dit, non sans la mortifier, non sans qu’elle ne se présente comme du bois mort, témoigne quand même que la vie, dont un langage fait rejet, nous donne bien l’idée que c’est quelque chose de l’ordre du végétal.

Il faut regarder ça de près. Il y a un linguiste qui a beaucoup insisté sur le fait que le phonème, ça ne fait jamais sens. L’embêtant, c’est que le mot ne fait pas sens non plus, malgré le dictionnaire. Moi, je me fais fort de faire dire dans une phrase à n’importe quel mot n’importe quel sens. Alors, si on fait dire à n’importe quel mot n’importe quel sens, où s’arrêter dans la phrase ? Où trouver l’unité élément ?

Puisque nous sommes à Rome, je vois essayer de vous donner une idée là de ce que je voudrais dire, sur ce qu’il en est de cette unité à chercher du signifiant.

Il y a, vous le savez, les fameuses trois vertus dites justement théologales. Ici on les voit se présenter aux murailles exactement partout sous la forme de femmes plantureuses. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’après ça, à les traiter de symptômes, on ne force pas la note, parce que définir le symptôme comme je l’ai fait, à partir du réel, c’est dire que les femmes l’expriment aussi très très bien, le réel, puisque justement j’insiste sur ce que les femmes ne sont pas-toutes.

Alors, là-dessus, la foi, l’espérance et la charité, si je les signifie de la « foire », de « laisse-spère-ogne » (lasciate ogni speranza – c’est un métamorphème comme un autre, puisque tout à l’heure vous m’avez passé ourdrome) les dénommer de ça et de finir par le ratage type, à savoir « l’archiraté », il me semble que c’est une incidence plus effective pour le symptôme de ces trois femmes, (193)ça me paraît plus pertinent que ce qui, au moment où on se met à rationaliser tout, se formule par exemple comme ces trois questions de Kant avec lesquelles j’ai eu à me dépêtrer à la télévision, à savoir : que puis-je savoir, que m’est-il permis d’espérer (c’est vraiment le comble !) et que dois-je faire ? C’est quand même très curieux qu’on en soit là. Non pas bien sûr que je considère que la foi, l’espérance et la charité soient les premiers symptômes à mettre sur la sellette. Ce n’est pas des mauvais symptômes, mais enfin ça entretient tout à fait bien la névrose universelle, c’est-à-dire qu’en fin de compte les choses n’aillent pas trop mal, et qu’on soit tous soumis au principe de réalité c’est-à-dire au fantasme. Mais enfin l’Église quand même est là qui veille, et une rationalisation délirante comme celle de Kant, c’est quand même ce qu’elle tamponne.

J’ai pris cet exemple pour ne pas m’empêtrer dans ce que j’avais commencé d’abord par vous donner comme jeu, comme exemple de ce qu’il faut pour traiter un symptôme, quand j’ai dit que l’interprétation, ça doit toujours être, comme on l’a dit, Dieu merci, ici et pas plus tard qu’hier, à savoir Tostain, le ready-made, Marcel Duchamp, qu’au moins vous en entendiez quelque chose, l’essentiel qu’il y a dans le jeu de mots, c’est là que doit viser notre interprétation pour n’être pas celle qui nourrit le symptôme de sens.

Et puis je vais tout vous avouer, pourquoi pas ? Ce truc-là, ce glissement de la foi, l’espérance et la charité vers la foire – je dis ça parce qu’il y a eu quelqu’un à la conférence de presse à trouver que j’allais un peu fort sur ce sujet de la foi et de la foire ; c’est un de mes rêves, à moi ; j’ai quand même le droit, tout comme Freud, de vous faire part de mes rêves ; contrairement à ceux de Freud, ils ne sont pas inspirés par le désir de dormir, c’est plutôt le désir de réveil qui m’agite. Mais enfin c’est particulier.

Enfin ce signifiant-unité, c’est capital. C’est capital mais ce qu’il y a de sensible, c’est que sans ça, c’est manifeste, le matérialisme moderne lui-même, on peut être sûr qu’il ne serait pas né, si depuis longtemps ça ne tracassait les hommes, et si dans ce tracas, la seule chose qui se montrait être à leur portée, c’était toujours la lettre. Quand Aristote comme n’importe qui se met à donner une idée de l’élément, il faut toujours une série de lettres, rsi, exactement comme nous. Il n’y a ailleurs rien qui donne d’abord l’idée de l’élément, au sens où tout à l’heure je crois que je l’évoquais, du grain de sable (c’est peut-être aussi dans un de ces trucs que j’ai sauté, peu importe) l’idée de l’élément, l’idée dont j’ai dit que ça ne pouvait que se compter, et (194)rien ne nous arrête dans ce genre ; si nombreux que soient les grains de sable – il y a déjà un Archimède qui l’a dit – si nombreux qu’ils soient, on arrivera toujours à les calibrer – tout ceci ne nous vient qu’à partir de quelque chose qui n’a pas de meilleur support que la lettre. Mais ça veut dire aussi, parce qu’il n’y a pas de lettre sans de lalangue, c’est même le problème, comment est-ce que lalangue, ça peut se précipiter dans la lettre ? On n’a jamais fait rien de bien sérieux sur l’écriture. Mais ça vaudrait quand même la peine, parce que c’est là tout à fait un joint.

Donc que le signifiant soit posé par moi comme représentant un sujet auprès d’un autre signifiant, c’est la fonction qui s’avère de ceci, comme quelqu’un aussi l’a remarqué tout à l’heure, faisant en quelque sorte frayage à ce que je puis vous dire, c’est la fonction qui ne s’avère qu’au déchiffrage qui est tel que nécessairement c’est au chiffre qu’on retourne, et que c’est ça le seul exorcisme dont soit capable la psychanalyse, c’est que le déchiffrage se résume à ce qui fait le chiffre, à ce qui fait que le symptôme, c’est quelque chose qui avant tout ne cesse pas de s’écrire du réel, et qu’aller à l’apprivoiser jusqu’au point où le langage en puisse faire équivoque, c’est là par quoi le terrain est gagné qui sépare le symptôme de ce que je vais vous montrer sur mes petits dessins, sans que le symptôme se réduise à la jouissance phallique.

Mon « se jouit » d’introduction, ce qui pour vous en est le témoin, c’est que votre analysant présumé se confirme d’être tel à ceci qu’il revienne ; parce que, je vous le demande, pourquoi est-ce qu’il reviendrait, vu la tâche où vous le mettez, si ça ne lui faisait pas un plaisir fou ? Outre qu’en plus, souvent, il en remet, à savoir qu’il faut qu’il fasse encore d’autres tâches pour satisfaire à votre analyse. Il se jouit de quelque chose, et non pas du tout se « jesouit », parce que tout indique, tout doit même vous indiquer que vous ne lui demandez pas du tout simplement de « daseiner », d’être là, comme moi je le suis maintenant, mais plutôt et tout à l’opposé de mettre à l’épreuve cette liberté de la fiction de dire n’importe quoi qui en retour va s’avérer être impossible, c’est-à-dire que ce que vous lui demandez, c’est tout à fait de quitter cette position que je viens de qualifier de Dasein et qui est plus simplement celle dont il se contente ; il s’en contente justement de s’en plaindre, à savoir de ne pas être conforme à l’être social, à savoir qu’il y ait quelque chose qui se mette en travers. Et justement, de ce que quelque chose se mette en travers, c’est ça qu’il aperçoit comme symptôme, comme tel symptomatique du réel.

Alors en plus il y a l’approche qu’il fait de le penser, mais ça, c’est ce qu’on appelle le bénéfice secondaire, dans toute névrose.

(195)Tout ce que je dis là n’est pas vrai forcément dans l’éternel ; ça m’est d’ailleurs complètement indifférent. C’est que c’est la structure même du discours que vous ne fondez qu’à reformer, voire réformer les autres discours, en tant qu’au vôtre ils ek-sistent. Et c’est dans le vôtre, dans votre discours que le parlêtre épuisera cette insistance qui est la sienne et qui dans les autres discours reste à court.

Alors où se loge ce « ça se jouit » dans mes registres catégoriques de l’imaginaire, du symbolique et du réel ?

Pour qu’il y ait nœud borroméen, ce n’est pas nécessaire que mes trois consistances fondamentales soient toutes toriques. Comme c’est peut-être venu à vos oreilles, vous savez qu’une droite peut être censée se mordre la queue à l’infini. Alors de l’imaginaire, du symbolique et du réel, il peut y avoir un des trois, le réel sûrement, qui lui se caractérise justement de ce que j’ai dit : de ne pas faire tout, c’est-à-dire de ne pas se boucler. (Fig. 3)

 

Supposez même que ce soit la même chose pour le symbolique. Il suffit que l’imaginaire, à savoir un de mes trois tores, se manifeste bien comme l’endroit où assurément on tourne en rond, pour que avec deux droites ça fasse nœud borroméen. Ce que vous voyez là, ce n’est pas par hasard peut-être que ça se présente comme l’entrecroisement de deux caractères de l’écriture grecque. C’est peut-être bien aussi quelque chose qui est tout à fait digne d’entrer dans le cas du nœud borroméen. Faites sauter aussi bien la continuité de la droite que la continuité du rond. Ce qu’il y a de reste, que ce soit une droite et un rond ou que ce soit deux droites, est tout à fait libre, ce qui est bien la définition du nœud borroméen.

(196)En vous disant tout ça, j’ai le sentiment – je l’ai même noté dans mon texte – que le langage, c’est vraiment ce qui ne peut avancer qu’à se tordre et à s’enrouler, à se contourner d’une façon dont après tout je ne peux pas dire que je ne donne pas ici l’exemple. Il ne faut pas croire qu’à relever le gant pour lui, à marquer dans tout ce qui nous concerne à quel point nous en dépendons, il ne faut pas croire que je fasse ça tellement de gaieté de cœur. J’aimerais mieux que ce soit moins tortueux.

Ce qui me paraît comique, c’est simplement qu’on ne s’aperçoive pas qu’il n’y a aucun autre moyen de penser et que des psychologues à la recherche de la pensée qui ne serait pas parlée impliquent en quelque sorte que la pensée pure, si j’ose dire, ce serait mieux. Dans ce que tout à l’heure j’ai avancé de cartésien, le je pense donc je suis, nommément, il y a une erreur profonde, c’est que ce qui l’inquiète, c’est quand elle imagine que la pensée fait étendue, si on peut dire. Mais c’est bien ce qui démontre qu’il n’y a d’autre pensée, si je puis dire, pure, pensée non soumise aux contorsions du langage, que justement la pensée de l’étendue. Et alors ce à quoi je voulais vous introduire aujourd’hui, et je ne fais en fin de compte après deux heures que d’y échouer, que de ramper, c’est ceci : c’est que l’étendue que nous supposons être l’espace, l’espace qui nous est commun, à savoir les trois dimensions, pourquoi diable est-ce que ça n’a jamais été abordé par la voie du nœud ?

Je fais une petite sortie, une évocation citatoire du vieux Rimbaud et de son effet de bateau ivre, si je puis dire :

« Je ne me sentis plus tiré par les haleurs ».

Il n’y a aucun besoin de rimbateau, ni de poâte ni d’Éthiopoâte, pour se poser la question de savoir pourquoi des gens qui incontestablement taillaient des pierres – et ça, c’est la géométrie, la géométrie d’Euclide – pourquoi ces gens qui quand même ces pierres avaient ensuite à les hisser au haut des pyramides, et ils ne le faisaient pas avec des chevaux ; chacun sait que les chevaux ne tiraient pas grand chose tant qu’on n’avait pas inventé le collier, comment est-ce que ces gens qui donc tiraient eux-mêmes tous ces trucs, ce n’est pas d’abord la corde et du même coup le nœud qui est venu au premier plan de leur géométrie ? Comment est-ce qu’ils n’ont pas vu l’usage du nœud et de la corde, cette chose dans laquelle les mathématiques les plus modernes elles-mêmes, c’est le cas de le dire, perdent la corde, car on ne sait pas comment formaliser ce qu’il en est du nœud ; il y a un tas de cas où on perd les pédales ; ce n’est pas le cas du (197)nœud borroméen ; le mathématicien s’est aperçu que le nœud borroméen, c’était simplement une tresse, et le type de tresse du genre le plus simple.

Il est évident que par contre ce nœud, là, je vous l’ai mis en haut (Fig. 3) d’une façon d’autant plus saisissante que c’est elle qui nous permet de ne pas faire dépendre toutes les choses de la consistance torique de quoi que ce soit mais seulement au moins d’une ; et cette au moins une, c’est elle qui, si vous le rapetissez indéfiniment, peut vous donner l’idée sensible du point, sensible en ceci que si nous ne supposons pas le nœud se manifester du fait que le tore imaginaire que j’ai posé là se rapetisse, se rapetasse à l’infini, nous n’avons aucune espèce d’idée du point, parce que les deux droites telles que je viens de vous les inscrire, les droites que j’affecte des termes du symbolique et du réel, elles glissent l’une sur l’autre, si je puis dire, à perte de vue. Pourquoi est-ce que deux droites sur une surface, sur un plan, se croiseraient, s’intercepteraient ? On se le demande. Où est-ce qu’on a jamais vu quoi que ce soit qui y ressemble ? Sauf à manier la scie, bien sûr, et à imaginer que ce qui fait arête dans un volume, ça suffit à dessiner une ligne, comment est-ce qu’en dehors de ce phénomène du sciage, on peut imaginer que la rencontre de deux droites, c’est ce qui fait un point ? Il me semble qu’il en faut au moins trois.

Ceci bien sûr nous emmène un tout petit peu plus loin. Vous lirez ce texte qui vaut ce qu’il vaut, mais qui est au moins amusant.

 

Il faut quand même que je vous montre. Ceci bien sûr (Fig. 4) vous désigne la façon dont en fin de compte le nœud borroméen rejoint bien ces fameuses trois dimensions que nous imputons à l’espace, sans d’ailleurs nous priver d’en imaginer tant que nous voulons, et voir comment ça se produit. Ça se produit, un nœud borroméen, quand justement nous le mettons dans cet espace. Vous voyez là une figure à gauche, et c’est évidemment en faisant glisser d’une certaine façon ces trois rectangles (Fig. 5) qui font d’ailleurs parfaitement nœud à soi tout seul, c’est en les faisant glisser que vous obtenez la figure d’où part tout ce qu’il en est de ce que je vous ai montré tout à l’heure de ce qui constitue un nœud borroméen, tel qu’on se croit obligé de le dessiner.

 

Alors tâchons quand même de voir de quoi il s’agit, à savoir que dans ce réel se produisent des corps organisés et qui se maintiennent dans leur forme ; c’est ce qui explique que des corps imaginent l’univers. Ce n’est pourtant pas surprenant que hors du parlêtre, nous n’ayons aucune preuve que les animaux pensent au-delà de quelques formes à quoi nous les supposons être sensibles de ce qu’ils y répondent de façon privilégiée. Mais voilà ce que nous ne voyons pas et ce que les éthologistes, chose très curieuse, mettent entre parenthèses (vous savez ce que c’est que les éthologistes, c’est les gens qui étudient les mœurs et coutumes des animaux) : ce n’est pas une raison pour que nous imaginions nous-mêmes que le monde est monde pour tous animaux le même, si je puis dire, alors que nous avons tant de preuves que même si l’unité de notre corps nous force à le penser comme univers, ce n’est évidemment pas monde qu’il est, c’est immonde.

C’est quand même du malaise que quelque part Freud note, du malaise dans la civilisation, que procède toute notre expérience. Ce qu’il y a de frappant c’est que le corps, à ce malaise, il contribue d’une façon dont nous savons très bien animer – animer si je puis dire – animer les animaux de notre peur. De quoi nous avons peur ? Ça ne veut pas simplement dire : à partir de quoi avons-nous peur ? De quoi avons-nous peur ? De notre (199)corps. C’est ce que manifeste ce phénomène curieux sur quoi j’ai fait un séminaire toute une année et que j’ai dénommé de l’angoisse. L’angoisse, c’est justement quelque chose qui se situe ailleurs dans notre corps, c’est le sentiment qui surgit de ce soupçon qui nous vient de nous réduire à notre corps. Comme quand même c’est très curieux que cette débilité du parlêtre ait réussi à aller jusque là, on s’est aperçu que l’angoisse, ce n’est pas la peur de quoi que ce soit dont le corps puisse se motiver. C’est une peur de la peur, et qui se situe si bien par rapport à ce que je voudrais aujourd’hui pouvoir quand même vous dire – parce qu’il y a 66 pages que j’ai eu la connerie de pondre pour vous, naturellement je ne vais pas me mettre à parler comme ça encore indéfiniment – que je voudrais bien vous montrer au moins ceci : dans ce que j’ai imaginé pour vous à identifier chacune de ces consistances comme étant celles de l’imaginaire, du symbolique et du réel, ce qui fait lieu et place pour la jouissance phallique, est ce champ qui, de la mise à plat du nœud borroméen, se spécifie de l’intersection que vous voyez ici (Fig. 6).

 

Cette intersection elle-même, telles que les choses se figurent du dessin, comporte deux parties, puisqu’il y a une intervention du troisième champ, qui donne ce point dont le coincement central définit l’objet a.

Comme je vous l’ai dit tout à l’heure, c’est sur cette place du plus-de-jouir que se branche toute jouissance ; et donc ce qui est externe dans chacune de ces intersections, ce qui dans (200)un de ces champs est externe, en d’autres termes ici la jouissance phallique, ce que j’ai là écrit du J f, c’est ça qui en définit ce que j’ai qualifié tout à l’heure comme son caractère hors-corps.

Le rapport est le même de ce qui est le cercle de gauche où se gîte le réel, par rapport au sens. C’est là que j’insiste, que j’ai insisté notamment lors de la conférence de presse, c’est que à nourrir le symptôme, le réel, de sens, on ne fait que lui donner continuité de subsistance. C’est en tant au contraire que quelque chose dans le symbolique, se resserre de ce que j’ai appelé le jeu de mots, l’équivoque, lequel comporte l’abolition du sens, que tout ce qui concerne la jouissance, et notamment la jouissance phallique peut également se resserrer, car ceci ne va pas sans que vous vous aperceviez de la place dans ces différents champs du symptôme.

 

 

La voici telle qu’elle se présente dans la mise à plat du nœud borroméen (Fig. 7). Le symptôme est irruption de cette anomalie en quoi consiste la jouissance phallique, pour autant que s’y étale, que s’y épanouit ce manque fondamental que je qualifie du non-rapport sexuel. C’est en tant que dans l’interprétation c’est uniquement sur le signifiant que porte l’intervention analytique que quelque chose peut reculer du champ du symptôme. C’est ici dans le symbolique, le symbolique en tant que c’est lalangue qui le supporte, que le savoir inscrit de lalangue qui constitue à proprement parler l’inconscient s’élabore, gagne sur le symptôme, ceci n’empêchant pas que le cercle marqué là du S ne corresponde à quelque chose qui, de ce savoir, ne sera jamais réduit, c’est à savoir l’Urverdrängt de Freud, ce qui de l’inconscient ne sera jamais interprété.

En quoi est-ce que j’ai écrit au niveau du cercle du réel le mot « vie » ? C’est qu’incontestablement de la vie, après ce terme vague qui consiste à énoncer le jouir de la vie, de la vie nous ne savons rien d’autre et tout ce à quoi nous induit la science, c’est de voir qu’il n’y a rien de plus réel, ce qui veut dire rien de plus impossible, que d’imaginer comment a pu faire son départ cette construction chimique qui, d’éléments répartis dans quoi que ce soit et de quelque façon que nous voulions le qualifier par les lois de la science, se serait mis tout d’un coup à construire une molécule d’A.D.N., c’est-à-dire quelque chose dont je vous fais remarquer que très curieusement, c’est bien là qu’on voit déjà la première image d’un nœud, et que s’il y a quelque chose qui devrait nous frapper, c’est qu’on ait mis si tard à s’apercevoir que quelque chose dans le réel – et pas rien, la vie même – se structure d’un nœud. Comment ne pas s’étonner qu’après ça, nous ne trouvions justement nulle part, ni dans l’anatomie, ni dans les plantes grimpantes qui sembleraient expressément faites pour ça, aucune image de nœud naturel ? Je vais vous suggérer quelque chose : ne serait-ce pas là un certain type de refoulement, d’Urverdrängt ? Enfin quand même ne nous mettons pas trop à rêver, nous avons avec nos traces assez à faire.

La représentation, jusques et y compris le préconscient de Freud, se sépare donc complètement de la Jouissance de l’Autre, (JA), Jouissance de l’Autre en tant que para-sexuée, jouissance pour l’homme de la supposée femme, et inversement pour la femme que nous n’avons pas à supposer puisque la femme n’existe pas, mais pour une femme par contre jouissance de l’homme qui, lui, est tout, hélas, il est même toute jouissance phallique ; cette jouissance de l’Autre, para-sexuée, n’existe pas, ne pourrait, ne saurait même exister que par l’intermédiaire de la parole, parole d’amour notamment qui est bien la chose, je dois dire, la plus paradoxale et la plus étonnante et dont il est évidemment tout à fait sensible et compréhensible que Dieu nous conseille de n’aimer que son prochain et non pas du tout de se limiter à sa prochaine, car si on allait à sa prochaine on irait tout simplement à l’échec (c’est le principe même de ce que j’ai appelé tout à l’heure l’archiraté chrétienne) : cette jouissance de l’Autre, c’est là que se produit ce qui montre qu’autant la jouissance phallique est hors corps, autant la jouissance de l’Autre est hors langage, hors symbolique, car c’est à partir de là, à savoir à partir du moment où l’on saisit ce qu’il y a – comment dire – de plus vivant ou de plus mort dans le langage, à savoir la lettre, c’est uniquement à partir de là que nous avons accès au réel.

Cette jouissance de l’Autre, chacun sait à quel point c’est impossible, et contrairement même au mythe qu’évoque Freud, (202)à savoir que l’Éros, ce serait faire un, justement c’est de ça qu’on crève, c’est qu’en aucun cas deux corps ne peuvent en faire un, de si près qu’on le serre ; je n’ai pas été jusqu’à le mettre dans mon texte, mais tout ce qu’on peut faire de mieux dans ces fameuses étreintes, c’est de dire « serre-moi fort ! » mais on ne serre pas si fort que l’autre finisse par en crever ! De sorte qu’il n’y a aucune espèce de réduction à l’un. C’est la plus formidable blague. S’il y a quelque chose qui fait l’un, c’est quand même bien le sens de l’élément, le sens de ce qui relève de la mort.

Je dis tout ça parce qu’on fait sans doute beaucoup de confusion, à cause d’une certaine aura de ce que je raconte, on fait sans doute beaucoup de confusion sur le sujet du langage : je ne trouve pas du tout que le langage soit la panacée universelle ; ce n’est pas parce que l’inconscient est structuré comme un langage, c’est-à-dire que c’est ce qu’il a de mieux, que pour autant l’inconscient ne dépend pas étroitement de lalangue, c’est-à-dire de ce qui fait que toute lalangue est une langue morte, même si elle est encore en usage. Ce n’est qu’à partir du moment où quelque chose s’en décape qu’on peut trouver un principe d’identité de soi à soi, et c’est non pas quelque chose qui se produit au niveau de l’Autre, mais au niveau de la logique. C’est en tant qu’on arrive à réduire toute espèce de sens qu’on arrive à cette sublime formule mathématique de l’identité de soi à soi qui s’écrit x = x.

Pour ce qui est de la jouissance de l’Autre, il n’y a qu’une seule façon de la remplir, et c’est à proprement parler le champ où naît la science, où la science naît pour autant que, bien entendu, comme tout le monde le sait, c’est uniquement à partir du moment où Galilée a fait des petits rapports de lettre à lettre avec une barre dans l’intervalle, où il a défini la vitesse comme rapport d’espace et de temps, ce n’est qu’à partir de ce moment-là, comme un petit livre qu’a commis ma fille le montre bien, qu’on est sorti de toute cette notion en quelque sorte intuitive et empêtrée de l’effort, qui a fait qu’on a pu arriver à ce premier résultat qu’était la gravitation.

Nous avons fait quelques petits progrès depuis, mais qu’est-ce que ça donne en fin de compte, la science ? Ça nous donne à nous mettre sous la dent à la place de ce qui nous manque dans le rapport, dans le rapport de la connaissance, comme je disais tout à l’heure, ça nous donne à cette place en fin de compte ce qui, pour la plupart des gens, tous ceux qui sont là en particulier, se réduit à des gadgets : la télévision, le voyage dans la lune, et encore le voyage dans la lune, vous n’y allez pas, il n’y en a que quelques-uns sélectionnés. Mais vous le voyez à la (203)télévision. C’est ça, la science part de là. Et c’est pour ça que je mets espoir dans le fait que, passant au-dessous de toute représentation, nous arriverons peut-être à avoir sur la vie quelques données plus satisfaisantes.

Alors là la boucle se boucle sur ce que je viens de vous dire tout à l’heure : l’avenir de la psychanalyse est quelque chose qui dépend de ce qu’il adviendra de ce réel, à savoir si les gadgets par exemple gagneront vraiment à la main, si nous arriverons à devenir nous-mêmes animés vraiment par les gadgets. Je dois dire que ça me paraît peu probable. Nous n’arriverons pas vraiment à faire que le gadget ne soit pas un symptôme, car il l’est pour l’instant tout à fait évidemment. Il est bien certain qu’on a une automobile comme une fausse femme ; on tient absolument à ce que ce soit un phallus, mais ça n’a de rapport avec le phallus que du fait que c’est le phallus qui nous empêche d’avoir un rapport avec quelque chose qui serait notre répondant sexuel. C’est notre répondant para-sexué, et chacun sait que le « para », ça consiste à ce que chacun reste de son côté, que chacun reste à côté de l’autre.

Je vous résume ce qu’il y avait là, dans mes 66 pages, avec ma bonne résolution de départ qui était de lire ; je faisais ça dans un certain esprit, parce qu’après tout, accaparer la lecture, c’était vous en décharger d’autant, et peut-être faire que vous pourriez, c’est ce que je souhaite, lire quelque chose. Si vous arriviez à vraiment lire ce qu’il y a dans cette mise à plat du nœud borroméen, je pense que ce serait là dans la main vous toper quelque chose qui peut vous rendre service autant que la simple distinction du réel, du symbolique et de l’imaginaire. Pardon d’avoir parlé si longtemps.

(Vifs applaudissements)

(La séance est levée à dix-huit heures trente)

 



[1]. Texte non revu par J. Lacan.

1974-10-29 Conférence de presse au centre culturel français de Rome

Conférence de presse du docteur Jacques Lacan au Centre culturel français, Rome, le 29 octobre 1974[1]. Parue dans les Lettres de l’École freudienne, 1975, n° 16, pp. 6-26.

 

(6)J. Lacan – J’ai pris mes positions dans la psychanalyse, c’était en 1953, très exactement. Il y a eu un premier congrès en octobre, à Rome. Je crois – je ne l’ai pas demandé – j’imagine qu’on a pensé pour moi à quelque chose comme un anniversaire : ce n’est pas peu, vingt et un ans ; c’est les vingt et un ans pendant lesquels j’ai enseigné d’une façon qui a fait tranchant, si l’on peut dire, dans mes positions. J’avais déjà commencé mon enseignement deux ans avant 1953. C’est peut-être donc ce à quoi on a pensé.

D’un autre côté, je n’avais, moi, aucune raison d’y faire objection, d’autant que Rome, malgré tout, c’est un lieu qui conserve une grande portée, et tout spécialement pour la psychanalyse. Si jamais – on ne sait pas, ça peut vous arriver – vous venez entendre le quelque chose que j’ai préparé, parce que j’ai préparé quelque chose pour eux ; ils s’attendaient à ce que je parle ; je n’ai pas voulu qu’on l’annonce, mais j’ai préparé quelque chose ; je l’ai même préparé avec beaucoup de soin, je dois dire, à la vérité ; si (7)jamais donc vous venez, vous entendrez quelque chose qui se rapporte aux rapports de la psychanalyse avec la religion. Ils ne sont pas très amicaux. C’est en somme ou l’un ou l’autre. Si la religion triomphe, comme c’est le plus probable – je parle de la vraie religion, il n’y en a qu’une seule de vraie – si la religion triomphe, ce sera le signe que la psychanalyse a échoué. C’est tout ce qu’il y a de plus normal qu’elle échoue, parce que ce à quoi elle s’emploie, c’est quelque chose de très très difficile. Mais enfin, comme je n’ai pas l’intention de faire une conférence maintenant, je ne peux dire que ça, c’est que la psychanalyse, c’est quelque chose de très difficile.

Vous êtes journaliste de quel journal ?

 

Mme X. – Agence Centrale de Presse de Paris.

 

J. Lacan – C’est quelque chose de très difficile, la psychanalyse. D’abord c’est très difficile d’être psychanalyste, parce qu’il faut se mettre dans une position qui est tout à fait intenable. Freud avait déjà dit ça. C’est une position intenable, celle du psychanalyste.

 

Mme X. – Il y aura combien d’élèves du Dr Lacan à ce Congrès ?

 

J. Lacan – À ce Congrès ? Mais je n’en sais rien.

 

Mme X. – De participants ?

 

J. Lacan – Il y a des participants à ce Congrès qui sont, je suppose, beaucoup plus nombreux que les gens de mon École. Parce qu’il y a une espèce d’effet de curiosité autour de moi. C’est loufoque mais c’est comme ça.

 

Mme X. – Mais c’est motivé, cette loufoquerie ?

 

J. Lacan – Motivé par la mienne, probablement. Mais moi, naturellement, je ne suis pas au courant.

 

Mme X. – Je crois que mon Agence concurrente veut prendre la parole.

 

M. Y. – (inaudible)

 

Mme X. – Je demandais simplement au Professeur Lacan pourquoi il disait que le psychanalyste était dans une position intenable ?

 

J. Lacan – Au moment où j’ai dit ça, j’ai fait remarquer que je n’étais pas le premier à le dire. Il y a quelqu’un à qui quand même on peut faire confiance pour ce qu’il a dit de la position du psychanalyste, très très précisément, c’est Freud. Alors Freud étendait ça ; il a dit qu’il y avait un certain nombre de positions intenables parmi lesquelles il mettait « gouverner » – comme vous le voyez, c’est déjà dire qu’une position intenable, c’est justement ce vers quoi tout le monde se rue, puisque pour gouverner on ne manque jamais de candidats – c’est comme pour la psychanalyse, les candidats ne manquent pas.

Puis Freud ajoutait encore : éduquer. Ça alors les candidats manquent encore moins. C’est une position qui est réputée même être avantageuse ; je veux dire que là aussi non seulement on ne manque pas de candidats mais on ne manque pas de gens qui reçoivent le tampon, c’est-à-dire qui sont autorisés à éduquer. Ça ne veut pas dire qu’ils aient la moindre espèce d’idée de ce que c’est qu’éduquer. Mais enfin ça suggère quand même beaucoup de méditations. Les gens ne s’aperçoivent pas très bien de ce qu’ils veulent faire quand ils éduquent. Mais ils s’efforcent quand même d’en avoir une petite idée. Ils y réfléchissent rarement. Mais enfin le signe qu’il y a quand même quelque chose qui peut, tout au moins de temps en temps, les inquiéter, c’est que parfois ils sont pris d’une chose qui est très particulière, qu’il n’y a que les analystes à connaître vraiment bien, ils sont saisis d’angoisse. Ils sont saisis d’angoisse quand ils y pensent, à ce que c’est qu’éduquer. Mais contre l’angoisse, il y a des tas de remèdes. En particulier il y a un certain nombre de choses qu’on appelle « conceptions de l’homme », de ce que c’est que l’homme. Ça varie beaucoup. Personne ne s’en aperçoit mais ça varie énormément, la conception qu’on peut avoir de l’homme.

Il y a un très bon livre qui est paru, qui a rapport à ça, à l’éducation. C’est un livre qui a été dirigé par Jean Chateau. (9)Jean Chateau était un élève d’Alain. Je vous en parle parce que c’est un livre auquel je me suis intéressé très récemment. Je ne l’ai même pas fini actuellement. C’est un livre absolument sensationnel. Ça commence à Platon et ça continue par un certain nombre de pédagogues. Et on s’aperçoit quand même que le fond, ce que j’appelle le fond de l’éducation, c’est-à-dire une certaine idée de ce qu’il faut pour faire des hommes – (comme si c’était l’éducation qui les faisait ; à la vérité il est bien certain que l’homme, ce n’est pas forcé forcé qu’il soit éduqué ; il fait son éducation tout seul ; de toute façon il s’éduque, puisqu’il faut bien qu’il apprenne quelque chose, qu’il en bave un peu) mais enfin les éducateurs, à proprement parler, c’est des gens qui pensent qu’ils peuvent les aider, et que même il y aurait vraiment au moins une espèce de minimum à donner pour que les hommes soient des hommes et que ça passe par l’éducation. En fait ils n’ont pas tort du tout. Il faut en effet qu’il y ait une certaine éducation pour que les hommes parviennent à se supporter entre eux.

Par rapport à ça, il y a l’analyste. Les gens qui gouvernent, les gens qui éduquent ont cette différence considérable par rapport à l’analyste, c’est que ça s’est fait depuis toujours. Et je répète que ça foisonne, je veux dire qu’on ne cesse pas de gouverner et qu’on ne cesse pas d’éduquer. L’analyste, lui, il n’a aucune tradition. C’est un tout nouveau venu. Je veux dire que parmi les positions impossibles, il en a trouvé une nouvelle. Alors ce n’est pas particulièrement commode de soutenir une position dans laquelle, pour la plupart des analystes, on n’a qu’un tout petit siècle derrière soi pour se repérer. C’est quelque chose de vraiment tout à fait nouveau, et ça renforce le caractère impossible de la chose. Je veux dire qu’on a vraiment à la découvrir.

C’est pour ça que c’est chez les analystes, c’est-à-dire là, à partir du premier d’entre eux, que à cause de leur position, qu’ils découvraient et dont ils réalisaient très bien le caractère impossible, ils l’ont fait rejaillir sur la position de gouverner et celle d’éduquer ; comme eux, ils en sont au stade de l’éveil ; ça leur a permis de s’apercevoir qu’en fin de compte les gens qui gouvernent comme les gens qui éduquent n’ont aucune espèce d’idée de ce qu’ils font. Ça ne les empêche pas de le faire, et même de le faire pas trop mal, parce qu’après tout, des gouvernants, il en faut bien, et les gouvernants gouvernent, c’est un fait ; non seulement ils gouvernent mais ça fait plaisir à tout le monde.

 

Mme X. – On retrouve Platon.

 

J. Lacan – Oui, on retrouve Platon. Ce n’est pas difficile de retrouver Platon. Platon a dit énormément de banalités, et naturellement on les retrouve.

Mais c’est certain que l’arrivée de l’analyste à sa propre fonction a permis de faire une espèce d’éclairage à jour frisant de ce que sont les autres fonctions. J’ai consacré toute une année, tout un séminaire précisément sur ce point à expliquer le rapport qui jaillit du fait de l’existence de cette fonction tout à fait nouvelle qu’est la fonction analytique, et comment ça éclaire les autres. Alors ça m’a amené, bien sûr, à y montrer des articulations qui ne sont pas communes – parce que si elles étaient communes, ils ne différeraient pas – et à montrer comment ça peut se manipuler, et en quelque sorte d’une façon vraiment très très simple. Il y a quatre petits éléments qui tournent. Et naturellement les quatre petits éléments changent de place, et ça finit par faire des choses très intéressantes.

Il y a une chose dont Freud n’avait pas parlé, parce que c’était une chose tabou pour lui, c’était la position du savant, la position de la science. La science a une chance, c’est une position impossible tout à fait également, seulement elle n’en a pas encore la moindre espèce d’idée. Ils commencent seulement maintenant, les savants, à faire des crises d’angoisse ! Ils commencent à se demander – c’est une crise d’angoisse qui n’a pas plus d’importance que n’importe quelle crise d’angoisse, l’angoisse est une chose tout à fait futile, tout à fait foireuse – mais c’est amusant de voir que les savants, les savants qui travaillent dans des laboratoires tout à fait sérieux, ces derniers temps tout d’un coup on en a vu qui se sont alarmés, qui ont eu « les foies » comme on dit – vous parlez le français ? Vous savez ce que c’est, avoir les foies ? avoir les foies c’est avoir la trouille – qui se sont dit : « mais si toutes ces petites bactéries avec lesquelles nous faisons des choses si merveilleuses, supposez qu’un jour, après que nous en ayons fait vraiment un instrument absolument sublime de destruction de la vie, supposez qu’un type les sorte du laboratoire ? »

D’abord ils n’y sont pas arrivés, ce n’est pas encore fait, mais ils commencent quand même à avoir une petite idée qu’on pourrait faire des bactéries vachement résistantes à tout, et qu’à partir de ce moment-là, on ne pourrait plus les arrêter, et que peut-être ça nettoierait la surface du globe de toutes ces choses merdeuses, en particulier humaines, qui l’habitent. Et alors ils se sont sentis tout d’un coup saisis d’une crise de responsabilité. Ils ont mis ce qu’on appelle l’embargo sur un certain nombre de recherches – peut-être qu’ils ont eu une idée après tout pas si mauvaise (11)de ce qu’ils font, je veux dire que c’est vrai que ça pourrait peut-être être très dangereux ; je n’y crois pas ; l’animalité est increvable ; ce n’est pas les bactéries qui nous débarrasseront de tout ça ! Mais eux qui ont eu une crise d’angoisse, c’est typiquement la crise d’angoisse. Et alors on a jeté une sorte d’interdiction, provisoire tout au moins, on s’est dit qu’il fallait y regarder à deux fois avant de pousser assez loin certains travaux sur les bactéries. Ce serait un soulagement sublime si tout d’un coup on avait affaire à un véritable fléau, un fléau sorti des mains des biologistes, ce serait vraiment un triomphe, ça voudrait dire vraiment que l’humanité serait arrivée à quelque chose, sa propre destruction par exemple, c’est vraiment là le signe de la supériorité d’un être sur tous les autres, non seulement sa propre destruction mais la destruction de tout le monde vivant ! Ce serait vraiment le signe que l’homme est capable de quelque chose. Mais ça fout quand même un peu d’angoisse. Nous n’en sommes pas encore là.

Comme la science n’a aucune espèce d’idée de ce qu’elle fait, sauf à avoir une petite poussée d’angoisse comme ça, elle va quand même continuer un certain temps et, à cause de Freud probablement, personne n’a même songé à dire que c’était tout aussi impossible d’avoir une science, une science qui ait des résultats, que de gouverner, et d’éduquer. Mais si on peut en avoir quand même un petit soupçon, c’est par l’analyse, parce que l’analyse, elle, elle est vraiment là. L’analyse, je ne sais pas si vous êtes au courant, l’analyse s’occupe très spécialement de ce qui ne marche pas ; c’est une fonction encore plus impossible que les autres, mais grâce au fait qu’elle s’occupe de ce qui ne marche pas, elle s’occupe de cette chose qu’il faut bien appeler par son nom, et je dois dire que je suis le seul encore à l’avoir appelée comme ça, et qui s’appelle le réel.

La différence entre ce qui marche et ce qui ne marche pas, c’est que la première chose, c’est le monde, le monde va, il tourne rond, c’est sa fonction de monde ; pour s’apercevoir qu’il n’y a pas de monde, à savoir qu’il y a des choses que seuls les imbéciles croient être dans le monde, il suffit de remarquer qu’il y a des choses qui font que le monde est immonde, si je puis m’exprimer ainsi ; c’est de ça que s’occupent les analystes ; de sorte que, contrairement à ce qu’on croit, ils sont beaucoup plus affrontés au réel même que les savants ; ils ne s’occupent que de ça. Et comme le réel, c’est ce qui ne marche pas, ils sont en plus forcés de le subir, c’est-à-dire forcés tout le temps de tendre le dos. Il faut pour ça qu’ils soient vachement cuirassés contre l’angoisse.

(12)C’est déjà quelque chose qu’au moins ils puissent, de l’angoisse, en parler. J’en ai parlé un peu à un moment. Ça a fait un peu d’effet ; ça a fait un peu tourbillon. Il y a un type qui est venu me voir à la suite de ça, un de mes élèves, quelqu’un qui avait suivi le séminaire sur l’angoisse pendant toute une année, qui est venu, il était absolument enthousiasmé, c’était justement l’année où s’est passée, dans la psychanalyse française (enfin ce qu’on appelle comme ça) la deuxième scission ; il était si enthousiasmé qu’il a pensé qu’il fallait me mettre dans un sac et me noyer ; il m’aimait tellement que c’était la seule conclusion qui lui paraissait possible.

Je l’ai engueulé ; je l’ai même foutu dehors, avec des mots injurieux. Ça ne l’a pas empêché de survivre, et même de se rallier à mon École finalement. Vous voyez comment sont les choses. Les choses sont faites de drôleries. C’est comme ça peut-être ce qu’on peut espérer d’un avenir de la psychanalyse, c’est si elle se voue suffisamment à la drôlerie.

Voilà, je pense que je vous ai répondu un peu.

 

Mme Y. – Pouvez-vous préciser en quoi l’École freudienne de Paris se distingue des autres écoles ?

 

J. Lacan – On y est sérieux. C’est la distinction décisive.

 

Mme Y. – Les autres écoles ne sont pas sérieuses ?

 

J. Lacan – Absolument pas.

 

Mme Y. – Vous avez dit tout à l’heure « si la religion triomphe, c’est que la psychanalyse aura échoué ». Est-ce que vous pensez qu’on va maintenant chez un psychanalyste comme on allait avant chez son confesseur ?

 

J. Lacan – Je sais qu’on devait me poser cette question. Cette histoire de confession est une histoire à dormir debout. Pourquoi croyez-vous qu’on se confesse ?

 

(13)Mme Y. – Quand on va chez son psychanalyste, on se confesse aussi.

 

J. Lacan – Mais absolument pas ! Ça n’a rien à faire. C’est l’enfance de l’art de commencer par expliquer aux gens qu’ils ne sont pas là pour se confesser. Ils sont là pour dire, pour dire n’importe quoi.

 

Mme Y. – Comment expliquez-vous ce triomphe de la religion sur la psychanalyse ?

 

J. Lacan – Ce n’est pas du tout par l’intermédiaire de la confession.

 

Mme Y. – Vous avez dit « si la religion triomphe, c’est que la psychanalyse aura échoué ». Comment expliquez-vous le triomphe de la psychanalyse sur la religion ?

 

J. Lacan – La psychanalyse ne triomphera pas de la religion ; la religion est increvable. La psychanalyse ne triomphera pas, elle survivra ou pas.

 

Mme Y. – Pourquoi avoir employé cette expression du triomphe de la religion sur la psychanalyse ? Vous êtes persuadé que la religion triomphera ?

 

J. Lacan – Oui, elle ne triomphera pas seulement sur la psychanalyse, elle triomphera sur beaucoup d’autres choses encore. On ne peut même pas imaginer ce que c’est puissant, la religion. J’ai parlé à l’instant un peu du réel. La religion va avoir là encore beaucoup plus de raisons d’apaiser les cœurs, si l’on peut dire, parce que le réel, pour peu que la science y mette du sien, la science dont je parlais à l’instant, c’est du nouveau, la science, ça va introduire des tas de choses absolument bouleversantes dans la vie de chacun. Et la religion, surtout la vraie, a des ressources qu’on ne peut même pas soupçonner. Il n’y a qu’à voir pour l’instant comme elle grouille ; c’est absolument fabuleux. Ils y ont mis le temps, mais ils ont tout d’un coup compris quelle était leur chance avec la science. La science va introduire de tels bouleversements (14)qu’il va falloir qu’à tous ces bouleversements ils donnent un sens. Et ça, pour le sens, là ils en connaissent un bout. Ils sont capables de donner un sens, on peut dire, vraiment à n’importe quoi, un sens à la vie humaine par exemple. Ils sont formés à ça. Depuis le commencement, tout ce qui est religion, ça consiste à donner un sens aux choses qui étaient autrefois les choses naturelles. Mais ce n’est pas parce que les choses vont devenir moins naturelles, grâce au réel, ce n’est pas pour ça qu’on va cesser de sécréter le sens. Et la religion va donner un sens aux épreuves les plus curieuses, celles dont justement les savants eux-mêmes commencent à avoir un petit bout d’angoisse ; la religion va trouver à ça des sens truculents. Il n’y a qu’à voir comment ça tourne maintenant. Ils se mettent à la page.

 

Mme Y. – La psychanalyse va devenir une religion ?

 

J. Lacan – La psychanalyse ? Non, du moins je l’espère. Mais elle deviendra peut-être en effet une religion, qui sait, pourquoi pas ? Mais je ne pense pas que ce soit là mon biais. Je pense que la psychanalyse n’est pas venue à n’importe quel moment historique ; elle est venue corrélativement à un pas capital, à une certaine avancée du discours de la science. L’analyse est venue là – je vais vous dire ce que j’en dis dans mon petit rapport, dans le machin que j’ai cogité pour ce Congrès : la psychanalyse est un symptôme. Seulement il faut comprendre de quoi. Elle est en tout cas nettement, comme l’a dit Freud, (parce qu’il a parlé de « Malaise de la civilisation ») – la psychanalyse fait partie de ce malaise de la civilisation. Alors le plus probable, c’est quand même qu’on n’en restera pas là à s’apercevoir que le symptôme, c’est ce qu’il y a de plus réel. On va nous sécréter du sens à en veux-tu en voilà, et ça nourrira non seulement la vraie religion mais un tas de fausses.

 

Mme Y. – Qu’est-ce que ça veut dire, la vraie religion ?

 

J. Lacan – La vraie religion, c’est la romaine. Essayez de mettre toutes les religions dans le même sac et de faire par exemple ce qu’on appelle histoire des religions, c’est vraiment horrible. Il y a une vraie religion, c’est la religion chrétienne. Il s’agit simplement de savoir si cette vérité tiendra le coup, à savoir si elle sera capable de sécréter du sens de façon (15)à ce qu’on en soit vraiment bien noyé. Et c’est certain qu’elle y arrivera parce qu’elle a des ressources. Il y a déjà des tas de trucs qui sont préparés pour ça. Elle interprétera l’Apocalypse de Saint Jean. Il y a déjà pas mal de gens qui s’y sont essayés. Elle trouvera une correspondance de tout avec tout. C’est même sa fonction.

L’analyste, lui, c’est tout à fait autre chose. Il est dans une espèce de moment de mue. Pendant un petit moment, on a pu s’apercevoir de ce que c’était que l’intrusion du réel. L’analyste, lui, en reste là. Il est là comme un symptôme, et il ne peut durer qu’au titre de symptôme. Mais vous verrez qu’on guérira l’humanité de la psychanalyse. À force de le noyer dans le sens, dans le sens religieux bien entendu, on arrivera à refouler ce symptôme. Vous y êtes ? Est-ce qu’une petite lumière s’est produite dans votre jugeote ? Ça ne vous paraît pas une position mesurée que la mienne ?

 

Mme Y. – J’écoute.

 

J. Lacan – Vous écoutez –, oui. Mais est-ce que vous y attrapez un petit quelque chose qui ressemble à du réel ?

 

Mme Y. – (début inaudible) c’est à moi, après, à faire une sorte de synthèse.

 

J. Lacan – Vous allez faire une synthèse ? Vous en avez de la chance ! En effet, tirez-en ce que vous pourrez.

On a eu un petit instant comme ça un éclair de vérité avec la psychanalyse. Ce n’est pas du tout forcé que ça dure.

 

M. X. – (parle italien) – traduction : Monsieur a lu vos Écrits en italien, dans la collection qui s’appelle Cosa freudiana.

 

J. Lacan – Comment, il n’y a pas de collection Cosa freudiana.

 

L’interprète – Sous le titre Cosa freudiana il y a divers articles.

 

(16)J. Lacan – C’est sous ce titre qu’on traduit mes Écrits, la Cosa freudiana ? Moi, je croyais que c’était un article tout à fait spécial. « La chose freudienne » en français, c’est le titre d’un de mes écrits.

 

L’interprète – Alors le petit livre qui contient cinq ou six de vos articles, traduit il y a deux ou trois ans s’appelle la Cosa Freudiana

 

M. X. – (en italien) Monsieur est en train de dire que les Écrits sont très obscurs, très difficiles à comprendre et que quelqu’un qui veut comprendre ses propres problèmes en lisant ces textes est dans un profond désarroi et mal à l’aise.

La deuxième impression est celle-ci : vous êtes un des plus célèbres représentants du retour à Freud. Or son avis superficiel de la chose est que ce retour à Freud est un peu problématique. Monsieur dit que votre reprise de Freud, des textes freudiens, rend la lecture de Freud encore plus compliquée.

 

J. Lacan – C’est peut-être parce que je fais apercevoir ce que Freud lui-même d’ailleurs a mis beaucoup de temps à faire entrer dans la tête de ses contemporains. Il faut dire que quand Freud a sorti La science des rêves, ça ne s’est pas beaucoup vendu, on en a vendu – je ne sais pas, je l’ai su à un moment, je ne voudrais pas dire quelque chose de tout à fait à côté, mais c’est peut-être trois cents exemplaires en quinze ans. Freud a dû se donner beaucoup de mal pour forcer, pour introduire dans la pensée de ses contemporains quelque chose d’aussi spécifié à la fois et d’aussi peu philosophique. Ce n’est pas parce qu’il a emprunté à je ne sais plus qui, à Herbart, le mot Unbewusste, que c’était du tout ce que les philosophes appelaient « inconscient » ; ça n’avait aucun rapport.

C’est même ce que je me suis efforcé de démontrer, c’est comment l’inconscient de Freud se spécifie ; les universitaires étaient peu à peu arrivés à digérer ce que Freud avec beaucoup d’habileté d’ailleurs s’était efforcé de leur rendre comestible, digérable, Freud lui-même a prêté à la chose en voulant convaincre ; le sens du retour à Freud, c’est ça : montrer ce qu’il y a de tranchant dans la position de Freud, dans ce que Freud avait découvert, dans ce que Freud faisait entrer en jeu d’une façon je dirai complètement inattendue, parce que c’était vraiment la (17)première fois qu’on voyait surgir quelque chose qui n’avait strictement rien à faire avec ce que qui que ce soit avait dit avant. L’inconscient de Freud, c’est ça, c’est l’incidence de quelque chose qui est complètement nouveau.

Alors je ne suis pas très étonné puisque vous ne parlez qu’italien, du moins je le suppose, parce que sans ça pourquoi ne me parleriez-vous pas français, si vous lisez mes Écrits traduits en italien, d’abord, je vais vous dire, ils ne sont peut-être pas bien traduits ; je ne peux pas vérifier, je suis hors d’état de vérifier ; le traducteur est souvent venu me demander des conseils pour s’éclairer mais comme il a, lui, ses petites idées, ce que je lui ai répondu ne lui a peut-être pas plus servi pour ça.

Et puis je vais vous dire aussi quelque chose qui est caractéristique de mes Écrits, c’est que mes Écrits, je ne les ai pas écrits pour qu’on les comprenne, je les ai écrits pour qu’on les lise, ce n’est pas du tout pareil. C’est un fait que, contrairement à Freud, il y a quand même pas mal de gens qui les lisent, il y en a certainement plus qu’on n’a lu Freud pendant quinze ans ; à la fin, bien sûr, Freud a eu un énorme succès de librairie. Mais il l’a attendu très longtemps. Moi, je n’ai jamais rien attendu de pareil. Ça a été pour moi une surprise absolument totale quand j’ai su que mes Écrits se vendaient. Je n’ai jamais compris comment ça se fait. Ce que je constate par contre, c’est que même si on ne les comprend pas, ça fait quelque chose aux gens. J’ai souvent observé ça. Ils n’y comprennent rien, c’est tout à fait vrai, pendant un certain temps, mais ça leur fait quelque chose. Et c’est pour ça que je serais porté à croire, contrairement à ce qu’on s’imagine au dehors, on s’imagine que les gens achètent simplement mes Écrits, et puis qu’ils ne les ouvrent pas ; c’est une erreur ; ils les ouvrent, et même ils les travaillent ; et même ils s’esquintent à ça ; parce qu’évidemment quand on commence mes Écrits, ce qu’on peut faire de mieux, en effet, c’est d’essayer de les comprendre ; et comme on ne les comprend pas – je n’ai pas fait exprès qu’on ne les comprenne pas mais enfin ça a été une conséquence des choses, je parlais, je faisais des cours, très suivis et très compréhensibles, mais comme je ne transformais ça en écrit qu’une fois par an, naturellement ça donnait un écrit qui, par rapport à la masse de ce que j’avais dit, était une espèce de concentré tout à fait incroyable, qu’il faut en quelque sorte mettre dans de l’eau comme les fleurs japonaises, pour le voir se déplier. C’est une comparaison qui vaut ce qu’elle vaut.

Ce que je peux vous dire, c’est qu’il est assez habituel, je sais comment les choses se produisent parce que ça m’est déjà (18)arrivé d’écrire, il y a même longtemps, il est assez habituel qu’en dix ans, un de mes écrits devient transparent, mon cher. Même vous, vous comprendriez ! Dans dix ans mes Écrits, même en Italie, même traduits comme ils sont, vous paraîtront de la petite bière, des lieux communs. Parce qu’il y a une chose qui est tout de même assez curieuse, c’est que même des écrits, qui sont des écrits très sérieux, ça devient finalement des lieux communs. Dans très peu de temps, vous verrez, vous rencontrerez du Lacan à tous les coins de rue ! Comme Freud quoi ! Finalement tout le monde s’imagine avoir lu Freud, parce que Freud traîne partout, traîne dans les journaux etc. Ça m’arrivera, à moi aussi, vous verrez, comme ça pourrait arriver à tout le monde si on s’y mettait – si on faisait des choses un peu serrées, bien sûr, serrées autour d’un point tout à fait précis qui est ce que j’appelle le symptôme, à savoir ce qui ne va pas.

Il y a eu un moment dans l’histoire où il y a eu assez de gens désœuvrés pour s’occuper tout spécialement de ce qui ne va pas, et donner là une formule du « ce qui ne va pas » à l’état naissant, si je puis dire. Comme je vous l’ai expliqué tout à l’heure, tout ça se remettra à tourner rond, c’est-à-dire en réalité à être noyé sous les mêmes choses les plus dégueulasses parmi celles que nous avons connues depuis des siècles et qui naturellement se rétabliront. La religion, je vous dis, est faite pour ça, est faite pour guérir les hommes, c’est-à-dire qu’ils ne s’aperçoivent pas de ce qui ne va pas. Il y a eu un petit éclair – entre deux mondes, si je puis dire, entre un monde passé et un monde qui va se réorganiser comme un superbe monde à venir. Je ne pense pas que la psychanalyse détienne quelque clé que ce soit de l’avenir. Mais ç’aura été un moment privilégié pendant lequel on aura eu une assez juste mesure de ce que c’est que ce que j’appelle dans un discours le « parlêtre ». Le parlêtre, c’est une façon d’exprimer l’inconscient. Le fait que l’homme est un animal parlant, ce qui est tout à fait imprévu, ce qui est totalement inexplicable, savoir ce que c’est, avec quoi ça se fabrique, cette activité de la parole, c’est une chose sur laquelle j’essaie de donner quelques lumières dans ce que je vais leur raconter à ce Congrès. C’est très lié à certaines choses que Freud a prises pour être de la sexualité, et en effet ça a un rapport, mais ça s’attache à la sexualité d’une façon très très particulière.

Voilà. Alors vous verrez. Gardez ce petit livre dans votre poche et relisez le dans quatre ou cinq ans, vous verrez que déjà vous vous en pourlécherez les babines !

 

(19)M. Y. – (en italien) traduction : D’après ce que j’ai compris, dans la théorie lacanienne générale, à la base de l’homme, ce n’est pas la biologie ou la physiologie, c’est le langage. Mais saint Jean l’avait déjà dit : « Au commencement était le Verbe ». Vous n’avez rien ajouté à cela.

 

J. Lacan – J’y ai ajouté un petit quelque chose. Saint Jean commence son évangile en disant que « Au commencement était le Verbe ». Ça, je suis bien d’accord. Mais avant le commencement, où est-ce qu’il était ? C’est ça qui est vraiment impénétrable. Parce qu’il a dit « Au commencement était le Verbe », ça c’est l’évangile de saint Jean. Seulement il y a un autre truc qui s’appelle la Genèse, qui n’est pas tout à fait sans rapport avec ce machin, là, du Verbe. Naturellement on a rabouté ça en disant que le Verbe, c’était l’affaire de Dieu le Père, et qu’on reconnaissait bien que la Genèse était aussi vraie que l’évangile de saint Jean à ceci, que Dieu, c’est avec le Verbe qu’il créait le monde. C’est un drôle de machin !

Dans l’Écriture juive, l’Écriture Sainte, on voit très bien à quoi ça sert que le Verbe ait été en quelque sorte non pas au commencement mais avant le commencement, c’est que grâce à ça, comme il était avant le commencement, Dieu se croit en droit de faire toutes sortes de semonces aux personnes à qui il a fait un petit cadeau, du genre « petit-petit-petit » comme on donne aux poulets, il a appris à Adam à nommer les choses, il ne lui a pas donné le Verbe, parce que ce serait une trop grosse affaire ; il lui a appris à nommer. Ce n’est pas grand-chose de nommer, surtout qu’en plus tous ces noms sont… (fin de la première bobine)

… c’est-à-dire quelque chose de tout à fait à la mesure humaine. Les êtres humains ne demandent que ça, que les lumières soient tempérées. La Lumière en soi, c’est absolument insupportable. D’ailleurs on n’a jamais parlé de lumière, au siècle des Lumières, on a parlé d’Aufklärung. « Apportez une petite lampe, je vous en prie ». C’est déjà beaucoup. C’est même déjà plus que nous ne pouvons en supporter.

Alors moi, je suis pour saint Jean et son « Au commencement était le Verbe », mais c’est un commencement qui en effet est complètement énigmatique. Ça veut dire ceci : les choses ne commencent, pour cet être charnel, ce personnage répugnant qu’est tout de même ce qu’il faut bien appeler un homme moyen, les choses ne commencent pour lui, je veux dire le drame ne commence que quand il y a le Verbe dans le coup, quand le Verbe, (20)comme dit la religion – la vraie – quand le Verbe s’incarne. C’est quand le Verbe s’incarne que ça commence à aller vachement mal. Il n’est plus du tout heureux, il ne ressemble plus du tout à un petit chien qui remue la queue ni non plus à un brave singe qui se masturbe. Il ne ressemble plus à rien du tout. Il est ravagé par le Verbe.

Alors moi aussi, je pense que c’est le commencement, bien sûr. Vous me direz que je n’ai rien découvert. C’est vrai. Je n’ai jamais rien prétendu découvrir. Tous les trucs que j’ai pris, c’est des trucs que j’ai bricolés par-ci par-là. Et puis surtout, figurez-vous, j’ai une certaine expérience de ce métier sordide qui s’appelle être analyste. Et alors là j’en apprends quand même un bout. Et je dirai que le « Au commencement était le Verge[2] » prend plus de poids pour moi, parce que je vais vous dire une chose : s’il n’y avait pas le Verbe, qui, il faut bien le dire, les fait jouir, tous ces gens qui viennent me voir, pourquoi est-ce qu’ils reviendraient chez moi, si ce n’était pas pour à chaque fois s’en payer une tranche, de Verbe ? Moi, c’est sous cet angle là que je m’en aperçois. Ça leur fait plaisir, ils jubilent. Je vous dis, sans ça pourquoi est-ce que j’aurais des clients, pourquoi est-ce qu’ils reviendraient aussi régulièrement, pendant des années, vous vous rendez compte ! C’est un peu comme ça. Au commencement en tout cas de l’analyse, c’est certain. Pour l’analyse, c’est vrai, au commencement est le Verbe. S’il n’y avait pas ça, je ne vois pas ce qu’on foutrait là ensemble !

 

M. X. – (en italien) Est-ce que vraiment la psychanalyse est entrée dans une crise irrémédiable ? Est-ce que les rapports de l’homme ne sont pas devenus tellement problématiques parce que ce réel est tellement envahissant, tellement agressif, tellement obsédant… (suite inaudible)

 

J. Lacan – Tout ce que nous avons de réel jusqu’à présent, c’est peu de chose auprès de ce… de ce que quand même on ne peut pas imaginer parce que justement le propre du réel, c’est qu’on ne l’imagine pas.

 

M. Z. – La question portait sur le rôle de la psychanalyse aujourd’hui. Vous disiez tout à l’heure que la psychanalyse établissait le rapport de l’individu avec le réel. La question était que le réel étant devenu si agressif, si « obsessif » comme disait monsieur, ne faudrait-il pas au contraire délivrer l’homme du réel, et par conséquent la psychanalyse n’a plus de raison d’être.

 

(21)J. Lacan – Si le réel devient suffisamment agressif…

 

M. X. – Cioé che il reale é diventato cosi distruttivo che l’unica possibilità di salvezza è la sottrazione al reale, perché la psicanalisi a cessato completamente la sua funzione.

 

Interprète – Le seul salut possible face à ce réel qui est devenu tellement destructif…

 

J. Lacan – Ce serait de repousser complètement le réel ?

 

Interprète – Et Monsieur a parlé de schizophrénie collective. D’où la fin du rôle de la psychanalyse telle qu’elle a été présentée.

 

J. Lacan – C’est une façon pessimiste de représenter ce que je crois plus simple : le triomphe de la vraie religion. C’est une façon pessimiste. Épingler la vraie religion de schizophrénie collective, c’est un point de vue très spécial, qui est soutenable, j’en conviens. Mais c’est un point de vue très psychiatrique.

 

Interprète – Ce n’est pas le point de vue de votre interpellateur ; il n’a pas parlé de religion.

 

J. Lacan – Non, il n’a pas parlé de religion mais moi je trouve qu’il conflue de façon étonnante avec ce dont j’étais parti, à savoir que la religion, en fin de compte, pouvait très bien arranger tout ça. Il ne faut pas trop dramatiser, quand même. On doit pouvoir s’habituer au réel, je veux dire au réel, naturellement le seul concevable, le seul à quoi nous ayons accès. Au niveau du symptôme, ce n’est pas encore vraiment le réel, c’est la manifestation du réel à notre niveau d’êtres vivants. Comme êtres vivants, nous sommes rongés, mordus par le symptôme, c’est-à-dire qu’en fin de compte, nous sommes ce que nous sommes, nous sommes malades, c’est tout. L’être parlant est un animal malade. Au commencement était le Verbe, tout ça, ça dit la même chose.

(22)Mais le réel auquel nous pouvons accéder, c’est par une voie tout à fait précise, c’est la voie scientifique, c’est-à-dire les petites équations. Et ce réel là, le réel réel, si je puis dire, le vrai réel, c’est celui justement qui nous manque complètement en ce qui nous concerne, car de ce réel, en ce qui nous concerne, nous en sommes tout à fait séparés, à cause d’une chose tout à fait précise dont je crois quant à moi, encore que je n’aie jamais pu absolument le démontrer, que nous ne viendrons jamais à bout ; nous ne viendrons jamais à bout du rapport entre ces parlêtres que nous sexuons du mâle et ces parlêtres que nous sexuons de la femme. Là, les pédales sont radicalement perdues ; c’est même ce qui spécifie ce qu’on appelle généralement l’être humain ; sur ce point il n’y a aucune chance que ça réussisse jamais, c’est-à-dire que nous ayions la formule, une chose qui s’écrive scientifiquement. D’où le foisonnement des symptômes, parce que tout s’accroche là. C’est en ça que Freud avait raison de parler de ce qu’il appelle la sexualité. Disons que la sexualité, pour le parlêtre, est sans espoir.

Mais le réel auquel nous accédons avec des petites formules, le vrai réel, ça, c’est tout à fait autre chose. Jusqu’à présent, nous n’en avons encore comme résultat que des gadgets, à savoir : on envoie une fusée dans la lune, on a la télévision, etc. Ça nous mange, mais ça nous mange par l’intermédiaire de choses quand même que ça remue en nous. Ce n’est pas pour rien que la télévision est dévoreuse. C’est parce que ça nous intéresse, quand même. Ça nous intéresse par un certain nombre de choses tout à fait élémentaires, qu’on pourrait énumérer, dont on pourrait faire une petite liste très très précise. Mais enfin on se laisse manger. C’est pour ça que je ne suis pas parmi les alarmistes ni parmi les angoissés. Quand on en aura son compte, on arrêtera ça, et on s’occupera des vraies choses, à savoir de ce que j’appelle la religion.

 

M. A. – (début inaudible) mais il y a quand même peut-être quelque chose, c’est qu’il est difficile d’approcher le réel, le vrai réel et pas seulement le symbole, si ce n’est pas une brisure – c’est-à-dire que le réel est transcendant ; pour arriver à ce quelque chose qui nous transcende… (inaudible) là il y a en effet les gadgets et en effet les gadgets nous mangent.

 

J. Lacan – Oui, moi je ne suis pas très pessimiste. Il y aura un tamponnement du gadget. Votre extrapolation, je veux dire votre façon de faire converger le réel et le transcendant, je dois dire que ça me paraît un acte de foi, parce qu’à la vérité…

 

(23)M. A. – Je vous demande qu’est-ce qui n’est pas un acte de foi !

 

J. Lacan – C’est ça qu’il y a d’horrible, c’est qu’on est toujours dans la foire.

 

M. A. – J’ai dit foi, je n’ai pas dire foire !

 

J. Lacan – Moi, c’est ma façon de traduire foi. La foi, c’est la foire. Il y a tellement de fois, vous comprenez, de fois qui se nichent dans les coins, que malgré tout, ça ne se dit bien que sur le forum, c’est-à-dire la foire.

 

M. A. – Foi, forum, foire, c’est des jeux de mots.

 

J. Lacan – C’est du jeu de mots, c’est vrai. Mais j’attache énormément d’importance aux jeux de mots, vous le savez. Ça me paraît la clé de la psychanalyse.

 

M. B. – (en italien).

 

J. Lacan – Je ne suis pas du tout philosophe.

 

M. B. – Una nozione ontologica, metafisica del reale…

 

J. Lacan – Ce n’est pas du tout ontologique.

 

M. A. – Il a dit : le professeur Lacan emprunte une notion kantienne du réel…

 

J. Lacan – Mais ce n’est pas du tout kantien. C’est même ce sur quoi j’insiste, s’il y a notion du réel, elle est extrêmement complexe, et elle est, à ce titre, non saisissable, non saisissable d’une façon qui ferait tout. Ça me paraît (24)une notion incroyablement anticipatrice que de penser qu’il y ait un tout du réel ; tant que nous n’aurons pas vérifié, je crois qu’il vaut mieux se garder de dire que le réel soit en quoi que ce soit un tout.

J’ai lu là-dessus des choses récemment – à la vérité il m’est venu dans la main un petit article d’Henri Poincaré sur l’évolution des lois ; vous ne connaissez sûrement pas cet article, il est introuvable, on me l’a apporté, c’est une chose bibliophilique ; c’est à propos du fait que Boutroux s’était posé la question de savoir si on ne pouvait pas penser que les lois par exemple pouvaient aussi avoir une évolution. Poincaré, qui est mathématicien, se hérisse absolument à la pensée qu’il puisse y avoir une évolution des lois, puisque justement ce que le savant cherche, c’est justement une loi en tant que n’évoluant pas.

Je dois dire que là, c’est des choses qui arrivent par accident, il arrive par accident qu’un philosophe soit plus intelligent qu’un mathématicien, c’est très rare, mais là par hasard, Boutroux a soulevé une question qui me paraît tout à fait capitale. Pourquoi en effet est-ce que les lois n’évolueraient pas, étant donné que nous pensons un monde comme étant un monde qui a évolué ? Pourquoi les lois n’évolueraient-elles pas ? Poincaré tient dur comme fer que le propre d’une loi, ça veut dire qu’avec une loi, non seulement on peut savoir quand on est dimanche ce qui arrivera lundi, et mardi, mais qu’en plus ça fonctionne dans les deux sens à savoir qu’on doit savoir, grâce à une loi, ce qui est arrivé samedi et aussi vendredi. Mais on ne voit absolument pas pourquoi le réel n’admettrait pas cette entrée d’une loi qui bouge.

Il est bien certain que là nous perdons complètement les pédales, parce que comme nous sommes situés en un point précis du temps, comment même pouvoir dire quoi que ce soit à propos d’une loi qui n’est plus une loi, en somme, aux dires de Poincaré. Mais pourquoi après tout ne pas aussi penser que sur le réel nous pouvons peut-être un jour en savoir, grâce à des calculs toujours, un tout petit peu plus ? Tout à fait comme pour Auguste Comte, qui disait qu’on ne saurait absolument jamais rien de la chimie des étoiles : chose curieuse, il arrive un truc qui s’appelle le spectroscope, et nous savons très précisément des choses sur la composition chimique des étoiles. Alors il faut se méfier, parce qu’il arrive des trucs, des lieux de passage absolument insensés, qu’on ne pouvait sûrement pas imaginer, et d’aucune façon prévoir, qui peut-être feront que nous aurons un jour une notion de l’évolution des lois. En tout cas je ne vois pas en quoi le réel en est pour ça plus transcendant.

(25)Je crois que c’est une notion très difficile à manier. D’ailleurs on ne l’a jusqu’ici maniée qu’avec une extrême prudence.

 

M. X. – C’est un problème philosophique.

 

J. Lacan – C’est un problème philosophique, c’est vrai. Il y a des choses en effet, il y a de petits domaines où la philosophie aurait encore quelque chose à dire. Malheureusement c’est assez curieux que la philosophie donne tellement de signes de vieillissement, je veux dire que, bon, Heidegger a dit deux ou trois choses sensées ; il y a quand même très longtemps que la philosophie n’a absolument rien dit d’intéressant pour tout le monde. D’ailleurs la philosophie ne dit jamais quelque chose d’intéressant pour tout le monde. Quand elle sort quelque chose, la philosophie, elle dit des choses qui intéressent deux ou trois personnes. Et puis après ça, il y a un enseignement philosophique, c’est-à-dire que ça passe à l’Université. Une fois que c’est passé à l’Université, c’est foutu, il n’y a plus la moindre philosophie, même imaginable. Quelqu’un m’a attribué un kantisme tout à l’heure, tout à fait gratuitement. Moi, je n’ai jamais écrit qu’une chose sur Kant, c’est mon petit écrit « Kant avec Sade » ; pour tout dire, je fais de Kant une fleur sadique. Personne n’a d’ailleurs fait la moindre attention à cet article. Il y a un tout petit bonhomme qui l’a commenté quelque part ; je ne sais même pas si c’est paru. Mais jamais personne ne m’a répondu sur cet article. C’est vrai que je suis incompréhensible.

 

M. A. – (en italien) – Traduction : Mon imputation de kantisme est arbitraire. Comme il a été question du réel comme transcendant, j’ai cité au passage la « chose en soi » mais ce n’est pas une imputation de kantisme.

 

J. Lacan – Ce à quoi je m’efforce, c’est de dire des choses qui collent à mon expérience d’analyste, c’est-à-dire à quelque chose de court, parce qu’aucune expérience d’analyste ne peut prétendre s’appuyer sur suffisamment de monde pour généraliser. Je tente de déterminer avec quoi un analyste peut se sustenter lui-même, ce que comporte d’appareil – si je puis m’exprimer ainsi – d’appareil mental rigoureux la fonction d’analyste ; quand on est analyste, quelle est la rampe qu’il faut tenir pour ne pas déborder de sa fonction d’analyste. Parce que, quand (26)on est analyste, on est tout le temps tenté de déraper, de glisser, de se laisser glisser dans l’escalier sur le derrière, et c’est quand même très peu digne de la fonction d’analyste. Il faut savoir rester rigoureux parce qu’il ne faut intervenir que d’une façon sobre et de préférence efficace. Pour que l’analyse soit sérieuse et efficace, j’essaie d’en donner les conditions ; ça a l’air de déborder sur des cordes philosophiques, mais ça ne l’est pas le moins du monde.

Je ne fais aucune philosophie, je m’en méfie au contraire comme de la peste. Et quand je parle du réel, qui me paraît une notion tout à fait radicale pour nouer quelque chose dans l’analyse, mais pas toute seule, il y a ce que j’appelle le symbolique et ce que j’appelle l’imaginaire, je tiens à ça comme on tient à trois petites cordes qui sont les seules qui me permettent à moi ma flottaison. Je la propose aux autres aussi, bien sûr, à ceux qui veulent bien me suivre, mais ils peuvent suivre des tas d’autres personnes qui ne manquent pas de leur offrir leur aide. Ce qui m’étonne le plus, c’est d’en avoir encore autant à mes côtés, parce que je ne peux pas dire que j’aie rien fait pour les retenir. Je ne suis pas agrippé à leurs basques. Je ne redoute pas du tout que les gens partent. Au contraire, ça me soulage quand ils s’en vont. Mais enfin ceux qui sont là, je leur suis quand même reconnaissant de me renvoyer quelque chose de temps en temps qui me donne le sentiment que je ne suis pas complètement superflu dans ce que j’enseigne, que je leur enseigne quelque chose qui leur rend service.

Qu’est-ce que vous êtes gentil de m’avoir interrogé si longtemps.

 

 



[1]. Texte intégral, non revu par l’auteur.

[2] La question peut se poser : est-ce une coquille ?